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Part 18

Tandis que dans le chemin, face à face, une paire de chaises par-ci, une couple de chaises par-là, quadrille de l’autorité vigilante, quatre gendarmes veillent à la sécurité commune: soit Mercier, soit Picquart.

Des ombres aussi s’effacent contre les murs, agents attachés, pour leur sauvegarde, à la personne de quelques familiers des agapes journalières.

Quand les voitures ont fini de rouler, emmenant le contingent des invités occasionnels, et que la conversation fait halte, Pandore seul, du bruit de ses cent pas, aller et retour, rompt le silence.

Comme des prisonniers, ou des officiers supérieurs ayant droit à la sentinelle, on entend:

Un bruit de bottes, de bottes, de bottes...

Tragédie de Shakespeare qu’orchestre parfois Offenbach!

*

* *

Dans la salle close, les voilà tous assis: Picquart, Jaurès, Basch, Gabriel Monod, Gast, Leyret, Turot, Hild, Monira, Psichari, Viviani, Stock, Desmoulins, Barbet, etc.; ceux qui passèrent: les docteurs Reclus, Brissaud, Widal; ceux qui passent: Mirbeau, Laroche, Molinier, Havet, Corday, Navarre; -- hier, Pozzi, gloire universelle; ce soir, Julien Benda, nouveau venu dans la notoriété demain, n’importe quel grand esprit d’où qu’il se soit orienté vers la lumière.

Les propos volent, spirituels ou passionnés, gais ou graves, s’élevant toujours, peu à peu, vers des conceptions supérieures. La belle voix de Jaurès claironne son rire -- « Et ton rire, ô Kléber » -- puissamment retentit. Georges Picquart, doucement, discute. Quelque savant disserte, établit la relation des effets aux causes, dans le débat qui nous occupe.

C’est un banquet de Girondins en liberté et pour qui la menace de la mort compterait moins encore qu’elle ne compta, jadis, à la Conciergerie.

On se moque de la laideur, et de la haine, et du mensonge, et de la force marchant contre le droit. On stigmatise d’un trait les défections, les défaillances.

Souvent, tous se taisent devant l’éloquence d’un seul. Il parle comme devaient parler les apôtres, alors que suspects, au fond des Catacombes, se réunissaient les premiers chrétiens. On écoute: la foi, le désir d’héroïsme vous gonflent le cœur.

Quelqu’un heurte à la porte: c’est, venant du Sud ou du Nord, de l’Est ou de l’Ouest, quelque pèlerin qui s’est acheminé vers cette table d’auberge où l’on rompt le pain de vérité.

Il entre, s’assied, se tait... Mais les sermons sont courts; un mot de parisianisme brise le charme, modernise la bataille.

Alors on s’en va. Devant, derrière, les agents battent l’estrade, scrutent les haies, les recoins suspects. Les soirées, très douces, très lumineuses, prêtent à la songerie. De beaux vers vous chantent à la mémoire. En masse, on reconduit les plus menacés.

Les mains s’étreignent, on se sépare: dans quelques heures on se retrouvera, au pied de l’estrade où gît, raidi d’orgueil, ce crucifié décloué qu’est Dreyfus.

Et je pense qu’un jour, quelque destin que les dieux nous gardent, il y aura dans cette auberge, -- comme dans celle de Saint-Jean-l’Hospice où Charles-Albert fit halte -- une inscription disant que là se réunirent les défenseurs de la Justice, les tenants de la Vérité... et que nos enfants, puis leurs enfants, exprès venus, la regarderont songeurs, fiers d’être de notre sang!

RÉQUISITOIRES

Rennes, 7 septembre 1899.

Grâce à Dieu, notre bonheur a passé notre espérance -- quand M. le Commissaire du Gouvernement a parlé!

Non qu’il ait été, le digne homme, méchant, venimeux ou perfide! Tout le fiel de la séance devait passer par la bouche de feu le général Mercier. Vous souvient-il du coup de Lajoux, cet agent du service des renseignements, accusé de démence alors qu’il menaçait de scandale; enlevé, interné huit jours dans un cabanon, puis expédié au loin, très loin?

L’ancien ministre de la Guerre (dont le parti venait d’exhiber le Cernusky, convaincu d’aliénation mentale et de bien autres choses) a tenté de reprendre la manœuvre dont Lajoux fut autrefois victime, devinez contre qui?... Contre le capitaine Freystætter: cet être d’équilibre admirable et de froide raison!

Ce n’est pas un témoin déloyal, oh! non! C’est seulement un bon loufoque, qui, sous l’influence du milieu, a fini par s’imaginer avoir vu, dans les pièces communiquées illégalement aux juges de 1894, la fausse traduction de la dépêche Panizzardi!

Il ne tombe pas sous l’action de la loi qui châtie le parjure en justice, mais il devrait être mis sous le jet de la douche qui calme les imaginations vagabondes.

Tandis que se formulaient, d’un accent insinuant, d’une voix mielleuse, telles infamies, des mots de colère étaient crachés en riposte des bancs de la presse.

Et il n’a fallu rien moins que l’apparition et le laïus du « petit père Carrière », pour détendre les esprits et dérider les fronts.

Car il nous reposa.

Lent d’expression, bavard de gestes, bref dans l’ensemble, il nous fut la bonne oasis où l’on fait halte. Son discours se résume en ceci: « Rien n’est certain, tout est possible. Je ne suis compétent en rien, mais laissons tout de côté -- set condamnez! »

Mais si le verbe se résume, la mimique demeure intraduisible, d’une puissance comique inimaginable. Gémier, dans la salle, les yeux hors de la tête, regardait, notait.

Jamais en accord avec la phrase, traçant dans l’espace, sans aucune sorte de motif, des courbes, des ronds, des parenthèses, les mains papillonnantes du commandant Carrière allaient, venaient, tourbillonnaient, semblaient attraper les mots, comme des mouches, entre le pouce et l’index.

D’autres fois, abandonnées, les phalanges défaillantes, la paume en l’air, elles laissaient tomber des vérités premières, sous lesquelles, friands d’éloquence, nous tendions nos tabliers.

Mais, le plus souvent, sur quelque clavier invisible, les doigts exécutaient les trilles, les « traits » de quelque sonate impétueuse; plaquaient des accords; tricotaient des chromatiques, s’égaraient en de vagues arpèges.

Ce fut une bien jolie séance de harpe!

Seulement, sur cet air-là, de pauvres gens s’en vont au bagne -- ce qui m’empêche d’y prendre goût!

HEURES D’ANGOISSE

Rennes, 8 septembre 1899.

6 heures matin.

Dès l’aube, une fièvre, par les rues endormies. Le soleil se lève sur un déploiement de forces qui, pour Paris, serait minime, mais qui, dans ce cadre étroit, apparaît formidable.

Le pavé herbu résonne sous le pas lourd des fantassins, que rythme le sursaut des armes; sous la marche cassante des chevaux, qu’accompagne, en heurts légers de cymbales, le choc des sabres contre les éperons.

Campements ici, campements là; armes en faisceaux, montures en groupes. Rue du Pré-Botté, une jument tire sournoisement, du bout des dents, une salade de derrière la voiture d’un maraîcher.

Des silhouettes falotes de camelots errent, déplacées, pourchassées, devant l’entrée, jusque sous le porche de l’église de Tous-les-Saints.

8 heures.

Comment a-t-on pu parvenir jusqu’ici, dans la salle, à travers tant de barrages, tant de postes, un tel filtre de surveillance?

Je ne m’en plains pas: on a raison. J’ai toujours préféré les mesures préventives aux répressions tardives, conséquemment incohérentes et barbares.

Puis, dans l’état d’esprit où nous sommes, rien, véritablement, ne nous est plus: que le dénouement de l’aventure -- en tant que pitié pour l’homme -- et reprise (cette étape accomplie, sous la même impulsion, vers des buts davantage reculés) de la marche en avant. D’autres souffrent et invoquent, au loin, tourmentés par d’identiques abus, tortionnés par les pareils bourreaux.

Aussi l’on écoute Me Demange avec une sympathique impatience. Une telle hâte nous possède, une telle tension de notre être est vers la conclusion, que l’on écoute, comme en un rêve, défiler les périodes et les arguments.

10 heures.

Dans la cour, pendant la suspension d’audience, plus de gravité, moins d’abandon qu’à l’ordinaire. Quelque chose de solennel plane, assourdit les tons, raidit les maintiens. Cependant, les propos échangés sont de haute importance.

On discute le communiqué du Moniteur de l’Empire; la reproduction, dans la partie officielle, du démenti que formulèrent M. de Bulow à la tribune du Reichstag, M. de Munster, ambassadeur, ici. C’est la réponse indirecte, et cependant formelle, du souverain au défenseur qui lui rendit cet hommage mérité de penser qu’un monarque était aussi un homme.

En ressentons-nous de la joie?... Oui, si cela peut influer sur le sort du pauvre être, après qui s’acharnent tous les carnassiers de la haine. Mais, en même temps, une tristesse humiliée nous étreint le cœur. Il n’est tombé du dehors qu’une parole de miséricorde, il ne s’est fait qu’un geste samaritain, hélas! -- et c’est de là qu’il vient!

Alors, on se prend à espérer des choses folles: l’abandon de l’accusation, un élan de cœur?

Ah! poursuiveurs de chimères!

... Edgar Demange reprend sa plaidoirie.

Midi.

Le défenseur a terminé.

Cela va-t-il finir? Allons-nous donc sortir d’ici le cœur allégé?

Ce serait trop simple, trop beau. Jusqu’au seuil de l’enfer, jusqu’au geste d’évasion, il y aura en ceci d’atroces mesquineries. M. le commandant Carrière entend protester, réclame que la séance soit levée, puis reprise, afin que deux heures s’écoulent, que l’émouvante impression de la défense ait le temps de s’atténuer.

Bonne âme! pitoyable vieillard!

3 heures.

M. le commandant Carrière n’a élevé la voix que pour tâcher encore de tuer la compassion dans le cœur des juges, requérir un arrêt implacable.

Me Demange adjure en quelques mots le Conseil d’être favorable; Dreyfus, d’une voix rauque, crie encore son innocence, et nous voilà dans la salle immense murmurants, anxieux, à bout de forces.

Les impatients sont dans la cour, s’agitent pour tromper leurs nerfs.

4 heures 50.

Le tribunal militaire rentre. Dix ans de détention, des circonstances atténuantes à cet innocent.

Soit! nous acceptons.

La séance continue...

NOTRE OEUVRE

Réponse à quelques-uns.

Du chagrin, oui, certes on peut en avoir -- pour la patrie et pour l’humanité!

Que notre France soit ainsi avilie par ceux-là mêmes qui la prétendent défendre; que certaines scélératesses d’âme soient possibles, se fassent visibles, comme la charogne qui remonte à la surface de l’eau, oui, telles choses sont faites pour provoquer la nausée et la mélancolie.

Mais ces sentiments-là sont du luxe, dans la bataille: on ne saurait s’y attarder, ni s’y amollir. Que nos sens se trouvent offusqués, que la fierté collective souffre, il importe peu à la continuité de l’effort, au courant ininterrompu d’énergie qui doit relier demain à hier.

Le vrai sentiment de la situation, l’orgueil nécessaire à retremper les muscles, le viatique, le réconfort, on le puisera dans l’examen de ce que nous avons obtenu -- en dépit de quels obstacles!

Un homme était au bagne, interné dans des conditions illégales après avoir été jugé illégalement. Il était en proie à Lebon, à Deniel, à l’emmurement, au silence éternel, à la double boucle, aux mensonges crucifiants, seul, tout seul, aussi mort que les défunts dans le sépulcre!

Il ne devait plus jamais revoir la France, ni ses semblables, ni ses parents! Sa femme était veuve, ses enfants orphelins: tous les pouvoirs sociaux, coalisés, avaient tracé la croix sur son nom. Il était rayé à jamais du nombre des vivants.

Bernard Lazare alluma la première torche, à laquelle d’autres flambeaux, ensuite, vinrent s’allumer. On était une poignée de précurseurs, dans les ténèbres, et la lumière devint cible à nous lapider.

Toutes les calomnies, tous les outrages, toutes les proscriptions nous les connûmes! Les plus forts soutenaient les plus faibles: on n’abandonnait pas de blessés sur la route; personne, jamais ne lâcha pied. Ainsi, lentement, on avança.

Lors, le Destin se mit des nôtres. Ce qui devait nous desservir, nous servit, au contraire, puissamment. Aux heures critiques, survint le miracle. Les adversaires, comme par un doigt invisible, étaient marqués, frappés. Même les échecs apparents se transformaient en victoires, sans fanfares, mais d’une portée considérable.

De vingt, nous étions cent, puis mille... et, dès lors, à chaque démonstration publique, à chaque fait nouveau, le nombre des partisans de la Vérité grandissait. Le reflet de son miroir gagnait du terrain, envahissait, comme l’aube, des coins jusqu’alors obscurs, des consciences encore ténébreuses.

Nous avons tiré l’homme de son bagne, notre volonté a fait lever Lazare du tombeau. Rappelez-vous: on défiait que cela se fît jamais, sous peine d’une révolution générale? Il a suffi de quatre douaniers et de quelques gendarmes, pour maintenir non pas la furie, mais la curiosité populaire dans de décentes limites.

On niait que l’esprit de caste ou de chapelle ait pu influer sur sa condamnation? L’événement a montré Mercier essayant de renouveler, auprès des juges de 1899, le coup de la communication secrète de 1804. On a pu voir les généraux coalisés s’efforcer de sauver un des leurs aux dépens de l’innocent; préférer l’impunité d’Esterhazy à la confession de l’erreur initiale, que couvrirent après tant de crimes!

La conquête morale est immense. En plein Forum, sous la lumière crue et cruelle du jour, le peuple, juge à son tour, a pu estimer certains de ses chefs; jauger leur spéciale mentalité; apprécier leur intempérance de langue et la puérilité de leurs manœuvres; se rendre compte comment ces sous-Trochu le pourraient mener aux boucheries promises...

Cette évolution-là vaut deux révolutions car elle ne fut pas sanguinaire et affranchit les cerveaux.

FIN

TABLE

EN PRÉFACE. VII

UN LÂCHE. IX

Le procès d’Esterhazy (10-11 janvier 1898). 1

Le procès Dreyfus-Esterhazy!y (CHAP. Ier) 3

CHAP. II 21

Autour de l’énigme 29

L’ACCUSÉ 45

Les quinze journées de l’affaire Zola (du 7 au 23 février 1898.). 57

I. La Journée des Préliminaires. 59

II. La Journée du Bâillon. 67

III. La Journée des Généraux. 74

IV. La Journée des Artisans. 80

V. La Journée de l’Officier Bleu. 88

VI. La Journée de la Révision. 98

VII. La Journée des Augures. 108

VIII. La Journée des Savants. 116

IX. La Journée de la Menace. 124

X. La Journée du « Coup de massue ». 131

XI. La Journée du Uhlan. 138

XII. La Journée des Intellectuels. 147

XIII. La Journée d’Émile Zola. 157

XIV. La Journée de Labori. 189

XV. La Journée des « Cannibales. 202

LE SECOND PROCÈS D’ÉMILE ZOLA. 213

LE TROISIÈME PROCÈS D’ÉMILE ZOLA. 231

Le procès Zola-Judet 241

Autour d’un procès. 248

L’AFFAIRE PICQUART ET LEBLOIS. 261

LEMERCIER-PICARD. 285

L’AFFAIRE DREYFUS EN CASSATION. 303

CHAP. I. 305

CHAP. II. 317

CHAP. III. 326

À RENNES. 339

Dans la tourmente. 341

Les bons gîtes. 343

AU CONSEIL DE GUERRE. -- L’HOMME. 362

Le Byzantinisme du général Mercier 368

Par délégation. 373

L’œuvre. 377

Les nôtres. 381

A la Française?. 385

Coup manqué. 389

L’omelette. 393

La petite balle. 398

Conseils. 401

L’école de Picquart. 405

Chevalerie. 409

Le « Père Josué ». 414

Autre brave homme. 418

Pipelets!. 420

Enfin!. 423

Semailles. 427

Incorrigibles. 431

Sur le perchoir. 435

Galant homme. 438

Les Trois-Marches. 442

Réquisitoires. 450

Heures d’angoisse. 454

Notre œuvre. 459

Émile COLIN, IMPRIMEUR DE LAGNY (S.-ET-M.)