Part 5
-- Alors, s’écrie le défenseur, comment le cachet de la poste eût-il pu être apposé du même côté; extérieurement, sans toucher, par quelque point, à ces emplâtres, dont les plus distantes étaient éloignées de quelques millimètres, sans que le papier, témoignant de l’opération précédemment accomplie, ne s’interposât entre le signe et la surface même du document?
Cela est net. Si l’on y ajoute que n’ayant pas été saisi chez Esterhazy, où il eût pu être retrouvé, normalement, timbré et déchiré, le petit bleu, intercepté à la poste, eût été produit, nécessairement timbré et intact, on comprendra sans peine que, recueilli où il fut subtilisé, c’était émietté et non timbré qu’il devait être. Pas une minute, le chef d’état-major ne s’y fût trompé.
Alors? Quel eût été l’intérêt du lieutenant-colonel Picquart à cette impossible et inutile fraude?
Cela est de toute logique. Mais, à la fin de leur carrière, ni Lauth, ni Gribelin n’auront encore compris!
Mais voilà que se produit un incident de tel ordre qu’il prête matière à réflexion.
Sans s’y attendre précisément, sans en deviner la nature, on pressentait que, d’une manière quelconque, il y aurait diversion. Le calme du lieutenant-colonel Picquart, sa volonté de correction, ses paroles, ses silences, son attitude le servaient trop bien pour qu’il ne fût pas essayé de l’en faire sortir.
Et soudain, sur une contradiction, là, dans le prétoire, à cette barre soi-disant respectée, ce cri éclate:
-- Vous en avez menti!
C’est M. Henry, rouge, gros, court, apoplectique, la mâchoire tendue, les yeux flamboyants, l’aspect d’un sanglier forcé dans sa bauge, qui vient d’ainsi outrager le colonel Picquart.
Cependant, le bras levé sur la face aux yeux de haine ne s’est point abattu. Par un suprême, un surhumain effort de volonté, il est retombé vers la barre tandis que d’une pâleur de cire, les dents serrées, l’insulté répliquait seulement, respectueux de soi-même, du lieu, et du commun habit:
-- Vous n’avez pas le droit de dire cela!
Puis, aux jurés, d’une voix frémissante:
-- Vous les avez vus! Henry, du Paty de Clam, Gribelin, Lauth, les artisans de l’affaire précédente. Moi, j’ai pensé qu’il fallait suivre ma conscience. J’ai été outragé, par des journaux payés, pendant des mois, sans pouvoir me défendre. Je sais que j’exposais ma carrière et peut-être demain serai-je chassé de cette armée que j’aime, à laquelle j’ai donné vingt-cinq ans de ma vie! Cela ne m’a pas arrêté, parce que je devais chercher la vérité et la justice. J’ai cru rendre ainsi un plus grand service à mon pays et à l’armée. J’ai fait mon devoir d’honnête homme.
Et il a expliqué l’état d’esprit du 2e Bureau, quant à la condamnation de Dreyfus, l’Arche sainte; il a montré Henry, du Paty de Clam, Lauth, Gribelin, plus ou moins, suivant leurs capacités, exécuteurs testamentaires de Sandherr et PRÊTS À TOUT plutôt que de laisser toucher à l’œuvre commune, légitime ou non...
En réponse, M. le général Gonse (je l’ai vu), a allongé une tape amicale dans le dos de M. Henry qui a dit:
-- Allons-y!
Et ce qu’avait insinué M. Lauth, il l’a repris à son compte avec plus d’insistance que n’ayant pas reçu personnellement le petit bleu, il le supposait de l’invention de ses chefs d’alors.
Oh! les haines de subordonnés, que même l’égalité survenue n’apaise pas!
Il a dit aussi: « Jamais la pièce « Canaille de D. » n’a eu de rapport avec l’affaire Dreyfus, jamais, jamais! »
Cependant, à la reproduction, on y compléta le nom!
A sa suite, le général Gonse a protesté contre le sobriquet de Gonse-Pilate que lui a décerné un journal, au sujet de l’envoi du subordonné devenu encombrant vers les parages de Gabès.
Puis, Me Demange, si amusant au sens pittoresque du mot, avec sa physionomie fine, comme masquée de robustesse, en redingote, ce qui, dans l’endroit, paraissait anormal; la langue assez preste pour déjouer -- oh! par inadvertance -- la vigilance du président, a lâché dans un chassé-croisé de demandes et réponses, éclatant comme feux d’artifices, la confidence de M. Salles.
Dans son rapport, M. le commandant Ravary avait déclaré que Dreyfus avait été condamné légalement.
-- Légalement?
-- Non. Une violation de la loi avait été commise.
-- Le témoignage de M. de Salles?
-- Oui.
-- La pièce secrète?
-- Oui.
-- Communiquée aux juges hors la défense et l’accusé?
-- Mais oui! Puisque, moi, je n’ai jamais vu que le bordereau!
Et le fait était établi!
M. Ranc le souligne ironiquement, dans l’hommage qu’il rend à Zola. M. Pierre Quillard traduit quelles furent nos impressions, à tous, aux récentes audiences du Cherche-Midi.
Et c’est le tour de Jaurès.
Oh! la superbe harangue, tout enflammée de généreuse colère et d’une maîtrise de déduction incomparable!
Emporté par son élan, il finit par s’adosser au tribunal pour s’adresser à l’auditoire; et sa voix, son geste, sa force d’argumentation, l’irrésistible magie de sa phrase, domptent quiconque est capable d’en ressentir la puissante beauté.
Lui aussi assistait à ce mémorable procès Esterhazy!
Et il dit sa stupeur du huis-clos, quant aux expertises d’écriture; de l’attitude prise envers le lieutenant-colonel Picquart -- cette substitution sans précédents du témoin à l’accusé!
Il dit l’absence d’enquête, quant à la dame voilée, quant au document, soustrait par qui, rapporté comment? Pourquoi n’a-t-on pas arrêté Esterhazy le restituant -- si on ne le lui avait pas fait tenir, non comme une cartouche, mais comme un cordial?
C’est d’une beauté d’éloquence et d’une puissance de logique qui forcent même les adversaires à l’admiration, presque à l’enthousiasme.
Et quand il conclut à la suprématie de la défaite dans la vérité sur la victoire dans le mensonge ou l’erreur, vraiment le prétoire est devenu le Forum.
C’est là-dessus qu’il aurait fallu lever la séance, et non sur l’exhibition, trop comique pour n’être pas un peu pénible, du pauvre M. Bertillon.
Il est fonctionnaire; il « brûle » de parler, mais il ne le peut.
A défaut de révélations, il stupéfie l’assistance par un schéma qui résume son expertise graphologique; le schéma, en vertu duquel Dreyfus fut condamné et où l’on distingue un escargot, un cœur, des flèches, une forgerie, des bastions, un chemin de ronde et une inscription, entre autres: « Feu partout! »
Les jurés, auxquels on a passé des exemplaires, contemplent, retournent; un, même, regarde au travers.
La nuit tombe: « Araignée du soir, espoir! » Cependant que deux généraux (j’aurai la générosité de ne les point nommer), s’imaginant tout de bon qu’il s’agit d’un plan stratégique, prennent en mépris l’infortuné Bertillon qui se tortille à la barre, comme en proie à de violentes tranchées.
-- Quel âne! dit l’un, doctoralement. Non, mais, croyez-vous, quel âne!...
VII.
LA JOURNÉE DES AUGURES
13 février.
Elle débute bien! La Libre Parole de ce matin a, sous ce titre « Le défenseur de Zola, » publié le filet suivant:
« L’Intransigeant posait hier cette indiscrète question:
« Un de nos lecteurs nous demande si nous connaissons, au barreau de Paris, un avocat d’origine germanique, naturalisé Français, qui a épousé une juive anglaise, et dont le père, resté Allemand, est présentement inspecteur dans une compagnie de chemins de fer d’outre-Rhin. »
» Cette question vise-t-elle Me Labori, le théâtral défenseur de Zola?
» Ce qui est certain, c’est que, comme tous ceux qui, de près ou de loin, ont trempé dans le complot anti-français, Me Labori a des attaches étrangères.
» Il a, en effet, épousé une demoiselle Ockey, protestante anglaise, après son divorce avec M. de Pachmann, un Allemand si je ne me trompe, dont elle a deux enfants, que leur père vient visiter dans leur nouvelle famille.
» Je ne donne ce renseignement qu’afin d’établir que Me Labori a pu subir des influences qui ne sont pas précisément nationalistes, me gardant bien de l’imiter en faisant intervenir des femmes qui n’ont rien à faire dans le débat. »
C’est Labori qui en donne lecture, lui-même, au début de l’audience, d’une voix calme, mais infiniment dégoûtée. Puis il ajoute:
» -- Je ne me livrerai à aucun commentaire. Je répondrai par des faits, pour l’unique et dernière fois:
» Je ne suis pas naturalisé Français. Je suis né à Reims d’un père français.
» Ma femme n’est pas israélite.
» M. de Pachmann, que personnellement je ne connais pas, est Russe, natif d’Odessa, et même sénateur russe.
» Mon père est Alsacien. Depuis quarante-cinq ans il est au service de la Compagnie de l’Est. En 1870, il a été chargé des opérations d’embarquement des troupes au camp de Châlons. En 1871, il a été délégué pour reprendre des mains des Prussiens le service des chemins de fer et ce n’est pas là où il a fait le moins preuve de son patriotisme. Depuis 1871, il est chargé d’organiser la défense nationale dans sa section, d’accord avec la section technique du ministère de la guerre.
» En 1891, il était décoré de la Légion d’honneur spontanément, sur la proposition du quatrième bureau du ministère de la guerre et du général de Boisdeffre, qui lui a envoyé une lettre de félicitations. Vous apprécierez, par cela, ce que valent certaines attaques. »
L’impression ressentie est si vive, que Jaurès maintenant, contre un démenti télégraphique de M. Papillaud, le propos qu’il a affirmé tenir de celui-ci: « Lorsque le Matin a publié le fac-similé du bordereau, m’a dit Esterhazy, je me suis senti perdu »; que la fin de comparution de l’infortuné Bertillon; que les dépositions de MM. Hubbard, Yves Guyot (traitant le jugement d’Esterhazy de « parodie de justice ») passent dans une sorte de brouhaha.
Mais M. Bertillon a ouvert le défilé des grotesques, des experts professionnels, jurés, patentés, assermentés -- sur la foi desquels on condamne le pauvre monde! A part deux ou trois hommes raisonnables, et même fins, discernables d’emblée, à quelles exhibitions fantastiques n’allons-nous pas assister?
S’ils se peuvent regarder sans rire, c’est tant mieux pour eux! Mais nous autres, infortunés profanes, quelle que soit la majesté du lieu et la gravité des circonstances, il nous a été impossible, maintes fois, de garder notre sérieux.
Comment en serait-il autrement? M. Bertillon, samedi, avait rendu cette sentence: « On ne saurait se fier à des preuves seulement graphiques ». M. Teyssonnières, lundi, fait cette proclamation:
« La graphologie, c’est le sabre de M. Prudhomme! » Hier aussi, M. Charavay formule cet aveu: « L’expertise d’écritures est insuffisante à motiver une condamnation. »
-- Et voilà pourquoi votre fille est muette! comme dit le bon Sganarelle.
Mais ils sont tout de même d’accord, ces experts, à reconnaître que leur science imprécise, contradictoire, ne peut être qu’indicatrice et nullement déterminante.
On ne l’ignore pas; on leur sait gré d’en convenir; mais le régal de malice n’est que plus fécond par la récidive, et davantage apprécié.
Voilà d’abord M. Teyssonnières, aberré de vanité, gonflé d’importance, et que hante à blanc, dans le vide, la monomanie de l’incompatibilité. Seigneur! qu’il est prolixe, et diffus, et solennel Il croit que « c’est arrivé »; pour de vraies insignifiances se défend contre des imputations que personne ne formule; s’étend en considérations kilométriques sur des faits tout personnels. Il paraît qu’à l’entendre, son gendre et le frère d’icelui se sont précipités dans le camp adverse; qu’aussi M. Trarieux et M. Scheurer-Kestner, sur production de ses données graphologiques, ont subi le même effet de conversion à rebours.
Une idée le possède: qu’on a voulu le corrompre. Veinard! Ces choses-là n’arriveraient pas à ceux qu’on traite de « vendus! » Mais qui a voulu le corrompre? Ah! cela il ne le sait pas!... Qui, selon lui, fut l’intermédiaire? M. Crépieux-Jamin.
Comment M. Grépieu-Jamin, cette hermine, l’ex-dentiste de M. Drumont, et que celui-ci soutint mordicus, jadis, au cours de 1895, en tant qu’ « aryen pur » contre ce demi-intellectuel, ce « cosmopolite » de Lombroso?
Pas possible!...
Et le pourquoi de la corruption? Ici, nous tombons dans le fantastique. C’est en 1897 que cette tentative est esquissée, pour un rapport fait en 1894, et alors que l’auteur n’était chargé d’aucune nouvelle expertise!!!
On ne l’en fera pas démordre -- c’est sa gloire! Comme aussi l’aventure de son dossier d’expertise renfermant le fac-similé du bordereau, qui, le seul non encore restitué aux Archives de la Guerre, volage autant que le « document libérateur », égaré avant l’indiscrétion commise au bénéfice du Matin, se retrouva par miracle rentré au bercail, derrière une porte, peu après...
Quels mystérieux inconnus pouvaient l’y avoir déposé? (La suite au prochain numéro.)
M. Trarieux, avec un bon sens un peu dédaigneux, réfute ces pauvres commérages.
Rien n’est plus drôle que d’entendre l’ancien ministre, de sa voix posée, détailler ces insanités!
Toutefois, Labori est parvenu à extraire de M. Teyssonnières que les caractères du bordereau étaient « d’une écriture naturelle, modifiée par les circonstances. »
C’est toujours ça!
M. Charavay, petit, chevelu, barbu, gai comme tout, dans son infirmité occasionnelle, s’exprime par signes et par syllabes gutturales. Si l’abbé de l’Épée revenait, l’adoption serait immédiate.
Mais il a un roulis d’épaules joyeux quand on lui parle du colimaçon du collègue. Et il s’en va sans avoir rien dit, décochant seulement la flèche du Parthe que j’ai signalée plus haut.
Après lui, ce sont MM. Pelletier, Gobert, qui se refusèrent, en 1894, à reconnaitre, dans le bordereau, la main d’Alfred Dreyfus.
Naturellement, plus que jamais:
-- La question ne sera pas posée.
Et voilà le Trio des Experts, bouffe, inénarrable, dépassant l’opérette et même la féerie, les Minos, Eaque et Rhadamante d’offenbachique mémoire!
Couard, un colosse dont la tête est tout en menton. Le reste n’a l’air que d’un accessoire, d’une annexe, d’un superflu, d’un luxe: le couvercle de l’encrier, le bout de l’œuf à la coque qu’a décapité le couteau. Quand il parle, mâchant les mots dans son formidable appareil buccal, vous prend une inquiétude de cauchemar: il semble que le maxillaire se déclanche, et que la partie inférieure ne pourra jamais remonter, va demeurer là, bayante, sur le thorax.
Belhomme: M. de Lacretelle ressuscité, ou Latude affranchi. Haut, voûté, des yeux foncés dans une face poudreuse coiffé, barbifié de toiles d’araignées; jaunâtre, passé, déteint, il apparaît vénérable, vétuste et décevant, comme une fiole vide retrouvée dans une cave, et revêtue de la poussière des ans.
Varinard: un roquet hargneux, petiot, jeunet, rageur, le pas cassant, la voix coupante -- ah! mais!
Sans trop manquer à la majesté du lieu, on se tord. Et le départ s’opère très tranquillement. Cinq cents personnes, guère plus, aux abords du Palais.
VIII
LA JOURNÉE DES SAVANTS
15 février.
« Pions, mandarins, scribes, rabbins, byzantins, cuistres, buveurs d’encre; baladins des cinq continents de l’Institut, quand ils ne sont pas Belges ou Suisses » ainsi seront traités, d’après les notes que prend Georges Bonnamour, les hommes dont s’honore universellement la science et qui vont venir défiler ici: Paul Meyer, directeur de l’École des Chartes, Auguste et Émile Molinier, Célerier, Bourmont, Louis Franck, Grimaux, Louis Havet.
C’est que tous, sans exception, chacun selon son mode de travail, conclueront que le bordereau est de Marie-Charles-Ferdinand Walsin-Esterhazy.
Alors, ce sont des saltimbanques...
Après qu’a reparu un moment le Trio des Masques; que le général Gonse est venu confirmer le dire du commandant Ravary (manque de temps pour tirer au clair la promenade du « document libérateur »); après que M. Crépieux-Jamin est venu affirmer, aux rires de l’assistance, que jamais il n’avait eu même la pensée d’attenter à l’incorruptibilité de M. Teyssonnières -- lequel était le seul d’ailleurs, à l’estimer cent mille francs! -- M. Paul Meyer, de noir vêtu, les yeux vifs, les sourcils touffus, la barbe grisonnante avant que de témoigner, a demandé la parole pour un fait personnel:
Ayant été, dans la France Juive, qualifié de « fils de juif allemand », voilà ce qu’il tenait à répondre.
-- Je suis né à Paris, de parents français. J’ai été baptisé à Notre-Dame; j’ai fait ma première communion à Saint-Sulpice; j’ai confirmé à Saint-Sulpice; j’ai même été élève du catéchisme de persévérance à Saint-Sulpice jusqu’à l’âge de seize ans.
Il y avait bien de l’ironie et du dédain, dans sa voix...
Quant à sa déposition, c’est une pure merveille de lucidité, de logique et d’érudition. Les plus ignorants en mesuraient l’ampleur.
Il explique aux jurés comme quoi le report, d’après photographie, sur zinc, dit « gillotage », employé pour le fac-similé du Matin, ne permet aucune falsification. Des altérations y sont possibles, par l’écrasement, à l’usage, mais c’est tout. De là à parler de faux, il y a loin!
Sans doute, le témoin qui s’est servi de cette expression -- notez que c’est M. de Pellieux! -- « n’est pas habitué à formuler sa pensée avec précision. »
Quant au bordereau lui-même, il est, à n’en pas douter, de l’écriture d’Esterhazy. Est-il « de sa main, » selon l’équivoque derrière laquelle se sont abrités les récents experts! Sur ceci, aucune hypothèse négative n’a paru vraisemblable à M. Paul Meyer. Mais il est un moyen de faire lever tous ces doutes. Si la communication de l’original du bordereau est jugée impossible, qu’on verse au dossier les clichés photographiques sur lesquels toute retouche est visible.
Hé bien! mais, que devient le cliché « falsifié » du commandant Lauth?
Enfin M. Paul Meyer conclut:
Si l’on refuse de faire cette preuve, je saurai à quoi m’en tenir.
Je serais bien étonné qu’on la fît!
Car M. Molinier, professeur l’École des Chartes, se réclamant de vingt-cinq ans d’expertise, vient affirmer qu’en son âme et conscience, et sous nulle réserve, le bordereau est l’œuvre d’Esterhazy.
Entre temps ont été lues les dépositions recueillies par commission rogatoire auprès de mademoiselle Blanche de Comminges et de madame de Boulancy. Dans cette dernière, il est cité des phrases d’une lettre d’Esterhazy dans le goût de la correspondance publiée par le Figaro.
Il y est dit:
1° Que le général Saussier est un clown, et chez nous (les Allemands) nous le mettrions dans un cirque;
2° Que si les Prussiens arrivaient jusqu’à Lyon, ils pourraient jeter leurs fusils en gardant leurs baguettes pour chasser les Français devant eux.
. . . . . . . . . . . . . .
M. Molinier, frère du précédent témoin de ce nom, archiviste paléographe vient, lui aussi, déclarer quelle complète similitude existe entre le bordereau et l’écriture d’Esterhazy.
M. Célerier de même et aussi M. Bourmont.
La déposition, ou mieux la démonstration de M. Louis Franck, avocat du barreau de Bruxelles, est des plus intéressantes.
Chacun des jurés a reçu une feuille où sont reproduits le bordereau, une lettre de Dreyfus, une lettre d’Esterhazy. Tandis que le démonstrateur, sur le tableau noir, trace à la craie le signe graphique dont il traite, les assistants peuvent vérifier, sur le spécimen en leur possession, les ressemblances signalées.
Tout l’abécédaire y passe; et, sans la moindre complication inutile, sans technicité fatigante, l’opération s’effectue, la preuve se dégage absolument.
Et M. Louis Franck d’une voix forte, atteste, jure.
Ces deux écritures émanent d’une seule et même personne celui qui a écrit le bordereau ne peut être que M. Esterhazy!
Le témoignage de M. Grimaux, professeur honoraire à l’École de médecine, professeur à l’École polytechnique, a été bien poignant. Tout vibrant de patriotisme, le vieillard qui fut, à l’École polytechnique, l’instructeur de tant de nos officiers; qui, en 1870, abandonna un poste à l’abri du danger pour venir prendre sa part du péril, a des accents d’émotion qui font frissonner la salle en racontant quelle pression, quelle intimidation furent exercées contre lui.
Le général Billot, tout d’abord, présenta un décret de révocation au Conseil des Ministres. Il ne le retira que devant la résistance de ses collègues.
Ensuite M. Billot, il y a un mois, écrivit au général commandant l’École polytechnique pour lui demander « si M. Grimaux n’avait pas pris part à des manifestations hostiles contre l’armée ».
-- Moi! crie le vieux savant que les larmes étouffent, moi, moi!
Et, dans un mouvement d’aussi belle éloquence, ma foi, que l’évocation des ancêtres de Don Ruy Gomez, il appelle à soi tous les siens tombés sur les champs de bataille... depuis le grognard de Napoléon qui fut son aïeul, jusqu’au pauvre enfant qui fut son neveu récemment tué au Soudan.
Puis il dit comment, dénoncé par la Libre Parole (qui, huit mois auparavant, l’avait traité de « juif renégat passé au protestantisme », alors qu’il est catholique) il fut menacé, après trente-quatre ans de service, d’être révoqué pour avoir, en si noble et si nombreuse compagnie, signé la pétition qui demandait à la Chambre de maintenir la garantie légale du citoyen.
Une ovation est faite à M. Grimaux, car son témoignage qu’on voulait empêcher, ainsi fait envers et contre tous, est un acte de courage civique dont peu de gens seraient capables.
Avant de quitter le prétoire, il a tenu à serrer la main de Zola, qu’il voyait pour la première fois -- comme on a l’autre jour, devant moi, présenté le colonel Picquart à l’auteur de Germinal.
Quel drôle de « syndicat » tout de même, où l’on ne se rencontre qu’après l’action!
C’est M. Havet, professeur au Collège de France, qui a succédé. Quel dommage qu’il parle ainsi, en fin de séance, alors que la fatigue alourdit les cerveaux! Car ce qu’il dit est de premier ordre, comme puissance de déduction.
Au point de vue graphique, orthographique, grammatical, il n’a pas une seconde d’hésitation: le bordereau est d’Esterhazy.
Il démonte les phrases, en explique le mécanisme, et, de la contexture des textes, fait surgir la conviction. Dreyfus écrivait le français très correctement. Le bordereau, les lettres d’Esterhazy, sont de même tournure, ont la même marque de fabrique.
-- C’est pensé en langue étrangère, dit M Havet. Et, ma foi, quand on songe aux lettres à madame de Boulancy, il y paraît!
Paris est pacifique, il semble se ressaisir. Mais les intéressés supporteront-ils cela?
IX
LA JOURNÉE DE LA MENACE
16 février.
Comme l’on pouvait s’y attendre, voilà le sabre tombé dans la balance, et l’emportant de tout son poids! La Force n’aime pas la controverse, atteinte à sa suprématie!
Une légère discussion au début, entre Leblois et M. de Pellieux (celui-ci s’appliquant à démontrer, par la nature des pièces énumérées dans le bordereau, qu’Esterhazy n’en pouvait être l’auteur), a amené le général, très discret, très expert, à employer un argument oratoire dont le sens et l’intention n’échapperont à personne -- pas même aux intéressés qu’on suppose un peu trop simples, à la fin!
Personne ne souhaite la guerre, tout le monde la craint: en Allemagne comme en France. Mais de là à supporter que le spectre en soit tiré de l’armoire aux Croquemitaines et intervienne soit dans la presse dite patriote, soit dans des harangues forcenées, soit ici, aux débats, dès qu’est supposée la moindre velléité d’indépendance, ah! non!
Le jour où quelque pauvre diable, chauffé à blanc, attenterait à la paix du monde, on s’expliquerait là-dessus, pour savoir qui lui a glissé, dans la main, la trique ou le caillou.
Mais, quant aux jurés, c’est suffisant que, tous les jours, leurs noms, professions et adresses soient publiés -- et, sans doute, bientôt après et selon leur verdict, la façon de s’en servir! -- sans qu’un officier supérieur y vienne joindre l’avis que « le danger est peut-être plus proche qu’on ne le croit » et que « c’est à la boucherie » que l’on conduira leur fils!
Sous-entendu: si vous admettez qu’on puisse douter de l’infaillibilité des chefs; si vous acquittez M. Zola.
Si ce n’est pas ce qui s’appelle une grande manœuvre, je veux bien être pendue!
Les petites manœuvres de M. Teyssonnières, moins brillantes, n’ont pu éblouir personne et ont jeté un vilain jour sur le tréfonds de son âme.
Savez-vous ce qu’il a fait?
On sait que, rayé du tableau des experts pour irrégularité grave, il dut à M. Trarieux d’être inscrit ailleurs, de pouvoir gagner sa vie, d’être, au point de vue de la fonction, en quelque sorte réhabilité.