Part 16
Ici, c’est en plein dos, à bout portant, que notre pauvre Labori est frappé; il entend aboyer le pistolet, en arrière, comme un chien lâche.
Là, c’est un passant, un ouvrier, Edouard Arcos, qui se permet, sur la voie publique, place Saint-Vincent-de-Paul, de lire les Droits de l’Homme. A ce spectacle, l’épée d’une canne nationaliste n’y tient plus, jaillit du fourreau et s’enfonce -- « Tiens! sale juif » -- entre les épaules du mal pensant. Il tombe, l’arme récidive, un peu dans le flanc, cette fois: il faut bien varier ses plaisirs!
Et Arcos est emporté, râlant, à l’hôpital, où l’on annonce qu’il est près d’expirer.
Voilà donc la manière nouvelle. Serait-ce celle du prince d’Aurec, ô Lavedan? J’avoue ne m’y pouvoir résoudre, la considérer sans enthousiasme... et même avec un peu de regret pour la coutume d’autrefois. L’épée, qui salue, m’apparaît toujours préférable à la trique, qui surprend.
J’entends bien que M. Max Régis propose deux millions d’Algériens pour venir conquérir la France; seulement, jusqu’à nouvel ordre, j’en reste sur le bruit assez répandu que c’est la France qui a conquis l’Algérie et -- qu’il lui plaît de demeurer en cette posture.
Que cette école se réclame du sire de Jarnac, qui fut un assez triste Français, ou du singulier ministre démissionnaire que fut le général Chanoine. Mais, pour Dieu, ne déshonorez pas la France galante et courtoise, fleur de chevalerie, en prétendant agir à la française!
COUP MANQUÉ!
Rennes, 22 août 1899.
Le voici revenu, de ce matin, ce beau type de notre race en qui s’incarne toute l’énergie de la défense, comme Me Demange en représente toute la réserve avisée.
L’attelage était démonté: le cheval d’expérience, le vieux routier qui connaît le chemin, les tournants et les abîmes, ne pouvait, malgré tout son zèle, suppléer le cheval d’élan. Ensemble, ils se complètent, s’apaisant ou se stimulant; chacun suivant la parallèle où l’autre ne saurait mettre les pas.
On doit cet hommage à Demange. Car rien n’est plus beau qu’une conscience l’emportant sur un tempérament; qu’une conviction dominant les tendances, les habitudes de toute une vie.
Celles-ci le devaient mettre contre nous, tout au moins le cantonner dans la prudence -- et il est resté l’ouvrier de la première heure, fidèle à la tâche acceptée! Et rien n’était plus touchant, ces derniers jours, que de le voir s’efforcer à tirer de milieu, à rétablir l’équilibre, tandis que le timon, devenu brancard, écorchait son pauvre cœur de chauvin épris des gloires anciennes!
Cette justice rendue, qui dira l’accueil fait à Labori? Point de vivats, point de rumeurs. Les mains choquées en bravos semblaient seulement scander la palpitation des cœurs. Notre grand vécut là une agréable minute, tandis que sa jeune femme souriait, les cils trempés de pleurs de joie...
Et le voici, encore tout faible, les yeux creusés, la fièvre aux joues, mais vivant, Dieu du ciel, vivant!
Ceux qui n’ont pas traversé avec nous, dans cette salle aux issues gardées, l’instant qui suivit l’attentat, ne peuvent, ne pourront jamais comprendre, l’étendue de notre bonheur présent, mesuré à ce que fut notre désespoir.
On l’admirait, on l’estimait, on applaudissait à son courage et à son talent, mais personne, cela est bien certain, ne se doutait l’aimer ainsi. J’ai vu des hommes, des durs-à-cuire, renommés pour leur flegme, à la nouvelle du meurtre s’abattre sur une chaise et sangloter comme d’un deuil personnel qui vous frappe en plein cœur.
Ah! sous tous les rapports on avait bien choisi, et l’assassin était bien stylé!
Mais ce pouvoir invisible en qui je crois, en qui j’espère, ne devait pas permettre qu’un tel sacrilège s’accomplit, a fait dévier le plomb assassin.
Car, de nouveau, la haute silhouette se dresse, bien qu’appuyée à la table; la voix retentit, sonore; le masque, affiné par la typhoïde qui précéda, puis par la dernière secousse, s’avance, interrogateur.
En une matinée, tout a changé. Les questions seront posées quand même. Au banc... des compromis on chuchote, on se concerte. Le désarroi est au camp -- en attendant la discorde, chacun tirant à soi pour se disculper.
Par deux fois, le général Mercier refuse d’indiquer la source des pièces qu’il détenait illégalement. Mais, du siège de la défense, comme tinte un glas, tombent des mots précis: le Code, la Loi, responsabilités, pénalités, serment de tout dire...
On a vu perler des gouttes de sueur à des fronts jusque-là impassibles, et qui se courbaient, comme ceux des conscrits sous la mitraille, devant le feu serré de l’argumentation.
C’est fini de rire et fini de fuir! Que Dreyfus soit acquitté ou condamné, chacun des criminels en aura pour son grade: le coup est manqué, le sang a coulé pour rien!
L’OMELETTE
Rennes, 23 août, 1899.
On ne la fait pas sans casser d’œufs: c’est bien évident! Et il était de grande prévoyance, l’assassin qui s’employa à éviter que le panier vînt aux mains de Labori.
Le panier -- et la poêle!
Hier, il nous venait comme un sourire, quand le colonel Bertin-Mourot, d’une voix de commandement tout à fait comique en la circonstance, racontait que son entrevue avec M. Billot, Ministre de la Guerre, pour lui communiquer les doutes de M. Scheurer-Kestner, était coupée de l’appel affamé des officiers d’ordonnance: « Mon général, l’omelette est prête! »
Pour sûr, elle l’était!
Nos confrères masculins ont le mépris de ces petits détails; mais tout drame comporte son emblème, lequel est souvent un objet familier, voire vulgaire, soudainement promu au rang d’arme parlante.
Une lampe, c’est Gribelin; un rasoir, c’est Henry; des éperons sous une jupe, c’est du Paty; un grattoir symbolise le 2e bureau; un lacet -- le cordon que le Grand-Turc envoie à ses disgraciés! -- c’est, dénoué, le point d’interrogation qui ondule sur les fins louches: la tombe de Lemercier-Picquart, la tombe de Lorimier, et même le cabanon de Lajoux.
L’omelette, c’est tout l’imbroglio. On la voit à l’origine, dans l’auberge de campagne où le général Billot fait halte; où, pour la première fois, le scrupule civil se heurte à la sérénité militaire.
-- L’omelette est prête!
C’est le Mané, Thécel, Pharès, aux murs, blanchis de chaux de l’hôtellerie.
Après, on la retrouve, en prison, à la Santé, sur la table du colonel Picquart. Une simple distraction y a laissé choir, en éclats aigus, le verre de la lampe chère à Gribelin... et la lumière, affaiblie, vacille.
Aujourd’hui, dans la paume de Labori, on entend craquer les œufs. Quelques-uns n’ont déjà plus que leurs coquilles: des crânes angoissés qui feraient peine à voir s’il n’y avait une victime, et trop de machinations, trop de mensonges, trop de supplices agglomérés!
Cependant notre ancienne connaissance Auffray s’agite. Vous savez bien? le chef de claque du procès Zola; celui à qui du Paty écrivait pour « faire » la salle, quand, sous l’argumentation de la défense, l’État-major fléchissait?
Il s’agissait d’obstruer le débat par les hurlements de l’auditoire, appuyant l’éternel refus de M. Delegorgue: « La question ne sera pas posée »; d’empêcher le sacrilège de l’interrogation civile à l’omnipotente guerrière.
Ce fut fait en conscience. Zola, reprenant le mot de Voltaire, put, en toute exactitude, traiter de cannibales ceux qui criaient à mort, assommaient les républicains et menaçaient les femmes.
Le sang coula; M. Esterhazy fut acclamé; les officiers de réserve et de territoriale arborèrent l’uniforme: ce fut une bien jolie fête!
Ici, c’est moins facile. La circulaire du chef suprême de l’armée enjoignant à ses subordonnés de rester chez eux, semble avoir assuré la tranquillité des débats.
La tactique paraît devoir être la dignité; l’abstention en masse et significative.
Quand on fut sur le point de lire la lettre-témoignage d’Esterhazy qui figure à l’Enquête de la Cour de cassation -- Esterhazy? Fi! Pouah!... Oh! les amours passées? -- noblement, en masse, l’élément militaire déserta le prétoire.
L’effet tout d’abord, fut perdu. Comme la température n’est pas très saine et que le changement d’habitudes indispose ici beaucoup de gens, on crut d’abord à un malaise général.
On les plaignit. Ce ne fut que lorsque M. Auffray « berger de ce troupeau » et quelques directeurs de journaux nationalistes leur emboîtèrent le pas que l’on comprit.
Alors, cela parut simplement ridicule, et fit sourire.
Tant mieux! Toute manifestation de parti-pris nous sert; démontrera qui s’obstine dans l’aveuglement, la surdité, l’erreur!
Cependant que d’œufs brisés d’ici-là, d’où -- quelques-uns ayant été couvés -- de bizarres poulets s’échappent et se mettent à courir.
Faudra-t-il donc, après l’omelette, s’occuper de la fricassée?
LA PETITE BALLE
Rennes, 24 août 1899.
Labori intente un procès à M. Rochefort, à M. Drumont, à d’autres encore: il fait bien!-- L’Intransigeant, la Libre Parole, la Patrie, ne cessant, non pas même d’insinuer, mais de proclamer, que l’attentat fut imaginaire et notre douleur comédie.
Il entend que l’on s’explique; il ne lui convient pas d’être doublement victime, et, après avoir été blessé, d’être diffamé: il a raison.
Mais avant que de voir quelles ripostes triomphantes, quelles répliques péremptoires sont en réserve, regardons un peu, pour notre édification personnelle, en quels termes galants ces choses-là sont dites.
Voici d’abord M. Rochefort:
« Le précieux coup de revolver tiré sur M. Labori, et dont le secret reste d’autant plus impénétrable que la balle n’a pas pénétré... Nous demandons à voir la balle: on ne nous la montre pas non plus. Elle est restée dans les muscles et nulle menace n’arrive à l’en faire sortir. Si quelqu’un a pu avoir un avantage quelconque à tirer sur M. Labori avec un revolver peut-être chargé de gros sel, c’est certainement un agent du Syndicat ou du gouvernement. »
Maintenant voici M. Drumont, même thème, à propos de la démarche du docteur Doyen.
« Reclus refusera absolument de lui montrer la plaie, peut-être parce qu’il n’y en avait pas. »
Et l’Intransigeant évoque le souvenir de l’agression simulée contre Joly, sous la Fronde; et la Libre Parole, tout de go dit:
« Chaque jour amène la conviction que ce fameux attentat a été machiné en vue d’un effet de théâtre, etc. »
Tandis que la Patrie -- où M. Nicolas Massard, officier de réserve, en souvenir de M. Émile Massard, secrétaire de rédaction au Cri du Peuple, ferait mieux d’éviter les polémiques où il est question de revolver -- procède par petits filets, pour aboutir aux mêmes conclusions.
Alors qu’en plus des témoignages de Gast, de Picquart; de tous ceux, agents ou particuliers, qui ont ramassé Labori sanglant; des docteurs Reclus, Brissaud, et du major dont le nom m’échappe, on apportera simplement à l’audience le rapport de M. le docteur Perrin des Touches, médecin-légiste du parquet de Rennes, fougueux nationaliste, qui fut appelé, par ses confrères, pour procéder à l’examen de la blessure, et l’épreuve radiographique que tira de celle-ci M. le docteur Delbet.
Rien que ça... le tribunal appréciera. (1)
(1) Par jugement du 13 décembre 1899, la Libre Parole a été condamnée, faisant défaut, à 2,000 francs d’amende, 1 franc de dommages-intérêts, quarante insertions dans les journaux de Paris, et deux cents dans les journaux de province.
CONSEILS
Rennes, 25 août 1899.
Labori, qui empeste encore l’iodoforme -- oh! ces simulateurs! -- lutte pour échapper à cet autre péril mortel: la déposition de M. Bertillon!
Elle s’allonge, se développe, se contorsionne:
... se recourbe en replis tortueux.
Elle se complique de dessins, s’aggrave de reproductions: tout un attirail de torture graphologique savamment combiné. La défense, l’accusation, le tribunal, s’inclinent sur des spécimens. Ceux qui ne répriment pas un fou rire, les malheureux qui essaient de comprendre, baissent un front tôt congestionné.
Heureusement, il est des médecins dans la salle!
L’auditoire, épouvanté, par discrets exodes se disperse; la presse s’évade. Dreyfus seul, en dépit de son état de faiblesse, mathématicien longtemps privé d’exercice, s’intéresse à cette spéciale démence, l’étudie, l’observe un -- aliéniste aussi, non loin.
Moi, regardant ce Bertillon bertillonner, je pense au cerveau incomplet du père, privé de la circonvolution de Broca; lequel cerveau, m’apprit-on jadis, repose, à titre de legs documentaire, au laboratoire d’anthropologie.
Je songe à l’atavisme qui pèse sur la pauvre humanité: que le docteur Jacques Bertillon est le produit sain de ce qui fut sain et fort dans la pensée paternelle -- que celui-ci, ce maniaque incohérent et dangereux, en représente la partie creuse, le vide, le néant...
Puis, me remémorant toutes les folies qui se sont dites ici, toutes les abracadabrances qui tombèrent de bouches cependant moustachues, je note les lignes principales du discours que je tiendrai à mon fils lorsqu’il sera en âge d’aller au régiment.
« -- Mon enfant, tu vas recevoir les plus sages avis. On va t’engager à la soumission, au zèle, à l’observance de toutes les vertus. Personnellement, toutes mes recommandations, toutes mes sollicitudes, toutes mes tendresses, se résumeront en trois mots: « Ne travaille pas! »
» Garde-toi d’apprendre: vois où cela mène! Si tu déploies tes connaissances, elles te feront des jaloux et serviront à t’accabler. Si tu les caches, alors que, par tes notes, on saura que tu les possèdes, elles témoigneront de ta sournoiserie et de tes mauvaises intentions.
» N’essaie d’aucune manière d’augmenter ta somme de savoir; ne révèle pas des curiosités qui, pour n’être pas dans la norme, sont susceptibles de devenir dangereuses; n’interroge, ni ne renseigne jamais tes camarades; ne tente point d’échanger avec eux ni des idées, ni des observations; ne fréquente point, ne coudoie jamais, dans le service ou hors de service, des gens s’appelant autrement que Dupont, Dubois, Dulong, enfin des noms à désinence bien française.
» Ton père t’a dit (je n’y insisterai pas) de ne jamais contracter aucune liaison, si éphémère soit-elle, avec une personne née hors de France, sans t’informer, au préalable, si quelqu’un de ses parents n’est point au service de l’Autriche. Ne l’oublie pas.
» Mais, si périlleuse que pourrait être une infraction à cette règle, c’est si peu de chose, en égard des dangers qu’entraînerait toute négligence à mes particulières prescriptions.
» Ne fais rien. Tu entends bien, mon enfant, ne fais rien. Ne t’expose pas aux inimitiés de la concurrence, aux haines de compétitions. Sois un doux crétin comme il y en a tant, prends le métier militaire ainsi qu’une profession où l’on arrive très bien par la force des choses et l’écoulement des minutes à l’ancienneté! Ne te fais pas de bile, accomplis strictement le strict nécessaire: sois de ceux desquels on ne dit rien; à qui une heureuse médiocrité assure le repos.
» Ainsi peut-être éviteras-tu le bagne: vois plutôt où le contraire a mené cet infortuné Dreyfus! »
L’ÉCOLE DE PICQUART
Rennes, 26 août 1899.
-- Qui va-t-on bien tenter d’assassiner?
Ainsi l’on s’interrogeait, ce matin, au sortir de la séance où le capitaine Freystætter avait convaincu l’ex-général Mercier d’illégalité et d’usage de faux.
Car voici les coupables acculés, pris dans les rêts de leurs mensonges, dans le tissu de leurs infamies! Comment, par quelle diversion échapper à la Loi qui attend, au gendarme qui guette, à l’opinion qui s’émeut? Ou, simplement, par quels gestes sanguinaires, tenter de se défendre, essayer de se venger? La fureur met de la folie dans des yeux d’ordinaire impassibles; des poings se crispent -- le rêve rouge d’Esterhazy, croyez-le bien, hante des cervelles...
Loin d’ici on ne peut savoir tout ce qui se trame dans l’ombre: les conciliabules de chaque après-midi pour préparer les témoignages du lendemain (chacun devant donner sa note, jouer son rôle, corroborer, appuyer, démentir, en raison de l’audience du matin); M. Cavaignac embusqué place de la Comédie, foyer de la résistance, centre de l’agitation; M. Auffray, « l’un des jeunes conseils les plus écoutés du comte de Paris » jadis, veillant à la sécurité juridique de l’entreprise, fréquentant à toute heure chez l’ex-général Mercier... et le va-et-vient éperdu entre tous ces nids de réaction!
Comme intermède, le coup de revolver sur Labori, le coup de couteau ou la bombe que nous attendons pour demain!
Est-ce à dire que tels actes proviennent directement d’ici? Aucunement. Ils ne sont qu’une résultante, un ricochet, le fait d’alliés remplis de zèle. L’esprit prétorien procède autrement: par masse -- le pronunciamiento, Brumaire ou Décembre, les « coupes sombres » dans le bois sacré de la Pensée.
Cela, beaucoup y songent: on le lit, comme en un livre, dans leurs regards haineux...
Surtout quand une conscience s’affirme sous l’uniforme, quand un Picquart hier, un Freystætter aujourd’hui, un Hartmann demain, viennent, parce qu’ils sont soldats et suivant la conception qu’ils se sont faite du devoir professionnel, proclamer la vérité.
Car la beauté de l’exemple c’est d’être suivi; c’est d’entraîner, dans la voie noble de l’abnégation et du désintéressement, des âmes peut-être hésitantes.
Georges Picquart aura connu, ce matin, en entendant le capitaine Freystætter témoigner, la plus pure joie qui lui puisse être récompense. Il n’est plus seul, dans ce grand combat: un compagnon de sa race a pris place à ses côtés, et Hartmann va bientôt les rejoindre.
Avenir, avancement, faveurs, ils auront tout sacrifié à l’obligation d’une vertu supérieure, à l’accomplissement d’une tâche qui semblait incompatible avec leur fonction.
Et je songe avec une fierté attendrie, qu’une femme, une jeune fille, présida aussi à la détermination du capitaine Freystætter; que sa fiancée répondit à qui lui faisait observer les risques de telle attitude:
-- Mieux vaut plus d’honneur et moins de galons!
Ainsi pensent les soldats du Droit, les jeunes chefs qui entendent que le glaive, dans la balance ne fausse pas l’arrêt de Justice!
CHEVALERIE
Rennes, 28 août 1899.
Labori souffre, malgré tout, de sa blessure: je n’hésite pas à donner au meurtrier, aux instigateurs et aux complices du meurtre, la satisfaction d’apprendre qu’ils n’ont pas tout à fait échoué. Si l’éminent docteur Reclus a mérité notre reconnaissance en interdisant l’approche opératoire à M. Doyen -- le Doyen de la greffe du cancer! -- l’examen du médecin-légiste attaché au parquet de Rennes, le constat radiographique de la plaie et de l’emplacement du projectile ont, quels que soient la sonorité de sa voix, son empire sur soi-même, et sa force d’orgueil, bien fatigué Labori.
Il n’y tenait plus, loin du champ de bataille, comme ces éclopés valeureux qui s’échappent de l’ambulance pour aller encore combattre. Mais seuls quelques intimes sauront ce qu’il lui fallut de courage; quelles souffrances encore poignent ses muscles, troublent ses nuits, le rappellent à l’ordre, douloureusement, dans l’envol inconscient du geste oratoire.
Tantôt il rougit, pâlit, se mord les lèvres; ses yeux soudain s’enfoncent, et le biais des épaules, dont l’élancement s’atténue, révèle aux initiés que le duel persiste, sous la robe, entre la matière et la volonté.
La balle est là, entre les deux épaules, entre l’extrémité de l’omoplate, à un centimètre au plus, de la moelle épinière.
Ce fut du joli ouvrage, de main de maître: bien visé, bien exécuté. Celui-là qui l’accomplit en donna pour son argent au commanditaire. Un mouvement de côté, providentiel, empêcha uniquement la complète réussite; et selon la légende du beau dessin d’Hermann-Paul, que la question fût posée.
M. le docteur Perrin de la Touche, nationaliste, membre, je crois, de la Patrie Française, a déposé, jeudi dernier son rapport entre les mains de l’autorité judiciaire.
Il y est dit que la blessure est de six millimètres de pourtour et cinq de rayonnement ecchymotique; qu’elle est à la hauteur de la sixième vertèbre.
Les habits que portait notre ami ce matin-là, chemise, gilet, veston, troués et tachés de sang, sont déposés au greffe.
Cependant, voici la chanson que publie la Libre Parole et que reprennent en chœur les feuilles alliées.
Elle est d’un tour un peu vif; mais c’est un document précieux quant à la chevalerie « bien française ».
Il paraît qu’ la s’main’ dernière,
Un Dreyfusard très connu,
Comm’ le général Brugère,
A reçu du plomb dans... l’dos.
Refrain.
As-tu vu
Le trou d’ balle, le trou d’ balle,
As-tu vu
Le trou d’ balle à Labori?
Toute la gendarmerie
Cherch’ l’assassin inconnu
Qu’a eu cette barbarie
De blesser un homme au... dos
As-tu vu, etc.
A la terrible blessure
L’Avocat a survécu,
Quoiqu’ ce soit une chos’ bien dure
Que d’avoir un’ balle dans l’ dos.
As-tu vu, etc.
On court chercher pour l’extraire
L’éminent docteur Reclus;
Secondé par un confrère
Il lui fait des fouill’s dans l’... dos
As-tu vu, etc.
M’sieur Doyen à la rescousse
Accourt, mais... turlututu,
Le blessé qu’avait la frousse
N’ veut pas lui montrer son... dos.
As-tu vu, etc.
Bref, après tant de souffrance,
L’avocat est revenu
Prendre sa place à l’audience,
En gardant sa ball’ dans l’... dos.
As-tu vu, etc.
Il a fait un’ bell’ harangue:
Son bagout a reparu:
Y a rien qui déli’ la langue
Comm’ d’avoir un’ ball’ dans l’... dos.
As-tu vu, etc.
Cependant que Labori rentre du Conseil de guerre, la nuque pliée, le souffle rauque, sans force et sans voix.
Il repose quelques heures, une sueur de faiblesse aux tempes, d’un sommeil coupé de sursauts.
Après, il travaille encore son dossier qu’il collige, complète, vérifie. Et tout son esprit est tendu à ménager ses efforts, à « s’économiser » pour pouvoir le lendemain matin, à son poste, porter beau, claironner, étendre sa large manche, d’un geste ample, comme une aile, sur le malheureux qu’il défend!
Chansonnez donc, ô preux, son rôle, sa souffrance et son courage!
LE « PÈRE JOSUÉ »
Rennes, 29 août 1899.
Vous souvient-il dans les Gaîtés de l’Escadron, de Courteline, d’un type admirable: Hurluret, le capitaine, ronchonnot, et paternel, qui se perd dans les subtilités nouveau-jeu, mais qui aime ses hommes, et en est chéri?
Il procède du commandant Hulot de Balzac; des « Africains » d’Horace Vernet -- et un peu aussi de ce capitaine Coignet dont les Cahiers resteront légendaires.
Il a peut-être moins d’envergure que le premier, que le dernier; n’ayant point participé aux luttes épiques de l’Indivisible ou de l’Empire; il ne s’élève point jusqu’à l’esthétique de Raffet, n’est que le descendant des héroïques grognards dont Charlet nous a laissé la silhouette...
Mais, tout de même, il a bu dans leur verre, et, par ses blessures, versé de leur sang!
Il est sorti du rang, à la force du mérite; il a le mépris des freluquets d’écoles; il se méfie des subtils dans l’armée tout comme ailleurs. Il va droit, net, ayant ses petites faiblesses, mais sans détours le regard franc, la main loyale, le verbe haut... susceptible d’erreur et rien que d’erreur, incapable d’une bassesse ou d’une fourberie!
Hé! bien, celui-là ressemble comme un frère au témoin d’aujourd’hui: à l’excellent homme que par dérision, les hermines du 2e bureau avaient surnommé le « père Josué » -- M. le lieutenant-colonel Cordier.
Ah! comme on comprend qu’ils l’eussent en horreur! Regardez-les, pour la plupart; regardez-le! Ils ont des fronts de ruse et des mâchoires de haine: ils épiloguent, argutient, font des distinguo, coupent en quatre un cheveu de bonnet à poil! Lui va comme un boulet de canon, comme la boule parmi les quilles.
Il ne dit pas: « Et allez donc! » mais il reprend le « Allons-y! »... et va si bien que tous les autres se démènent, se lèvent, protestent, comme s’ils étaient assis sur un cent de clous.
Et le « père Josué » dit tout ce qu’il veut dire; met les points sur les i; bouscule les petits pièges; patauge à travers les toiles d’araignées; le tout ponctué du poing sur la tablette de bois et d’un « Si v’ voulez » tout à fait réjouissant.
Il s’étonne qu’on ait fait reproche à Dreyfus « de n’avoir pas été, le jour de son mariage, digne de porter la fleur d’oranger »; déclare, à propos des espionnes, « que des robes dans le service, il n’en faut pas »; s’indigne contre le jeu de glaces et les deux paires d’oreilles aux écoutes, le jour de la dictée; proclame que son antisémitisme n’allait pas jusqu’à vouloir la perte d’un juif innocent; parle de soi-même, et des calomnies dont il fut l’objet, avec une bonhomie communicative qui lui conquiert la salle.