Chapter 2 of 11 · 3984 words · ~20 min read

Part 2

Que cette femme, séduisante malgré son âge, et belle de cette beauté éprouvée, plus touchante que le rayonnement de la jeunesse, qu’impriment parfois la maturité et les rigueurs de la vie, fût la maîtresse de cet homme, cela paraissait inconcevable, cela confondait l’esprit ou laissait croire qu’il existe dans le cœur humain, comme dans l’univers, ce que Spencer appelle «le domaine de l’inconnaissable».

Quiconque, en effet, sait la vie ne croit pas à l’amour inspiré par la seule grandeur morale ou la supériorité de l’intelligence. L’amour n’est ni le fils ni le frère de la vertu, «il est le premier né des Dieux, dit Anatole France, il est né bien avant la justice et bien avant la charité.»

Alors, je ne comprenais pas, j’étais déconcerté: comment cette femme pouvait-elle aimer ce monstre, mettre un baiser d’amante sur ce visage affreux? Quel lien, quelle illusion inouïe, quelle force ignorée dans l’immense sphère des passions et des aberrations humaines, unissait ces deux êtres? Quelle héroïque et sublime pitié, ou quel inimaginable démon de perversité?

Non, cela ne se pouvait, ce n’était pas lui, ou elle était une sœur qui le consolait, une sœur admirable, dont le dévouement, pour ce frère malheureux, se soulevait au spectacle de tout ce malheur, de toute cette injustice, de tout le désespoir qui s’encavait dans cette pauvre âme humaine, sous le masque infâme qui la calomniait.

Ils avaient quitté la route et semblaient errer à la recherche de quelque coin solitaire, d’un abri de bonheur, ignoré du destin.

Ils errèrent longtemps... Le soleil descendait sur les cimes des grands arbres, estompant l’horizon d’une teinte violette. Tous les bruits de la nature, jusqu’aux meuglements des bœufs, regagnant leur étable, s’harmonisaient, plus vagues, plus lointains, comme ouatés par les vapeurs du soir.

Ils s’assirent au bord d’un étang, où nageaient des cygnes... Je les voyais encore, malgré le crépuscule... Il avait enlevé le bandage qui lui cachait la face... Oui, c’était lui... et c’était aussi une flamme amoureuse qui illuminait ses prunelles comme une clarté céleste, comme un rayon du ciel tombé dans l’enfer de cette vie. Il en était transfiguré au point que sa laideur ne m’apparaissait plus.

Ils avaient cessé de causer; leurs regards seuls se parlaient, mais ses regards, à elle, étaient tout autres. En vérité, jamais des yeux humains ne m’avaient semblé exprimer tant de sentiments à la fois: de la pitié, du sacrifice, de la tristesse, et quelque chose de plus encore, quelque chose comme une reconnaissance infinie, éternelle, que le langage impuissant renonçait à traduire.

Ils furent, un moment, sans voix, en face l’un de l’autre. Je demeurais rêveur, sans comprendre. La nuit s’avançait lentement. C’était l’heure bénie où tout s’apaise, où les violences mêmes se changent en quiétude. Pas une feuille ne bougeait. Dans les champs voisins, des paysans rassemblaient leurs instruments de culture. Le crépuscule avait un parfum d’héliotrope...

Elle lui avait pris les mains et les pressait sur ses lèvres, éperdument.

Je croyais rêver, être ailleurs que sur la terre, dans l’irréel, un conte de fées...

Qu’avait donc accompli cet homme pour mériter un tel transport de gratitude? Pourquoi lui baisait-elle les mains?...

J’étais ému, mon imagination s’égarait, battait le champ des hypothèses, s’élançait dans des conjectures bizarres, romanesques, sans rencontrer le vraisemblable.

Les ténèbres envahissaient la campagne, apportant avec elles le silence et le mystère.

Peu à peu, tout s’effaça, tout s’éteignit, et, bientôt, dans la nuit tout à fait tombée, je ne distinguai plus qu’une lamentation intermittente et confuse, comme un bruit lointain apporté par la brise.

III

A deux ans de là environ, me trouvant en visite dans un salon, où j’allais d’ailleurs rarement, mon attention se fixa sur une personne que je ne connaissais pas, que je croyais voir pour la première fois, et dont le visage cependant éveillait en moi une sympathie soudaine, cette attirance qu’on ne saurait expliquer, parce que les causes en sont peut-être dans les profondeurs inconscientes de notre être, dans une association d’idées ou d’images dont nous ne nous rendons pas compte, ou que nous ne parvenons pas à saisir.

Elle avait un maintien réservé, mais une aisance naturelle, une distinction sans artifice qui annonçaient une femme du monde ou qui plutôt avait renoncé à l’être, car sa physionomie me frappait par cette intensité de caractère qui reflète une âme obsédée d’un sentiment exclusif et qui ne veut pas en être distraite.

Son âge? Qu’importait... Elle était de ces femmes dont la vraie jeunesse commence à la maturité, au plein épanouissement de leur nature, et qui inspirent alors les plus grandes passions. Sa beauté, toute de vie, toute d’expression, semblait indépendante des traits, et les rides mêmes ne la déparaient point.

Elle ne prenait part à la conversation que par de légers hochements de tête; mais le pli de ses lèvres, où il y avait à la fois de l’amertume, de la sensualité, de la souffrance, de la révolte, disait plus qu’elle n’aurait voulu dire; et cette bouche avait un silence plus émouvant que tous les cris de la voix humaine.

Non, ce visage ne m’était pas étranger; il soulevait au fond de mon être une émotion, il me rappelait quelque chose de vague, de lointain, comme ces rêves dont il ne reste plus, au réveil, qu’une impression fugitive.

Je fus, un moment, songeur, fouillant le passé, cherchant à fixer un souvenir... Où donc avais-je vu cette femme? En quel temps, en quelle circonstance? A quel événement heureux ou agréable de mon existence son image s’associait-elle?... Une confusion de crépuscule s’abattait en ma pensée. Je ne me rappelais rien.

Je prolongeais ma visite, pour l’observer plus attentivement. Sans doute ne se souvenait-elle pas non plus, car elle n’avait manifesté aucune surprise, quand je lui avais été présenté. Elle se nommait madame Derive. Ce nom ne m’apprenait rien non plus.

La conversation s’attardait aux banalités courantes, aux insignifiances voulues.

--Et vous, chère amie, dit enfin la maîtresse de la maison, madame Gallian, en se tournant à demi vers madame Derive--que devenez-vous? On ne vous voit pas souvent... Êtes-vous moins souffrante?

--Oui, depuis quelque temps, répondit-elle, mais, cet hiver, j’ai gardé la chambre deux mois, et je ne cesse de redouter une nouvelle crise.

--Vous avez, je crois, une maladie de cœur.

--Les médecins le disent.

--Et que vous conseillent-ils?

--D’éviter les secousses, les fatigues, les émotions.

--Cela heureusement vous est facile, dans votre situation... Mais quelles sont vos distractions? Cette solitude ne vous pèse-t-elle pas un peu?

--Non, mon mal m’occupe. Et j’ai des livres, j’adore la lecture.

--Vous êtes une sage, je vous admire... Qui donc me parlait de vous, ces jours-ci?... Ah! oui, on me disait que vous aviez vendu votre jolie villa de Fontenay-aux-Roses.

Ce fut comme un éclair qui dissipa le néant où sombraient mes souvenirs... Tout à coup, je revis la scène dont j’avais été témoin, deux ans auparavant, sur la route de Robinson à Fontenay... Je revis ce couple stupéfiant, ce monstre au bras de cette femme, belle encore, et qui, maintenant, était là, devant moi... J’entendis cette plainte, confuse et douce, s’élevant, comme un bruit lointain, dans la nuit noire tombée sur la campagne; et l’énigme impénétrable, déconcertante, s’imposa, de nouveau, à mon esprit.

--Il est vrai, dit-elle, j’ai vendu ma villa, et j’ai aussi déménagé. J’habite aujourd’hui rue Condorcet.

--Alors, vous voilà voisine de notre bon docteur, remarqua madame Gallian en me désignant; et je m’autorise à vous le recommander, au cas où vous auriez besoin de soins immédiats.

--Je souhaite, madame, que cela n’arrive jamais, répliquai-je.

--Dites: n’arrive plus, monsieur, répondit madame Derive, car cela s’est déjà produit plusieurs fois dans la nuit. Et le médecin qui me soigne habituellement ne loge plus près de chez moi. C’est, d’ailleurs, un vieillard, et je n’oserais pas le faire appeler à une heure aussi tardive.

--S’il en est ainsi, madame, je suis votre serviteur, déclarai-je.

--Je vous remercie, dit-elle.

Sa voix même était émouvante; elle me rappelait ce trait, que conte Michelet, d’un homme que des familiers peu délicats plaisantaient sur la laideur de sa maîtresse, s’étonnant qu’il pût aimer une personne si disgraciée. «L’avez-vous jamais entendue parler?» leur répondit-il. Et il n’évoquait que le timbre de la voix, dont le charme, l’harmonie délicieuse avaient suffi à conquérir son cœur... C’est que la voix est comme le son de l’âme; elle nous aide à comprendre des sentiments qui valent mieux que les paroles, celles-ci étant incapables, le plus souvent, de traduire ce qu’il y a en nous d’intime, de profond, de meilleur, tant de choses imprécises, irréelles, qui demeurent à jamais ignorées, silencieuses en nous-mêmes et font de chacun un pauvre être muré dans un éternel isolement.

Un nouveau visiteur entra; je me retirai, très intrigué, avec un désir, une impatience plus aiguë de pénétrer cette énigme... Je me souvenais qu’elle lui avait embrassé les mains... Pourquoi? Qu’était-elle à cet homme? Tout ce que j’avais vu, tout ce que je savais d’elle me paraissait inexplicable.

J’attendis quelques instants, un peu à l’écart, les yeux fixés sur la porte, d’où elle ne pouvait tarder à sortir. Elle parut bientôt, en effet, promena autour d’elle un long regard, puis s’engagea dans la rue de Douai. C’était mon chemin, car nous habitions le même quartier, la même rue. J’ignorais seulement le numéro de sa maison, qu’elle avait, volontairement peut-être, négligé d’indiquer.

Il faisait une chaleur lourde de juin; l’atmosphère frémissait sous le ciel limpide... Elle allait d’un pas lent, un peu las, qui révélait de la faiblesse, non de la défaillance. Visiblement, au contraire, elle mettait à se redresser une énergie qui ajoutait à sa grâce naturelle de la hauteur et de la fierté. Elle avait cette allure hautaine qui impose, commande le respect, décourage les plus audacieux. Auprès d’elle, la cohue parisienne m’apparaissait comme une foule de pantins agités, disloqués, fébriles, tourbillonnant dans le vide. Elle passait au travers, droite, tranquille, avec la majesté dédaigneuse d’une statue qu’on eût promenée par la ville. Son maintien contrastait singulièrement avec l’exaltation, la violence de sentiments que j’avais pressenties en elle et que trahissait seule sa bouche, si extraordinaire d’expression. Était-ce cette exaltation même qui, à force de retenue, lui donnait cet air glacial, intimidant, presque méprisant? Peut-être...

«Mais une telle nature, pensais-je, ne peut être qu’aux extrémités du bien ou du mal; rien de médiocre, de banal, de vulgaire n’est en elle. Quelle aberration criminelle tourmente cette âme ou quelle passion sublime l’embrase?»

Tout, en sa personne, me semblait étrange, jusqu’au sourire qui s’arrêtait parfois sur ses lèvres, jusqu’à sa voix, jusqu’à sa démarche.

Par moments, j’étais tenté de m’approcher d’elle et de lui murmurer tout bas à l’oreille, en passant, ces trois mots magiques, qui peut-être feraient frémir d’épouvante bien des humains, surprendre sur des faces tout à coup blêmies le crime ou le remords que chacun porte en soi--ces trois mots inattendus et terribles:

--_Je sais tout._

Peut-être aussi l’énigme n’existait-elle que dans mon imagination et n’y avait-il là qu’une histoire toute simple, toute naturelle, la chose que j’avais d’abord supposée, une affection très pitoyable et très touchante de frère et de sœur aînée.

A vrai dire, c’était moins la curiosité qui me possédait qu’une espérance, l’espérance de découvrir une âme supérieure, presque divine à force d’être humaine, répandant de la bonté et de la charité à profusion sur les misères de ce monde, et consolant un peu de cette humanité si impitoyable pour elle-même et qui, sans cesse, de ses propres mains, se déchire, se meurtrit, entretient ses plaies saignantes.

Nous arrivâmes rue Condorcet. Je la vis rentrer chez elle... J’habitais presque en face.

* * * * *

A Paris, la vie de quartier, qui fait à la fois le charme et le désagrément des villes de province, n’existe pas. Les voisins s’ignorent ou affectent de s’ignorer. C’est le _désert d’hommes_ dont parlait Jean-Jacques, à une époque où la capitale ne comptait encore que six cent mille âmes.

Pendant un mois, je cherchai vainement une occasion, un prétexte pour entrer en relations avec Madame Derive. Sans doute sortait-elle rarement, car je ne la rencontrai qu’une fois. Je la saluai; elle me rendit mon salut, en inclinant légèrement la tête. Les renseignements que je recueillis sur elle étaient vagues. On ne lui connaissait pas de famille; elle vivait avec une vieille servante qui demeurait impénétrable.

Son passé n’était pas moins ignoré. Était-elle veuve, divorcée, vieille fille? Personne ne le savait: elle était nouvelle dans le quartier et semblait mettre un grand soin à cacher sa vie. D’ailleurs, sauf moi, nul ne paraissait s’inquiéter d’elle. Puis je n’osais pas questionner; je ne sais quelle voix intérieure me disait qu’il fallait respecter le mystère dont s’enveloppait cette existence, ou attendre qu’un hasard me le révélât.

Des semaines encore s’écoulèrent. Son appartement occupait un troisième étage. Quelquefois, dans ces nuits étouffantes du mois d’août, je m’attardais, sur mon balcon, à contempler sa fenêtre éclairée, où passait, par instants, une ombre indécise et discrète. Cette fenêtre s’éteignait souvent à une heure avancée. Même, il m’arriva de la voir pâlir avec les premières lueurs de l’aurore. Sa clarté paisible et douce faisait lever mes rêves. Il me semblait qu’elle veillait sur le sommeil des choses, sur toute la rue silencieuse et déserte, comme une conscience pieuse, dans la vaste obscurité des maisons environnantes, dont les façades sévères avaient, avec les volets clos, toutes les portes barricadées, je ne sais quel air de méfiance et d’hostilité.

Cela est étrange que tant de pensées et tant d’humanité nous viennent de cette petite lueur qui, la nuit, dore la vitre d’une fenêtre, quand notre attention s’y arrête. L’imagination prend un vol éperdu; on voudrait savoir ce qui se passe derrière cette vitre, quel cerveau y fermente dans les tourments de l’insomnie, quelle angoisse y veille, quel drame de la vie, de l’amour ou de la mort peut-être s’y consomme. Tandis qu’à l’entour, tout repose, on sent que, là, s’agitent une âme, des passions, quelque chose qui ne saurait être banal comme les habitudes du jour, les occupations quotidiennes dont se compose l’uniformité de notre existence, et il suffit alors de cette petite lueur aux vitres d’une croisée, dans l’inconnu troublant des ténèbres, pour réveiller en nous ce sentiment de fraternité universelle qui fait tressaillir au spectacle ou au pressentiment d’un drame, d’une souffrance.

C’est ce sentiment-là peut-être qui refleurit surtout chez ceux qui n’ont plus de famille, oui, c’est cela qui me retenait si longtemps anxieux et songeur, et pourtant pénétré d’une émotion très douce, devant cette fenêtre éclairée.

Que faisait-elle?... Je pensais qu’elle était malade et que, ne pouvant dormir, elle laissait brûler sa lampe jusqu’à l’aube, cherchant dans des lectures un soulagement à ses longues insomnies.

* * * * *

Une nuit, je vis entrer quelqu’un dans la maison qu’habitait madame Derive.

Il était environ une heure du matin.

Une coïncidence singulière me frappa: presque aussitôt après, le temps de gravir trois étages, la clarté de la fenêtre s’éteignit.

Trois jours après, puis toutes les nuits suivantes, vers la même heure, le même homme entra.

Chaque fois, l’étrange coïncidence se renouvelait.

Cette partie de la rue Condorcet est mal éclairée... Était-ce bien le même individu? Du moins, je le croyais, car il ne m’était possible de le reconnaître qu’à sa démarche, à la façon furtive dont il se glissait dans l’ombre, le long des murs, la tête enfoncée dans le collet relevé de son pardessus. Ses pas s’entendaient à peine, comme étouffés, dans le silence de cette rue tranquille, toujours déserte à ces heures tardives... Même, je n’aurais su dire si c’était un jeune homme ou un vieillard.

Parfois, la porte tardait à s’ouvrir. Je devinais alors son impatience frémissante, son anxiété, à des mouvements réflexes, aux regards inquiets qu’il semblait promener à l’entour, au tressaillement de tout son être, quand, par hasard, résonnait le pas d’un passant. Visiblement, il hésitait à sonner de nouveau, et ne s’y décidait qu’après une attente fiévreuse d’une minute ou deux, longue comme des heures.

Il ressortait toujours avant l’aube qui, en cette saison, commençait à blanchir le ciel vers quatre heures du matin.

Ce n’était donc pas un locataire... Un malfaiteur? Non plus; il ne fût pas revenu toutes les nuits... Évidemment, c’était quelqu’un qui voulait ne pas être reconnu, qui craignait de compromettre une femme, sa maîtresse sans doute.

Pourtant, quelle imprudence! Il suffisait que le concierge de la maison se réveillât, le surprît au passage et lui demandât son nom. Et pourquoi courir ce risque, alors qu’à Paris tant de refuges sûrs s’offrent aux baisers défendus? Je ne m’expliquais pas l’inutile témérité de cet homme, à moins qu’il ne cédât à cet attrait du danger qui ravive la passion, ou à quelqu’un de ces mobiles mystérieux que la raison ne saisit pas, parce qu’ils naissent, comme le dit Pascal, de cette autre raison bien autrement profonde, qui est celle du cœur.

* * * * *

Depuis cinq semaines, chaque nuit, à la même heure, il entrait ainsi dans cette maison et en sortait avant le lever du jour.

Une nuit, il s’arrêta devant la porte et ne sonna pas.

La fenêtre de madame Derive avait les volets clos; aucune lumière ne filtrait à travers.

L’homme s’écarta, leva la tête, regarda longuement.

La nuit se faisait grave, une nuit sombre où la plainte du vent, par instants, s’élevait comme l’écho de détresses invisibles.

Je le vis s’éloigner lentement, avec hésitation, en se retournant presque à chaque pas, puis revenir, et, de nouveau, contempler cette croisée qui s’effaçait dans les ténèbres.

Il semblait qu’il ne pouvait s’arracher de là. Vingt minutes au moins s’écoulèrent. La rue vide s’allongeait, éclairée, à de longues distances, par trois réverbères dont les reflets tremblaient sur le pavé humide.

Plusieurs fois, il parut se décider à partir, puis revint, comme ramené par une force irrésistible. Enfin, son ombre en détresse s’échoua au coin d’une impasse voisine.

Soudain, un coup de timbre, chez moi, retentit... J’allai ouvrir. Une voix chevrotante de femme me jeta ces mots:

--Docteur, venez vite... madame Derive est très mal.

IV

Pendant ce court trajet de mon domicile à celui de madame Derive, j’interrogeai la servante qui était venue me prévenir.

A ses réponses, je compris que le cas était grave, peut-être désespéré.

J’étais saisi d’une émotion que je n’avais jamais ressentie en pareille circonstance, car le médecin ne voit et ne doit voir dans un malade qu’un sujet... J’allai là avec l’appréhension d’un malheur, d’une catastrophe qui aurait menacé un être dont la vie eût été intimement liée à la mienne... C’était même un sentiment à la fois plus vague et plus profond, difficile à définir, quelque chose comme la crainte de voir disparaître, s’éteindre en moi tout à coup une espérance, une illusion bienfaisante, la grande douceur que j’éprouvais, chaque nuit, à contempler cette clarté charitable qui veillait pieusement sur la rue endormie, faisait lever mes rêves et qui désormais peut-être ne brillerait plus.

Précédé de la servante, je pénétrai, presque en tremblant, dans la chambre de madame Derive.

Couchée dans un grand lit, à demi soulevée sur son oreiller, elle tourna faiblement la tête vers la porte, et eut la force de sourire en me voyant paraître.

C’est une chose touchante que ce souci de la bienséance qui demeure chez la grande dame, en dépit de tout, et qui résiste à la douleur jusqu’à parer d’un sourire aimable le masque même de l’agonie.

Ma première impression, cependant, fut mauvaise: la respiration de la malade était forte et pénible; de légères gouttes de sueur perlaient sur les tempes creuses, et, dans les yeux cernés d’une auréole bleuâtre, un presque surnaturel éclat contrastait avec la pâleur cireuse du visage. La bouche surtout, entr’ouverte et crispée, et dont les lèvres sans couleur ne dessinaient plus qu’une barre d’ombre, avait une indicible expression de souffrance.

Je prononçai quelques paroles, auxquelles elle ne répondit pas. Ses regards seuls me parlaient, m’imploraient, me disaient qu’elle voulait vivre encore.

Je m’approchai, je tâtai le pouls: la fièvre était brûlante. J’auscultai le cœur, ce cœur plein d’une humanité impénétrable, trop grande peut-être pour qu’il pût la contenir toute, sans en mourir: il battait violemment, comme si l’âme qu’il enfermait avait fait des bonds pour se dégager... J’acquis la conviction qu’elle était perdue.

Le devoir, pour un médecin, étant d’espérer contre l’espérance même, de lutter jusqu’au dernier instant, je rédigeai à la hâte une ordonnance, et j’envoyai la servante chez le pharmacien le plus proche.

Je restai seul auprès de la malade. Je questionnai:

--Avez-vous de la famille, des parents, quelqu’un que vous désireriez faire prévenir?

Elle eut un lent signe de tête qui signifiait: non. D’un autre geste, elle me fit entendre qu’elle étouffait, qu’elle voulait de l’air. J’écartai les doubles rideaux de la fenêtre et j’ouvris les persiennes. En même temps, je plongeai un regard dans la rue... Quoi, il était encore là, ce mystérieux personnage qui, chaque nuit, pénétrait dans cette maison! Même, attiré par la clarté, il s’avança jusque sous la croisée et demeura là, immobile, comme quelqu’un qui attend, qui écoute, qui s’inquiète. L’obscurité qui l’enveloppait m’empêchait de distinguer son visage. D’ailleurs, selon son habitude, et bien que la nuit fût chaude, il enfonçait la tête dans le col relevé de son manteau. Cependant, il me sembla apercevoir dans les ténèbres ses yeux chargés d’angoisse... Enfin, que voulait-il?

Déjà, plusieurs fois, un soupçon m’avait effleuré. Maintenant, une certitude se faisait en moi... Non, il n’était plus possible d’en douter: c’était madame Derive qu’il venait voir ainsi, chaque nuit; elle était la maîtresse de cet homme, et c’était pour elle qu’il restait là, frémissant, les yeux obstinément fixés sur cette fenêtre... Il m’avait vu; que devait-il croire ou supposer? Quelles pensées enfiévraient son cerveau? Pressentait-il un malheur, et, sachant qu’elle n’était pas seule, n’osait-il monter, par crainte de la compromettre? Son anxiété devait être horrible... Quel drame inouï était là?

Et nul doute aussi que cet homme ne fût celui au bras de qui je l’avais vue, elle, cette femme aux allures de grande dame et rayonnante encore de beauté, sur la route de Robinson à Fontenay-aux-Roses... Elle était donc l’amante de cet être misérable, si effroyablement défiguré, qui faisait fuir d’horreur les vendeuses d’amour mêmes!

Cela seul demeurait incompréhensible, trop beau, trop grand pour être cru. La pitié elle-même, cette pitié sublime dont la pente douce glisse quelquefois jusqu’à l’amour, pouvait-elle avoir fait ce miracle?

Mais tout le reste, à cette heure, devenait évident: cette fenêtre éclairée, toutes les nuits, c’était le signe dont ils étaient convenus, le signe qui lui disait: je suis seule, viens, je te désire!

Et je m’expliquais aussi, maintenant, cette témérité, en apparence aussi folle qu’inutile. Il ne pouvait, en effet, la rejoindre que la nuit. La pudeur, le souci d’épargner, de ne pas soumettre à une trop cruelle épreuve l’amour-propre de la femme qui se donnait à lui, lui interdisaient d’afficher, auprès d’elle, pendant le jour, son épouvantante laideur.

Et, cette nuit, il était venu, et, pour la première fois, il avait trouvé les volets clos... Pourquoi? Que se passait-il?... Il était toujours là, transi dans les ténèbres et les affres du doute.

La malade avait baissé les paupières; une pâleur plus grande s’épandait sur son visage.

Allait-elle mourir, sans qu’il la vît une dernière fois? Allait-elle emporter dans la tombe le secret de son cœur? Et, s’il était vrai que son amour fût né d’une pitié sublime, serait-elle alors à jamais perdue, cette haute leçon de charité qu’elle donnait à l’amour, à l’injustice des passions humaines qui ne pardonnent pas à la laideur ni à l’infirmité? Enfin, cette espérance qu’elle eût laissée à tous ceux et à toutes celles qui ne furent jamais aimés, serait-elle aussi enfouie dans la terre?

Mais cet homme lui-même, qu’avait-il en lui, au fond de l’âme, pour avoir conquis le cœur de cette femme? Quelle splendeur se cachait sous cette laideur tragique, comme le diamant sous la gangue?