Part 8
» Et quand vous aurez compris cela, messieurs, vous sentirez qu’il n’est qu’un seul remède possible: dire la vérité, rendre la justice. Tout ce qui retardera la lumière, tout ce qui ajoutera des ténèbres aux ténèbres, ne fera que prolonger et aggraver la crise. Le rôle des bons citoyens, de ceux qui sentent l’impérieux besoin d’en finir, est d’exiger le grand jour. Nous sommes déjà beaucoup à le penser. Les hommes de littérature, de philosophie et de science se lèvent de toutes parts, au nom de l’intelligence et de la raison. Et je ne vous parle pas de l’étranger, du frisson qui a gagné l’Europe tout entière. Pourtant l’étranger n’est pas forcément l’ennemi. Ne parlons pas des peuples qui peuvent être demain des adversaires. Mais la grande Russie notre alliée, mais la petite et généreuse Hollande, mais tous les peuples sympathiques du Nord, mais ces terres de langue française, la Suisse et la Belgique, pourquoi donc ont-elles le cœur si gros, si débordant de fraternelle souffrance? Rêvez-vous donc une France isolée dans le monde? Voulez-vous, quand vous passerez la frontière, qu’on ne sourie plus à votre bon renom légendaire d’équité et d’humanité?
» Hélas! messieurs, ainsi que tant d’autres, vous attendez peut-être le coup de foudre, la preuve de l’innocence de Dreyfus, qui descendrait du ciel comme un tonnerre. La vérité ne procède pas ainsi d’habitude; elle demande quelque recherche et quelque intelligence. La preuve! Nous savons bien où elle est, où l’on pourrait la trouver. Mais nous ne songeons à cela que dans le secret de nos âmes, et notre angoisse patriotique est qu’on se soit exposé à recevoir un jour le démenti de cette preuve, après avoir engagé l’honneur de l’armée dans un mensonge. Je veux aussi déclarer nettement que, si nous avons notifié comme témoins certains membres des ambassades, notre volonté formelle était à l’avance de ne pas les citer ici. On a souri de notre audace. Je ne crois pas qu’on en ait souri au ministère des affaires étrangères, car, là, on a dû comprendre. Nous avons simplement voulu dire à ceux qui savent toute la vérité que nous la savons, nous aussi. Cette vérité court les ambassades; elle sera demain connue de tous. Et, s’il nous est impossible d’aller dès maintenant la chercher où elle est, protégée par d’infranchissables formalités, le gouvernement qui n’ignore rien, le gouvernement qui est convaincu comme nous de l’innocence de Dreyfus, pourra, quand il le voudra, et sans risques, trouver les témoins qui feront enfin la lumière.
» Dreyfus est innocent, je le jure. J’y engage ma vie, mon honneur. A cette heure solennelle, devant ce tribunal qui représente la justice humaine, devant vous, messieurs les jurés, qui êtes l’incarnation même du pays, devant toute la France, devant le monde entier, je jure que Dreyfus est innocent. Et, par mes quarante années de travail, par l’autorité que ce labeur a pu me donner, je jure que Dreyfus est innocent. Et, par tout ce que j’ai conquis, par le nom que je me suis fait, par mes œuvres qui ont aidé à l’expansion des lettres françaises, je jure que Dreyfus est innocent. Que tout cela croule, que mes œuvres périssent, si Dreyfus n’est pas innocent! Il est innocent.
» Tout semble être contre moi, les deux Chambres, le pouvoir civil, le pouvoir militaire, les journaux à grand tirage, l’opinion publique qu’ils ont empoisonnée. Et je n’ai pour moi que l’Idée, un idéal de vérité et de justice. Et je suis bien tranquille, je vaincrai.
» Je n’ai pas voulu que mon pays restât dans le mensonge et dans l’injustice. On peut me frapper ici. Un jour, la France me remerciera d’avoir aidé à sauver son honneur. »
On s’attendait à des violences, des protestations furibondes couvrant la voix de l’orateur.
Et trois, quatre fois seulement, des rumeurs se sont élevées. Les plus abrupts, les plus hostiles ont, malgré eux, subi la sensation que l’univers civilisé avait les yeux fixés sur cette petite salle où se débat l’un des plus grands problèmes de ce temps.
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* *
C’était le tour de Labori.
Cariatide en toge, qui porte sur ses épaules, depuis treize jours, le poids d’un monde de fureurs, sa figure de bon garçon pâlie et solennisée, le ton calme, le geste restreint, il a étonné même ses amis par l’ordonnancement magistral de son argumentation.
Éloquent, oui certes; mais avec une autorité insoupçonnée, une puissance, une ampleur qui ont fini par obtenir l’hommage du silence, et cette victoire: l’attention!
Que les jurés condamnent, que les jurés absolvent; qu’ils soient des citoyens intimidés par tant d’objurgations et de menaces, ou qu’ils soient des héros d’abnégation, ainsi que le furent les bourgeois de Calais, à jamais illustres, ce qu’ils auront entendu là va les suivre et les hanter, germera dans leur cerveau et leur cœur.
Tout d’abord, en phrases brèves, il décrit la situation: les trois cents députés, les cent cinquante sénateurs, partisans de la revision, mais n’osant affronter une certaine presse, ni risquer l’appui du gouvernement avant les élections. Et puis le peuple indécis, par portions tronqué, résistant encore, prémuni par son instinct de la justice et du droit...
Ensuite il parle du « Syndicat », de ce mot arme de guerre, dont on entend paralyser les courages, effaroucher les timidités. Il démontre que c’est le droit de la famille, des amis, d’employer toutes leurs ressources à s’efforcer de prouver une innocence à laquelle ils croient, à tenter de se laver d’une souillure infamante et qu’ils jugent imméritée.
S’ensuit-il de là que Zola soit un vendu? Que tous autres, qui lui ont apporté, en ces heures d’épreuves, l’appui de leur nom, le témoignage de leur sympathie, la confirmation de leur amitié, l’aient fait ignominieusement, contre salaire? Et il cite tous les philosophes, les savants, les artistes, les politiciens, les publicistes qui se sont engagés, résolument, dès qu’il y eut péril, surtout, à la suite du grand écrivain.
On est quelques-uns, tout de même! Et pas précisément le déchet!
D’ailleurs, l’esprit de doute qui est au cœur de l’homme n’avait guère besoin, en la cause, d’être très sollicité. A preuves, les deux admirables et prophétiques articles de l’Autorité, dont Labori donne lecture: « ces cris de conscience où, dès 1894, M. Paul de Cassagnac mettait le plus pur de sa chevalerie et de sa loyauté ».
Et contre le huis-clos, déjà, cette phrase: « Prendre à un homme, un soldat, son honneur, sans dire pourquoi, équivaut à ressusciter les tribunaux secrets de l’Espagne et des Pays-Bas! »
Or, il y a eu plus que le huis-clos: il y a eu l’illégalité monstrueuse du document montré aux juges, et à l’insu de la défense et de l’accusé!
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* *
Labori examine le document porté à l’Éclair et par lui publié le 15 septembre 1896. Il démontre, par le texte même des commentaires, et le nom remplaçant l’initiale, que cette publication, dirigée contre Dreyfus, ne pouvait être du fait de M. le lieutenant-colonel Picquart.
Il remémore cette rencontre entre MM. Salles et Demange, le premier révélant au second la confidence reçue d’un des membres du Conseil de guerre, et sur laquelle, à cette barre, on ne l’a point voulu laisser déposer.
Il rappelle l’étonnement de tous ceux qui observent et réfléchissent devant les autres documents soi-disant révélateurs: l’insuffisance du bordereau, la puérilité du rapport Ormescheville.
Il « mouche » une partie de l’auditoire qui a piaillé contre lui sur le mot de désintéressement, de cette apostrophe cinglante:
-- Si nous vous avions payés, vous manifesteriez pour nous!
Puis il fait ressortir ce que Zola pouvait gagner à la bagarre, lui, heureux, riche, célèbre, ayant conquis, par sa plume, ce qui assure la vieillesse glorieuse, paisible, honorée.
Mais l’instruction contre Esterhazy conduite en apothéose; mais le ministre de la guerre, à la tribune de la Chambre, indiquant le verdict à rendre, par une affirmation nouvelle (et rien qu’une parole, toujours!) de la culpabilité de Dreyfus, devaient déterminer à agir.
Il l’a fait. Peu ont compris. C’est le sort de tous ceux qui vont à l’encontre des pouvoirs publics. Il l’a fallu cependant pour reviser toutes les erreurs judiciaires, depuis Jésus-Christ jusqu’à Pierre Vaux, en passant par Jeanne d’Arc; pour flétrir toutes les violences qu’a justifiées la raison d’État, depuis la Saint-Barthélemy jusqu’au massacre des otages, en passant par les excès de la Terreur et l’exécution sommaire du duc d’Enghien. Ici, Labori atteint, réellement, le summum de l’éloquence, le beau mouvement oratoire dont se dilatent les yeux, dont se suspendent les haleines, dont palpitent les cœurs.
Il est applaudi...
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Et alors, sans transition, comme on charge, il fonce sur cette imputation: l’injure à l’armée.
Qu’est-ce que l’armée? La nation entière, tous officiers se valant. En haut, quelques chefs, faillibles autant que le restant des mortels.
Forment-ils donc une caste à part? Mais si l’état-major était décimé par l’épidémie ou la mitraille, si, accomplissant la menace de M. de Boisdeffre, il démissionnait demain, la patrie en serait-elle perdue?
Aucunement! De plus jeunes mains, des mains non moins valeureuses, reprendraient, aux mains défaillantes des aînés, le bâton du commandement.
Et ce serait tout. Il n’y a pas d’hommes indispensables.
On se le doit dire, et se le répéter, pour s’élever contre une suprématie de l’arme qui serait plus oppressive, chez nous, que chez les Turcs ou les Tartares, où, du moins, le chef est responsable devant son peuple, sa dynastie, Dieu même, s’il est de droit divin.
Ici, ce serait l’oligarchie militaire, la dictature d’un groupe anonyme, plus puissante et plus respectable que la loi.
Ne point vouloir cela, ni l’admettre, est-ce donc outrager l’armée? Et puis qui donc l’outrage, obstinément, quotidiennement? Qui donc l’a le plus outragée, sinon précisément ceux qui, aujourd’hui, s’en instituent les défenseurs?
Et Labori donne lecture de divers passages de l’Intransigeant.
Celui-ci, d’abord, du 3 mars 1897, paru sous la signature de M. Charles Roger, fragment d’une lettre attribuée à « un officier supérieur en activité de service, un renseigné ».
« C’est une monstruosité de voir le commandement suprême de l’armée aux mains d’un vieillard septuagénaire qui, sur le terrain, en paix comme en guerre, a été jugé depuis longtemps à sa valeur qui est nulle.
» Quant à Boisdeffre, sottement entiché d’une noblesse qui n’a même pas le mérite mince, aujourd’hui, d’être sérieuse, c’est, comme vous le dites si exactement, un paresseux, un ignorant comme une carpe, ayant du bagout, de l’aplomb, du toupet, tellement rossard qu’il n’a jamais eu le courage d’apprendre un mot d’allemand et que le chef d’état-major de l’armée, pour lire la moindre note dans cette langue, est obligé d’avoir recours à un interprète. C’est un comble! Ce que les Prussiens doivent se tordre et se moquer de nous.
» Du reste, grâce à ses chefs -- tel maître, tels sous-ordres -- cet état-major est tellement singulier que l’officier supérieur à la tête aujourd’hui du fameux S. S. (service de renseignements), ne sait pas lui-même un traître mot de langue étrangère.
» Autre comble! Le généralissime Saussier, qu’en dire? Ç’a été un brave capitaine de l’ancienne armée d’Afrique, devenu général et détestable manœuvrier, aujourd’hui complètement fourbu. » D’après ces chefs suprêmes, on peut non pas juger de tous les autres -- il en est fort heureusement de bons -- mais on peut juger du nouveau et terrible guêpier où nous serions en cas d’un coup de torchon. »
Celui-ci, même journal, 3 octobre 1897, sans signature:
« La justice militaire, aussi boiteuse que l’autre, mais plus aveugle et plus brutale... Ces criantes injustices sont révoltantes et jettent dans l’esprit des soldats des ferments de révolte, légitime après tout. »
Celui-ci, même journal, 14 juillet 1896, extrait d’un article de M. Henri Rochefort:
« On n’embrasse l’état militaire que dans l’espoir de tuer des hommes et, quand on n’est pas de force à tuer ceux des autres, on extermine les siens. La grande croyance des idiots qui se sont succédé au ministère de la guerre est que, si nous avons été battus en 1870, c’est parce que nos troupes étaient insuffisamment disciplinées. »
Celui-ci, même journal, 6 septembre 1870, sans signature:
« L’obéissance passive, l’égoïsme et la brutalité féroce, ce sont là les grands principes que l’on s’efforce de faire pénétrer dans le cœur et dans le cerveau des soldats... Si l’armée était vraiment une grande famille; si elle était l’école de l’honneur, de la dignité et du devoir, si elle était l’institution démocratique qui convient au peuple français, elle serait invincible et il n’y aurait pas parmi elle de déserteurs.
» Mais la vérité c’est que l’on cherche à faire de nos soldats des mercenaires, et que les plus éclairés, les plus fiers, les plus ardents, les meilleurs, sont précisément ceux qui ont le plus impérieux besoin de se soustraire à ce rôle odieux. »
Celui-ci, même journal, 12 avril 1894, extrait d’un article de M. Henri Rochefort:
« Eh bien! le public a le regret de constater que ce fameux « esprit militaire » qu’on inculque aux professionnels de l’armée, arrive en un temps relativement assez court à atrophier les plus belles intelligences. De récents jugements rendus par les conseils de guerre démontrent qu’il y a un véritable danger national à laisser plus longtemps à des juges aussi peu préparés aux fonctions judiciaires le droit de vie et de mort sur des accusés dont ils sont hors d’état d’apprécier la culpabilité. »
Cet autre, de la Libre Parole du 5 novembre 1894, sous la signature de M. Edouard Drumont:
« Regardez ce ministère de la guerre qui devrait être le sanctuaire du patriotisme et qui est une caverne, un lieu de perpétuels scandales, un cloaque qu’on ne saurait comparer aux écuries d’Augias, car aucun Hercule n’a encore essayé de les nettoyer. Une telle maison devrait embaumer l’honneur et la vertu: il y a toujours au contraire quelque chose qui pue là-dedans. »
Enfin, le fougueux article de M. de Cassagnac, contre le général Billot, paru, du matin même, dans l’Autorité.
Zola a pu être violent, mais, certes, il ne l’a pas été davantage -- et l’on ne sache pas qu’aucun de ceux-là (fort heureusement, d’ailleurs) ait jamais été poursuivi.
. . . . . . . . . . . . . .
Parle, parle, bon artisan! Ici, c’est travail perdu. Mais par les fenêtres ouvertes le vent emporte les semailles de vérité. Beaucoup seront perdues, tombées sur le roc, happées par les oiseaux pillards.
Mais il reste, en notre terre de France, assez de généreux sol pour que -- « Quand même », ô Déroulède -- pousse la moisson!
XIV
LA JOURNÉE DE LABORI
22 février.
Je n’ai pas dit assez l’écrasante besogne qu’accomplit, en quatorze jours, le défenseur qui plaide là. Il fit tête à tout et à tous; accumula les conclusions dressa, pour l’avenir, à la grande stupeur des imbéciles, le monument juridique qui survivra aux événements... quand ceci sera de l’Histoire.
Maintenant, à pleines voiles, couvert par la liberté de la défense, et selon les instructions de Zola, il abandonne celui-ci, pour refaire, pour reprendre le procès de 1894.
Il remonte jusqu’aux origines; il en déploie les phases, comme un manteau de ténèbres où l’œil hésite à plonger.
Il refrène son éloquence, ainsi qu’on mate un cheval trop fougueux; il l’oblige à parcourir au pas, à tout petits pas, le chemin suivi jadis par l’accusation -- chemin oblique, chemin tortueux!
Et, dès l’origine, il faut le reconnaître, quelque chose d’insolite apparaît. Ce suspect n’est même pas traité en prévenu: il est traité en condamné.
D’emblée.
Le 13 octobre, on le convoque à se rendre le surlendemain au ministère.
Le 14 (donc sans l’avoir vu ni entendu), on signe l’ordre d’arrestation et on a fait préparer sa cellule au Cherche-Midi.
Le 15, afin de renforcer le dossier, trop faible, paraît-il, et d’obtenir une preuve davantage concluante, M. du Paty de Clam imagine la fameuse dictée, puéril stratagème, insuffisant vraiment à déterminer le déshonneur et la perte d’un officier français.
Puis, le 29 suivant et le 1er novembre, par des indiscrétions aucunement imputables à la famille -- d’abord ignorante (seule madame Dreyfus savait, et M. du Paty de Clam lui avait interdit de parler) ensuite intéressée à ce que rien ne s’ébruitât et ne devînt irréparable; enfin, plus portée à choisir des confidents favorables qu’hostiles, -- la Libre Parole, l’Éclair, étaient mis au courant, y mettaient le public.
Pour l’attitude du prisonnier, Me Labori s’en réfère au directeur même de la prison, le commandant Forzinetti; au témoignage écrit de celui-ci, publié dans le Figaro, en novembre dernier, et qui valut, à son auteur, la révocation.
Car incessamment, de ce jour-là à aujourd’hui, le vieil officier n’a cessé d’affirmer sa croyance en l’innocence de Dreyfus.
Quant à l’instruction, les révélations survenues ont établi combien négatif en fut le résultat.
Pas de voyages à l’étranger. Pas de rapports aux attachés d’ambassade. Le vide, le néant! Car la fameuse pièce « secrète », le document « libérateur » était au fond de tiroir, depuis huit mois, au ministère, jaunissant dans les cartons, quand eut lieu l’affaire Dreyfus, et que la similitude d’initiale -- « Cet animal de D... » incita à l’appliquer au prévenu. Encore n’est-ce que bien plus tard qu’on lui donna de l’importance.
M. le général Mercier, prenant tout sur lui, substituant son arbitraire à la pauvreté des indices, n’avait même pas fait état de cette pièce auprès des deux seuls collègues auxquels il communiqua ses décisions: MM. Guérin et, Dupuy. Il ne leur avait parlé que du bordereau. Ceci a été affirmé par M. Guérin, dans une interview du Gaulois.
Relativement au bordereau lui-même, très discrètement Me Labori rappelle les affirmations formelles et retentissantes venues soit du Reichstag, soit du Parlement italien. En équité, elles se doivent retenir, ne fût-ce qu’à titre d’indication, les gouvernements n’ayant point l’habitude de condescendre à s’occuper des agents « brûlés », donc inutiles.
Ceci paraît assez logique.
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* *
Comme se discerne l’état d’esprit aboutissant, hors même toute déloyauté, aux contradictions apportées aux débats pour des questions de dates, des minuties de détail, où nul n’a pu se reconnaître dans l’incohérence générale. Le commandant Ravary, le lieutenant-colonel Henry, l’archiviste Gribelin, le général de Pellieux lui-même, ensemble à la barre, entre eux, contre le lieutenant-colonel Picquart et Me Leblois, n’ont pu arriver à s’entendre, à s’accorder, à préciser de même, l’époque exacte d’une visite ou d’une constatation.
C’est qu’hypnotisés par une préoccupation unique, une obsession constante, la plupart en étaient arrivés à une positive auto-suggestion.
On en retrouve la trace dans les agissements de M. du Paty de Clam, qualifié, par Zola, de « diabolique », mais aussi d’ « inconscient ».
Quand il imagine d’installer un jeu de glaces, pour surprendre les mouvements de physionomie du « sujet »; quand il s’obstine à vouloir employer une lanterne sourde, à déclic brusque, pour que le sursaut du réveil, sous le jet de flamme, lui livre peut-être une exclamation indicatrice; quand il terrorise madame Dreyfus, en lui faisant entrevoir, pour son mari -- il était assez bon prophète, -- presque le sort du Masque de fer, il faut bien convenir qu’il manifeste, tout au moins, un zèle judiciaire intempestif et quelque excentricité.
C’est à la même inspiration, la même instigation, faudrait-il dire hiérarchique, donc d’essence supérieure, que céda en tout loyalisme et fidélité, et aussi en toute conscience, M. le colonel Maurel, président du Conseil de guerre.
Il faut que Labori donne lecture du compte rendu de la séance, alors paru dans l’Autorité, et notant tous les incidents entre la défense et l’accusation, pour que l’on apprécie, à distance, quel fut l’acharnement de la lutte, la ténacité de Me Demange, la ...vivacité du colonel Maurel. Celui-là, aussi, croyait bien faire, comme tous -- ou presque tous!
Y compris M. Bertillon, homme honorable, monomane respectable, « sourd comme une pierre » à tout ce qui n’est pas son système et peut en contredire les déductions.
Le cas de M. Lebrun-Renault est plus complexe; mais n’ayant pas entendu sa déposition, il serait injuste de lui attribuer une quelconque attitude.
De celle qu’il eut jadis, des témoins font foi: MM. Eugène Clisson, Dumont, Fontbrune, de Vaux, madame Chapelou. Les uns l’ont rencontré, le soir même de la dégradation de Dreyfus, et ils ne citent aucune sorte d’aveux. D’autres, MM. Clemenceau et Gohier, ont reçu de madame Chapelou les confidences parues dans l’Aurore du 25 janvier, confirmées par une interview du Temps. « Après le procès et la condamnation, j’ai entendu M. le capitaine Lebrun-Renault déclarer, non pas une fois, mais cent fois que Dreyfus n’avait pas fait d’aveux. »
Nous voici passés de la preuve par omission à la preuve par affirmation.
Celle-ci se double de l’altercation, l’autre jour, à côté, dans le couloir, entre le commandant Forzinetti et M. Lebrun-Renault.
Le vieux brave avait empoigné son camarade par le pan de sa tunique: « Un journal prétend que vous avez déclaré avoir reçu des aveux. Vous m’avez dit le contraire, encore il y a six mois. C’est donc que vous êtes un f... menteur? »
S’il y a un rapport, conclut Labori, il date de trois mois, pas plus.
*
* *
Et nous voici à la scène de la dégradation.
C’est à l’Autorité que Labori en emprunte le texte, à l’Autorité qui, le rappelle-t-il encore, a non moins de haine contre Dreyfus que la Libre Parole.
« Le premier coup de neuf heures sonne à l’horloge de l’École. Le général Darras lève son épée et jette le commandement, aussitôt répété sur le front de chaque compagnie:
» Portez vos armes!
» Les troupes exécutent le mouvement.
» Un silence absolu lui succède.
» Les cœurs cessent de battre, et tous les yeux se portent dans l’angle droit de la place où Dreyfus a été enfermé dans un petit bâtiment à terrasse.
» Un petit groupe apparaît bientôt: c’est Alfred Dreyfus, encadré par quatre artilleurs, accompagné par un lieutenant de la garde républicaine et le plus ancien sous-officier de l’escorte, qui approche. Entre les dolmans sombres des artilleurs, on voit se détacher très net l’or des trois galons en trèfle, l’or des bandeaux du képi; l’épée brille, et l’on distingue de loin la dragonne noire tenant à la poignée de l’épée.
» Dreyfus marche d’un pas assuré.
» Regardez donc, comme il se tient droit, la canaille, dit-on.
» Le groupe se dirige vers le général Darras, devant lequel se tient le greffier du Conseil de guerre, M. Vallecalle, officier d’administration.
» Dans la foule, des clameurs se font entendre.
» Mais le groupe s’arrête.
» Un signe du commandant des troupes et les tambours et les clairons ouvrant un ban et le silence se fait de nouveau, cette fois tragique.
» Les canonniers qui accompagnent Dreyfus reculent de quelques pas, le condamné apparaît bien détaché.
» Le greffier salue militairement le général et, se tournant vers Dreyfus, lit, d’une voix très distincte, le jugement qui condamne le nommé Dreyfus à la déportation dans une enceinte fortifiée et à la dégradation militaire.
» Puis le greffier se retourne vers le général et fait le salut militaire.
» Dreyfus a écouté silencieusement. La voix du général Darras s’élève alors et, bien que légèrement empreinte d’émotion, on entend très bien cette phrase:
» -- Dreyfus, vous êtes indigne de porter les armes. Au nom du peuple français, nous vous dégradons!
» On voit alors Dreyfus lever les deux bras et, la tête haute, s’écrier d’une voix forte, sans qu’on distingue le moindre tremblement:
».-- Je suis innocent, je jure que je suis innocent! Vive la France!
» -- A mort! répond au dehors une immense clameur.
» Mais le bruit s’apaise aussitôt. On a remarqué que l’adjudant chargé de la triste mission d’enlever les galons et les armes du dégradé, avait porté la main sur celui-ci, et déjà les premiers galons et parements, qui ont été décousus d’avance, ont été arrachés par lui et jetés à terre.