Part 6
Comment a-t-il reconnu cela? On se rappelle que lundi, à cette même place, devant la barre, débordant de componction, il protestait que sa « reconnaissance ne finirait qu’avec ses jours. »
Hé! bien, la correspondance de son bienfaiteur, il s’en est allé mardi la livrer à la Libre Parole et il en est résulté un article on ne peut plus outrageant pour l’ex-objet de sa gratitude.
Quel brave homme, ce Teyssonnières, la noble conscience et l’excellent cœur!
Du coup, M. Trarieux se fâche; combat la fausseté de ces assertions; communique, à la Cour, des lettres dont le président donne lecture et qui, par leur date, par leur texte, établissent le non-fondé des imputations qu’inspira le témoin.
Celui-ci est contraint à le reconnaitre publiquement, à désavouer le dit article, à en décliner la responsabilité! Il n’en est que l’instigateur, pas l’auteur; il n’a fait que fournir les lettres, les matériaux, et indiquer l’interprétation à leur donner.
C’est déjà bien!
Sans compter que, précédemment, M. Scheurer-Kestner l’a obligé, aussi, à convenir d’une inexactitude dont l’étrangeté mérite attention.
Le 11 juillet, lors de la deuxième et dernière visite que lui fit l’expert, l’honorable sénateur, ne s’occupant que de la corrélation entre l’écriture de Dreyfus et celle du bordereau, ignorait totalement le nom et jusqu’à l’écriture de M. Esterhazy, lesquels devaient lui être révélés seulement en novembre. Il ne pouvait donc en parler à M. Teyssonnières.
Or, celui-ci, qui tient paraît-il un journal de ses impressions et aventures quotidiennes, y a introduit à cette date, soit quatre mois à l’avance, au sujet des spécimens d’écritures consultés en cette entrevue, le nom d’Esterhazy.
-- Qui vous l’avait appris? interroge le défenseur.
-- La rumeur publique...
-- Oui-dà? Et la dénonciation de M. Mathieu Dreyfus est du 18 novembre!
Maintenant, voici ensemble M. Paul Meyer et M. le général de Pellieux.
Celui-ci n’est pas une bête: il s’en faut!
Tant qu’il s’est senti sur son terrain, drapeau, chapeau, honneur, valeur, il a profité de l’avantage. Mais maintenant, il sent que ça glisse et ne s’aventure qu’avec prudence.
Tandis que le savant, avec sa bonhomie un peu narquoise, se meut à l’aise; observe doucement qu’en pareille matière « les déclarations retentissantes » ne sont de rien. Lui, qui sait à peine distinguer entre la vallée de Barcelonnette et la vallée de la Meuse, s’il avait des troupes à y placer, il serait bien malheureux et « gafferait », c’est sûr. Ses yeux pétillent de malice, derrière les vitres de son lorgnon...
Puis, dès un accord sur la presque exactitude du fac-similé du Matin, le duel s’engage.
Il n’est pas long. A la quatrième reprise, le militaire est désarmé. M. Paul Meyer s’est contenté de réitérer la même question:
-- Comment expliquez-vous que le fac-similé de 1896, presque conforme, d’après vous, à l’original, reproduise l’écriture d’Esterhazy, dont personne alors ne parlait?
C’est le coup du journal de Teyssonnières! Tout le monde, par double vue et sortilège, avait pressenti Esterhazy!
Mais ces assauts, si intéressants qu’ils puissent être, se ressentaient du préambule: de la menace formulée par M. de Pellieux, et aussi de l’effet produit par le lapsus qui lui avait fait dire, parlant de Dreyfus « Coupable, ou non. »
Soit, la confrontation de M. Paul Meyer, avec l’illustre Couard (lequel a apporté un rapport sur la substitution de l’étendard de Jeanne Hachette, à Beauvais, pour établir que le bordereau n’est pas d’Esterhazy!), et où le professeur s’est contenté de dire à l’élève, avec une bonhomie malicieuse, « qu’il n’était pas gentil »; la très intéressante déposition technique de M. Paul Moriaud, regardé de travers, parce que Suisse, comme hier, l’avait été son émule d’égal mérite, M. Louis Franck, parce que Belge -- sont demeurées au second plan devant la gravité de cette intervention armée, usant de la peur comme moyen d’intimidation.
Jugez donc en paix, bons jurés! Tâchez de maintenir l’équilibre entre le respect de votre conscience et le souci de votre sécurité.
Dehors, personne toujours. On n’a pas encore eu le temps de prévenir...
X
LA JOURNÉE DU « COUP DE MASSUE »
17 février.
Une séance inénarrable, telles que durent être les assises du tribunal révolutionnaire; un auditoire soulevé de passions diverses, échangeant des invectives, tout prêt d’en venir aux mains -- et, pour les quelques rares observateurs en possession de leur calme, doués d’un peu de philosophie, un spectacle de démence dont les mots ne sauraient que faiblement rendre l’inanité.
Que s’est-il donc passé?
Ceci.
Depuis le début du procès, l’élément militaire est outré d’avoir à comparaître et à répondre, d’être assimilé, sous le joug de la loi commune, à l’élément civil.
De jour en jour, cette exaspération n’a fait que grandir. Habitués à exercer une autorité presque sans limites, à ne rencontrer jamais aucune sorte de résistance, les officiers ont pris toute question pour une offense et toute réserve dubitative pour un outrage personnel.
Les commentaires de la presse, les manifestations de l’auditoire, les potins de corridor, ont envenimé le malentendu, préparé l’éclat.
Toutefois, quel qu’en fût leur énervement, les généraux avaient supporté, sans briser les vitres, les confrontations avec des « pékins ». Mais, aujourd’hui, ils se sont rencontrés à la barre, contradictoirement, avec un subordonné, leur égal devant la justice!
De quelque façon respectueuse que le soldat remplit son devoir de citoyen, on s’imagine sans peine les révoltes de la hiérarchie, les colères de l’autorité!
Là constatation d’une équivoque, d’une confusion, quant à la date du bordereau, est venue encore attiser l’incendie, mettre le feu aux poudres!
C’était après la fin de la démonstration de M. Moriaud; la douce réapparition de Couard et de Varinard; un retour agressif de M. de Pellieux; les témoignages de MM. Géry et Héricourt, d’une science si approfondie et concluant ainsi que leurs collègues.
Quand, soudain d’une controverse apparut ceci: Tout le monde croyait, dans les bureaux de la guerre que le bordereau était d’avril; les généraux, aujourd’hui, attestent qu’il est de fin septembre; et le rapport d’Ormescheville le faisait remonter à février.
Que croire? Qui trompe-t-on ici?
On n’arrive même pas à savoir si le lieutenant-colonel Picquart fut, oui ou non, délégué au procès Dreyfus par le ministre de la Guerre. On n’obtient, des trois témoins, que l’assentiment du silence.
Quant au rapport d’Ormescheville, dont, paraît-il, la publication fut incomplète, le point s’éclaircira plus tard. (1)
(1) Il s’est éclairci. M. Bard, rapporteur de la Chambre criminelle de la Cour de cassation, s’en étant référé, pour ses lectures, à la sténographie du Siècle, autorisée par le Président, après affirmation qu’elle était, de tous points, semblable au texte.
La contradiction flagrante relevée au sujet de la date du bordereau a passionné les esprits; pendant la suspension d’audience, se tient un véritable meeting.
Mais quelle fureur de prosélytisme agite donc tous ce gens-là! J’ai une petite idée, moi aussi, mais sans la démangeaison de la faire partager à personne. On ne convainc pas, dans le charivari des querelles, le tohubohu des gestes, la mise en scène des colères ou des indignations.
Tandis que des injures et presque des horions s’échangent, trois vers de Hugo me chantent en mémoire:
Oh! je sais qu’ils feront des mensonges sans nombre,
Pour s’évader des mains de la vérité sombre!
Qu’ils s’en iront en disant: « Ce n’est pas moi, c’est lui! »
. . . . . . . . . . . . . .
A la reprise d’audience, M. le général de Pellieux s’est avancé vers la barre.
-- La défense a lu tout à l’heure, publiquement, un passage du rapport du commandant d’Ormescheville qui n’avait été lu en 1894 qu’à huis-clos.
» Je demande alors à parler... Je répéterai le mot si typique du colonel Henry; on veut la lumière: « Allons-y! »
» Au moment de l’interpellation Castelin, il s’est produit un fait que je tiens à signaler. On a eu, au Ministère de la Guerre, la preuve absolue de la culpabilité de Dreyfus. Et cette preuve, je l’ai vue!
» Au moment de cette interpellation, il est arrivé, au Ministère de la Guerre, un papier dont l’origine ne peut être contestée et qui dit -- je vous dirai ce qu’il y a dedans: « Il va se produire une interpellation sur l’affaire Dreyfus. Ne dites jamais les relations que nous avons eues avec ce juif. »
» Je l’affirme sur mon honneur, et j’en appelle à M. le général de Boisdeffre pour appuyer ma déposition.
» Voilà ce que je voulais dire. »
Sur le visage de celui qui sait tout, quelque chose d’indéfinissable a passé. Et dans la foule des exclamations, des cris, des bravos, des défis, des insultes, nous demeurons irréductibles, méfiants, dans l’attente...
Labori, Clemenceau se dressent au banc de la défense:
-- Cette pièce, qu’on l’apporte! Le fait est postérieur au jugement de 1894. Il n’y a pas de huis-clos. Un document, quel qu’il soit, ne constitue pas une preuve, s’il n’a pas été discuté. Les affirmations, les paroles de soldat ne suffisent pas! C’est trop d’équivoques à la fin.
Mais les généraux sont lancés.
-- La revision? s’écrie M. de Pellieux. La communication de la pièce secrète n’est pas prouvée!
-- Si! Si!
Ces cris jaillissent de toutes parts. Les exclamations, les interpellations se croisent:
-- Demandez à M. de Salles!
-- Hé! bien, et Me Démange?
-- Et le distinguo du général Mercier?
C’est un tumulte sans nom! et comme Labori se refuse à continuer le débat avant que M. de Boisdeffre (qu’on est allé chercher) n’arrive; comme M. de Boisdeffre n’arrive pas, le président, très sagement, lève l’audience... sans que personne ou presque personne, se soit aperçu de l’entrée et de la sortie du témoin sensationnel: le commandant Esterhazy.
Extérieurement, la cohue du second jour, de nouveau mobilisée, racole les passants, s’adjoint les badauds, et hurle.
Vendredi! qu’apportes-tu, paix ou guerre, dans les vingt-quatre plis de ton manteau?
XI
LA JOURNÉE DU HULAN
18 février.
Manu militari: c’est ainsi que tout se passe, désormais; que la salle est emplie d’avance, rien que sur vue de l’uniforme ou de la carte du Cercle Militaire; que les généraux, dont la parole prime la loi, ont toute licence pour enfreindre les arrêts de la Cour; que le droit de réponse étant aboli; que le sabre de Damoclès, par un nouvel ultimatum de M. de Boisdeffre, est suspendu à nouveau, au-dessus du front des jurés. -- « Sans haine et sans crainte », dit la formule légale! -- et qu’un invisible tambour semble rouler, commande dans le sanctuaire des lois!
M. de Pellieux avait laissé échapper le mot, avant-hier: « J’en ai assez, à la fin! »
On en a eu assez à la fin, de cette justice civile qui, malgré que bien zélée, avait, impuissante, laissé filtrer la lumière; de cet Ordre des avocats exigeant d’un officier supérieur le respect du barreau; de cet auditoire mi-partie, acclamant tantôt Mercier, tantôt Picquart.
On a mis bon ordre à cela.
L’assistance, maintenant, hue Labori, lorsqu’il prononce les mots d’équité et de droit; M. Delegorgue mène l’affaire à la houzarde... les intellectuels qui viendront n’auront qu’à bien se tenir!
Même, si bous ne sommes pas sages, il ne faut point désespérer qu’une heureuse négligence laisse envahir le prétoire par les clients ameutés, encore actuellement en bas.
Tout peut arriver. M. Lannes de Montebello, indûment revêtu de la robe, tentera bien d’assommer notre confrère Paul Desachy, coupable d’avoir crié « Vive la République! »
C’est que M. de Boisdeffre, accouru à la rescousse de M. de Pellieux, va non seulement confirmer son dire, quant à l’exactitude et l’authenticité de la fameuse pièce de 1896, mais encore amplifier sur son ultimatum aux jurés. Il ne parlera pas de boucherie, lui, mais de démission en masse de l’État-Major; il dénouera son tablier tricolore et, le tendant aux douze pacifiques citoyens qui apprécient « sans crainte » et délibèrent « en liberté », il leur dira: « Voilà. Si vous n’avez pas confiance, vous n’avez qu’à parler! »
Ses subordonnés, dans la salle, trépignent, en délire; commencent à faire taire les « pékins ».
Nous sommes vraiment à un tournant de l’histoire, suivant l’heureuse expression de Labori. Le Ministère de la Guerre refuse, brutalement, toute communication légale des pièces dont il est le détenteur; pour protéger madame de Boulancy, présente au Palais, à quelques mètres de là, contre son cousin Esterhazy, qui l’a menacée de mort, et qu’elle puisse venir témoigner, ni le président, ni l’avocat-général ne lui veulent accorder la protection de deux gardes.
Comme ils ont tous soif de la vérité!
Et ce que le colonel Picquart doit les exaspérer, avec son calme esprit d’examen, sa lucidité singulière! Il vient préciser que Lauth et Gribelin avaient le mot de son armoire; que le dossier complémentaire a circulé beaucoup plus qu’on ne l’a prétendu; que la pièce « Cette canaille de D... », entre autres, a séjourné pendant assez longtemps au pouvoir de M. Du Paty de Clam.
N’était-ce pas, précisément, le « document libérateur »?
-- Il y a même telle de ces pièces dont il serait bon de vérifier l’authenticité. Il y en a une, notamment, qui est arrivée au Ministère à un moment bien déterminé, au moment où le commandant Esterhazy avait besoin d’être défendu, où il était devenu nécessaire de bien prouver que l’auteur du bordereau était un autre que lui. Eh bien! elle est arrivée à point, paraît-il. On ne me l’a jamais montrée, mais on m’en a parlé, tout en ne voulant jamais me dire d’où elle venait. Mais je trouve que cette pièce, étant donné le moment où elle apparaissait, étant donnés surtout les termes dans lesquels elle était conçue, termes qui sont absolument invraisemblables, eh bien! cette pièce, il y a lieu de la considérer comme un faux.
Labori se penche:
-- Ne serait-ce pas celle qu’invoquait hier M. de Pellieux?
-- C’est celle dont a parlé M. le général de Pellieux; s’il n’en avait pas parlé hier, je n’en aurais pas parlé aujourd’hui. C’EST UN FAUX!
Mais le général Gonse contredit, en ajoutant son attestation, quant à l’authenticité de ladite pièce, aux formelles affirmations de MM. de Pellieux et de Boisdeffre.
Et M. Esterhazy apparaît.
J’ai fait son portrait en janvier, ici même, lors de sa comparution devant le Conseil de guerre. Je n’ai que peu de traits à y ajouter.
Il semble encore plus « embusqué » que précédemment, dans tous les sens du mot plus hérissé de méfiance. Il a le bec crochu, le crâne chauve, la tête aplatie, la prunelle fugace des carnassiers à larges ailes.
Mais il ne plane pas...
Comme un oiseau de proie sur un perchoir, il va demeurer là, fixé à la barre, les paupières clignantes, un bref frisson aux épaules.
Que va-t-il répondre? Rien.
Il ne répondra pas: il méprise Zola...
Me Tézenas a bien compris que c’était la seule tactique possible; que même les oui, les non, auraient leurs dangers. Son subtil esprit l’a servi à merveille, et l’on ne peut qu’admirer l’ingéniosité du détour.
Mais la scène est shakespearienne, étouffante pour les assistants.
Me Albert Clemenceau, sans aucune sorte d’arrogance, s’élevant, par le ton, à la hauteur tragique de la situation, mais implacable comme un justicier, interroge, interroge, interroge.
Entre chaque question est une minute de silence, solennel, écrasant Voilà qu’on en revient aux lettres, à celles qu’il a reconnues
« Les Allemands mettront tous ces gens-là (les Français) à leur vraie place avant qu’il soit longtemps. »
« Voilà la belle armée de France! C’est honteux!... Mais je ne partirai pas sans avoir fait à toutes ces canailles une plaisanterie de ma façon. »
« Nos grands chefs, poltrons et ignares, iront une fois de plus, peupler les prisons allemandes. »
« Le général Saussier est un clown que les Allemands mettraient dans des baraques de foire. »
« Si les Prussiens arrivaient jusqu’à Lyon, ils pourraient jeter leurs fusils en gardant les baguettes pour chasser les Français devant eux ».
Puis ceci, de vie privée, quant à l’amoureuse ayant cessé de plaire:
« Je la hais, tu peux m’en croire, et donnerais tout au monde pour être aujourd’hui à Sfax et l’y faire venir. Un de mes spahis, avec un fusil qui partirait comme par hasard, la guérirait à tout jamais »
Enfin la lettre contestée, la seule, et sans que le fait encore ait été éclairci par des enquêtes et expertises contradictoires (1)
(1) Authentifiée depuis, par ordonnance judiciaire.
« Ce peuple ne vaut pas la cartouche pour le tuer. Si ce soir on venait me dire que je serai tué demain, comme capitaine de Uhlans, en sabrant des Français, je serais certainement parfaitement heureux... Comme tout cela ferait triste figure dans un rouge soleil de bataille, dans Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres!
» Voilà une fête que je rêve.
» Ainsi soit-il! »
J’observe les officiers, là-bas. Pas un qui bronche, pas un qui bouge! Ils semblent ne pas entendre, ne pas comprendre ces choses dont le cœur me bat à rompre, dont j’ai les tempes trempées de sueur!
Leur solidarité ne s’émeut pas! Leur patriotisme accepte! Il y a cependant là de braves gens, de nobles hommes? A quoi pensent-ils donc? A qui pardonneraient-ils ces blasphèmes? Qu’y a-t-il donc entre cet homme et eux?
Les officiers du 74e de ligne, ses collègues à Rouen, n’avaient pas telle résignation, rapporte Huret, en ce moment à la barre; le tenaient pour suspect, le traitaient de « rastaquouère ».
Pas un traître, admettons -- mais ces lettres?
Ah! bah! boutade légère, fantaisie qui ne compte pas! « Vive l’armée! Vive Esterhazy! » sont cris jumeaux. Pourquoi distinguer? On le va porter en triomphe. « Saluez la victime! » ordonnera un thuriféraire. Le prince Henri d’Orléans lui viendra serrer la main.
Ce pendant que l’on enjoint aux modérés criant « Vive la France » d’avoir à militariser leur acclamation; et que l’on assomme, à tour de bras, ceux qui crient: « Vive la République! »
Le geste est beau! « Au comble de l’émotion, dit le Soir, un officier qui assistait à l’audience et se trouvait sur l’escalier n’a pu exprimer ses remerciements à la foule autrement qu’en lui envoyant des baisers. »
Comme dans les cirques, alors?... aurait écrit Esterhazy.
Et Paris, après dîner, est envahi d’officiers de la réserve ou de la territoriale, dans les cafés où le bon esprit règne, venant s’offrir à l’ovation.
XII
LA JOURNÉE DES INTELLECTUELS
19 février.
Une petite séance courte, de déblayage pourrait-on dire; aux fins d’arriver au réquisitoire, et, peut-être aussi, par une dernière épreuve, de parvenir à décourager cet admirable lutteur qu’est Labori.
Peine perdue! Il n’est pas de ceux qui défaillent ou désertent! Son œuvre est faite, d’ailleurs, elle est acquise. Il n’est plus question que de prolonger l’effort qui sera l’honneur de sa carrière, et peut-être -- attendez les événements! -- la gloire de sa vie!
Les bons confrères peuvent ricaner « qu’il s’est cassé les reins »; insinuer qu’il est malade quand il est calme, et qu’il est gris (j’ai moi-même entendu le propos), quand il est violent; cette excellente madame P... peut souhaiter qu’on l’écartèle en place de Grève, il est de taille à supporter le poids des envies et le fardeau des haines.
C’est un « monsieur ».
Comme est un monsieur cet autre, svelte, fluet, impassible, que nous voyons pour la dernière fois à la barre, et qui répond au nom de lieutenant-colonel Picquart.
Lui aussi, comme Labori, comme M. Paul Meyer, comme M. Grimaux, demande à s’expliquer sur un incident personnel; tient à montrer quels procédés de polémique furent employés pour le déconsidérer.
Le Petit Journal imprima qu’il était marié, divorcé, et faisait élever ses enfants en Allemagne. -- Je ne suis pas marié; je ne l’ai jamais été; je n’ai pas d’enfants; et, si j’en avais, ce n’est pas en Allemagne que je les ferais élever.
Lui, soldat, ne pouvait rectifier. Sa famille l’essaya. Il s’agissait de faits matériellement inexacts: toute réparation fut refusée.
M. de Pellieux, alors, s’avance: en civil. Il a quitté son uniforme, dit-il, parce que son rôle est terminé.
Mais le changement de harnais ne l’a pas rendu moins agressif. Et, se tournant peu à peu vers son subordonné en état de prévention, sous le coup d’une décision du Conseil d’enquête, donc doublement ligoté, et qu’a déjà provoqué à égalité de grade, mais non de situation, M. Henry, le général traite le colonel de Turc à Maure; déclare son attitude étrange le qualifie de « Monsieur », -- « un Monsieur qui porte encore l’uniforme de l’armée française et qui est venu ici, à la barre, accuser trois officiers généraux d’avoir fait un faux ou de s’en être servi ».
-- Fait, non! S’en être servi, et s’en servir, oui! riposte Georges Picquart.
Et il ajoute, complétant sa pensée, en cri d’alarme, mais aussi en flèche du Parthe:
-- Rappelez-vous les papiers Norton!
Picquart est hué; de Pellieux, applaudi. C’est drôle que ce dernier ne soit pas offusqué par l’uniforme au dos d’Esterhazy!
M. le lieutenant-colonel Picquart salue et sort, comme dans la chanson de Ferny, ou mieux se case dans la salle.
Pas une fois, au cours de ces débats, et quelques occasions qu’on lui en ait pu fournir, il ne s’est départi de la correction, de la réserve absolue qu’il s’était juré d’observer. Mais aussi, s’il a encouru des inimitiés puissantes, il s’est assuré des sympathies inaliénables et énergiques.
M. Stock, l’éditeur, vient témoigner quant aux lettres de M. Esterhazy que lui communique son ami M. Autant fils. Puis il atteste la bonne foi de M. Zola; dit tenir d’un des juges de Dreyfus « que des pièces furent montrées secrètement au Conseil; qu’il peut en énumérer quatre ».
Vous pensez si le président le reconduit!
C’est le tour de M. Lalance, député protestataire au Reichstag.
-- Au Reichstag! Encore un étranger bafouille une vieille baderne, dans mes environs.
Évidemment: il est Alsacien. Mais on sait que cette origine est en baisse depuis l’intervention de M. Scheurer-Kestner.
Ce que dit M. Lalance? Écoutez: c’est intéressant.
-- Monsieur le Président, je prends la liberté de donner à messieurs les jurés quelques indications sur les origines de cette affaire. Je crois que c’est une question qui n’a pas été présentée ici et qui a quelque intérêt.
» J’ai connu les familles Sandherr et Dreyfus, c’est-à-dire celles de l’accusateur et de l’accusé; j’ai vécu avec elles, je les ai vues de près. Sandherr père était un protestant qui s’était fait catholique; il avait l’intolérance des néophytes.
» En 1870, au moment de la guerre, des bandes dirigées par lui parcouraient les rues en criant: « A bas les Prussiens de l’intérieur! » Ces Prussiens, c’étaient les protestants et les juifs. Ces cris n’eurent aucun écho: les protestants, les juifs et les catholiques ont fait tous également leur devoir pendant et après la guerre. Il n’y a pas, en Alsace, de divisions religieuses, pas plus qu’il n’y a de divisions politiques. Lorsqu’en 1874, on fut appelé à envoyer des députés à Berlin, ce fut un juif qui proposa la candidature de l’évêque de Metz; ce sont les curés qui ont fait nommer les députés protestants.
» M. le colonel Sandherr, que je connaissais depuis son enfance, était un bon militaire, un brave et loyal citoyen, mais il avait hérité de son père l’intolérance. De plus, en 1893, il fut atteint de la maladie cérébrale dont il devait mourir trois ans après.
» Il fut envoyé cette année-là à Bussang, dans les Vosges, pour y faire une cure. Pendant son séjour, il y eut, à Bussang, une cérémonie patriotique, la remise du drapeau au bataillon de chasseurs à pied. Tous les baigneurs s’y rendirent. Auprès d’eux, il y avait un juif, Alsacien sans doute, qui pleurait d’émotion.