Chapter 15 of 18 · 3996 words · ~20 min read

Part 15

Ceci date d’il y a des années: aucune période d’examen ne s’ouvrit; on annonce que la chose va se produire incessamment

Las d’attendre, le jeune professeur tira au sort.

Si je m’attarde sur ce point, c’est parce que je songe combien ils furent abusés, les étudiants qui s’en furent devant le Palais des Facultés, barrer la route au maître s’en allant faire son cours.

Dans la matinée, un groupe, sous ses fenêtres, était déjà venu l’avertir:

-- Tu n’iras pas faire ton cours! A bas Basch! A bas Basch!

A la croisée, l’interpellé se pencha:

-- D’abord, je vous défends de me tutoyer! Ensuite, changez donc votre cri; vous avez l’air de gâteux! Criez Basch à l’eau c’est bien plus euphonique. Quant à mon cours, nous verrons ça!

Ils se dispersèrent. A l’heure habituelle, sur son passage, M. Basch trouva deux de ses collègues, de sentiment absolument opposé, mais qui méritent l’hommage pour leur noble intervention: MM. Rainaud et Jordan. Plus, M. Dottin (c’était bien avant le procès Zola, au moment de la lettre d’Andrade; il n’avait pas encore pris position).

-- N’allez pas par là: ils vous tueront!

-- Ah! par exemple!

Notez que la Vilaine, le quai, longent la façade du Palais. Basch s’engagea sous les cannes levées, parmi les clameurs d’ « A mort les Juifs! » Derrière, les trois collègues s’efforçaient de le rejoindre, de le protéger. Il fut sauvegardé, sauvé par le prestige du courage; entra, fit son cours, ressortit par la grande porte, regagna à pied sa maison, dans le lointain faubourg.

Ceci, je le tiens de témoins.

Alors, on attendit la nuit. Un millier d’individus s’en furent silencieusement de la ville, puis se précipitèrent sur la demeure où il n’y avait qu’un homme, quelques femmes, des enfants.

On m’a assuré que trois prêtres en robe marchaient en avant de la colonne. Je ne voudrais pas le croire: ce serait trop hideux!

La foule se rua sur les grilles, qui résistèrent. On tenta alors de forcer d’autres issues. En désespoir de cause, les fenêtres furent lapidées, trouées: des pierres comme les deux poings, conservées en reliques, attestent de la sauvagerie, du désir de tuer des assaillants.

Par miracle, à la fin ils se lassèrent, s’en furent.

C’était sous le ministère Dupuy: on n’ouvrit même pas d’enquête, pour connaître bien moins les acteurs que les instigateurs de ces honteux exploits.

Aujourd’hui, les bons gîtes sont en paix. Rennes, paisible ainsi qu’il sied au prétoire sur lequel le monde a les yeux fixés, ne saurait plus admettre que rien troublât cette majesté qui l’honore, et l’hospitalité qu’elle-même accorde aux délégués de l’angoisse universelle.

AU CONSEIL DE GUERRE

L’HOMME

Rennes, 7 août.

Dans la splendeur du jour accru, montant, de minute en minute, par larges nappes blanches que commence à ambrer le soleil, des faces anxieuses, serrées, tendues vers un point de la vaste salle.

Sur l’estrade, des ors, de la pourpre, des plumes bougeuses, des éclairs d’acier -- toute la pompe belliqueuse, tout l’orgueil et le déploiement de la Force, en grand apparat.

Mais rien ne prévaut, dans l’attention, sur cette porte, derrière laquelle, s’il ne se passe rien, habite le souffle court d’un homme qui espère et qui tremble, qui veut et qui craint...

Avez-vous vu des courses de taureaux? Avez-vous observé la furieuse attente de la foule, penchée vers l’huis du toril? Il y a de tout là-dedans: quelque effroi, du désir, un âpre besoin d’émotion, de l’intérêt, de la curiosité, de la fièvre, un élan éperdu vers des péripéties nouvelles.

Ainsi étaient les auditeurs aujourd’hui.

Soudain, tourne le battant... Des « Chut! » impératifs, une ondulation dans les rangs, puis le silence -- un silence inouï! Sur le seuil, comme ivre de lumière après tant de ténèbres, l’homme s’est arrêté, oscille, dirait-on, sous le trop lourd poids d’une joie écrasante. Mais cela dure l’instant d’un éclair. Et il fonce, tête baissée, dans l’enceinte du Conseil.

Je le vois bien, je le dévisage ardemment, ainsi qu’on fait d’une énigme; ainsi qu’Œdipe, sur la route de Thèbes, dut faire du Sphinx aux yeux aigus.

Et bien des choses, de cette contemplation, m’apparaissent compréhensibles, distinctes.

Ce n’est pas la victime traditionnelle, vibrante, dont les protestations, dont la véhémence éveilleraient les morts dans leur tombeau. Rien d’en dehors ni la physionomie, ni le geste, ni le mot!

Il manque de la banalité nécessaire à l’emploi, il déconcerte, il déroute: la seule pitié ne s’y reconnaît plus! Il n’a pas la voix de violoncelle fêlé, la mimique enveloppante, l’attitude désolée ou rebelle qui sied au rôle, attire et subjugue l’ordinaire compassion.

Il est net, précis, posé, maître de soi, ce forçat, avec une force d’âme incroyable, un dédain du cabotinage qui le privera de bien des sympathies faciles, qui lui aliénera, évidemment, les sentimentalités à fleur de peau.

C’est un Polytechnicien dans toute la force du terme, un chiffre, un X, un esprit méthodique et précis, un être algébrique et discipliné.

Un militaire: aussi plein de respect envers ses chefs, de déférence... je dirai presque de réglementaire ingénuité!

Mais pour qui sait regarder, pour qui sait pénétrer au tréfonds des consciences, quel drame en cet être de si calme aspect! Il est deux signes d’émotion qui ne sauraient tromper, car il n’est pas au pouvoir du « sujet » de les annuler ou de les modifier: le mouvement machinal de l’angle des maxillaires, une sorte de ruminement qui broie le sanglot, et, à la nuque, au bas des cheveux, le frisson qu’ont les chevaux sous la piqûre du taon.

Or, cet accusé d’allure placide retient, contient un désespoir inouï, une somme de douleurs qui dépasse l’endurance humaine! Son physique est terne, sa voix est blanche -- mais ses cheveux aussi sont devenus blancs de tant d’indescriptibles souffrances, et son regard, derrière l’éclat du binocle, semble vitrifié dans les pleurs.

Les premières syllabes qu’il prononce constituent son cri éternel: « Je suis innocent! Mon colonel, je vous jure que je suis innocent! »

Et la sensiblarde que je suis, se dégageant de la mise en scène habituelle du mélo, sait presque gré à ce malheureux d’être si peu pareil aux innocents de théâtre; d’élever le débat et la portée de nos actes par une dissemblance qui ajoute à notre intervention, même le désintéressement intellectuel.

Il n’est des nôtres que par l’immensité de son infortune, par la fatalité qui s’attacha à sa perte, par le déchaînement de tant de passions -- et d’intérêts! -- conjurés pour le maintenir dans les fers.

Il est bien le ressort d’acier qui, ployant et ne brisant pas, devait réagir à brève échéance, et soulever le monde par sa détente. Il n’a pas voulu mourir, il n’a pas voulu s’abandonner aux suggestions de l’isolement, de l’exil, de la captivité. Il a su attendre...

Rien que cela est une force admirable.

Et son impassibilité, sous le clair jour, dans la tiède atmosphère de plus de bienveillance, a comme de vagues abandons. Une minute, ses jambes ont flageolé, son accent a pris de la vigueur; il s’est, si l’on peut dire, « humanisé. »

Que ne se laisse-t-il aller tout à fait, sans fausse honte! Que ne laisse-t-il, publiquement, crever son cœur gonflé de tant de misères!

Cela viendra, quand, forcément, les débats, se vont passionner. Aujourd’hui, ce raisonneur a eu, presque malgré soi, quelques vibrations. Demain fera le reste.

Au-dessus de sa tête, dans le soleil, un nom inscrit en lettres d’or scintillait doucement. Je me suis penchée pour mieux lire: c’était le nom d’Ernest Renan. Un peu plus loin, sur la muraille, se lisaient ceux de Lamennais et de la Chalotais...

L’Indulgence. La Révolte. La Justice. Une fois de plus ces trois puissances doivent révolutionner le monde -- et le pauvre Lazare que voilà, dans son linceul à galons d’or tout neufs, leur doit d’émerger du sépulcre!

LE BYZANTINISME

DU

GÉNÉRAL MERCIER

J’accuse, enfin, le premier Conseil de guerre d’avoir violé le droit en condamnant un accusé sur une pièce restée secrète.

(ÉMILE ZOLA.)

Rennes, 13 août, 1899.

Je voudrais que tous ceux que l’on a abusés, trompés, que l’on trompe et que l’on abuse encore, assistassent, par eux-mêmes, aux débats du Conseil de Guerre; qu’ils pussent voir et toucher, comme saint Thomas, les vérités qu’on leur a dissimulées ou travesties.

Mais ainsi que toute une bibliographie existe, de notre côté, sur l’affaire Dreyfus, témoignant de notre souci, de notre scrupule, de notre désir à découvrir la solution du problème, tandis qu’il n’est, de l’autre part, qu’un seul livre là-dessus -- le Procès Zola, de M. Georges Bonnamour, bien suggestif à consulter aujourd’hui -- ainsi ce ne sont point des adversaires qui se sont montrés le plus empressés à venir ici, aux sources mêmes, chercher la précision et l’exactitude du fait.

Je le regrette. Car il n’est pas un être de bonne foi qui, ayant vu, ayant entendu, se trouvant donc en situation de contrôler les récits, les soi-disant comptes rendus de la plupart des feuilles nationalistes, ne demeurerait stupéfait, et quelque peu honteux, d’avoir accordé créance à de semblables... imaginations!

Heureusement, le document est là, qui peut parer à l’absence, permettre, à qui le voudra, en toute loyauté, de certaines épreuves.

Tenez, prenez non pas des textes plus ou moins falsifiés par la passion pour ou contre, mais des sténographies: celle du Procès Zola, celle de l’Enquête de la Cour de Cassation, tome I.

Dans celui-là, page 176, à la date du 9 février 1898, voyez la déposition de M. le général Mercier, lorsque pressé de questions par Labori, malgré les efforts du président Delegorgue, sur la communication de pièce secrète aux juges hors l’accusé et la défense, il s’en tira par des réponses dilatoires et hautaines.

Six feuillets, là, sont à relire. Il faut voir avec quelle morgue le militaire rappelle l’avocat à l’ordre: « Je crois que l’affaire Dreyfus n’est pas en question et qu’il est intervenu un arrêt de la Cour qui interdit de la mettre en question. »

Puis, après dépôt des conclusions tendant à la possibilité d’établir l’illégalité commise, et la déclaration retentissante du général Mercier: « Si j’avais à revenir sur le procès Dreyfus, puisqu’on me demande ma parole de soldat, ce serait pour dire que Dreyfus était un traître qui a été justement et légalement condamné », c’est la riposte ambiguë, byzantine, le démenti: « Ce n’est pas vrai! » s’appliquant exclusivement à l’allégation que le témoin aurait parlé de la communication de pièce secrète et non au fond même du débat, au fait contesté.

Prenez, maintenant, le volume de l’Enquête, page 9. Ce n’est plus un simple avocat que l’ex-ministre de la Guerre morigène, mais un Président de la Chambre et tous les conseillers.

La question est posée, nette, précise. Voici les réponses:

« Je ne crois pas avoir à m’expliquer sur ce point... la demande de revision est limitée... c’est sciemment que M. le garde des sceaux n’a point relevé la communication qui aurait été faite de pièces secrètes... Je persiste dans ma déclaration: je ne crois pas que la Cour de cassation ait à s’occuper de cette question. »

Ceci à la date du 4 novembre 1898, donc neuf mois plus tard. Les deux fois, M. le général Mercier a levé la main devant le Christ, juré de parler sans haine et sans crainte, de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité.

Samedi, troisième serment. Mais cette fois, il avoue. Dreyfus n’a pas été « légalement » condamné puisqu’il y eut communication de pièce secrète sur son ordre à lui -- « ordre moral ».

Mais cela on en avait une telle certitude, ses silences mêmes (parjures par omission) avaient été si probants que la confession ne pouvait plus causer aucune surprise.

Ce qu’il y a eu de stupéfiant et d’un peu répugnant dans le témoignage, c’est son manque de crânerie, c’est cette affirmation de M. le général Mercier, qu’il n’a su, lui, de quelle manière son « ordre moral » avait été interprété, comment il avait été suivi, qu’en juin dernier, en juin 1899!

A qui M. Mercier espère-t-il faire croire cela? A qui fera-t-il admettre qu’en ces deux années de tourmente où, tant de fois, son nom fut prononcé, conspué, maudit, qu’après les débats du procès Zola, qu’après l’enquête, qu’après ces épreuves successives et de plus en plus troublantes, il ne fut pris que cet été du besoin d’être édifié!

Cela n’est pas vrai! Et c’est une vilaine manœuvre que d’essayer de repasser à des subordonnés la responsabilité d’un acte accompli en tant que chef -- et de vouloir qu’ils soient à la peine, n’ayant point participé au déshonneur!

Le parjure suffirait sans cette aggravation.

PAR DÉLÉGATION

Rennes, 14 août 1899.

Rien ne tient plus, tout s’efface -- la confrontation entre M. Casimir-Perier et le général Mercier, la confusion de celui-ci et les dépositions suivantes, tout, tout! -- devant l’abominable attentat dont Labori est victime.

L’avocat! Le défenseur!...

Il sortait de chez lui, allait à son devoir, sans prudence parce qu’il est brave, sans méfiance parce qu’il est bon, quand on lui tira lâchement par derrière (ô le chemin creux des chouanneries!) un coup de revolver.

Il fut atteint. Il tomba sur la berge, sanglant, à quelques mètres de sa maison. Sa pauvre jeune femme, avertie, se précipita, tandis que les enfants sans savoir, effrayés, criaient, pleuraient.

L’autre s’enfuyait, content... mais poursuivi par Gast et par Picquart.

Nous autres, nous venions d’arriver dans la salle du Lycée, quand la nouvelle nous parvint. J’ai vu des hommes réputés pour leur flegme sangloter muettement, les poings crispés.

Ils étaient là un tas de Ponce-Pilate à prendre des airs contristés, à se laver les mains de l’aventure.

Trop tard!

L’homme, quel qu’il soit, le fanatique, le fou qui a fait le geste, n’a été que leur instrument, leur délégué, leur serviteur! Ils lui ont mis le doigt sur la gâchette aussi sûrement que s’ils lui avaient glissé effectivement, matériellement, l’arme dans la main.

Ils ne le voulaient pas? Mais c’est bien entendu! Ils ne le souhaitaient point? Mais je le crois sans peine! Il n’y a qu’à constater leur désarroi pour en être certain.

Seulement -- il y a assez longtemps, mon Dieu, que je le répète! -- seulement quiconque a l’honneur de tenir une plume doit se rendre compte que le « métier » d’écrivain est aussi une mission; que l’écrit, davantage encore que la parole, porte loin, porte profond.

Cette détonation n’est que l’écho bruyant des muettes instigations: la conclusion logique et féroce.

Et gênante aussi.

J’ai dit exactement la même chose dans le Cri du Peuple, il y a douze ans, par rapport à des événements d’autre sorte. Ma conviction n’a pas changé.

On sème, on récolte. Le germe tombe dans des esprits compréhensifs: il tombe aussi, il est exposé à tomber, dans des cerveaux incultes, volontiers sauvages, en qui le mot, à demi-saisi, évoque uniquement l’instinct barbare, la sauvage poussée des ignorances, des cruautés ancestrales.

Celui-là qui a tiré sur un avocat, sur un défenseur, il est le symbole de toute une foule abusée. C’est votre homme, c’est votre œuvre: regardez-les donc en face, ayez au moins la crânerie de ne les point renier!

Il a cru bien faire, ce misérable, empêcher -- méditez bien ceci! -- Labori d’acculer Mercier à sa forfaiture.

Le complot, déjoué à Paris, devait avoir une répercussion, en même temps, à Rennes: ce coup de pistolet est comme la fusée qui éclate après que le feu d’artifice a raté.

Elle était quand même du bouquet!

RÉSULTAT

Rennes, 16 août 1899.

Hier, elle était curieuse, la lecture des journaux « bien pensants ». C’était à qui, de tous ces crocodiles, verserait le plus de pleurs; à qui témoignerait davantage d’indignation à qui dirait le mieux: « C’est l’acte d’un fou. Tous les partis réprouveront » -- et autres boniments!

On le connaît, le désaveu de paternité vis-à-vis du phénomène faisant honte à qui l’enfanta; le déclinatoire envers les responsabilités trop lourdes ou périlleuses!

« Odieux attentat, crime d’un fou », dit la Patrie; « Odieux attentat », répète le Soir. « Crime aussi absurde qu’odieux », déclare le Gaulois; « Attentat imbécile, acte d’un fou », proclame l’Écho de Paris; « Violence imbécile d’un fou », prononce l’Intransigeant. « Crime odieux », formule la Libre Parole -- qui « fait des vœux pour le prompt rétablissement ». Et le Petit Journal est de même farine.

Alors, moi, songeant à mes collections de Paris, aux articles de journaux depuis deux ans recueillis et classés alphabétiquement, aux monceaux d’injures quotidiennes déversées sur Labori, je me demande quelle est la puissance de raisonnement, la force de logique des gens qui, goutte à goutte versant la haine, s’étonnent, s’effraient du résultat.

L’homme qui a tiré a cru bien faire; a pensé abattre le monstre que vous lui aviez dépeint. Son geste n’est que le signe de sa crédulité; le gage farouche de sa foi en votre sincérité. Ceci mène à Cela: c’est inéluctable!

J’étais là, hier, tandis qu’on plaçait sa civière dans la petite voiture d’ambulance qui devait l’amener vers un logis plus aéré, plus rustique. Sur la blancheur des draps, son visage de bonté et de force se détachait, dominant l’expression de la douleur pour sourire à tous. Sa voix encore nous encourageait. « Bonjour, Séverine! Ils ne m’ont pas tué, vous voyez! On vivra, pour combattre... et pour vaincre! » Des larmes d’émotion et d’enthousiasme, devant cette belle vaillance, nous montaient aux yeux. Celui-là est vraiment un « professeur d’énergie ».

Et maintenant que tous se défendent d’avoir versé -- inconsciemment, involontairement, c’est entendu, pour les uns, je le crois, pour les autres, je veux le croire -- l’enivrement du meurtre dans le verre de l’assassin, je me rappelle le seul jour où je vis ce même front, tout pâle, se dresser au banc de la défense pour un incident d’ordre privé.

C’était dans la période où le Soir publiait les lettres de sa cuisinière, trop patriote pour s’abstenir de révéler les noirs complots qu’en servant à table elle avait surpris et qu’elle dénonçait, en même temps que son ex-maître, à l’indignation des citoyens! C’était le temps où les nationalistes, tous les jours, traitaient Labori de « vendu, d’employé du Syndicat, de traître à la patrie, de danger public ».

Ouvrez donc la sténographie du Procès Zola, tome I, page 445, au débat de la septième audience, 13 février 1898. Ou mieux, remontez à cette date dans le présent volume.

. . . . . . . . . . . . . .

Il n’est pas à ajouter de commentaires. Mais l’on peut, sans trop d’invraisemblance, supposer que le scrupule était mince, pour un sectaire, de « tuer Dreyfus » à travers le « Prussien Labori ».

LES NÔTRES!

Rennes, 17 août, 1899.

Aujourd’hui, après le défilé de tous les byzantins à trois étoiles -- ô Grande Muette, par eux devenue si bavarde -- les nôtres ont commencé d’entrer dans l’action.

Bertulus, Picquart, le juge, le soldat, qui, au-dessus de toute discipline, au-dessus des intérêts de caste ou d’individus, mirent le respect de leur conscience, le souci de la vérité!

Après eux, ce sera le commandant Hartmann, le capitaine Freystætter, et Forzinetti, le doyen héroïque qui, sans savoir où il irait, ni ce qu’il deviendrait, sacrifia le gain de son courage, le prix de son effort, le poste où sa retraite avait trouvé honneurs et repos.

Tandis que Scheurer-Kestner, qui fit l’abandon de sa vice-présidence et du calme de sa vie; tandis que le professeur Grimaux, qui risqua, perdit, la fonction occupée depuis tant d’années, et sa seule fortune, relèvent à peine du lit de souffrance où, de tant d’épreuves, s’abattit leur vieillesse troublée; tandis que Labori, échappé tantôt à la maladie que lui valut le surmenage, retombe sous la balle d’un fanatique...

Ce sont là des actes volontaires, des périls sciemment encourus. Pas un de ces hommes, magistrat, officier, savant, fonctionnaire, qui n’ait su d’avance où il allait, ce qu’il faisait; qui n’ait abdiqué, superbement, ses espoirs personnels à un idéal supérieur.

MM. Manau, Lœw, Bard, Ballot-Beaupré, âgés pour la plupart, s’étaient aussi offerts aux traits du soupçon, de l’injure, de la calomnie plutôt que de mentir à leur scrupule.

Et tant d’autres, dans l’Université, dans l’Armée, dans la Littérature, dans la Science, disgraciés, dépossédés, en suite du geste dont se proclamait la conviction!

Et Zola!

Ce sont les nôtres, comptez-les: le bataillon des intrépides pacifiques, de ceux que l’esprit de libre examen a amenés à discuter un dogme de plus, à se passionner -- ces calmes! -- à se dévouer!

Aujourd’hui, sortant de l’audience, on n’était pas seulement content on était fier. Le juge avait prononcé des paroles qu’un Séguier n’eût pas désavouées; du soldat, Marcel Prévost avait pu dire: « Voilà le premier Ministre de la Guerre qu’on a entendu jusqu’ici. »

Mais, plus encore que l’autorité de l’accent ou la sûreté de la dialectique, c’était l’abnégation de Picquart, une fois de plus affirmée, qui remuait les cœurs.

Car il n’était plus l’oiseau bleu des légendes, le chef vêtu d’azur et chevronné d’argent. De la mort de ses rêves il avait pris le deuil; et ses habits civils, « comme tout le monde », le pauvre monde, convenaient mieux à son âme nouvelle, affranchie...

Cependant il fut payé: je l’ai vu recevoir son salaire.

Quand il survint, le regard fixe, le front haut, les joues blêmes, de ce pas que je lui vis pour la première fois au Cherche-Midi, lors du simulacre du procès d’Esterhazy, alors qu’il marchait à l’outrage, à la persécution -- à la gloire! -- je détournai de lui mes yeux pour observer Alfred Dreyfus.

Et je vis soudain (miracle plus touchant que ceux des légendes!), dans les prunelles comme vitrifiées par la douleur, monter quelque chose d’ineffable, d’indicible, l’expression d’abandon et de gratitude qu’aurait un crucifié pour celui qui le déclouerait!

Chez les autres, jusqu’ici, qui se sacrifia? Où sont vos hosties vivantes? Où sont vos héros?

A LA FRANÇAISE?

Rennes, 18 août 1899.

Sans aucun doute, j’ai la berlue: une terrible aberration m’a frappée. Car il est des gestes, des façons, dont la beauté patriotique, dont le sens national m’échappent absolument.

Lorsque -- Labori tout sanglant gisant sur son lit de douleur -- quelques nobles jeunes gens, à travers la capitale, s’égosillent à le conspuer; lorsque M. Drumont, leur prophète, choisit cette minute pour manifester sa « répulsion » à la victime, et écrire « qu’elle est peut-être la plus odieuse figure de la bande de coquins et de sans-patrie qui affolent la France depuis deux ans, » (rappelez-vous qu’il s’agit d’un avocat exerçant sa mission de défenseur!) lorsque des personnes aussi anonymes qu’humaines menacent la malheureuse femme si éprouvée, et qui veille au chevet de son mari, de s’en prendre à leurs deux fillettes du miracle qui sauva le père, je demeure dépourvue d’admiration.

Sans entrer dans le domaine des grands sentiments et sans employer les grands mots, je dirai seulement que cela manque de chic... ou que cela s’agrémente d’un chic que je ne comprends pas.

J’ai tort, c’est évident. Le progrès a marché, qui change toutes choses, et la mode est maintenant aux agressions discrètes, évitant le scandale et le tapage des responsabilités.

On tue, je n’oserais dire « à l’anglaise », ne voulant aucunement outrager nos voisins, mais à la muette, dans un anonymat de bon goût, sobre, bien porté. Plus de ces rencontres vulgaires, où les adversaires, s’envisageant, pourraient se mesurer, s’affronter, se reconnaitre, par défi ou même par surprise.

Que l’arme soit à feu ou blanche, on tire, on fuit, on frappe, on fuit. C’est le dernier cri -- le dernier cri de la victime!

Et cela point dans les Abruzzes, ni dans les défilés montagneux de la catholique Espagne. Fi donc! Même en l’île où la vendetta règne on est bien trop arriéré, trop perdu dans un banditisme chevaleresque pour risquer de telles innovations.

Bon pour la France (aux Français!), bon pour Rennes, bon pour Paris!