Chapter 14 of 18 · 3989 words · ~20 min read

Part 14

Est-ce que la loi elle-même ne prévoit pas l’erreur; n’a pas institué toute une jurisprudence aux fins de la réparer? En quoi l’honorabilité collective peut-elle être entachée d’une méprise, ou même par la faute de quelques-uns?

J’ajouterai, personnellement, qu’à ce compte-là, il fallait taire les exploits de Géomay et d’Anastay, qui chourinèrent sous l’uniforme. Est-ce que le drapeau de leur régiment a eu la hampe tronquée quand on leur a coupé le cou?

*

* *

De ces souvenirs à Esterhazy, le saut n’est pas très brusque.

Me Mornard s’occupe de lui avec quelque insistance; démontre quelle sollicitude on lui témoigna; relève une phrase de la lettre du général Zurlinden au garde des sceaux, à la date du 10 septembre dernier.

Elle est typique, cette phrase. Elle dit (à propos de la non-activité de M. du Paty): « Bien que des circonstances atténuantes puissent être invoquées en sa faveur, en raison du motif de son intervention » -- soit le salut d’Esterhazy!

Et tout le monde s’y emploie! Comme le fait remarquer judicieusement Me Mornard, tandis que M. Leblois et Georges Picquart sont poursuivis sous inculpation d’avoir communiqué ou connu des dossiers secrets, aucune enquête, aucune poursuite ne résulte de la promenade du document « libérateur ».

C’est la Dame voilée... chut! C’est Esterhazy... parfait!

Voilà encore une histoire claire!

Comme est claire l’entente entre l’instruction et la défense: les corrections faites de la main de M. de Pellieux sur des lettres d’Esterhazy; et la dépêche du uhlan à Me Tézenas, dont l’audition a soulevé un long murmure de stupeur!

Il y avait de quoi: écoutez:

Paris, 26 août, 5 h. 45 soir.

Tézenas, La Thierraye La Basoche-Gouet (Eure-et-Loir).

Votre abandon me perd, votre présence est le salut. Conseil a sursis à demain pour vous entendre confirmer mes affirmations sur rapports que vous savez et vous entendre confirmer déclarations à vous faites sur partie liée et devant être gagnée ou perdue ensemble. Importance capitale. Mon salut est dans vos mains. On dit que vous me lâchez. J’ai également promis production pièce confiée à Boisandré et à Ménard, ou attestation formelle son existence et son contenu sur les hauts personnages ayant connaissance relations qu’elle certifie.

Venez à tout prix. Si refusez venir, envoyez par votre cousin ou télégraphiquement président déposition attestant formellement propos à vous tenus sur partie liée et attestation formelle, pièce attestant relations et qu’agissais sur indications précises. Me perdez par votre absence que personne comprendra. Où est la pièce? donnez indications. Allez être cause ma perte; si veniez, triompherais. Aurions gagné si étiez là. Venez n’importe comment.

ESTERHAZY.

« Partie liée devant être gagnée ou perdue ensemble... agissais sur indications précises. » C’est explicite.

Comme l’est, quant aux prétendus aveux, l’attestation du capitaine Bourguignon, chargé de la garde de Dreyfus, en opposition au propos que nota, après trois ans, le colonel Guérin, qui les tenait du capitaine Anthoine; lequel les tenait du commandant d’Attel; lequel les tenait du capitaine Lebrun-Renault!

C’est au capitaine Bourguignon qu’avant la dégradation, Dreyfus annonça qu’il allait crier son innocence. L’officier s’en fut prévenir le général Darras qui répliqua:

-- Que voulez-vous? Je ne puis pourtant pas, comme Santerre, couvrir sa voix par un roulement de tambour.

... Les tambours de Sandherr y ont suffi!

*

* *

Après la remise au point des situations respectives du lieutenant-colonel Picquart et du général Gonse -- celui-ci en fâcheuse posture; l’autre chaque jour un peu plus justifié, par les événements, dans la captivité, manœuvre suprême dont le maintien, aujourd’hui, révolte -- après réclamation énergique du dossier d’instruction Fabre, quant aux relations qui existèrent entre le général Gonse et le faussaire Henry, Me Mornard termine par un éloquent appel à la raison et au cœur des magistrats.

Il ne parle pas au nom de la haine, mais seulement au nom de la douleur. Il ne demande point le pardon, il demande la vérité. Il dit: « Les convictions sincères ne redoutent pas la discussion. » La Cour se retire pour délibérer.

Et nous demeurons là trois heures, oui, trois heures, dans une attente dont rien ne saurait exprimer la fièvre secrète, l’ardeur concentrée. On jase, on rit... mais les regards de plus en plus fréquemment se tournent vers l’horloge, s’y arrêtent, s’y fixent, s’y incrustent -- tandis que circulent les nouvelles les plus contradictoires.

J’ai confiance: il faisait trop beau ce matin! Encore tout à l’heure, la bande d’azur que laisse entrevoir la croisée, apparaissait limpide et lumineuse.

Le crépuscule, la nuit. On allume les lustres, on apporte les lampes. O Gribelin!

-- La Cour, messieurs.

Les visages sont tendus, les mains sont tremblantes. Une immense émotion fait haleter les souffles.

Impassible, M. le président Lœw lit:

La Cour,

Après en avoir délibéré en la chambre du conseil, rend l’arrêt suivant:

Vu la lettre de M. le garde des sceaux en date du 27 septembre 1898;

Vu le réquisitoire de M. le procureur général, dénonçant à la Cour la condamnation prononcée le 22 septembre 1804 par le premier conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris contre Alfred Dreyfus, alors capitaine d’artillerie;

Vu les pièces du procès

Vu également les articles 443 et 447 du code d’instruction criminelle, modifiés par la loi du 8 juin 1895;

Sur la recevabilité de la demande en revision:

Attendu que la Cour est saisie par son procureur général en vertu d’un ordre exprès du ministre de la justice, agissant après avoir pris l’avis de la commission instituée par l’article 444;

Que la demande rentre dans le cas prévu par le dernier paragraphe de l’article 445; qu’elle a été introduite dans les délais fixés par l’article 444; qu’enfin le jugement dont la revision est demandée a force de chose jugée;

Sur l’état de la procédure:

Attendu que les pièces produites ne mettent pas la Cour en mesure de statuer au fond, et qu’il y a lieu de procéder à une instruction supplémentaire;

Par ces motifs, la Cour:

Déclare la demande recevable;

Dit qu’il sera procédé à une instruction supplémentaire;

Dit qu’il n’y a pas lieu, quant à présent, de statuer sur la demande du procureur général tendant à la suspension de la peine.

Ce ne sont pas des bravos, c’est une belle rumeur de gratitude et de respect qui monte vers les juges.

Des mains s’étreignent, mains de camarades avec qui l’on a peiné, souffert; avec qui l’on a mangé le pain de l’injure et bu le fiel de la calomnie!

Moi, je suis payée; et si somptueusement que j’en ai ressenti un rare bonheur!

Devant le Palais, un jeune homme a dit, me désignant à d’autres:

-- C’est Séverine... qui a combattu pour la justice!

M. Judet et ses trente-sept millions n’auraient pas trouvé ça!

A RENNES

Du 7 AOÛT AU 9 SEPTEMBRE 1899

DANS LA TOURMENTE

Rennes, 6 août 1899.

Un départ tel qu’il ne s’en vit jamais, dans le chaos tumultueux des êtres, des choses, des éléments, sous un ciel apocalyptique embrasé, tout zébré de foudres hurlantes!

Des cris de délivrance accueillant le vent survenu; des cris de terreur, une galopade de fuite, des cris de colère à la gare; dans la cour de Bretagne, une mêlée sans nom de bêtes, de véhicules, de gens: la bataille pour avancer, pour arriver!

Puis, sept heures durant, dans cette vraie nuit de Walpurgis, le train filant parmi les nuées, un paysage de flammes, l’horizon chevauché de zig-zags, de furieuses rafales secouant, tordant, courbant les arbres échevelés!

Enfin le jour qui naît, la Bretagne grise et noire, austère et plate, maisons basses, arbres rabougris, faces fermées.

L’aube toute pâle, comme morose, à regret blanchit le ciel...

Et une vision subsiste, ineffaçable pour moi désormais. Sur le fond vitré du hall de départ -- un fond de Sinaï fulgurant, aveuglant, parmi les clameurs de la ville en épouvante et le fracas du ciel en détresse -- une silhouette d’homme se découpant, se dressant, une face impassible pétrie de force et d’intelligence que bleuit le reflet des éclairs: c’est Bernard Lazare, c’est le porteur de torche qui part pour Rennes où s’achève l’œuvre que tout seul, voici trois ans, il entreprit.

LES BONS GÎTES

« On ne peut rien concevoir de plus abject que ces universitaires... »

M. ED. Drumont.

(Libre Parole, 9 août, 1899.)

Au beau temps des premiers chrétiens, alors que pourchassés, bannis, contraints, sous peine de mort à devoir cacher leur croyance, les néophytes voyageaient, pour leurs nécessités personnelles ou le besoin de la propagande, ils ne descendaient pas à l’hôtellerie.

Car, si l’on eût su leur foi, on eût refusé de les recevoir, ou bien ils y auraient couru mille risques inutiles.

Alors, sur ses tablettes, un des diacres, un frère, une sœur quelconque en la religion nouvelle, inscrivait quelques mots, remis au voyageur. Celui-ci partait, arrivait au but de ses pas, frappait à l’huis de la demeure étrangère.

-- Qui es-tu?

-- Chrétien.

-- D’où viens-tu?

-- Du royaume des ténèbres.

-- Où vas-tu?

-- Vers la claire lumière d’amour, le resplendissement de la Justice, le rayonnement de la Vérité!

-- Qui t’envoie?

-- Quelqu’un que je connais à peine, vers toi que je ne connais pas. Lis. Et tu m’enverras de même, s’il est nécessaire, à la prochaine étape... chacune de mes enjambées tressant le maillon qui relie, d’une chaîne immuable et invisible, sur le sol en proie aux barbares, tous les disciples du Supplicié!

Or, voilà qu’après dix-neuf siècles, bientôt vingt, la coutume se renouvelle. Quiconque ici, à Rennes, en se gênant, en se serrant, en expédiant à la campagne femme et enfants, a pu faire place en son logis, à quelque familier nouveau, obscur ou célèbre, n’a point hésité.

Cette ville est devenue comme le pôle, la Mecque vers qui tendent des espoirs, des enthousiasmes dont on ne peut se faire idée. Quiconque, parmi les intellectuels généralement pauvres et passionnés, possédait le prix du transport, ou a trouvé à l’emprunter, est arrivé -- s’en remettant, pour le reste, au hasard!

Beaucoup logent chez l’ouvrier, le « bleu » qui a ouvert sa porte toute grande. Il m’a été dit, à ce sujet, un mot admirable, par un jeune camarade à qui je demandais son adresse pour l’inscrire:

-- Ah c’est que voilà, je ne la sais pas!

-- Comment?

-- Non. Je suis arrivé au petit jour avec un autre qui avait une lettre. J’ignore le nom de notre hôte et j’ai oublié, en sortant, de regarder celui de la rue. Quand je retrouverai mon compagnon, sur la place, il me dira tout cela...

N’est-ce pas très émouvant, dans son évangélique simplicité? C’était l’habitude anarchiste, depuis bien des années. Les événements l’ont étendue. Dans le rapprochement qui s’est effectué entre les « abjects » érudits et le peuple, ceux-là ont été gagnés par la noble contagion hospitalière de celui-ci.

Vienne qui voudra en nos demeures! Nous avons donné nos signatures, notre verbe, nos personnes... voici maintenant nos logis!

*

* *

Et les vieux maîtres sont descendus chez les anciens élèves aujourd’hui maîtres à leur tour; et des amis jusque-là ignorés ont pris place, comme des parents qui reviennent, parmi les gros livres, au calme foyer.

M. Dottin, professeur de grammaire et de philologie, héberge les Havet; M. Basch, professeur de littérature étrangère, donne asile à Jaurès, MM. Giry et Psichari; M. Aubry, professeur de droit, attend MM. Trarieux et Painlevé; M. Sée, professeur d’histoire, loge MM. Hérold, Auguste Molinier et Henri de Bruchard; M. Jacques Cavalier, professeur de chimie, a pris chez lui Henry Leyret.

Voilà pour les officiels, sans compter le surplus d’hôtes que l’on attend encore, les Monod, etc.

Tandis que monsieur Vignols a offert et abandonné sa villa au colonel Picquart, à Edmond Gast, au docteur Paul Reclus.

Et j’ai fait, comme un pèlerinage, visite à ces maisons, tant pour en connaître les habitants que pour savoir -- hors la logique et l’esprit d’examen inhérents à l’étude -- ce qui avait pu les déterminer à une attitude si particulière, étant donnés les anciennes prudences traditionnelles de l’Université et les terribles assujettissements de la vie de province.

Puis la Libre Parole, à l’occasion de cette même attitude, les ayant traités de « clique » et d’ivrognes (sans compter de vendus), il me paraissait naturel de m’assurer, de visu, de leur profonde abjection.

Et j’ai commencé, par le cadet, le dernier venu dans la pléiade, comme âge, comme nomination, comme arrivée, le plus tard marié, le plus tard père de famille: Jacques Cavalier, professeur de chimie.

*

* *

Dans une maison modeste, un intérieur fort simple, comme il sied au début de la vie à des êtres qu’attend l’avenir, à une mentalité toute absorbée par les grands problèmes extérieurs.

Sur le tapis, un bébé joufflu qui se roule, se dresse, retombe sans mot dire, avec l’invincible patience des naissantes volontés. Au mur, un portrait d’homme: Georges Cavalier qui fut le camarade de Jules Vallès au pays latin; Georges Cavalier qui fut Pipe-en-Bois, mais qui fut aussi (on a parfois négligé de le dire) un ingénieur du plus haut mérite, un spécialiste de réelle expérience et de vaste savoir.

Sa veuve demeura seule avec quatre enfants, aujourd’hui élevés et dignes de son vaillant effort maternel: deux filles dans l’instruction, l’aîné des fils dans l’industrie, le plus jeune que voici devant moi.

C’est un être d’énergie et de persévérance, il n’y a pas à s’y tromper, avec sa face brune aux méplats accentués, ses cheveux drus et ras, sa barbe en fer à cheval courte et couleur d’encre, ses yeux flambants. En tout lui est quelque chose d’ascétique et de violent, mais d’une violence calme, si l’on peut accorder ces deux mots, réfléchie, disciplinée.

Sur la nef de l’église en face de qui donnent les croisées, son geste se détache précis, absolu. Il explique que de voir Scheurer-Kestner, le savant qu’il vénère et le citoyen qu’il estime, se lancer dans cette voie de la revision, l’a induit, non par puérile imitation mais par virile confiance, à pareil geste.

Il dit sa foi républicaine; tandis qu’à la paroi voisine une lithographie de M. Grévy évoque le souvenir du seul Président, avant M. Loubet, qui ait été, de fait et d’allures, sincèrement républicain.

Il proclame son amour du Droit, sa haine de la Force; alors qu’épinglé non loin, le placard des Défenseurs de Dreyfus affiche ostensiblement, illustre, en quelque sorte, le texte de ses déclarations.

Et je connais, peu à peu, toute l’histoire, toute l’odyssée de cette poignée d’hommes, décidés, coûte que coûte, à s’affirmer pour l’exactitude contre le mensonge, comme s’il s’agissait d’une vérité scientifique.

Ce fut Andrade, le professeur de mathématiques, aujourd’hui à Montpellier, qui, le premier, sans rien dire à personne, écrivit la belle lettre que l’on sait, qui lui valut les huées, les cris de mort, le déplacement.

Ensuite, dès le début de l’adresse à Zola, signèrent MM. Basch, Aubry, Sée, Cavalier, et le placide Weiss, Alsacien, professeur de physique, depuis expédié à Lyon.

Après, M. Dottin, non seulement catholique fervent, mais pratiquant, ainsi que tous les siens, envoya son adhésion aux listes pour Picquart...

Depuis, ç’a a été la bataille, tous les écœurements, toutes les calomnies; mais, en revanche, le rapprochement avec les travailleurs manuels, les ouvriers de fabriques, d’usines, d’ateliers, mains rugueuses et cœurs nets; les conférences à la Bourse du Travail -- toute une découverte de sensations fortes et saines, joies imprévues!

Nous ne leur demandons rien. Nous ne sommes pas, nous ne serons jamais candidats. Toute notre ambition est dans la communion des idées qu’enfin nous vivions en un monde où l’action soit la sœur du rêve.

J’écoute le jeune professeur qui parle au nom de tous, avec émotion, avec respect. La voilà donc réveillée de sa torpeur, la Mère au bois dormant, la vieille Université qui n’était plus qu’un mandarinat, et redevient l’École des consciences!

*

* *

Une rue étroite, gazonneuse, où les voitures ne passant point, car elle s’achève en sente, pour dégringoler vers la ville. Les murs gris sont crêtés de lierre; une odeur de glycine flotte très doucement dans l’air, où le soleil pâle a des reflets de miel.

Derrière la porte, un roulis de tambour!!!

Informations prises, c’est le troisième petit Dottin qui manifeste ses sentiments militaires. Mais quand on lui demande ce que c’est que les soldats, il répond, la frimousse entendue:

-- C’est de la musique.

Heureux âge, qui ignore l’aboi meurtrier des canons, et s’en tient à l’éternuement sonore des cymbales, au rythme tonitruant de la grosse caisse!

Mais dans le cabinet de travail où d’énormes bouquins de Beyle soubassent la croisée, voici le père de cet innocent.

Tête ronde, le teint clair, des yeux de clair regard, le sourire facile sous une moustache blonde, éminemment pondéré d’accent, de mimique, un grand air de bonté native et peut-être timide, tel m’apparaît M. Dottin.

De sa voix tranquille, il me raconte pourquoi il ne voulut point se presser, ayant scrupule d’agir avant que sa conviction fût absolue. Ce qui le détermina, lui chrétien, lui catholique, ce fut l’antisémitisme, doctrine de haine et de proscription. Il y vit aussi l’abolition de tout progrès, le recul en arrière, « un danger pour la République ».

Alors, lui et sa femme, très vaillamment, acceptèrent les ruptures mondaines qui, dans la Rennes bien pensante, s’imposaient, après un tel « scandale ». Peut-être s’en consolèrent-ils dans la satisfaction du devoir accompli, et de songer que le Pape lui-même, recommandant aux fidèles le respect du régime actuel, se trouvait, non moins qu’eux, en quarantaine et suspect.

Quant aux élèves de M. Dottin -- élèves des Lettres -- ils lui demeurèrent fidèles et respectueux.

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* *

Une maison large, aisée, souriante, que précède un jardin fleuri, dans le faubourg rustique: une femme qui semble épandre autour d’elle la bonté et la joie; une fillette éclatante de fraîcheur, un garçonnet exquis, un homme dans la force de l’âge, robuste et fin, aux yeux pleins d’ironie: nous sommes chez M. Aubry, le professeur de droit.

Imaginez M. Bergeret -- l’immortel Bergeret, d’Anatole France -- heureux en famille... et ce sera presque cela.

Il commence, comme le forgeron de Coppée:

Mon histoire, Messieurs les juges, sera brève...

Puis, tout de suite:

-- Ce qui m’a amené à penser ce que je pense, à faire ce que j’ai fait, à être ce que je suis? Mais c’est mon bon sens! Dès que j’ai vu l’acte d’accusation imbécile de d’Ormescheville, puis l’acte d’accusation non moins imbécile de Ravary, j’ai été fixé!... Cependant, il faut être juste, dire tout. Si je lisais le Temps, d’habitude, pour être renseigné, je lisais aussi, à titre d’observation sur la mentalité adverse, l’Intransigeant et la Libre Parole. C’est à ces feuilles que je dois la plénitude de ma conviction. La preuve par le contraire, ce n’est pas un paradoxe, c’est une opération courante.

A propos de courir, comment marche-t-il, Monsieur le professeur, votre nouveau petit élève?

-- Qui ça?

-- M. le commandant Carrière.

Une lueur fugace s’échappe d’entre les cils, aggrave de malice éphémère la bonhomie du visage rond où, sous la moustache, l’angle de la lèvre se crispe en un effort de gravité.

-- Je n’ai pas encore eu l’occasion de lui faire passer d’examen:ce sera pour novembre. Mais rien de défavorable, sur son zèle universitaire, n’a circulé en ville, que je sache, ou n’est venu jusqu’à moi.

Or, voilà justement que M. Sée arrive, avec sa gracieuse femme et un gentil blondinet. M. Auguste Molinier (dont la déposition témoigne de tant de maîtrise, au procès Zola) les accompagne.

Je profite de l’occasion pour obtenir de lui quelques renseignements personnels. Portant binocle, la barbe blonde, la physionomie alsacienne et volontiers souriante, M. Sée, qui est israélite, m’édifie en quelques mots.

Ce qui m’a conduit à examiner mieux le cas de Dreyfus et à préjuger de son innocence, c’est d’abord l’intérêt que l’antisémitisme avait à sa perte, ensuite la brochure de Bernard Lazare.

Puis on cause, on échange des vues, dans ce milieu si parfaitement simple, si profondément intelligent et érudit. De nobles espérances, des aperçus quant aux temps nouveaux sont exprimés, avec l’horreur de tout ce qui est barbare, vulgaire, vil ou vénal...

C’est ça, la « clique »? Je n’ai pas encore rencontré d’ivrognes. Mais il me reste encore à voir M. Basch. Après tout, c’est peut-être bien lui, l’ivrogne?

Allons-y!

*

* *

Avez-vous parfois découvert, dans la réalité, la maison de vos rêves, le logis où, comme Mignon, on eût aimé naître, aimer, mourir; la vieille demeure aux murs épais, aux corridors inégaux, toute baignée de clarté, toute drapée de vignes; grille sur la route, ferme derrière, allée de tilleuls menant à l’ancienne chapelle, jardin ombreux, verger aux arbres croulants, perrons herbus, lourds volets et petits carreaux, rendez-vous de chasse, ex-prieuré, sorte de Charmettes, enfin, qu’eût respecté la Révolution?

Si oui, vous devinerez ce qu’est, sur la route de Fougères, le Gros-Chêne, l’habitation de M. Basch.

Des légendes couraient sur le « château », resté fermé et vide, parce que hanté, prétendaient les commères, lorsqu’il y a quatorze ans, le locataire actuel le visita.

Quelle âme y revenait? On ne sait trop. Celle de Volney, disaient les uns, le château de Maurepas communiquant avec le Gros-Chêne par un souterrain qui permettait au proscrit d’alterner entre ses deux refuges. Celle de Napoléon III, disaient les autres, qui, simple prince, et prince sans argent, logea dans cette demeure et fit des dettes en ville -- détail qui rend la version de son séjour tout à fait vraisemblable?

Encore une fois, on l’ignore. Le spectre, si spectre il y eut, plus galant que certains paladins dont je parlerai tout à l’heure, se fit sans doute scrupule de faire pâlir d’effroi la grâce radieuse de la nouvelle châtelaine. Puis quatre beaux enfants survinrent dont les cris eurent mis en fuite tous les esprits de ténèbres.

Et le bonheur régna ici, treize années durant.

M. Basch me conte ces choses d’une voix nuancée et aisée, dans le cabinet tapissé de livres où l’image de Gambetta fait pendant à un admirable profil de Gœthe vieilli.

J’observe le maître de céans, tandis qu’il parle.

Il vaut la haine. Elle lui convient comme un gant. C’eût été outrage qu’il ne la recueillît point -- la haine succulente, savoureuse, délicieuse, hommage enivrant et involontaire à la cuistrerie, de la muflerie!

Car il est bien un patricien de la pensée, un intellectuel, un « esthète »... tous les termes injurieux dont se revanche la vulgarité lui sont applicables.

De taille moyenne, mince, brun, la barbe noire et la main blanche également soignées, élégant sans effort, éloquent sans emphase, il se trouve fatalement, comme Picquart, désigné à l’exécration de tous les disgraciés, de tous les estropiés de corps ou d’esprit.

Une seule chose, en lui, prête à rire, mais là, bien: l’envie folle qu’il eut d’être militaire, toutes les peines qu’il prit pour aboutir -- né en Hongrie, venu en France à l’âge de deux ans, naturalisé dès que la loi le permit -- à être le seul professeur de son âge, de sa promotion, qui, ne bénéficiant ni de la loi de 1889, ni même de l’engagement décennal, serait appelé, en cas de guerre, sous les drapeaux!

Bien entendu, on le traite de cosmopolite et de sans-patrie!

Ce que j’avance là, j’en ai eu la preuve sous les yeux, entre les mains; ce ne sont point paroles à la légère.

M. Basch, élevé au lycée Condorcet; sorti premier pour la licence; boursier pour l’agrégation grâce à Caro; francisé le 9 décembre 1887 (rappelez-vous que le Code interdit toute démarche avant la majorité de l’intéressé), voulant être soldat à toute force et doublement dispensé, ne pouvait que s’engager dans la Légion étrangère.

Or, il était marié et père de deux enfants: cela valait un peu d’hésitation.

Il préféra demander un tour de faveur au ministre de la guerre d’alors, lequel était M. de Freycinet, qui lui fit (par lettre en possession du destinataire) répondre de se présenter dès l’ouverture d’une période d’examen.