Part 9
Pourtant, elle m’avait regardé, elle m’avait souri, elle m’avait presque permis l’espérance, et nous avions rendez-vous demain, chez moi! Quel sentiment la faisait agir? Quelle prodigieuse énigme était là?... Ah! je me hâtais peut-être trop d’être heureux! Il y avait des miracles qui ne s’accomplissaient pas.
J’avançais lentement, le long des quais, agité, plein de trouble, assailli de mille pensées contraires, voulant croire et ne le pouvant pas... Maintenant, certaines paroles qu’elle avait prononcées, certaines réflexions, certains silences auxquels je n’avais pas arrêté sur l’instant mon attention, me revenaient à la mémoire, bizarres, inexplicables... Je me rappelai aussi qu’elle avait pleuré. Pourquoi et sur qui? Sur moi, sur elle-même, sur ces souffrances invisibles, inavouées, peut-être inavouables, auxquelles elle avait fait allusion?...
Je ne savais d’elle encore que son prénom--et sa douceur languissante de blonde, où s’illuminaient parfois des yeux de fièvre et de passion, vite éteints comme par un découragement... Enfin, qu’était-elle? Une fille? Elle n’en avait ni les allures, ni les gestes, ni la voix, ni le langage.
Paris est peuplé d’irréguliers, hommes et femmes, dont la vie serait inconcevable ailleurs, qui n’appartiennent à aucun monde, aucune classe, aucune profession, des êtres privés de boussole sociale, des âmes désorientées que l’ennui, la lassitude, le désœuvrement, la névrose, une sorte de perversité sensuelle et morale, résultant de tout cela, poussent sans cesse à la recherche des sensations nouvelles, du frisson inconnu. Sans force, sans défense contre les impulsions du moment, les extravagances d’une imagination fantasque et déréglée, elles sont capables de toutes les excentricités, de toutes les folies, de toutes les aberrations... Était-elle une de ces irrégulières-là? Non, j’avais l’intuition qu’elle était autre chose. Quoi? Je ne le sus jamais.
Le lendemain, je l’attendis vainement... Je me rendis à son adresse, j’interrogeai la concierge, d’autres gens; je donnai son prénom, son signalement... Nul ne la connaissait, nul ne l’avait jamais vue. Je revins plusieurs fois, les jours suivants; je passai des après-midi et des journées entières dans le quartier, avec l’espoir de l’y rencontrer. Cet espoir fut toujours déçu.
Peut-être cela fut-il préférable! peut-être ai-je évité une déception plus grande; peut-être même eus-je le tort de réfléchir trop longtemps à cette étrange aventure et d’en découvrir l’explication la plus plausible. Mais si vous ne la devinez point, pourquoi la dirais-je? Moi-même, je l’ai chassée de mon esprit. J’ai voulu garder à cette femme une gratitude éternelle, j’ai voulu qu’elle demeurât, dans le souvenir de ma douloureuse jeunesse, l’apparition immaculée, l’idéal à peine entrevu, mais inoubliable, de la bonté toute pure, de la beauté unie à la miséricorde.
XVI
Jusqu’alors j’avais vécu dans la gêne, ne recevant que de faibles subsides de ma famille. L’on me faisait entendre qu’un garçon de mon âge devait commencer à savoir se _débrouiller_, à gagner sa vie, car je ne pouvais rester éternellement à charge aux miens. J’étais licencié en droit; les professions ne manquaient pas; je n’avais que l’embarras du choix; et mes parents, d’ailleurs, n’étaient pas de ceux qui contrarient la vocation de leurs enfants; ils avaient l’esprit large, mes parents! ils me laissaient libre, se bornant à me donner de bons conseils... Pourquoi, par exemple, n’essayais-je pas d’entrer, en qualité de clerc, dans une étude d’avoué ou de notaire?... Non, je n’essayais pas. Je n’avais pas une figure à me présenter quelque part... Je me suis souvent demandé ce que je serais devenu sans fortune. Quelle carrière m’eût été ouverte? La société, la bienfaisance publique n’avait pas prévu mon cas. Il y avait des hôpitaux pour les malades, des asiles pour les aliénés, des établissements pour les aveugles, des écoles pour les sourds-muets, des hospices pour les vieillards et les orphelins. Pour moi, il n’y avait rien; ma disgrâce n’était point cataloguée parmi les misères dont a cure la charité sociale. Pauvre, je n’aurais eu qu’à me rayer de l’humanité.
Brusquement, un événement changea mon existence. Mon père mourut, laissant une fortune bien supérieure à celle qu’on lui supposait.
Pendant des mois, je voyageai... J’aimais passer dans des villes où rien ne me rappelait le passé, ne ravivait mes blessures. Je me livrais à cette sensation douce que font éprouver les pays où l’on n’a pas encore souffert. Les choses me devenaient amies. Je me sentais libre, affranchi des servitudes que créent les lieux où l’on a longtemps vécu. Et tout, alors, m’apparaissait beau, humain et bon. Je sais bien, ce sont là des _idées_, et les hommes partout se valent. Du moins, ceux que nous ignorons ont sur les autres cet avantage qu’ils nous permettent l’illusion et de les parer de noblesses imaginaires.
Je me souviens surtout d’un séjour que je fis en Normandie, au printemps. J’avais découvert, à deux lieues de Rouen, un asile de fraîcheur, dans la sérénité de la belle campagne plantureuse et verdoyante. Il y avait là des bêtes, des fleurs, des arbres, une végétation splendide, un ciel clair, d’un bleu très haut, un épanouissement radieux de toute la nature, des coins d’ombre et de silence. Je me plaisais à contempler les canards et les cygnes et les bœufs graves qui ouvraient sur moi leurs grands yeux mystérieux et qui ne me voulaient point de mal. Mon amour des humbles et des simples s’étendait à ces bêtes; je les comprenais, je fraternisais avec elles. Mon rêve eût été de vivre là toujours, en cette société d’êtres silencieux, sans orgueil, sans envie, sans pensée mauvaise. Je me sentais avec eux des sentiments communs d’indulgence et d’humilité; comme eux, je n’aspirais qu’à vivre indépendant et paisible, qu’à jouir du soleil et des bienfaits du ciel. Leur âme était la mienne, une âme de tendresse, où passait parfois un peu de mélancolie. Et les arbres aussi, mes grands frères immobiles, parlaient à mon cœur; j’écoutais leur murmure où mille voix se mêlaient harmonieusement, qui semblaient venir de loin, apportées par la brise.
* * * * *
Dès le premier jour, j’avais aussi remarqué une jeune paysanne, rayonnante de vie, de santé et de lumière, qui, sagement, dans le somptueux décor de cette nature normande, tricotait devant sa porte. Sa chevelure d’or, répandue sur ses épaules, mettait un ton plus chaud dans le soleil blond qui flambait autour d’elle.
Elle était si belle, si tranquille, un tel parfum de grâce, de fraîcheur et de santé émanait de sa personne, elle respirait tant la volupté de vivre, que je ne me rassasiais pas de la contempler. Ce m’était un ravissement, une joie profonde; elle me complétait la splendeur du paysage; elle y ajoutait de la bonté et de l’harmonie.
Même, quelquefois, je me risquais à m’approcher... Pas farouche du tout, la belle paysanne! Ma présence ne l’intriguait pas même. Ses yeux noirs et grands ouverts ne daignaient point s’arrêter un instant sur moi, ils regardaient au loin, ils bravaient le soleil ardent sans cligner les paupières, ils semblaient avoir soif de lumière, et leur expression demeurait immuable, éternellement.
Je finissais par m’étonner de son immobilité patiente et sereine. Jamais je ne la voyais se promener. Elle restait là assise, tout le jour, à tricoter; et les poules, les bêtes de basse-cour picoraient à l’entour, venaient jusqu’à ses pieds quémander du son, qu’elle leur jetait, de temps à autre, par poignées. Parfois, sans abandonner son ouvrage, elle chantait, toujours la même chanson, monotone, infinie, comme les plaines normandes. C’était là, semblait-il, son unique distraction.
Le soir tombé, elle rentrait chez elle, d’un pas lent, presque hésitant, et bien que le crépuscule fût doux, la campagne fraîche et odorante, jamais ne lui venait la tentation de s’éloigner un peu dans les champs, ni même de faire le tour de sa maison, une chaumière qui s’élevait un peu en deçà du chemin.
Son père cultivait une terre assez éloignée de là. Il sortait, le matin, dès l’aube, et ne revenait qu’à la nuit. Il ne paraissait pas qu’elle eût d’autre famille.
Elle m’attirait. Elle semblait heureuse comme l’on respire. J’enviais son égalité d’âme, sa placidité; j’étais auprès d’elle comme le fleuve agité et changeant, tantôt gris, tantôt bleu, quelquefois transparent, plus souvent trouble, qui passe à côté d’une nappe d’eau immuablement claire et limpide.
Elle n’ignorait pas qu’elle était belle; les jeunes hommes du pays devaient le lui avoir dit, bien des fois... Moi, je n’osais.
Pourtant, je ne l’effrayais pas. Même, il m’arrivait de rôder autour d’elle--un peu à distance--sans qu’elle parût s’en offenser ou s’en émouvoir... Après tout, pourquoi ne pas tenter? Je n’avais d’autre intention que de faire sa connaissance, d’autre désir que d’entendre une voix humaine. Il y avait si longtemps que je n’avais parlé à personne!... Et que risquais-je? Une rebuffade? J’en avais tant subi!
Je me décidai à l’aborder, et, simplement, je lui souhaitai le bonjour. Elle eut vers moi un léger mouvement de tête, puis, doucement, murmura:
--Qui me parle?... Qui êtes-vous?
Je répondis:
--Votre voisin... J’habite là, en face de chez vous, depuis huit jours... et vous devez bien me connaître de vue.
--Je n’y vois pas.
--Vous êtes myope?
--Je suis aveugle.
Je restai interdit... Je ne m’en étais pas douté, qu’elle fût aveugle, tant elle avait les yeux grands ouverts, tant elle semblait heureuse, la face illuminée d’un sourire, comme par le reflet d’une aurore intérieure.
Je demandai:
--Il y a longtemps?
--Oui, monsieur, depuis l’âge de dix ans. Maintenant, j’en ai vingt... Mais, vous voyez, je ne suis pas malheureuse. Il faut bien se faire une raison... Seulement...
--Seulement?
--Je suis un peu trop seule, je n’ai pas de compagnie. Mon père travaille aux champs, toute la journée, et je n’ai plus que lui... L’année dernière encore, j’avais ma mère; elle est morte. Et, maintenant, il n’y a plus qu’une voisine, une amie, qui, de temps en temps, quand elle peut, vient causer avec moi... C’est que le village est loin d’ici, à plus d’un kilomètre. Nous connaissons bien du monde, mais les gens n’aiment pas se déranger.
Elle continuait à tricoter, mais je sentais qu’elle prenait plaisir à parler.
--Alors, dis-je, je suis content de m’être présenté, et, si vous le permettez, nous pourrons causer souvent ensemble, car, moi aussi, je suis seul, et je n’ai rien à faire qu’à me reposer.
--Monsieur n’est pas d’ici?
--Non, et je ne suis venu dans votre beau pays que pour un mois ou deux.
--Oui, dit-elle, j’avais bien deviné, à l’accent de monsieur, qu’il était étranger... Il vient de Paris, peut-être?
--Oui, mais après avoir fait à peu près le tour de France.
--Ça doit être beau, Paris!
--C’est la grande ville, avec son bruit, son tumulte, sa fièvre... On s’en fatigue. J’aimerais mieux vivre à la campagne, comme vous... Mais vous?...
--Moi, je n’ai jamais connu la ville, même pas Rouen, quand j’étais petite et que j’y voyais encore. Je n’ai jamais bougé d’ici, où je suis née. Mais je ne me plains pas, j’ai le caractère gai, je me distrais à écouter des bruits autour de moi, et j’aime mes bêtes, mes poules, mes canards, qui me connaissent bien et qui viennent à moi. Cela me fait une occupation... Puis, que ferais-je, maintenant, ailleurs? Quand on est aveugle, on est aussi bien partout.
--Je ne vous vois jamais vous promener, dis-je. La promenade vous serait aussi une distraction.
--C’est que je n’ai personne, en ce moment, pour me conduire, répondit-elle. Mon père, comme je vous le disais, est retenu aux champs par son travail, du matin au soir, en cette saison. Notre chien garde la maison.
--Vous craignez les voleurs, dans le jour?
--Oh! chez nous, il n’y a pas grand’chose à prendre. Tout de même, des fois, on pourrait nous voler des poules. Et notre chien est là, qui tient en respect les maraudeurs... Alors, n’ayant personne pour me conduire, il faut bien que je reste. Toute seule, je ne pourrais pas aller bien loin... Une fois, je m’étais perdue.
--Eh bien, dis-je, si vous le voulez, si vous n’avez pas peur de moi, je serai votre guide, et nous nous promènerons ensemble. Cela vous fera du bien de marcher un peu. Vous êtes trop jeune pour rester toujours immobile sur une chaise. A votre âge, on a besoin de mouvement.
--C’est vrai, mais je ne voudrais pas déranger monsieur. Ce n’est pas agréable de conduire une aveugle.
--Je vous affirme que cela me fera plaisir... C’est moi qui vous en prie.
--Monsieur, c’est trop de bonté.
--Non, ce n’est que de la justice. N’est-il pas juste que ceux qui voient aient des yeux pour ceux qui ne voient pas, et que ceux qui ont trop donnent à ceux qui n’ont pas assez? Il faut bien s’entr’aider, puisqu’on est tous frères et sœurs par la souffrance... N’est-ce pas votre avis?
--Oui, mais ils ne sont pas beaucoup, qui pensent comme vous.
--Parce qu’ils ne savent pas, parce qu’ils ne comprennent pas.
--Et puis, reprit-elle, j’aurais peur aussi d’ennuyer monsieur. Je suis une pauvre fille, je n’ai pas d’instruction, je ne sais pas causer.
--Aussi suis-je sûr que nous nous entendrons très bien. L’instruction--vous ne le savez pas, vous--ne sert quelquefois qu’à diviser les hommes, tandis que le sentiment les unit. On se comprend toujours, quand on a le cœur bon et qu’on a connu la misère de vivre... Ce ne sont pas les sujets de conversation qui manquent alors. Moi, je crois que nous aurons beaucoup de choses à nous dire.
Elle tourna vers moi ses yeux sans regard, et ses prunelles fixes parurent s’agrandir comme dans un effort pour percevoir la lumière. Nous fûmes, un moment, silencieux. Le jour commençait à baisser... Il y avait déjà entre nous quelque chose de très doux.
--Oh! bien sûr, dit-elle enfin, ce n’est pas que je me défie de vous. Moi, je connais les gens à leur voix, et, à vous entendre, je sens qu’on peut avoir confiance en votre parole... Seulement, il faudra d’abord que vous voyiez mon père... Tenez, je l’entends qui siffle... Oui, c’est lui. Il rentre aujourd’hui plus tôt que d’habitude.
Le paysan s’avançait d’une allure lente, sous le poids de ses outils. C’était un mince vieillard, courbé par le rude labeur de la terre, qui fait vivre les hommes, mais qui nourrit à peine celui qui y fixe la chaîne de son existence. Et à force de la contempler, cette terre, à force de s’y pencher, son visage, labouré comme elle, en avait pris la couleur terreuse et la dureté. Je craignais qu’il ne me repoussât brutalement. Mais, dès qu’il m’eût aperçu, il vint à moi et me tendit la main.
--Bonsoir, mon voisin, dit-il... Oh! je vous connais bien, je vous ai vu plusieurs fois, depuis que vous êtes dans le pays... Alors, vous causiez avec ma fille?
--Oui, nous causions, répondis-je.
--Ah! c’est un grand malheur qu’elle ait perdu les yeux, pour elle comme pour moi, car je me fais vieux, je vais sur mes soixante-quinze ans... J’ai eu d’autres enfants, il ne me restait plus qu’elle, et voilà!... Non, ce n’est pas juste!
--Non, ce n’est pas juste, répétai-je sans trouver, sur le moment, autre chose à dire, si touché par cet accueil que j’en étais interloqué.
--Vous prendrez bien un verre de vin avec nous? proposa le vieillard.
J’acceptai, et, quand nous eûmes trinqué et vidé nos verres, j’offris à mon tour un cigare.
--Merci, dit-il, je fume la pipe.
Et il bourra sa pipe.
--Heureusement, repris-je, vous vous portez bien; on ne vous donnerait pas votre âge.
--Vous trouvez?... Ah! pourtant, il y a des jours, comme aujourd’hui, où je me sens à bout, et il me semble que je ne pourrai plus continuer. Le travail de la terre est trop dur, à mon âge... Et encore ce n’est pas de la terre qu’il faut se plaindre: la terre est bonne, il n’y en a pas de meilleure, ces deux dernières années, les récoltes ont été magnifiques. Avec une terre comme ça, où le blé pousse tout seul et qui donne tout ce qu’on lui demande, il devrait y avoir du bonheur pour tout le monde... Et c’est tout juste si l’on vit, en se tuant à la peine. Pour que les inutiles aient du bien-être, faut que les travailleurs soient misérables! Le monde est comme ça, et ça n’est pas près de changer.
Puis, carrément, franchement:
--Et vous, qu’est-ce que vous avez? Vous vous êtes brûlé?
--Oui, quand j’étais enfant.
--Vous avez dû vous faire bien du chagrin, dit-il d’un accent profond.
Nous causâmes longuement. Il me dit son nom: François Jamin, me conta son histoire, la mort de sa femme, ses deux fils rengagés, l’un en Afrique, l’autre au Tonkin, d’autres choses encore, vagues, qui remontaient de son passé, se noyaient dans une confusion de crépuscule, flottaient là-bas parmi les brumes, tandis qu’au loin, dans la campagne engourdie, s’élevaient, par instants, des meuglements inquiets.
--Et toi, Blanche, tu ne dis rien?
L’aveugle parut sortir d’un songe.
--Je vous écoute, dit-elle.
--Que racontais-tu tout à l’heure à notre voisin? questionna le paysan.
Ce fut moi qui répondis:
--Je proposais à votre fille, puisqu’elle n’a personne pour la conduire et que je n’ai pas d’occupation, de nous promener ensemble, quand ça lui ferait plaisir... Seulement, je comprends, c’est une question de confiance, une chose délicate, qu’on n’accorderait pas à tout le monde, et nous voulions d’abord vous prévenir, avoir votre consentement.
--Oui, oui, dit le vieillard, en m’enfonçant dans l’âme le rayon de sa prunelle--je vois bien que vous ne pensez pas au mal, que vous êtes un honnête homme. Quand on est vieux comme moi, on ne se trompe pas beaucoup sur les gens... Eh bien, moi, je ne dis pas non, puisque vous parlez de confiance... C’est vrai, c’est la première fois qu’on se voit et qu’on cause ensemble, mais souvent on ne connaît pas mieux son homme après trois mois qu’après une heure de conversation... Oui, j’ai de l’amitié pour vous, vous avez le regard franc et bon... Eh bien, allez vous promener tous les deux, si le cœur vous en dit... C’est même bien gentil de votre part d’avoir pensé à ça. Nous avons des voisins, des amis qui n’ont jamais tant fait pour nous. Et tant pis, si les mauvaises langues bavardent!... Tenez, donnez-moi la main.
Puis, se tournant vers sa fille:
--Et toi, es-tu contente?
--Oui, père, répondit-elle.
* * * * *
Oh! les jours qui suivirent! C’était comme un grand soleil qui se levait du fond de moi-même et qui m’illuminait. J’allais la prendre, l’après-midi. Dès qu’elle avait reconnu mon pas, son visage s’éclairait d’un sourire, ses yeux noirs s’agrandissaient comme pour percer ses ténèbres; elle venait au-devant de moi, et ses mains tâtonnantes me cherchaient autour d’elle.
Je la conduisais par la main. Nous allions, des heures entières, à travers la plaine, dans les sentiers ou sous les arbres. Le désir de sa possession ne m’effleurait même pas. La seule pensée d’abuser d’elle m’eût semblé criminelle. C’était, entre nous, je ne sais quoi de très doux et de très pitoyable, une association de deux misères d’où jaillissaient de l’espérance et de la joie.
Je lui offrais des fleurs. Elle rougissait, elle souriait, et ses yeux mêmes semblaient prendre de la vie, refléter l’aurore où rayonnait son âme. Je cueillais ces fleurs dans les champs, à mesure que nous avancions; elle en aspirait lentement le parfum, tout le long du chemin, elle en faisait de gros bouquets, qu’elle rapportait, le soir, à la maison.
On n’eût pas dit une fille de la campagne, tant elle avait de grâce et de souplesse; ses mains mêmes étaient fines. Elle était adorable quand, dans ses mouvements de tête, elle découvrait la ligne harmonieuse de son cou; et rien au monde n’était beau comme sa chevelure d’or, abondante, qui flambait dans le soleil. Elle s’épanouissait dans le rajeunissement de la terre, parmi la floraison splendide des arbres et des fleurs.
Nous causions, elle parlait ses rêves, les visions écloses dans sa nuit éternelle. Je l’écoutais, silencieux et ravi. Elle me disait des choses naïves et profondes, l’image qu’elle se faisait de moi, d’après mes discours et le son de ma voix, et avec les yeux de l’âme, qui voient plus juste et qui voient plus loin que les yeux du corps. Son imagination évoquait des spectacles extraordinaires, lui créait un monde extérieur plus beau que le nôtre; il devait y avoir dans ses ténèbres une féerie éblouissante et continuelle, qui lui mettait aux lèvres un sourire d’extase et de ravissement.
Il y avait, non loin de chez nous et sur les bords de la Seine, un bois touffu où nous allions de préférence. J’écartais devant elle les buissons, les branches des fourrés, pour lui frayer un passage. Je lui cueillais des fraises, des framboises et des mûres sauvages. Nous étions en juin. Une atmosphère lourde enveloppait la terre. Les feuilles ne remuaient pas. Le soleil, passant entre les branches, laissait trembler, çà et là, des taches lumineuses. D’instant à autre, un souffle tiède, s’élevant tout à coup, faisait tressaillir le bois comme d’un frémissement passionné... Alors, je lui prenais les mains, je les portais à mes lèvres. Quelquefois aussi, je baisais ses yeux éteints. Je ne lui disais pas que je l’aimais; elle ne m’avouait pas non plus son amour, mais je la sentais émue, et je fermais les paupières, j’entrais dans ses ténèbres pour entendre battre son cœur.
Nous avions hâte d’atteindre ce petit bois, de nous soustraire aux passants, craignant la rencontre des gens du pays, pris même d’une timidité en présence des grands bœufs, immobiles en leur éternelle songerie, et dont les regards mystérieux gênaient la confidence muette de nos âmes.
Le soir venu, nous écoutions les derniers bruits du jour, le coassement des grenouilles, le chant des grillons, les aboiements continus qui se traînaient au loin, indéfiniment, dans la plaine. Et tous ces bruits s’harmonisaient, plus vagues et confus, comme ouatés par les vapeurs du crépuscule. C’était un calme très doux où s’exaltaient nos rêves. Nous aurions aimé rester là longtemps, silencieux dans l’extase.
Quelquefois, cependant, je la sentais envahie d’une tristesse soudaine.
--Je me sens heureuse et malheureuse à la fois, disait-elle. Je sais bien que ce bonheur ne peut pas durer toujours, que même il ne durera pas longtemps. Vous vous en irez, vous retournerez là-bas, à Paris, et je resterai seule.
Je lui jurais que je ne la quitterais jamais.
--Mais non, reprenait-elle, ne jurez pas, car c’est impossible... Nous ne pouvons pas passer la vie ensemble... L’amour, le mariage, ce n’est pas pour moi, il ne faut pas que je pense à ces choses... Je suis une pauvre fille, aveugle, inutile, bonne à rien. Aucun garçon du pays, même celui qui n’a rien, ne me voudrait pour femme. A plus forte raison vous, qui avez du bien, de l’instruction, de l’éducation, et qui habitez la grande ville... Non, ne promettez pas, vous savez bien que ça ne peut pas être... Encore, si j’avais la vue!...
La splendeur du soir se reflétait dans ses prunelles avides de lumière; elle soupira:
--Heureux ceux qui voient!
--Heureux plutôt, murmurai-je, ceux qui ne voyant pas, échappent à la cécité cruelle de ceux qui ont des yeux!
Depuis quelques jours, il y avait en moi une lutte, une hésitation douloureuse entre mon égoïsme et ma pitié, entre mon désir d’être heureux et celui que j’avais de la voir plus heureuse, entre mon amour pour elle et mon amour pour l’humanité... Enfin, avec le vague espoir que la gratitude continuerait à lui fermer les yeux, je me décidai à lui demander:
--Blanche, avez-vous jamais consulté un oculiste?
--Non, dit-elle.
--Qui vous a soignée, quand vous avez perdu la vue?
--Le médecin du pays, un bon vieux qui habite le village, depuis vingt ans.
--Que vous a-t-il dit?
--Je ne me rappelle pas... Il y a si longtemps! J’avais à peine dix ans, quand je suis devenue aveugle... Mais pourquoi ces questions?
--Je pense que vous devriez aller à Rouen, vous faire examiner par un spécialiste.
--Qu’y ferait-il, le spécialiste?