Part 9
» Dreyfus en profite pour protester de nouveau contre sa condamnation, et ses cris arrivent très distincts jusqu’à la foule:
» -- Sur la tête de ma femme et de mes enfants, je jure que je suis innocent. Je le jure. Vive la France!
» Cependant l’adjudant a arraché très rapidement les galons du képi, les trèfles des manches, les boutons du dolman, les numéros du col, la bande rouge que le condamné porte à son pantalon depuis son entrée à l’École Polytechnique.
» Reste le sabre: l’adjudant le tire et le brise sur son genou: un bruit sec, les deux tronçons sont jetés à terre comme le reste.
» Le ceinturon est ensuite détaché, le fourreau tombe à son tour.
» C’est fini. Ces secondes nous ont semblé un siècle; jamais impression d’angoisse plus aiguë. »
Et de nouveau, nette, sans indice d’émotion, la voix du condamné s’élève:
» -- On dégrade un innocent!
» Il faut maintenant, au condamné, passer devant ses camarades, et ses subordonnés de la veille. Pour tout autre, c’eût été un supplice atroce...
» -- Ce sont des adversaires qui parlent, messieurs les jurés, remarque Labori.
» Dreyfus ne paraît pas autrement gêné, car il enjambe ce qui fut les insignes de son grade, que deux gendarmes viendront relever tout à l’heure, et se place lui-même entre les quatre canonniers, le sabre nu, qui l’ont conduit devant le général Darras.
» Le petit groupe, que conduisent les deux officiers de la garde républicaine, se dirige vers la musique placée devant la voiture cellulaire et commence à défiler devant le front des troupes, à un mètre à peine.
» Dreyfus marche toujours la tête relevée. Le public crie:
» -- A mort!
» Bientôt, il arrive devant la grille, la foule le voit mieux, les cris augmentent, des milliers de poitrines réclament la mort du misérable qui s’écrie encore:
» Je suis innocent! Vive la France!
» La foule n’a pas entendu, mais elle a vu Dreyfus se tourner vers elle et crier.
» Une formidable bordée de sifflets lui répond, puis une clameur qui passe comme un souffle de tempête au travers de la vaste cour:
» -- A mort! A mort!
» Et, au dehors, un remous terrible se produit dans la masse sombre et les agents ont une peine inouïe à empêcher le peuple de se précipiter sur l’École militaire et de prendre la place d’assaut, afin de faire plus prompte et plus rationnelle justice de l’infamie de Dreyfus.
» Dreyfus continue sa marche. Il arrive devant le groupe de la presse.
-- Vous direz à la France entière, dit-il, que je suis innocent. »
*
* *
Rien ne saurait traduire exactement l’effet de cette lecture.
Elle a été marquée par un incident assez rare, je crois, et significatif: le défenseur, les joues soudain inondées de larmes, interrompu, vaincu par sa propre émotion.
Tandis que l’accusé et quelques-uns de ses amis, à l’audition d’un récit ne les concernant nullement, visant un tiers inconnu, partageaient ce grand frisson, issu d’une croyance commune.
Et des gens, qui ne sont point encore arrivés à partager tout à fait leur conviction, dont l’âme demeure incertaine, se défend, bien qu’irritée du mystère et chaque jour un peu conquise, des gens, à entendre cela, avaient le cœur serré comme dans un étau.
Des femmes pleuraient. Un silence inaccoutumé avait envahi la salle...
Je n’en conclus rien: je constate. Et je dis ce que j’ai vu.
. . . . . . . . . . . . . .
C’est d’une voix étouffée que Labori donne lecture des lettres par lesquelles au ministre, à sa femme, à son défenseur, après comme avant la dégradation, le condamné encore proteste de son innocence, implore, recommande que, lui parti, on cherche, on cherche toujours!
Mais c’est d’une voix vibrante qu’après avoir énoncé les diverses manœuvres auxquelles M. du Paty de Clam eut recours, pour arracher des aveux à Dreyfus encore après l’ « exécution », il conclut, accusant la lâcheté des pouvoirs publics, en possession des moyens de dissiper tout équivoque et n’en usant point:
« Voilà messieurs, de quoi cet édifice effrayant que nous avons à porter sur les épaules est fait: édifice de mensonge pour les uns, pour ceux qui sont les auxiliaires humbles et misérables de cette besogne de ténèbres, mais édifice d’hypocrisie de la part des plus hauts, et ce sont les plus coupables! Qu’ils ne l’ignorent pas et qu’ils entendent mes paroles, si elles atteignent jusqu’à eux, et qu’ils se souviennent que le nom de l’histoire qui est marqué au pilori le plus humiliant, c’est le nom de Ponce-Pilate! »
Une clameur d’admiration s’élève, tonne, passe en ouragan, monte jusqu’au grand Christ immobile -- et conspue les Pharisiens!...
Si bien que l’élément militaire, en nombre, en force, éprouve le besoin de réagir.
Impérieusement, des ordres de silence sont jetés. Dans ce palais, où règne la Loi, des officiers s’attribuent le monopole de l’autorité, font expulser, par les municipaux, qui leur déplaît.
Un jeune lieutenant du 2e tirailleurs, M. de Niessen, menace « de passer son sabre au travers du corps de qui se permettra d’applaudir encore ce Labori ».
On sort parmi les rugissements...
XV
LA JOURNÉE DES « CANNIBALES »
23 février.
Émile Zola, par un jury triplement menacé dans ses biens et sa sécurité, dans ses fils, dans l’organisation de la défense nationale, Émile Zola a été condamné, hier, à un an de prison et 3,000 francs d’amende; Perrenx, gérant de l’Aurore, à autant d’amende et seulement quatre mois de prison.
Les deux questions posées au jury étaient:
1re question. -- Perrenx est-il coupable d’avoir diffamé le premier Conseil de guerre de Paris en publiant dans l’Aurore du 13 janvier, journal dont il est gérant, un article signé Émile Zola, contenant les passages suivants (suivent les citations)?
2e question. -- Zola est-il coupable d’avoir procuré au gérant Perrenx, ou à tout autre rédacteur, les moyens de commettre cette diffamation?
Après quarante-cinq minutes de délibération, le jury est venu répondre « oui » sur les deux points, livrant ainsi les accusés au bon plaisir des magistrats.
Ceux-ci ont appliqué le maximum.
Toutes les responsabilités, quant au jugement de l’Histoire, devant être établies, voici quelle était la composition du jury. Je ne la donne point aux fins d’intimidation qui la firent, trois semaines durant, publier par la presse adverse -- nous ne dressons pas, ici, de listes d’otages; nous ne traçons point, sur les demeures, le signe qui marque pour la dévastation ou le massacre contre ceux qui pensent différemment, nous ne crions pas: « A mort! »
C’est donc à titre de document, rien autre: pour le monde civilisé présentement; ensuite pour la vengeresse postérité, qui ne flétrira pas, mais rira.
M. ANTOINE JURDE, commerçant, 85, rue Vitruve;
M. PIERRE ÉMERY, négociant, 159, rue Saint-Antoine;
M. VICTOR BERNIER, monteur en cuivre, 15, passage Saint-Sébastien;
M. ÉDOUARD GRESSIN employé, 18, boulevard Pasteur;
M. ÉMILE NIGON, mégissier, 9, rue de Valence;
M. CHARLES FOUQUET, grainetier, rue de Javel, 90.
M. JEAN BOUVIER, rentier, 17, rue du Pont, à Joinville-le-Pont;
M. CHARLES HUET, maraîcher, 37, rue Saint-Denis, à Bobigny;
M. DÉSIRÉ BRUNO, marchand de nouveautés, 59, rue Carnot, à Stains;
M. AUGUSTE DUTRIEUX, négociant, 94, rue de la Chapelle;
M. JOSEPH MOUREIRE, tréfileur, 12, rue Popincourt;
M. ALBERT CHEVANNIER, marchand de vin, 3, rue Monge;
Car l’on ne pouvait, en bonne conscience, exiger trop d’héroïsme de ces paisibles citoyens, exhortés, conjurés, invoqués par l’État-Major.
Quoi qu’on en aie, ils ont jugé sous le sabre: ceci est l’exacte vérité.
S’en doit-on plaindre? Je ne le pense pas. C’est mieux ainsi. Le verdict complète l’acte, en accentue davantage la puissance et la signification.
Quant à l’élévation du chiffre, c’était le tarif: il convient qu’on ait proportionné la peine à l’accusé, et alloué le maximum à celui qui est -- et reste -- le premier laboureur littéraire de ce temps!
*
* *
En prologue, Labori termine sa plaidoirie, magistralement, superbement.
Il examine la fameuse pièce, la dernière -- il y en a tant que l’on pourrait confondre! -- celle dont a argué en dernière heure M. le général de Pellieux: la carte, la lettre, etc. L’authenticité de la carte, il y croit, mais non pas de l’annotation qui y est tracée, non plus que de la lettre y adjointe.
Il discute le bordereau encore, les rapports des experts jurés, tout ce fatras, toutes ces folies!
Il rappelle l’admirable carrière militaire de M. le lieutenant-colonel Picquart, sorti de l’École de Guerre où il professa: chef de bataillon à trente-deux ans, chevalier de la Légion d’Honneur, promu au choix le plus jeune lieutenant-colonel de l’armée française. Il le disculpe de toutes les imputations dont on prétendit le compromettre ou le salir; établit sa correction impeccable, son honorabilité parfaite, sa conscience rare; affirme qu’il sortira de tout ceci, non pas réhabilité, mais grandi.
Il remet au point, aussi, la vérité, quant à la famille Dreyfus: trois frères sur quatre optant pour la France, en 1872, l’aîné, ayant fait son service militaire comme Français, demeurant là-bas pour veiller aux intérêts de leur entreprise industrielle. Puis celui-là, en 1897, malgré tout, abandonnant Mulhouse, rentrant à Belfort, se faisant naturaliser Français, après avoir fait opter ses six fils pour la nationalité française... deux avant l’Affaire, quatre APRÈS!
Enfin, il trace -- et de façon combien vengeresse! -- le portrait d’Esterhazy; fait l’historique de ses menées, de ses ténébreux et fantastiques agissements,
Puis il conclut:
« Je me place sur le terrain étroit où nous a conduits la plainte du ministre de la guerre. »
» Il reste qu’en 1894, en l’absence de preuves, un homme, un ministre éphémère, a pris sur lui de condamner un de ses officiers. Il reste que, depuis, on a tout fait pour maintenir l’erreur sous la protection des ténèbres. Il reste que la lettre de M. Zola fut un cri de justice et de vérité. Oui; cette lettre a rallié tout ce que la France, à défaut de quelques perturbateurs, compte de plus grand et de plus pur.
» Ne vous laissez pas troubler! Ne vous laissez pas intimider non plus! L’honneur de l’armée n’est pas en cause. On a parlé des dangers de guerre. Ne croyez pas à ces dangers. Et d’abord tous ces braves officiers -- qui ont pu se tromper -- se battraient tous avec le plus ferme courage et nous conduiraient à la victoire.
» Ne frappez pas Émile Zola, messieurs les jurés! Vous savez bien qu’il est l’honneur de la France. C’est par le cœur, c’est par l’énergie morale qu’on fait les batailles victorieuses. Et moi aussi, je veux crier: « Vive l’armée » quand je vous demande d’acquitter Zola. Je veux crier en même temps: « Vive la République! Vive le droit! Vive l’idéal éternel de justice et de vérité! » et c’est avec une confiante tranquillité, messieurs les jurés, que j’attends votre sentence! »
Comme avant-hier, comme hier, il termine dans une tempête de cris.
*
* *
C’est le tour de M. Clemenceau.
Sa face tourmentée, aux yeux jeunes, au rictus ironique, cette face d’ambre aux pommettes saillantes, aux méplats caractérisés, comme sculptée, creusée, fouillée au couteau dans une bille de buis, se détache bien en vigueur sur la pourpre des robes.
Et si son éloquence entend se restreindre, demeurer maîtresse de soi, plier ses ailes en quelque sorte, dans un milieu inaccoutumé, dans un cadre étranger, sa voix incisive, mordante, a de beaux accents de tristesse et de persuasion.
Il fait le procès de la « chose jugée » en tant que dogme; démontre, par son propre exemple, en quelle obscurité on se débattit; combien il fut difficile et grave de se former une conviction.
Puis il conclut:
. . . . . . . . . . . . . .
« Nous sommes devant vous. Vous allez prononcer tout à l’heure. Beaucoup de Français se disent: « Il est possible que Dreyfus ait été condamné irrégulièrement; mais il a été condamné justement et cela suffit. » C’est le sophisme de la raison d’État! Nous dansons, tous les 14 juillet, sur les ruines de la Bastille; nous avons conservé cette Bastille inférieure: la raison d’État! C’est la raison d’État qui, par la guillotine, a arrêté le magnifique mouvement de 1789.
» Il n’y a pas de justice en dehors de la loi. Sans doute, c’est douloureux de se trouver en conflit avec les militaires, de braves gens qui ont cru bien faire. Il arrive à tout le monde de vouloir bien faire, et de se tromper! Cela arrive aux civils sans uniforme. Cela arrive aussi aux civils en uniforme; car les militaires ne sont pas autre chose.
» Messieurs les jurés, rendez-nous le service d’arrêter un commencement de guerre religieuse. Vous avez vu ce qui s’est passé en Algérie. Dites, au nom du peuple français, qu’il faut la justice, même pour les juifs, dites à la guerre religieuse qui commençait: « Tu n’iras pas plus loin! »
Nous comparaissons devant vous, messieurs les jurés. Vous comparaissez devant l’histoire. » La péroraison s’achève dans un tumulte d’orage, qui, désormais, ira croissant.
M. Van Cassel, sorti pour une minute de sa langueur habituelle, se sentant appuyé par la masse des officiers en civil ou en uniforme, maîtres de la place, déploie enfin dans sa réplique quelque véhémence. Labori, enroué jusqu’au sang, défaillant, magnifique, crache son suprême défi à la face du Mensonge, et clame son invocation dernière à l’immanente Justice!
Alors, les jurés se retirent.
. . . . . . . . . . . . . .
Trente-cinq minutes, on les a attendus. Mais le cœur ne battait qu’aux haineux, redoutant la clémence. Qu’importait, à nous autres, dans la voie désormais tracée!
A ce moment, j’ai eu la très nette sensation que si, par miracle, il y avait acquittement, cette poignée de furieux se précipiterait sur l’accusé, là, dans le prétoire... que quelque grand crime rôdait.
Je l’ai dit à des camarades: on s’est groupé. L’exquise femme de Labori, toute jeune et si jolie, avait amené, cette fois, ses deux garçonnets: « Comme ça, on sera tous ensemble », disait-elle pâlotte, mais brave, avec un semblant de sourire. Madame Zola, les autres amis, parents, alliés, s’étaient massés au centre de la salle.
Quand le dernier « oui » est tombé de la bouche du chef des jurés, des cris d’Apaches sur le sentier de guerre ont fait trembler les vitres. Ainsi prévenu, le public du dehors a répondu en hurlant à la mort.
-- Cannibales a crié Zola avec dégoût: le même mot que Voltaire, défenseur de Calas.
Tandis qu’autour de lui, un pacte tacite de résistance liait les âmes... pour ton triomphe, ô Vérité!
Et pur si muove! Et pourtant Elle marche!
LE SECOND PROCÈS
D’ÉMILE ZOLA
VERSAILLES, 23 MAI 1898
LE SECOND PROCÈS D’Émile ZOLA
Personne à la gare du Havre, pas davantage à la gare de Versailles (rive droite) où se morfondent dans la cour, sous un soleil cuisant, quatre gendarmes à cheval et une douzaine de sergots.
Personne n’a l’air rébarbatif; il semblerait que l’indolence de la ville:
... Cette Palmyre où dort la royauté!
ait gagné les plus belliqueux.
On se salue, on se fait des révérences, des petits sourires: on est tout à fait grand siècle.
Dans la salle à manger de l’hôtel des Réservoirs où, naïve, je m’en suis allée déjeuner pour avoir une vision de veillée d’armes, nous sommes juste quatre... en trois groupes! M. Edmond Ployer, l’éminent bâtonnier de l’Ordre, l’avocat du Conseil de guerre -- hélas! -- avec son secrétaire, M. Aubépin; M. Arthur Meyer qu’une guêpe malavisée a pris pour une rose et à qui elle a piqué le doigt; votre servante -- et c’est tout!
Dans l’immense hall tout blanc, on a l’air de jouer aux quatre coins.
J’y jouerais bien, moi! Mais les autres sont des gens graves. Et puis, c’est l’ « ennemi »: alors on se tient!
Deux œufs, un soupçon de galantine et une tasse de café (ceci pour bien établir mon détachement relatif des choses de ce monde) et me voilà devant le Palais de Justice.
Des reporters en masse, des camarades faisant le lézard en plein midi, mais notant ce qui se passe, assez fiévreusement.
Zola, Labori, les deux Clemenceau, Bruneau et Desmoulins sont arrivés, peu avant, tous les six en automobile; à la grande stupeur des badauds, à la grande fureur des manifestants.
Car il y a des manifestants: deux bonnes douzaines. La mission algérienne n’est pas encore de retour; mais le manque de discernement des électeurs, et la clôture de la foire aux candidats, ont créé des loisirs à quelques personnes qui les viennent utiliser ici.
On les voit circuler avec animation -- et avec Esterhazy!
Celui-ci semble particulièrement nerveux. L’ordonnance de non-lieu rendue par M. le juge d’instruction Bertulus, et qui lui attribue définitivement, sans nul recours, la lettre où, après avoir souhaité de finir « comme capitaine de uhlans en sabrant des Français », il termine: « Paris pris d’assaut et livré au pillage de cent mille soldats ivres, voilà une fête que je rêve. Ainsi soit-il! » ladite constatation, sans appel, paraît l’avoir jeté hors des gonds.
Il médite évidemment quelque chose... mais quoi?
Attenterai-je à l’honneur de l’armée, offenserai-je la majesté du drapeau, en osant dire que le grand jour ne convient pas au genre de beauté de M. Walsin-Esterhazy?
Avec son paletot jaune, son gilet vert, son nez en bec, il a l’air, sauf respect, d’un vieil ara déplumé.
Autour de lui quelques-uns, que l’on connaît, se ramassent, accordent leurs sifflets pour la sortie. Car on ne siffle pas des lèvres ou dans une clef. L’élan des sentiments, la spontanéité de la manifestation, s’atteste par le petit instrument de métal que chacun a apporté de Paris, dans son gousset.
C’est ce qu’on appelle avoir de la précaution!
*
* *
La salle d’assises est exiguë, mais paraît plus vaste, d’être si lumineuse. On dirait un atelier de peintre, à cause des deux grands vitrages qui la recouvrent de la tribune du fond, au-dessus de l’entrée, où l’on s’imaginerait mieux un orgue que du public.
Mais sur la table à modèle, c’est le tribunal... Ici, également dans mon respect incommensurable pour la magistrature, je ne me permettrai aucune critique envers la plastique de ces messieurs. A peine oserai-je insinuer que Sarah Brown devait être mieux.
Et encore! Peut-être cela dépend-il des goûts!
Les jurés, à mon sens, ont autrement de physionomie et d’allure que ceux de Paris, au précédent procès; qui, si identiques de faciès, de crâne, si uniformément impassibles, donnaient l’impression, dans la pénombre, d’une double rangée de pots à fleurs sur une fenêtre de prison.
Seules les fleurs manquaient...
Aujourd’hui elles sont dans l’auditoire. Beaucoup de jolies femmes printanièrement élégantes: du rosé, du bleu, du mauve, piquant de notes délicates le vert clair des murs, selon la tradition de l’Art nouveau.
Un buste de République naturellement ridicule; un cadran affreux; un Christ dont la peinture est, tout de même, un peu trop délabrée, composent l’ameublement.
Voici Zola, Perrenx, Vaughan, Pasquelle, George et Albert Clemenceau, Desmoulins, Bruneau, Labori, ses secrétaires Hild et Monira.
Voici, en uniforme, les plaignants: le général de Luxer, les colonels Ramel et Bougon, les lieutenants-colonels Gaudelette et Marsy, les commandants Privais et Leguay.
Voici Mes Ployer, Las Cases et Deligand, Me Aubépin.
Je n’aperçois pas, dans cette masse compacte et confuse, M. le lieutenant-colonel Picquart; mais on ne saurait n’y pas voir M. Jules Auffray, avocat et chef de claque.
A-t-il exercé présentement? Je n’en sais rien. L’assistance semble être dans les mêmes prix; mais la garnison suffit à cela.
*
* *
La Cour, messieurs!
On se lève, déférents...
Voici M. le Premier. Dieu! qu’il ressemble à Saint-Germain! C’est le même œil de malice et la même structure. Mais quant au verbe, il articule moins bien.
M. le conseiller Tardif, qui devait présider, sauf intervention de son chef hiérarchique. Il a l’air réfléchi et distingué.
Voici M. Doublet, juge au tribunal de Versailles, robe noire auprès des deux robes rouges; comme M. le procureur de la République du crû sert d’ombre -- et de second -- à M. le procureur général Bertrand.
Oh! comme il a l’air grinchu, celui-ci! Je serais désolée de paraître rire d’une souffrance, même passée; mais, tout le long de l’audience, il semblera avoir le pied encore happé dans l’ascenseur. On dirait un rat blanc, pris par la patte... et rageur!
Lecture du greffier; appel des jurés de la session, dont deux absents: l’un excusé par certificat de médecin; l’autre défaillant sans excuse et condamné, séance tenante, à deux cents francs d’amende, plus les frais.
Brieux qui est là dans l’auditoire observe, pour sa prochaine pièce sur le monde judiciaire; Renouard dessine, imperturbable, la bouche narquoise, l’œil à l’affût.
Quelques propos sont échangés: puis, avant le tirage au sort du jury de jugement, Labori dépose des conclusions d’incompétence.
Sitôt le dernier mot tombé, comme un diable jaillit d’une boîte, au grand effroi des petits enfants, M. le Procureur général Bertrand se déploie d’un élan brusque.
Il est en colère -- déjà! Et quelque chose d’un peu comique se dégage, à surprendre, chez tous, cette préoccupation d’énergie. Nous qui sommes, justement, si prédisposés à la gentillesse!
Ceci est une protestation, dit-il, et non pas un argument de droit. J’ai saisi la pensée qui vous anime. Vous avez uniquement exprimé le regret de ne pas pouvoir perpétuer ce débat, perpétuer cette agitation inutile et scandaleuse à laquelle on mettra un terme, je vous assure.
Brrrou!... Ça ne sera toujours pas avec des mots!
Puis la « vindicte publique » reprend, développe cette théorie qu’un article de journal est poursuivable non seulement au siège de sa rédaction, à son lieu d’origine, mais encore en tout endroit où il a pu pénétrer.
Entre temps, M. Bertrand a une phrase délicieuse, qui obtient un certain succès de gaieté:
-- Vous demandez le jury parisien? Vous n’êtes pas difficile!
On ne le lui fait pas dire!
Mais, chose bizarre, devant la véhémence de l’accusation, voilà que c’est Labori qui est calme annonce qu’il restera « silencieux le plus possible, modéré toujours ».
Les magistrats s’entreregardent: cette nouvelle attitude, ce Labori en sucre, ne leur dit rien qui vaille.
Ils se retirent, inquiets, délibèrent vingt minutes; puis reviennent avec un arrêt de rejet.
Alors Labori demande cinq minutes, pour que MM. Zola et Perrenx aient le temps d’aller signer leur pourvoi en cassation.
Et, de nouveau, la Cour disparaît.
C’est amusant comme une partie d’échecs, ce jeu de la procédure, même si l’on est profane! Dans le regard des vieux routiers de la toge, on en suit les péripéties.
*
* *
Pendant l’entr’acte, Albert Clemenceau nous conte sa déplorable aventure. M. le président Périvier ne le veut admettre auprès de son frère qu’en civil; M. le bâtonnier Ployer ne le veut voir au banc de la défense qu’en avocat; et M. le général de Luxer le ferait immédiatement jeter dehors ou mettre dedans (peut-être bien les deux) s’il se présentait en tenue.
-- Alors?
-- Mets-toi en chemise lui dit Jacquemaire. C’est vrai aussi! Il ne peut pourtant pas venir en uhlan!
Mais trêve de plaisanteries: revoici le tribunal.
Cette mauvaise pièce de Labori, qui a un drôle de sourire, depuis le début, sous sa moustache, dépose les secondes conclusions que voici:
« Plaise à la Cour,
» Attendu qu’à la suite de l’arrêt de ce jour qui vient de rejeter l’exception d’incompétence soulevée in limine litis et sous toutes réserves par les concluants, ceux-ci se sont pourvus en cassation contre ledit arrêt, conformément à l’article 417 du Code d’instruction criminelle;
» Attendu qu’aux termes de l’article 416 du Code d’instruction criminelle les pourvois formés contre les arrêts rendus sur la compétence ont un effet suspensif que ce principe est d’ailleurs proclamé par une jurisprudence constante;
» Par ces motifs,