Chapter 8 of 11 · 3983 words · ~20 min read

Part 8

La nuit vint, une nuit sans lune, ardente et calme. Je me trouvais au faubourg du Temple, un quartier que j’ignorais. Il m’était agréable d’errer dans des quartiers qui m’étaient inconnus, de voir d’autres figures, d’autres maisons, une physionomie nouvelle des choses, de respirer une atmosphère qui n’était pas encore imprégnée de ma souffrance. J’avais alors comme la sensation d’un recommencement de vie, d’une renaissance morale. Il me semblait que les gens autour de moi étaient meilleurs, parce qu’ils ne m’avaient encore pas fait de mal et que je n’avais à leur égard aucune raison de méfiance.

Je m’attardai là jusqu’à minuit, en flânant. Il y avait encore, çà et là, au coin des rues et le long du boulevard, quelques ombres quêteuses qui surgissaient tout à coup des ténèbres et rampaient prudemment vers le passant solitaire. L’une d’elles attira ma curiosité par ses allures étranges. Elle ne ressemblait pas aux autres, elle n’avait pas l’air d’une fille. Visiblement, elle manquait d’assurance, elle n’osait pas ou ne savait pas. Pourtant, c’était la plus âgée: une femme de trente-cinq à quarante ans... oui, au moins... Et rien, dans ses manières, sa tenue, son visage grave et pâle, de cette pâleur qui reflète les crises violentes de l’âme, la tension suprême de l’énergie, n’indiquait la professionnelle cynique, rompue aux expédients de la prostitution. Ses regards erraient, chargés d’angoisse et de détresse; par instants, elle tressaillait d’un frisson, sous la lueur tremblotante d’un réverbère.

Je fus plus d’un quart d’heure à l’observer, à suivre ses mouvements, ses allées et venues inquiètes et timorées. La nuit se faisait plus pesante; il commençait à pleuvoir un peu. Quelques silhouettes hâtives défilaient, comme pourchassées d’une crainte, tandis qu’aux alentours, détonnaient des voix grasses d’ivrognes.

Maintenant, elle s’était arrêtée, elle ne bougeait plus. Son ombre tragique envahissait le trottoir... Peut-être aussi attendait-elle quelqu’un qui tardait à venir... Non, pourtant, car elle me regardait avec une insistance fascinante, comme pour m’attirer. J’étais éloigné de quelques pas et presque effacé dans l’encoignure d’une porte cochère... Oui, c’était bien moi qu’elle regardait, moi l’horreur, l’épouvante, le banni!... Même je la vis sourire, mais de quel sourire!... Depuis la disparition de ma vieille Noémie--il y avait douze ans de cela!--aucune femme, aucun visage ne m’avait souri!

Un désir, une émotion, une espérance s’éveillèrent en moi. J’abordai cette femme; elle ne me repoussa pas; même, elle n’eut aucun geste d’effroi ou de dégoût, lorsque je fus près d’elle... Je dis simplement:

--Bonsoir.

Elle répondit:

--Bonsoir, monsieur.

--Attendez-vous quelqu’un?

--Non, monsieur.

Sa voix chevrotait. Il y eut, entre nous, un silence chargé de gêne. L’émotion m’étranglait... Ce fut elle qui reprit:

--J’allais rentrer chez moi... Il doit être très tard... Je n’ai pas l’habitude d’être dehors, le soir... C’est la première fois, monsieur...

Elle n’acheva pas sa phrase. Sa pâleur était extraordinaire. Je demandai:

--Habitez-vous loin d’ici?

--Près de la Bastille, monsieur, répondit-elle... Non, ce n’est pas loin; il faut un quart d’heure à pied, d’où nous sommes.

Je baissai la voix pour dire:

--Voulez-vous que je vous accompagne?

Un court colloque s’engagea entre nous. De la tête, elle fit un signe d’assentiment. Je lui avais offert le bras; nous avancions, sans nous voir, tant la nuit était dense; et nous causions, maintenant, d’autre chose... Je ne me souviens plus de quoi. Je me rappelle seulement qu’elle tremblait au point que je craignais de la voir défaillir. Elle me disait _vous_, elle continuait à m’appeler monsieur. Moi aussi, bien qu’elle eût _accepté_, je ne pouvais m’empêcher de lui parler avec respect. Il m’eût été impossible de la tutoyer, comme une fille. C’était plus fort que moi, je subissais une sorte d’ascendant étrange, que je ne m’expliquais pas... Je sentis tout à coup qu’elle faiblissait.

--Ce n’est rien, dit-elle, j’irai bien jusqu’au bout... Nous sommes presque arrivés.

Mais, de nouveau, elle chancela. Je l’interrogeai encore.

--C’est sans doute la fatigue, murmura-t-elle... Puis, j’ai faim!

--Voulez-vous que nous entrions là? dis-je en indiquant un café qui flambait encore au coin du boulevard.

C’était un restaurant de nuit. De la porte entr’ouverte, s’exhalait une atmosphère chaude, mêlée à d’âpres odeurs de cuisine. On entendait le son d’un piano, des bruits de vaisselle, des voix criardes de filles, des rires incongrus.

--Non, pas là, dit-elle, il y a trop de monde... J’aurais honte.

--C’est bien, attendez-moi ici, je reviens tout de suite.

Je rapportai quelque nourriture.

--Tenez, n’ayez pas de honte avec moi, mangez... Allez, je connais la vie, je comprends... oui, je comprends.

Elle eut vers moi un long regard de reconnaissance, et ses lèvres essayèrent un sourire... Oh! vraiment, je n’avais plus de désir, je ne songeais plus à l’amour. Ce sourire exprimait trop de misère, trop de déchéance et de désespoir!... Ou plutôt si, c’était bien de l’amour que j’éprouvais, en cet instant, mais un amour tout autre, dégagé de toute impulsion sensuelle, un sentiment de profonde pitié qui me fendait l’âme, un besoin de consoler, de soulager, de crier justice, une révolte contre la société entière, quelque chose enfin comme un amour éperdu de l’humanité.

--Alors, c’est vrai, vous ne me méprisez pas? dit-elle.

--Non, je ne vous méprise pas, répondis-je, je vous respecte, je m’incline devant vous, comme devant la souffrance humaine... C’est la société que je méprise, l’état social où de telles choses sont possibles, où une honnête femme peut être réduite à votre sort.

Nous nous étions assis sur un banc, l’un près de l’autre. Elle mangeait, elle sanglotait, elle bégayait:

--C’est la première fois, monsieur, je vous le jure, c’est la première fois!... J’aurais préféré mourir que d’en venir là, mais je ne suis pas seule, je n’ai pas le droit de mourir... Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas savoir... Je ne puis pas vous dire...

--Je vous crois, je vous crois, répétai-je... Je vois bien que vous êtes une honnête femme; et une honnête femme, dans votre malheur, est plus que respectable, elle devient sacrée, elle s’élève au rang des martyres et des saintes devant qui on se prosterne, en se sentant coupable.

--Oh! que me dites-vous là! murmura-t-elle... Comme vous me parlez! Qui êtes-vous donc?

--Rien, répondis-je, je suis simplement un homme qui a beaucoup souffert.

--Il n’y a donc que ceux-là, dit-elle, qui comprennent et qui excusent!

Je l’interrogeai. Alors, d’une voix déchirante, elle me conta son histoire:

--Monsieur, je ne vous mens pas: L’an passé, à pareille époque, j’avais dix mille francs à moi, dix mille francs bien gagnés, amassés sou par sou, au jour le jour, en douze ans de travail, par des prodiges d’économie... Et j’étais caissière dans une maison de commerce... Avec cet argent et cette situation, nous pouvions vivre heureuses, ma fille et moi, notre avenir semblait assuré. Et il avait fallu du mérite, je vous le jure, pour en arriver là, car mon mari m’avait laissée veuve à vingt-cinq ans, avec des dettes et un enfant en bas âge sur les bras... Allez, j’en ai eu, du courage, de l’énergie; je ne méritais pas ce qui m’est arrivé... C’est mon trop de confiance qui m’a perdue. J’ai été dépouillée de ma petite fortune par une abominable escroquerie... Ah! je ne puis y penser sans que le sang me tourne... C’est mon patron qui m’a volée, en me persuadant que mon argent ne me rapportait pas assez, qu’il fallait le placer ailleurs, dans une affaire sûre, qui donnerait le dix pour cent... Que voulez-vous? quand on a confiance en quelqu’un, quand on est ignorante... Enfin, j’ai tout donné et j’ai tout perdu, non seulement mon avoir, mais ma situation, car mon patron, après avoir fait ce beau coup et d’autres dupes, abandonna sa maison et passa la frontière... On ne l’a plus revu... Et, du jour au lendemain, je me trouvai ruinée, sans place et malade, une maladie qui m’a tenue trois mois dans mon lit... Tous les malheurs en même temps! Les voisins, les connaissances, à la fin, se sont lassés de nous secourir; ça se comprend. Et la misère est venue; le Mont-de-Piété nous a tout pris, le propriétaire nous a donné congé... Et, maintenant, je suis là, oui, je suis là!... Mon Dieu! mon Dieu!

Sa voix navrante d’agonie s’étouffa dans un sanglot. Deux coups résonnèrent longuement à une horloge voisine. Autour de nous, toutes les maisons éteintes, les magasins boulonnés avaient des apparences de forteresses, inviolables abris de l’égoïsme bourgeois, bien confortables aussi, protégés par toute la formidable organisation des forces sociales, sourds aux cris de détresse qui montaient des ténèbres.

--Que faites-vous, dit-elle... Je vous en prie, relevez-vous.

J’étais tombé à ses pieds.

--Je me prosterne devant vous, répétai-je, parce que vous êtes la souffrance humaine, et parce que je me sens coupable. Une femme mourant de faim, à l’époque où nous sommes et quand la terre est assez fertile pour nourrir une humanité dix fois plus nombreuse, c’est un crime social, dont chacun a sa part de responsabilité. Mais quand le poids devient trop lourd, le support s’effondre; le jour n’est pas loin où notre vieux monde croulera sous le fardeau de ses iniquités.

--Et vous? demanda-t-elle... Vous me disiez que, vous aussi, vous aviez souffert.

--Il est vrai, répondis-je, je suis un bien grand malheureux, mais ne parlons pas de moi. Toute ma misère s’efface devant la vôtre.

--Non, dites, je veux savoir.

--Eh bien, voyez!

Et j’enlevai mon masque.

Elle eut comme une hésitation; puis, d’une voix très douce:

--Oui je comprends, vous avez dû bien souffrir... Voulez-vous me permettre de vous embrasser?

--Je ne vous cause donc point de répugnance? balbutiai-je en tremblant.

--Non, dit-elle.

Et elle m’embrassa... Elle m’embrassa plusieurs fois. Ses lèvres blêmes buvaient mes larmes, et je sentais, sur ma face, sa maigre haleine, émouvante comme l’ivresse du malheur.

--J’ai peut-être vingt ans de plus que vous, ajouta-t-elle, vous pourriez être mon fils, je puis bien vous donner cette marque d’amitié.

C’est ainsi que je reçus le premier baiser d’une femme.

Je voulus l’accompagner jusqu’à sa porte. Avant de la quitter, je la priai d’accepter ma bourse, qui contenait une trentaine de francs, en l’assurant que cela ne me privait pas... Alors, elle me prit la main, la pressa sur ses lèvres, en la mouillant de larmes.

Je n’ai plus revu cette femme. Qu’est-elle devenue? Je ne sais, mais je lui garde, au fond de l’âme, une reconnaissance éternelle, car c’est par son baiser que je me sentis, ce jour-là, relié à l’humanité.

XV

A quelques mois de là, une aventure plus étrange traversa ma vie, comme l’éclair qui déchire les ténèbres sans les dissiper, et dont on reste, un instant, ébloui.

C’était un soir orageux de mars. Une rafale de pluie m’avait rejeté dans un café presque désert, aux environs du Luxembourg. Il n’y avait là, au fond de la salle, qu’une jeune femme, qui, distraitement, parcourait des journaux illustrés... Elle avait une beauté douce de blonde, où s’embrumaient des yeux de songe et de mystère, des yeux qui semblaient abriter un secret... De temps à autre, elle dressait la tête, elle me regardait...

Je n’avais pas de masque, et son regard, pourtant, n’exprimait ni trouble, ni répugnance, ni surprise; il s’obstinait sur moi, non pas avec cette curiosité malsaine que peut exciter le spectacle d’une anomalie, mais avec bonté, avec tristesse... Ce n’était pas une foudroyée, comme celle que j’avais rencontrée, l’autre nuit, sur le boulevard du Temple. Elle était élégamment mise, et je la vis changer une pièce d’or... Que venait-elle faire, seule, dans ce café? Un rendez-vous peut-être?... Non, visiblement, elle n’attendait personne. Près d’une demi-heure s’écoula, sans qu’elle manifestât une inquiétude, une impatience.

Elle fut, un moment, reprise par sa lecture, puis, de nouveau, elle leva le front, et son regard recommença à me fixer, à me parler: «Viens, semblait-il me dire, viens, c’est assez, je pardonne à ta laideur et à ta misère... Tu as déjà trop souffert par moi... Viens, je suis la beauté touchée par le remords et fléchie jusqu’à la miséricorde! Viens, ton épreuve est finie, tu vas connaître enfin la joie de vivre!...»

Moi, tout tremblant d’émotion, j’écoutais cette voix magnanime, qui me venait de ce regard, comme du destin repentant. Et je me contenais pour ne pas m’écrier: «Non, n’implore pas de pardon, car tu es la beauté, et rien n’est plus grand que d’avoir souffert par toi!»

Soudain, elle se leva, elle sortit. Je la suivis et la rejoignis dans la rue. Il pleuvait à verse. Elle s’était réfugiée dans une embrasure, hésitant à traverser la chaussée. Je m’offris à l’abriter sous mon parapluie et à l’accompagner jusque chez elle.

--Oh! monsieur, vous êtes bien aimable, dit-elle, mais j’habite loin d’ici, aux Épinettes, et je craindrais de vous déranger...

--Nullement, répondis-je, car c’est aussi mon chemin, et je me disposais à prendre une voiture... Oserais-je vous inviter à y prendre place?

Elle ne refusa pas. J’arrêtai un fiacre qui passait. Elle donna son adresse, et nous partîmes, au trot lent d’un cheval épuisé... Tout cela, cette rencontre, cette jolie fille acceptant sans façon ma compagnie, ce commencement d’aventure, banale pour tout autre, mais inouïe pour moi, avait été si simple, si rapide, que je m’imaginais vivre dans un songe merveilleux... N’avait-elle donc pas vu que j’étais défiguré, horrible, ou était-ce à cause de cela même, par un sentiment de pitié surhumaine, qu’elle m’accueillait?... Je balbutiai dans un grand trouble:

--Je ne puis vous dire combien vous me touchez... Il me semble que je fais un rêve, le rêve d’un damné qui verrait s’entr’ouvrir les portes du ciel... Et j’ai peur de me réveiller, j’ai peur de revenir tout à coup à la réalité affreuse de mon existence.

--Pourquoi me dites-vous cela? demanda-t-elle.

--Vous le devinez bien, puisque vous êtes femme! Ne me contraignez pas à des aveux trop douloureux, à replonger mes regards dans mon enfer... Mais avec quels yeux m’avez-vous vu, avec les yeux célestes de la charité? de cette charité que l’orgueil ne refuse qu’autant qu’il n’a pas été humilié par le malheur... Hélas! ce n’est pas mon cas!

--Détrompez-vous, me répondit-elle, et sachez que je n’ai jamais prêté attention au physique d’un homme. Qu’importe, s’il n’a pas l’âme de son visage...

--Beaucoup de femmes disent cela, répliquai-je, mais il en est peu qui le pensent sincèrement, et il n’en est pas qui me l’ait prouvé... Seriez-vous cette exception sublime?... Oh! ce serait trop beau, trop généreux! Est-il possible que je ne rêve pas?

--Mais non, vous ne rêvez pas, dit-elle. Regardez-moi, je suis bien là, à côté de vous, et nous sommes bien tous deux en ce monde... Et nous pourrons peut-être devenir bons amis, mais il me faut d’abord vous connaître, et je ne vous connais pas, je ne sais qui vous êtes. Voici à peine cinq minutes que nous causons.

--Que ne puis-je alors vous dévoiler mon âme, au moment où je vous parle! Affreuse est l’injustice qui fait du visage un masque trompeur, un mensonge dont nous sommes presque toujours dupes. Pourquoi le regard ne peut-il pénétrer jusqu’au fond des consciences humaines? Pourquoi ne peut-on faire jaillir la lumière qui, soudainement, éclairerait une belle âme, comme l’aurore révèle, en quelques instants, un beau paysage?

--Voulez-vous dire que je serais éblouie? dit-elle en souriant. Je crois plutôt que nous aurions souvent de désagréables surprises.

--Mais il nous suffirait, pour en être consolés, d’apercevoir, quelque jour, une âme comme la vôtre.

--Vous me faites trop de compliments. Attendez aussi de me mieux connaître.

--Je vous connais assez déjà pour vous placer très haut, très haut, au-dessus de toutes les femmes.

--Détrompez-vous, dit-elle avec calme, je suis une femme comme les autres.

--Aucune, cependant, jusqu’à ce jour, n’avait daigné pencher son souverain sourire de douceur et de bonté sur mon extrême disgrâce; aucune, avant vous, ne m’avait permis l’espérance, et aucune pourtant ne m’avait paru plus belle ni plus digne d’un grand amour... Je viens de prononcer ce mot... Excusez-moi... Je sais bien que je ne puis prétendre... Ce serait fou de ma part... Cela ne peut pas être...

--Mais si, murmura-t-elle, cela peut être.

--Votre charité va-t-elle jusqu’à vouloir me souffler au cœur un espoir insensé?

--Non, ce que j’ai dit, je le pense... Je voudrais seulement vous poser une question.

--Parlez.

--Me répondrez-vous avec franchise?

--Je vous le jure.

--Je vous disais tout à l’heure que le physique d’un homme m’était indifférent; en diriez-vous autant d’une femme, et seriez-vous capable de l’aimer pour sa seule beauté morale?

--La question, répondis-je, ne saurait vous intéresser beaucoup, puisque vous êtes belle et charmante... Elle ne m’intéresse pas non plus, car aurais-je le pouvoir et le droit de choisir, moi qui ne fus jamais aimé et qui ne puis l’être?... Ce que je sens, ce que je puis vous dire, c’est que mon cœur vouera un culte éternel à la femme, quelle qu’elle soit, qui me fera l’aumône d’un sourire, qui me rendra la joie de vivre... Avant de vous avoir rencontrée, j’osais à peine y songer!... Mais, comment se fait-il que votre indifférence de la beauté et de la laideur physiques soit vraie, absolue, au point que mon visage, qui n’a plus même une apparence humaine, ne vous inspire aucune aversion, quand tout le monde se détourne de moi? Cela n’est pas naturel, cela est extraordinaire; j’ai peine à y croire. Encore, si vous étiez disgraciée, dédaignée, mais vous êtes jeune, adorable. Que de beaux jeunes gens ont dû vous offrir leur amour, se promettre auprès de vous l’éternité du bonheur! Sans doute avez-vous vécu entourée de flatteries, d’hommages, de tendresse...

En ce moment, je vis de grosses larmes embrumer ses prunelles.

--Vous pleurez?... Pourquoi pleurez-vous? Qu’avez-vous? questionnai-je tout surpris.

--Rien, dit-elle... Parlez-moi de vous... Sans doute n’avez-vous pas toujours été ainsi... Est-ce un accident, qui vous a défiguré? Racontez-moi votre histoire.

--Permettez-moi plutôt, répondis-je, de vous raconter une autre histoire, très courte, qui vous dispensera d’entendre la mienne.

--Je vous écoute.

--C’est un conte arabe... C’est un prophète musulman qui se rend, à cheval, à La Mecque, la Ville Sainte... En traversant le désert, il entend des plaintes, des gémissements, et il voit, non loin de lui, un malheureux, assis sur le sable brûlant, et qui l’implore.--Qui es-tu et comment es-tu là? lui demande le prophète.--Hélas! répond le misérable, moi aussi j’allais à La Mecque, mais je n’avais pas de cheval, car je suis pauvre, et mes forces m’ont trahi, en route; j’ai succombé sous le poids du jour et de la chaleur!--S’il en est ainsi, dit le prophète, lève-toi et monte en croupe derrière moi; nous atteindrons ensemble à la Ville Sainte.--Hélas! soupire le misérable, j’ai les jambes malades, je n’ai plus même la force de me dresser; il faut que tu m’aides.» Alors, le prophète mit pied à terre et, saisissant l’infirme à bras-le-corps, il le plaça lui-même sur son coursier. Et voilà qu’aussitôt, le misérable frappe la bête, s’élance au galop et distance le prophète.--«Arrête, lui crie celui-ci... Au nom de Dieu, arrête! Je ne veux pas te reprendre mon cheval, je n’ai qu’un mot à te dire... Écoute! de grâce, écoute!» Et l’imposteur s’étant enfin arrêté, le prophète, d’aussi loin que sa voix pouvait porter dans le désert, lui cria: «Quand tu seras à La Mecque, ne raconte à personne ce qui m’est arrivé, car tu dégoûterais de la générosité!»--Ce conte, repris-je, n’a qu’un rapport lointain avec mon histoire, mais il contient un bel enseignement et qui me fait penser: il vaut mieux aussi que je ne raconte à personne ce qui m’est arrivé.

--Il est vrai, dit-elle, on est parfois puni pour avoir fait le bien.

Nous fûmes, un moment, silencieux. Notre voiture gravissait péniblement la rue Fontaine, éclairée, d’instant à autre, par les coups de lumière des réverbères; et, soudain, comme dans un enchantement, m’apparaissait ce fin profil de blonde, dont je craignais de trop m’approcher et qui me soulevait toute l’âme d’émotion, de désir éperdu et de reconnaissance.

--Oui, reprit-elle, vous avez dû beaucoup souffrir et je vous plains... Mais il est deux sortes de souffrances: celles qu’on voit et celles qu’on ne voit pas, qu’on n’avoue pas... Ce ne sont pas les moins cruelles!

Elle avait dit cela d’un accent si émouvant que j’en demeurai étonné. A quoi faisait-elle allusion? A quelle obsession secrète, cette phrase répondait-elle? Elle, si jeune, si jolie, pouvait-elle avoir tant souffert, nourrir et cacher un chagrin si profond?

Comme pour détourner ma pensée d’une inquiétude, elle me demanda mon nom; je le lui dis. Elle me donna le sien: Marie.

--Avez-vous de la famille? questionnai-je.

--Non, je vis seule et je suis libre.

--Et que faites-vous?

--Cela dépend des jours.

Je me tus, redoutant de paraître indiscret et de l’indisposer à mon égard, en insistant davantage. Aimer une femme et lui avouer sa passion--et je l’aimais déjà et lui en avais presque fait l’aveu--c’est accepter vis-à-vis d’elle un état moral d’infériorité, c’est se condamner à subir son prestige et son ascendant. Et je trouvais naturel qu’elle me cachât sa vie, je respectais le mystère qui flottait autour d’elle, le secret des larmes qu’elle avait répandues. A tout autre qu’à moi, certaines de ses paroles eussent semblé énigmatiques, mais quelle expérience des femmes et de l’amour pouvais-je avoir acquise dans l’implacable solitude où je m’étais consumé? Je ne cherchais pas, d’ailleurs, en ce moment, à exercer mon esprit d’observation, à m’expliquer cette aventure; j’étais grisé par l’espérance, ébloui par la perspective soudaine d’une félicité inattendue, que je tremblais de ne jamais atteindre.

Notre fiacre s’arrêta; nous étions arrivés.

--Me sera-t-il permis de vous revoir? demandai-je avec humilité.

--Mais oui, quand vous le désirerez, répondit-elle.

--Alors, demain.

--Je veux bien.

--Où?

--Chez vous, à cinq heures de l’après-midi.

J’avais saisi une de ses mains, pour y poser mes lèvres, mais elle la retira, en répétant: A demain!... Et elle disparut, me laissant seul dans la voiture.

Il me semblait que je n’étais plus dans cette vie... Je fus un moment sans oser bouger, dans la crainte de me réveiller, de faite s’évanouir une hallucination radieuse, de revenir à la réalité mauvaise... Mais non, je ne dormais pas, tout cela était vrai: cette femme jeune et belle, cette espérance d’amour, ce rayon d’en haut tombé tout à coup, miraculeusement, dans mon abîme!... Lentement, je reprenais possession de moi-même, et ses derniers mots: _A demain_, me soulevaient au fond de l’âme une félicité si grande que j’en défaillais presque... Mon fiacre roulait dans la nuit, secoué par l’irrégularité du pavé, précipitant la monotone trépidation des vitres, dont le vacarme continu noyait ma rêverie enchanteresse... Il devait être tard. Dans les rues désertes, agrandies par le vide, les maisons éteintes alignaient indéfiniment l’uniforme sévérité de leurs murailles nues.

J’arrêtai ma voiture sur le pont des Saints-Pères, désireux de continuer ma route à pied, pris d’un besoin de marcher, d’aspirer le grand air. Il ne pleuvait plus. La nuit était douce et sereine. Jamais son silence ne m’avait impressionné à ce point. Les ombres mêmes s’imprégnaient de tendresse et de mystère. Il me semblait que je m’acheminais vers la réalisation des grands songes; je sentais des choses extraordinaires, délicieusement étranges, en moi, en la paix de la nature, le murmure du vent. Le souffle du soir que j’aspirais avec volupté me coulait dans les veines une ivresse nouvelle, inéprouvée. Et tout prenait à mes yeux un autre aspect, le sommeil frémissant de Paris, l’incendie des lumières lointaines dont la réverbération traçait sur le courant du fleuve des traînées resplendissantes, comme des chevelures de comète, toute la vie nocturne de la grande ville reposant dans la splendeur d’une féerie mystérieuse et profonde.

Par instants, je doutais encore. Cette aventure était trop surprenante, trop incroyable, incompréhensible!... Comment, par quel miracle, dans quelle pensée, cette jolie femme s’était-elle penchée sur ma disgrâce? Elle, la jeunesse et l’amour, elle qui n’avait qu’à choisir, pouvait-elle vouloir associer sa beauté à ma difformité?... Non, tout se voyait, tout était possible, mais pas cela!