Chapter 3 of 18 · 3983 words · ~20 min read

Part 3

Tout maître incontestable qu’il fût, j’ai même eu quelques prises de bec avec celui-là. Car il ne faut pas qu’on s’y trompe: je ne suis pas une thuriféraire, une admiratrice aveugle et sans restriction. Dans beaucoup de ses œuvres, il est des passages qui me choquent, en tant que femme, et sur lesquels j’exprimerais bien plus librement mon avis, si c’était le jour de la montée au Capitole.

Mais chaque fois que j’ai refermé un de ses livres, en faisant le bilan de mes impressions, l’enthousiasme a tellement dépassé la désapprobation que celle-ci en demeurait négligeable et insignifiante.

Oui, l’accouchement d’Adèle, dans Pot-Bouille, me déplaisait -- mais qu’étaient ces dix pages, auprès des trois cents autres, de satire admirable contre la caste au pouvoir!... Oui, dans Germinal, il était, peut-être, d’inutiles constatations -- mais quel plaidoyer en faveur de la misère, du pauvre bétail à grisou! Oui, dans la Terre aussi, des choses me répugnaient -- mais la grêle, la moisson, la pluie, les foins, toutes les exhalaisons du sol, toutes les vapeurs de l’eau, tous les souffles du ciel, on en avait, par la puissance du verbe, goûté le mirage, éprouvé la sensation.

Il n’y a que « Jésus-Christ », au sujet duquel je reste intraitable... et attristée. Même si cela se rencontra, au réel, qu’un tel bonhomme portât un tel nom, il ne fallait pas le lui laisser; froisser tant d’âmes aimantes, croyantes, puériles si l’on veut, mais dans le sens du respect, de la foi, et de l’amour!

*

* *

Donc, je ne suis pas aveuglée par la passion, hypnotisée par une dévotion sans frein ni borne. Je demeure bien maîtresse de mon jugement, je discute, j’apprécie, -- nul fétichisme n’entrave l’exercice de mon libre arbitre, de l’esprit d’examen qui veille en moi constamment.

Et l’on me croira si je dis que ce Zola nouveau, dont mes yeux suivent les jeux de physionomie, dont mon oreille enregistre les modulations de voix, se révèle, s’affirme tel que je ne le connus jamais.

Oh! sa barbe n’a rien de prophétique; nulle frénésie ne l’agite en trémolos! Il n’est pas violent, il n’est pas haineux: et ceux qui lui ont prêté de grossières imprécations ont menti. C’est, au contraire, la simplicité et la sérénité même. Il a accompli ce qu’il croit son devoir... il a donc ce qui accompagne toujours pareille certitude: la paix de la conscience. Et sans solennité -- avec une bonhomie souriante, indulgente, à peine teintée de mélancolie.

Mais ses prunelles larges, mordorées, limpides, derrière le binocle, rayonnent de la flamme intérieure de sa conviction; mais sa parole basse, sans dissonances, résolue et discrète, est empreinte d’irrésistible persuasion.

Et, tandis qu’il cause, assis tranquille, envisageant toutes les responsabilités personnelles de son acte et prêt à les subir toutes, un détail amusant me frappe, en ce dépisteur d’énigmes: son nez!

Il n’est pas joli, joli; il n’est pas vilain non plus; il n’est, en tout cas, ni rondouillard, ni bête. Seulement il est fendu, au bout, comme celui des chiens de chasse, des Saint-Germain, race supérieure.

« Signe de cynisme! » ne manqueraient pas de s’écrier certains imbéciles de ma connaissance!

Mais je n’ai guère le temps de songer à eux! J’écoute, maintenant fiévreusement intéressée, la genèse de l’aventure: comment Zola triomphant, acclamé, riche, paisible, résolut de s’y jeter, et s’y jeta à corps perdu.

Cela ne lui vint pas, en entendant chanter le rossignol -- mais presque!

Dans une maison tierce, il était, un soir, lorsque quelqu’un survint qui, le matin, avait assisté à la dégradation de Dreyfus. Le récit en fut fait parle témoin, avec un tel luxe de détails, une telle âpreté visuelle, peut-être aussi un tel contentement, qu’une réaction en sens contraire s’opéra dans l’esprit de l’écrivain. Une bouffée de pitié, comme une bouffée d’encens, lui parfuma le cœur. « Un homme seul, même coupable, contre tous les hommes, livré aux crachats, aux huées! »

Mais, le jugement paraissant correct, rendu sans haine et sans crainte, dans l’absolu de la certitude, ce ne pouvait être qu’une éphémère impression.

Zola n’y songea plus, ou guère, trois années durant. Il fallut que, cet automne, un hasard le rapprochât de M. Scheurer-Kestner, d’autres personnes dont j’ai oublié les noms, pour que, sur preuves, sur pièces, sa conviction s’établit, irréductible, invincible.

Lui, d’autres, ont connu, sous l’injure, devant le défi, la farouche hantise de les sortir; ces pièces de les donner, ces preuves -- et ces gens traités de Judas, d’espions, de traîtres, de vendus, ont eu l’abnégation, le hautain courage, le suprême patriotisme, de ne pas céder à la tentation, de ne pas se justifier aux dépens de ceux-là mêmes qui les insultaient.

Parmi ces derniers, il en est qui connaissaient la vérité; qui ont spéculé sur le dilemme où ils savaient enfermer leurs contradicteurs. Se taire, endurer l’outrage, gravir le calvaire jusqu’au bout, et garder sa vertu stoïque -- ou, répondant, devenir des gueux, vaincre à quel prix!

Ah! comme je les aime, moi femme, moi mère, de s’être tus!

*

* *

Maintenant, Zola est prêt à comparaître: acquitté, condamné, il suivra sa voie vers un but dont rien ne le saurait détourner. Il sait tout ce qui se dit et tout ce qui se complote; quels rendez-vous ont été donnés, et quels individus on apostera. Non pas lui, mais Labori, établit le dossier des menaces.

Et, pour la première fois, en cour d’assises, n’ayant assisté à aucun des précédents procès, il se rencontrera avec madame Dreyfus, avec Mathieu Dreyfus, qu’il n’a jamais vus. Personne n’a intercédé auprès de lui, de ce côté; et presque tous ceux auxquels il a eu affaire sont des Français de vieille race et des chrétiens de vieille roche.

Mais qu’importe tout cela! Toute vérité gênante n’est point reconnue -- et c’est ainsi que se créent les courants factices, sur la portée desquels les naïfs s’abusent.

Et, tandis que d’aucuns prient l’étranger « de se mêler de ses affaires », moi qui ai vu les protestations internationales en faveur du Canadien Riel, de la Russe Zasoulitch, du Cosaque Atchinof, des Espagnols de Montjuich, etc., etc., je songe à ce que l’Europe intellectuelle pense de celui-là qu’une partie de la France -- oh! bien petite! -- méconnaît.

Tolstoï, pour la Russie, approuve; le Hollandais Domela Nieuwenhuis lui écrit: « L’accusation que vous venez de porter au nom de la justice violée vous signale comme un grand caractère »; le Danois Bjœrnson lui écrit: « Combien je vous envie aujourd’hui! Combien j’aurais voulu être à votre place, pour pouvoir rendre à la patrie et à l’humanité un service comme celui que vous venez de leur rendre! »; l’Anglais Christie Murray applaudit; l’Américain Mark Twain dit, dans New-York Herald: « Je suis pénétré pour lui du plus profond respect et d’une admiration qui ne connaît pas de bornes »; l’Italien Carducci, le Victor Hugo de la péninsule, s’inscrit en tête de l’adresse portant six mille signatures; les femmes de Hongrie « à l’immortel apôtre de la vérité » écrivent que sa lettre à la France « a trouvé un écho puissant dans le cœur de tous les peuples civilisés ».

Ici, certains réclament pour lui l’exil d’Aristide ou le cachot de Torquato Tasso!

Loin de les amener à résipiscence, cette levée lumineuse les exaspère. Ils en oublient les strophes célèbres d’un patriote qui fut ministre, et qui, cependant, écrivait:

Ce ne sont plus des mers, des degrés, des rivières,

Qui bornent l’héritage entre l’humanité:

Les bornes des esprits sont leurs seules frontières,

Le monde, en s’éclairant, s’élève à l’unité.

Ma patrie est partout où rayonne la France,

Où son génie éclate aux regards éblouis!

Je suis concitoyen de tout homme qui pense:

« La vérité, c’est mon pays! »

Ainsi concluait M. de Lamartine: ainsi peut-on conclure aujourd’hui. En escorte à l’Accusé, se présenteront, à la barre, les plus grands esprits du monde civilisé.

Qu’on les juge!

5 février 1898.

LES QUINZE JOURNÉES

DE

L’AFFAIRE ZOLA

DU 7 AU 23 FÉVRIER 1898

LES QUINZE JOURNÉES DE L’AFFAIRE ZOLA

I

LA JOURNÉE DES PRÉLIMINAIRES

7 février.

De cette cohue; de ces six heures d’audience, dans une atmosphère de four à plâtre; de tout l’appareil de la justice se déployant, aujourd’hui, en grande solennité; de cette buée où les prunelles luisent comme feux dans le brouillard; du spectacle des physionomies, des attitudes, des mimiques célèbres ou inconnues, émergeant, parce que proches, des limbes bleutées, des lointains confus; de tout le décor, et ses accessoires, et son personnel, et ses personnages, deux visions me demeurent à jamais incrustées dans la mémoire.

C’est d’abord une poignée d’hommes, menus comme des fourmis, gravissant, dans une solitude encensée de clameurs diverses, l’énorme escalier de la place Dauphine. La clarté blanche, sur la pierre blanche, souligne de rayons les degrés. C’est une ascension dans la lumière...

En tête, le pas nerveux, mais les épaules lasses, un homme qui devance les autres vers le Capitole idéal où tout immondice sera le fumier dont fleurira plus tard sa gloire!

... Puis, le restant du jour, devant ce même homme -- le coupable, le criminel, l’accusé! -- comme un vol de papillons bleus qui s’abat, en essaim de feuilles azurées, qui s’amoncèlent, s’éparpillent, tombent, couvertes et recouvertes encore, lui apportant le respect, l’estime, l’admiration des quatre coins du monde!

De l’étranger? Hé! oui. De France aussi. Mais beaucoup de nous autres, méprisables « intellectuels », avons l’audace de nous sentir infiniment plus compatriotes de Tolstoï, de Bjœrnson, de Nieuwenhuis, de Mœterlink, de Christie Murray, de Mark Twain, de Carducci, etc., que d’Eyraud ou de Marchandon... nés français.

Nous n’imaginons pas la Patrie sans Justice et sans Vérité. Dans le bagage légué par les âges distancés, nous entendons choisir: augmenter le patrimoine de Beauté et de Progrès; rejeter loin les vieux errements, les traditions homicides, les vestiges de barbarie, les aveuglements imbéciles, les tortionnaires préjugés!

Ah! nous sommes de vrais bandits!...

Ce sentiment est si vif que son impulsion dépasse, ici, le fond de l’affaire. Sur les mille signataires que voilà, pour une seule dépêche, combien d’indécis encore, quant à l’innocence de Dreyfus? Sans doute plusieurs; peut-être beaucoup.

Mais ce qui détermine les suffrages, ce qui les emporte dans un courant d’enthousiasme inouï, c’est, en la personne de Zola, riche, célèbre, et sacrifiant sa popularité, son repos, son bien, à sa croyance, la manifestation, devenue rarissime, de l’esprit d’initiative.

Hé! quoi, un contemporain, un individu de notre époque veule et ménageuse a osé cela! Et lequel!

Ou n’en revient pas -- et on admire.

Par contre, pour l’adversaire, le scandale s’en accroît, la haine s’en aggrave: il s’agit de lui faire expier, en huées, les bravos décernés jadis; de récupérer le plus possible du fruit légitime de son labeur; de se payer même sur sa peau... si l’occasion s’en présente!

On ne peut nier son talent: quinze années de suite: on le proclama. On ne peut même pas inculper sa probité, dire qu’il est vendu.

On l’essaie pourtant. En cette salle, des gens qui n’ont pas l’air d’aliénés vous glissent à l’oreille le chiffre « deux millions! »

C’est dit sans rire, posément. Oh! l’incommensurable sottise humaine

Cependant, vu l’insuccès, on se rabat sur l’orgueil.

Et lui, tranquille, épluche ses grands ou petits bleus; bonhomme; agacé seulement par le formalisme des préliminaires.

A ses côtés, se détachent la haute silhouette blonde de Labori; la fine silhouette brune d’Albert Clemenceau; la face de Mogol, creusée et passionnée de Georges Clemenceau.

C’est la première fois que je vois son cadet à la barre. Et ce m’est plaisir de constater son succès. Sobre, précis, d’une justesse d’arguments si évidente, qu’elle est appréciable même aux profanes, ne disant pas un mot de trop, et disant bien ce qu’il veut dire, sous une forme concise et élégante, il apporte, à la vie judiciaire, les merveilleuses qualités, l’aisance d’expression, l’acuité d’accent, la rageuse éloquence, la griffe et le croc qui ont fait de son aîné, dans la vie politique, un des premiers orateurs de ce temps.

Lui et Labori, d’ailleurs, se complètent au mieux. Un emballé, un réfléchi: l’attelage est bon!

Sous le Christ, c’est le crâne en pomme et le visage «n boule de M. le Président Delegorgue -- tout rond. Dans l’entre-fenêtre, c’est la figure tirée, maussade et morne de M. l’avocat-général Van Cassel -- tout long.

Dans les couloirs, Esterhazy rôde, fui de tous, comme un chien galeux.

Dans le prétoire, c’est (après l’interrogatoire des prévenus, Perrenx et Zola) le tirage au sort des jurés; la lecture de la plainte du Ministre de la Guerre, servant d’acte d’accusation qui, retient quinze lignes sur quinze pages; l’exposé du ministère public; la demande d’instruction des experts.

Celle-ci est formulée par un avocat dont on ne voit pas la figure, à peine un coin de moustache, et qui baragouine avec une voix de décapité parlant.

O rencontres du sort! Revanches du destin! C’est M. Cabanes, ex-substitut à Montbrison, qui demanda -- et obtint -- la tête de Ravachol!

Voici ensuite épistolairement l’effrénée dérobade des témoins militaires.

Le Président a refusé l’autorisation de comparaître au général Billot; lequel l’a refusée au général Mercier; lequel l’a refusée à X...; lequel l’a refusé à Z.... etc. Ça peut aller comme cela jusqu’au caporal de garde!

M. le commandant du Paty de Clam se récuse...

-- Sa présence est indispensable, dit Me Labori d’une voix tranchante, comme changée, d’une voix blanche que nuance quelque chose d’indéfinissable. Il nous le faut: son audition s’impose.

Et il dépose des conclusions dans ce sens.

Mais M. Van Cassel semble tenir non moins à l’abstention de M. du Paty de Clam. Et il sollicite le rejet des conclusions.

-- Quelle passion de lumière, en toute cette affaire!... s’exclame ironiquement Labori.

Et il spécifie, quant au témoin tant disputé (objet présentement d’une plainte de M. le lieutenant-colonel Picquart), quels faits le relient étroitement à la cause présente. Les deux officiers fréquentaient la famille de Comminges. Sur les deux dépêches signées l’une « Speranza », l’autre « Blanche », adressées, à Tunis, à M. le lieutenant-colonel Picquart, dans l’intention évidente de lui nuire et de le compromettre, l’une est attribuée à un tiers, l’autre fut attribuée à mademoiselle Blanche de Comminges.

Or, c’était un faux. M. Picquart en accuse M. du Paty de Clam, d’où la plainte.

On avait quelques raisons de méfiance.

Pour faire rendre à la famille de Comminges une correspondance que détenait M. du Paty de Clam, il fallut l’autorité de M. le général Davout et l’intervention de M. Lozé, alors préfet de police. Encore tout ne fut-il pas rendu d’un coup. Il avait été gardé une lettre, au pouvoir, était-il objecté, d’une tierce personne, en demandant 500 francs.

C’était une dame voilée qui, en 1892, s’en dessaisissait au Cours-la-Reine! Que l’on se rappelle, en 1898, la dame voilée de M. Esterhazy, au même lieu, dans les mêmes conditions -- et l’on verra qu’elle est de l’état-major!

D’autres témoignages sont également requis par la défense et l’audience s’achève dans le calme qui sied à de tels débats.

Néanmoins, quelques aboyeurs ayant été apostés à la grande grille, la voiture de Zola quitte par le quai des Orfèvres. On distingue par la vitre, débordant de la pochette, comme un immense bouquet bleu: les cinq cents télégrammes arrivés cet après-midi.

Des camelots passent criant les journaux où, d’ores et déjà, le nom, l’adresse et la profession des jurés sont désignés à l’attention publique: la croix blanche sur les portes!

Non loin, en face de la Tour de l’Horloge, boulevard du Palais, au flanc du Tribunal de Commerce, une affiche est apposée. C’est la réhabilitation de Pierre Vaux, innocent, mort au bagne, condamné par erreur il y a quarante-sept ans, -- « chose jugée », dont a triomphé la Justice.

II

LA JOURNÉE DU BÂILLON

8 février.

Une phrase qui tombe et retombe, avec l’absolutisme mécanique d’un piston de machine: « La question ne sera pas posée. »

Elle hache tout le débat, le martèle, le seconde; indique bien, par la répétition du rythme en leit-motiv, quels sont l’accord impérieux des volontés, l’harmonie tacite entre les complicités et les effrois.

Dans l’assistance, M. Henri Rochefort, ricanant, dévisage Émile Zola; s’efforce à surprendre s’il souffre; et si sa dignité saigne, et si sa fierté défaille...

Madame Dreyfus comparait, si étonnamment ressemblante d’allure générale, avec ses bandeaux plats, son air de réserve, à madame Carnot, plus jeune.

Que son mari soit ou ne soit pas coupable, elle et les enfants sont bien réellement des victimes. Elle n’est pas de ma religion, pas de ma race même, si l’on veut: mais les Chinois non plus, qu’on m’a fait racheter jadis par le Sou de la Sainte-Enfance, ni les noirs, sur qui m’ont fait tant pleurer Bernardin de Saint-Pierre et Beecher Slowe, n’étaient point de ma race! Et si je n’aime pas plus la couleur de leur peau que je n’aime, en général, l’esprit juif, ce ne m’était pas raison à approuver qu’on les suppliciât!

Et c’est vraiment une suppliciée, cette pseudoveuve, au nom déshonoré! Ici même, aujourd’hui, cela se continue. Elle a dû affronter tous les regards, traverser toutes les malveillances pour venir à la barre, immobile, muette, tiraillée entre la défense et l’accusation, l’une voulant qu’elle parle et l’autre qu’elle se taise.

Elle est vêtue de noir, presque de deuil! Sa jaquette d’astrakan, cependant bien simple, offusque quelques charitables « aryennes ». L’une se penche et dit à sa voisine, exprès assez haut, sur le passage de la malheureuse, pour être entendue d’elle:

-- C’est, sans doute, la dernière pelisse de son mari! (sic.)

M. Esterhazy, hier présent, aujourd’hui absent, par lettre déclare qu’il estime n’avoir pas à répondre à la citation de M. Zola, « simple particulier », suivant « une voie révolutionnaire ».

Ah! celui-là!... je le rappelle, c’est de l’avoir vu juger, au Cherche-Midi, que j’ai commencé de croire à l’innocence de Dreyfus!

M. Leblois dépose, fluet, mince, desservi par la faiblesse de son aspect et la débilité de son accent. Toutefois, aucune variante n’infirme ses dires, très nets, très formels: quant aux faits pour lesquels Georges Picquart, son ami, recourut à lui comme avocat: le piège des télégrammes « Blanche » et « Speranza. »

Et Marcel Prévost tient M. Leblois, son compagnon presque d’enfance, pour une des âmes les plus scrupuleuses qu’il soit possible de rencontrer. Il soutient de faits ses affirmations; cite, à l’appui de ses dires toute une carrière de devoir, de dévouement et d’abnégation.

M. Scheurer-Kestner, robuste, haut, droit comme un sapin des Vosges sous la neige de Noël, se dresse à son tour à la barre. Il a bien l’aspect sombre et sain des arbres de là-bas; et sa voix est profonde et grave comme le vent qui s’engouffre dans les défilés.

On lui reproche de ne pas être espiègle: on a raison. Mais était-il nécessaire qu’il le fût?

Avec lui, l’Alsace, le protestantisme, sont en suspicion: l’une et l’autre s’étant passionnées pour cette cause. Il est des gens qu’il fait rêver de dragonnades ailleurs que dans les Cévennes... les fervents de Saint-Barthélemy!

Remarquez cela: quiconque n’est pas catholique, ici, est suspect.

Il récite, de mémoire, les lettres du général Gonse au colonel Picquart; qu’à l’insu de ce dernier lui a communiquées M. Leblois, et que l’Aurore a publiées ce matin. Une phrase fait tressaillir l’auditoire: « Au point où vous en êtes arrivé de votre enquête, il ne s’agit pas d’éviter la lumière, bien entendu, mais il s’agit de savoir comment l’on arrivera A LA MANIFESTATION DE LA VÉRITÉ. »

Et Georges Picquart de répondre avec une rare intuition:

« Mon général,

» Je vous ai déjà averti que nous courions à un grand scandale, à un gros bruit où nous n’aurons pas le beau rôle si nous ne prenons pas les devants. Le numéro de l’Éclair d’aujourd’hui confirme mes appréhensions: car, si nous attendons encore, le scandale est là: nous n’arriverons pas avant. »

M. Casimir-Perier ex-président de la République, lequel n’a pas dédaigné d’obéir à la convocation légale méprisée et déclinée par tant de témoins militaires, se fait acclamer pour une parole qui, à cet égard, en veut dire long:

-- Je suis un simple citoyen au service de la justice de mon pays.

Pour le reste, il se retranche derrière le secret professionnel.

M. de Castro, sans rien savoir sur le fac-similé du bordereau publié par le Matin, a reconnu de suite, aucune hésitation n’étant permise, l’écriture de Walsin-Esterhazy.

Et nous sortons. On se bat dans les couloirs. Le calme d’hier ne pouvait durer: « c’était scandaleux. » On y a paré.

Le Palais se trouve soudain envahi par une cohue qui m’est familière. Il y a là-dedans des visages de connaissance -- les « allumeurs » -- qui, sous mon regard, détournent les yeux, gênés. Pourquoi? Les pauvres diables! Il faut bien que tout le monde mange!

Mais il ne faudrait point non plus que, par conscience, ou y prenant goût, ils écharpent tout à fait Zola. Ses amis l’ont poussé dans le vestiaire Bosc; tandis que quelques énergumènes assomment un tout jeune homme, un isolé, M. Genty, préparateur d’examens, accusé par eux, malgré qu’il s’en défende énergiquement, d’avoir crié: « A bas la France! »

Mais il a crié « Vive Zola! » -- Et il fallait bien justifier les coups! Ceci fera école.

Et soudain, Zola réapparaît, entouré de sa poignée de fidèles. Malgré tout ce qu’on peut lui dire, myope, gauche, pâle, mais le menton têtu, il se dirige vers la porte de la façade, en haut du grand escalier.

La foule l’encombre; et aussi la cour; et aussi le boulevard, trottoirs et chaussées, jusqu’à l’Hôtel-Dieu!

Il y fonce, il y sombre. Le ciel est bas, le jour expire. Vous souvient-il, dans Salammbô, du dernier chapitre: Mathô descendant un escalier comme celui-ci sous les coups de la populace?

On y songe... et on tremble. Moins pour lui, encore, que pour l’honneur de ce pays! D’ici, c’est seulement son sillage furieux qui est indice de sa présence. Une voiture qu’entourent les agents; un cheval qui se cabre, puis part au galop...

-- A mort, Zola! A l’eau! A la Seine!

O France!

III

LA JOURNÉE DES GÉNÉRAUX

9 février.

Voilà que c’est changé, que les grands chefs arrivent; qu’un papillotement de pourpre et d’or reluit sous le jour faux.

Qu’en restera-t-il? On ne sait... Une injure du général Gonse aux « robins » de la défense; l’équivoque d’une négation du général Mercier s’appliquant non à l’existence de la pièce secrète communiquée hors séance aux juges du 1er Conseil de Guerre -- sur ce point l’ex-ministre refuse de se prononcer, sans s’apercevoir que, tel, le silence est affirmatif -- mais à l’allégation qu’il en aurait parlé à qui que ce soit.

Puis, encore, sa parole de soldat, hors et, pense-t-il, au-dessus de toute discussion, que Dreyfus était un traître « justement et légalement condamné ».

Et c’est tout. Pas assez pour nous convaincre, après tant d’irrégularités et de mystères; pas assez pour imposer silence au besoin d’examen et d’investigation.

Entre la double haie de municipaux, immobiles, qui font passage, du prétoire à la porte du corridor, M. le général Le Mouton de Boisdeffre, chef de l’État-Major de l’armée, s’avance.

Il a une couronne de comte dans le fond de son képi; la taille très droite, le crâne très chauve, le parler circonspect.

Ainsi qu’il sied à un guerrier qui commanda, je crois, trois mois dans l’active, et fit le restant de sa carrière dans les ambassades, il est, à la fois, distingué, vain et puéril.

Présentement, il fait l’autruche; s’imagine qu’il s’abrite dans un silence partiel et éphémère.

Lui tirer une parole est métier de puisatier: le pauvre Labori y sue sang et eau!

Tantôt il s’abrite derrière le secret professionnel, dont il a fait réserve en son serment. Tantôt il se retranche derrière l’arrêt de la Cour, restreignant la preuve. Il décline, rompt, échappe, glisse entre les doigts.