Part 1
L’ESCLAVE DU PACHA
SUIVI DE HISTOIRE DE MA GRAND’TANTE (morte à l’âge de seize ans).
PAR X. B. Saintine.
Bruxelles et Leipzig. MELINE, CANS ET COMPAGNIE. LIBRAIRIE, IMPRIMERIE ET FONDERIE.
1845
L’ESCLAVE DU PACHA.
L’un des jours de la semaine dernière, j’herborisais dans les bois de Luciennes avec un de mes amis, orientaliste distingué, botaniste émérite qui, il y a quelques années, a fait deux mille lieues et couru vingt fois le risque de sa vie pour aller ravir une poignée d’herbes aux flancs du Taurus et aux plaines de l’Asie Mineure. Après nous être promenés dans le bois, en ramassant çà et là quelques gramens, quelques orchis, seulement pour renouveler connaissance avec eux, nous longions le joli village des Gressets et la délicieuse vallée de Beauregard, nous dirigeant vers un déjeuner que nous espérions trouver un peu plus loin, lorsque, sous une allée de hauts peupliers jetés sur la gauche des prairies du _Butard_, nous aperçûmes, venant à nous, un couple de promeneurs, homme et femme, jeunes tous deux.
Du plus loin que mon compagnon les aperçut, il fit un mouvement de surprise.
--Vous connaissez ces personnes-là? lui demandai-je.
--Oui.
--De quelle classe, de quel genre et de quelle espèce sont-ils?
Ici, j’employais les mots simplement dans le sens botanologique.
--Analysez, observez et devinez, me répondit mon illustre voyageur.
J’observai donc, en appliquant à mes deux individus, non le système de Linné, mais le système de Jussieu; celui des affinités et des analogies. Celui-là me parut plus convenable et plus facile que l’autre.
Le jeune homme, d’une mise fort simple et même négligée, quoique chaussé de ces hauts souliers à talons, véritables quarts de bottes qui ont succédé aux demi-bottes (la botte, chez nous, depuis l’introduction du _comfort_, va toujours en s’amoindrissant), n’avait même pas de sous-pieds à son pantalon. Une twine gris clair, une chemise de couleur et une casquette à large visière complétaient l’ajustement.
Il portait à la main un de ces paniers de ménage, fermés à leur partie supérieure par deux battants d’osier, dont l’un, à moitié entr’ouvert, laissait passer un goulot de bouteille.
Près de lui cheminait une jeune femme, de taille moyenne et bien prise, mais chez laquelle une indolence de mouvements, une certaine flexibilité de la tige, un certain dandinement des hanches, décelaient une origine méridionale ou un défaut de distinction. Tous deux s’avançaient la tête baissée, se parlant sans se regarder, marchant côte à côte sans se donner le bras; seulement, de temps en temps, ils s’appuyaient l’un sur l’autre de l’épaule, par un mouvement plein d’affection.
Ce ne fut que lorsque nous nous croisâmes avec eux que je pus voir la figure des deux promeneurs; jusque-là je n’avais eu à étudier que leur costume et leur tournure.
Le jeune homme rougit en reconnaissant mon compagnon, et nous salua d’un air plein d’humilité; à peine si j’eus le temps de saisir une seule ligne pathognomonique de son _facies_. La dame était fort jolie: l’élégance de son cou, la régularité de ses traits lui donnaient un certain air de bonne maison, contredit cependant par ce qu’il y avait de provoquant dans son regard.
Quand ils furent passés et déjà à distance:
--Eh bien! me dit mon ami, quel jugement porterez-vous sur nos deux individus?
--Eh bien, lui répondis-je résolûment, le jeune homme est votre confiseur, qui vient d’épouser sa première demoiselle de comptoir.
Et lisant un signe négatif sur la physionomie de mon interlocuteur, j’ajoutai aussitôt:
--Ou un commis marchand en bonne fortune, avec une comtesse sans préjugés.
--Vous n’y êtes pas.
Je demandai un instant de réflexion de plus, et pour perfectionner mon travail d’observateur, je me retournai vers le couple.
Ils avaient gagné, près de l’endroit où nous étions, les bords d’une source, nommée dans le pays _la Fontaine-au-Prêtre_; déjà la jeune femme s’était assise sur l’herbe, et, développant une serviette, elle l’étendait près d’elle, tandis que le jeune homme tirait soigneusement de son panier un pâté et diverses autres provisions.
--Certes, m’étais-je déjà dit en moi-même, il y a évidemment, dans la physionomie de cette belle personne, de la grande dame et de la grisette; mais, en songeant à son allure déhanchée, et surtout en jugeant d’elle d’après son cavalier, alors courbé pour déboucher sa bouteille, et dont le pantalon sans sous-pieds, relevé à mi-jambe, laissait à découvert ses souliers-bottes à grandes oreilles, le type grisette prévalut dans mon esprit.
--La dame, repris-je, mais avec moins d’assurance que la première fois, est figurante dans un de nos théâtres, ou écuyère au Cirque-Olympique.
--Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites là.
--Quant à lui, c’est un garçon limonadier.
J’en jugeais ainsi d’après la facilité toute pratique avec laquelle il me paraissait avoir débouché sa bouteille.
--Vous y êtes moins que jamais, me dit non compagnon.
--Au diable! et parlons d’autre chose.
Une fois au Butard, nous ne pensions plus à nos deux badauds parisiens. Tandis qu’on préparait notre déjeuner, et même en déjeunant, mon ami en revint naturellement à me parler de ses courses dans le Taurus et l’Anti-Taurus, dans les Balkans, dans le Caucase, sur les rives du Phase et de l’Euphrate, puis pour me reposer de toutes ses descriptions botaniques et géologiques, il me raconta, pièce à pièce, sans paraître y attacher la moindre importance, commençant par le dénoûment, finissant par l’exposition, une histoire qui ne laissa pas que de m’intéresser vivement. Cette histoire, accomplie non loin des bords de la mer Noire, entre Erzeroum et Constantinople, durant son séjour dans cette partie de l’Asie Mineure, il en avait recueilli tous les détails de la bouche même de l’un des principaux acteurs.
J’essayerai de la redire après lui, non tout à fait dans le même ordre ou le même désordre quant aux événements, mais du moins en respectant leur exactitude, et en mettant à profit la connaissance acquise par mon voyageur, des hommes et des lieux.
I
Vers le milieu du mois de juillet de l’année 1841, au pachalik de Sivas, dans de vastes jardins situés près de la rivière Rouge, une jeune fille, vêtue à la turque, le front courbé, se promenait lentement, suivie d’une vieille négresse. De temps en temps, elle tournait brusquement la tête, et quand son regard, à travers les massifs d’érables et de sycomores, avait pu entrevoir l’angle d’un grand bâtiment à grillages dorés, à balcons de bois de cèdre découpés finement, alors, son teint, d’ordinaire d’un blanc mat et diaphane, se colorait tout à coup, son petit pied se crispait contre le sol, sa poitrine se soulevait, et c’est à grand’peine qu’elle retenait le soupir qui voulait s’en échapper.
Toujours silencieuse, préoccupée, elle s’arrêta et, du doigt, désigna un platane à la négresse. Celle-ci entra aussitôt dans un élégant kiosque, placé à quelques pas, et en revint chargée d’une peau de tigre qu’elle étendit au pied de l’arbre.
Après diverses allées et venues de la négresse, de l’arbre au kiosque et du kiosque à l’arbre, la jeune fille, assise, les jambes croisées, sur la peau de tigre, adossée au platane, dont la séparait cependant un épais coussin de velours noir, soutenait nonchalamment de sa main gauche une pipe narghilé, à tuyau de cerisier de Perse, et de sa droite, dans un léger portant de filigrane d’or en forme de coquetier, une petite tasse de porcelaine de Chine que la vieille esclave remplissait coup sur coup d’un moka brûlant.
Baïla avait dix-sept ans; ses cheveux noirs et lustrés s’allongeaient sur ses tempes comme deux ailes de corbeau; ses sourcils minces et formant l’arc parfait, quoique de même couleur que ses cheveux, étaient cependant, ainsi que ses longs cils et le bord de ses paupières, recouverts d’une préparation d’antimoine appelée _sourmah_; une petite raie noire verticale lui descendait même du front pour séparer ses arcades sourcilières. D’autres couleurs avaient encore été employées pour donner plus d’éclat à sa beauté. L’incarnat de ses lèvres avait disparu sous une légère couche d’indigo et, par un effet contraire, sous ses yeux où le fin réseau de ses veines projetait naturellement une légère teinte bleue, la pourpre du henné resplendissait. Le henné, sorte de carmin végétal, fort en usage en Orient, rougissait aussi les ongles de ses mains, de ses pieds et jusqu’à ses talons, qui ressortaient nus et vifs de ses petites galoches béantes, brodées d’or et de perles.
Ainsi tatouée à la mode asiatique, Baïla n’en était pas moins belle. Son costume se composait simplement d’un cafetan de velours, de pantalons de mousseline rayée d’argent et d’une ceinture de cachemire; mais tous les colifichets du luxe oriental complétaient sa toilette. La double rangée de sequins qui brimbalait sur sa tête, les larges bracelets d’or qui paraient ses bras, qui descendaient sur ses chevilles; les chaînes, les pierreries qui couvraient ses mains, son corsage, qui vacillaient à l’extrémité de ses longues tresses flottantes et brillaient jusque sur sa pipe même, rehaussaient d’un charme étrange ses jeunes attraits.
Afin de mieux comprendre quel genre d’étonnement admiratif sa vue devait produire en ce moment, aux détails rapides donnés sur sa personne et ses atours, il en faudrait ajouter d’autres sur cette vieille esclave noire qui, par son âge comme par sa couleur, par sa taille courte et ramassée, par son regard terne et glauque, opposait un contraste si frappant avec la fraîche blancheur de Baïla, avec sa taille fine et souple et son regard, encore vif et pénétrant, malgré la pensée soucieuse qui alors le voilait à demi.
Pour faire ressortir, pour éclairer ce tableau, il faudrait suspendre sur la tête de ces deux femmes, si dissemblables, un peu de ce beau ciel bleu de l’Asie, et décrire, comme encadrement, quelques accidents de terrain, quelques singularités de cette végétation toute locale qui les environnait.
A quelques pas en avant du platane contre lequel s’appuyait Baïla, un petit bassin circulaire de marbre cipolin, dont le jet d’eau s’épanouissait en gerbe, faisait régner une douce fraîcheur autour d’elle; un peu plus loin, sous son regard, deux palmiers se dressant, l’un à droite, l’autre à gauche, et confondant leurs têtes, présentaient deux colonnes surmontées d’une arcade de verdure. C’était comme l’entrée, le portique de ce réduit sacré. Mais devant cette entrée, selon toute apparence, l’ombre même d’un homme ne devait pas se montrer. Baïla appartenait à un maître jaloux; sa beauté, entretenue avec tant d’art et de coquetterie, devait croître, s’épanouir et s’effeuiller sous les regards d’un seul.
Du pied des palmiers, partait une double haie de hêtres pourpres, de poiriers-saules argentés, de nopals aux formes bizarres, aux fleurs safranées, de symphorines, de lyciets et d’airelles, aux fruits d’albâtre, de corail et de jayet. Les périplocas, avec leurs étoiles de velours violacées, les morelles avec leurs grappes écarlates, jetaient leurs lianes au milieu des mimosas, d’où ressortaient les pompons d’or des cassies, les aiguilles d’ivoire des leucanthes, les longues étamines rouges des julibrizins. Mêlant leurs branches aux branches inférieures du platane sous lequel elle était assise, des figuiers de l’Inde faisaient descendre, comme en guirlande, sur la tête de Baïla, leurs larges feuilles creusées en coupes, et si étrangement bordées de fleurs et de fruits d’une couleur orangée mêlée de cramoisi.
Au dernier plan, derrière le platane, sur un terrain rougeâtre et sablonneux, croissaient en nombre des ficoïdes glaciales, offrant à l’œil abusé comme des plantes saisies par le givre durant un hiver de nos climats septentrionaux, et des soudes couvraient le sol de plaques cristallisées.
Le tableau devait s’animer encore.
Bientôt le grand soleil d’Orient, penché vers l’horizon, jetant obliquement ses dernières flammes sous le fronton verdoyant des palmiers, fit scintiller la terre comme si elle eût été couverte de diamants; ses rayons, brisés au milieu des gerbes du bassin, à travers tous ces massifs de fleurs et de feuillages si divers, rejaillirent en arcs-en-ciel, en reflets d’or, de pourpre et de nacre; ils glissèrent de l’écorce du platane à la coupe diaprée des figuiers indiens; ils illuminèrent toute la personne de Baïla, depuis son front couronné de sequins jusqu’à ses babouches pailletées; ils se mêlèrent même à la fumée de son narghilé, à la vapeur du moka, qui montait comme un parfum du fond d’une cassolette de porcelaine, et, sur la soyeuse peau de tigre qui lui servait de siége, semblèrent rouler de petites vagues étincelantes.
Quand le vent du soir, en se levant, agita doucement les fleurs et la verdure, mélangea toutes ces couleurs chatoyantes, toutes ces zones d’ombre et de lumière, oh! n’était-il pas à regretter alors qu’un regard humain ne pût contempler la belle odalisque, au milieu de ces magiques lueurs, resplendissante du triple éclat de ses pierreries, de sa jeunesse et de sa beauté?
Eh bien, ce tableau prestigieux, un homme en devait jouir, et cet homme ce n’était pas le maître!
Mariam, la vieille négresse, venait de s’endormir au pied d’un arbre, tenant encore à la main le petit mortier dans lequel au fur et à mesure des exigences de sa maîtresse, elle broyait le café; Baïla, à moitié assoupie, tendait machinalement vers elle sa porcelaine de Chine, quand un étranger parut inopinément entre les deux palmiers.
A sa vue, l’odalisque crut d’abord rêver, puis, ensuite, retenue par un sentiment de terreur, peut-être de curiosité, elle resta en place, immobile, sans articuler un mot. Seulement, la tasse qu’elle soulevait lui échappa des mains.
L’étranger, c’était un jeune Français, après avoir fait un mouvement comme pour s’enfuir, s’enhardit, s’approcha d’elle et, la pourpre au visage, la lèvre balbutiante, soit l’effet d’une trop vive émotion, soit excès de prudence à cause de la négresse, il s’enquit simplement auprès de Baïla du chemin qui pouvait le conduire à la ville.
Il s’exprimait fort bien en langue turque. Cependant celle-ci ne put croire avoir bien compris. Quoi! l’étranger, trompant la surveillance des gardiens, aurait franchi la double enceinte des jardins qui l’enfermaient! il aurait bravé la mort, et tout cela pour lui demander son chemin!
Revenue au sentiment de sa situation, elle se leva d’un air irrité, tira de sa ceinture un petit poignard garni de diamants, un bijou plutôt qu’une arme offensive ou défensive, et lui fit impérieusement signe de s’éloigner.
Le jeune homme recula devant elle avec un maintien contrit, embarrassé, mais sans cesser d’attacher, d’une manière toute particulière, ses yeux sur la belle esclave. Il semblait ne pouvoir les détacher du tableau qui venait de frapper ses regards; enfin, encore indécis et balbutiant de confuses paroles, il franchissait le portique des palmiers, quand la négresse s’éveilla tout à coup.
A la vue d’une silhouette d’homme qui s’allongeait dans l’enceinte, elle bondit sur elle-même en poussant un cri d’effroi.
--Qu’avez-vous donc, Mariam? lui dit Baïla en se plaçant devant la négresse, sans doute par un sentiment de miséricorde envers l’imprudent.
--Mais cette ombre... ne la voyez-vous pas? C’est celle d’un homme!
--D’un bostangi: quel autre oserait se montrer ici?
--Mais les bostangis eux-mêmes s’en garderaient! le maître ne leur a-t-il pas interdit l’entrée de ces jardins lorsque nous y sommes... lorsque vous y êtes? Un homme est venu, vous dis-je; j’ai vu l’ombre!
--Eh! de quelle ombre parlez-vous? Tenez, regardez.
Et Baïla s’effaça de devant la négresse.
--J’ai vu! répéta la négresse.
--L’ombre d’un arbre; oui, c’est possible.
--Les arbres ne courent pas, et celle-là semblait courir.
--Vous avez rêvé, ma bonne Mariam.
Et Baïla lui soutint si bien que personne n’était venu, qu’elle n’avait rien vu, sinon en songe, que Mariam, par soumission, feignit de le croire, et toutes deux se disposèrent à regagner leur logis.
Elles étaient à mi-route, lorsque, au détour d’une allée, la négresse poussa un nouveau cri, et, désignant du doigt un individu qui se sauvait à toutes jambes:
--Ai-je rêvé cette fois? dit-elle.
Et elle allait appeler à l’aide, au secours, quand l’odalisque, lui mettant la main sur la bouche, lui ordonna de se taire. Mariam était dévouée corps et âme à sa maîtresse, elle obéit.
Rentrée dans son appartement, Baïla réfléchit à son aventure. Les aventures sont rares dans la vie du harem. Celle-là l’intriguait grandement et l’eût même inquiétée si elle n’avait eu d’autres soucis en tête.
Les soucis à leur tour vinrent occuper sa pensée.
En y songeant, elle se dépita, elle s’emporta, elle froissa les riches étoffes qui se trouvaient sous sa main. Elle pleura même, bien plus de colère que de douleur.
Depuis la veille, Baïla doutait de sa beauté; elle était jalouse; depuis la veille, Baïla maudissait l’existence à laquelle elle était condamnée, et regrettait les jours de sa première jeunesse.
Pour éloigner de son esprit l’idée incessante qui la tourmentait, elle essaya de remonter dans son passé. Elle y trouva, non des consolations, mais une distraction, du moins.
Le passé d’une jeune fille de dix-sept ans n’est le plus souvent que le paradis de la mémoire, un Éden radieux peuplé des doux souvenirs de la famille, et parfois d’un premier amour. Il n’en était pas ainsi de Baïla. Sa famille lui était restée indifférente, et son premier amour lui avait été imposé.
Née en Mingrélie, d’un père ivrogne et d’une mère avare, ceux-ci, la trouvant jolie de visage et bien proportionnée de corps, l’avaient, presque dès le berceau, destinée _aux plaisirs du sultan_.
Malgré les défenses de la Russie, aujourd’hui protectrice de cette partie du Caucase, c’est toujours là que vise l’ambition des familles mingréliennes.
L’éducation de la jeune fille avait été en rapport avec l’état qu’on lui réservait. Elle avait appris à danser, à chanter, à s’accompagner du psaltérion; quant au reste, il n’en avait jamais été question.
Quoique ses parents professassent extérieurement un des cultes chrétiens, on s’était bien gardé de chercher à développer en elle le moindre instinct religieux. A quoi bon? la morale du Christ ne pouvait lui donner que de fausses idées et devenait tout à fait inutile dans la carrière brillante qu’on prétendait ouvrir devant elle.
Mais si la belle enfant n’éveille autour d’elle que des sentiments de spéculation, si elle n’est aux yeux de ses proches qu’une marchandise précieuse, elle profite du moins, par avance, du bénéfice qu’elle doit rapporter.
Tandis que ses frères s’occupent sans relâche de la culture des vignes, de la récolte des vins et du miel, que sa sœur, belle aussi, mais un peu boiteuse, est condamnée à seconder sa mère dans les soins du ménage, la seule Baïla vit dans une douce indolence. Peut-on laisser en contact avec de sales fourneaux ses mains blanches et délicates, risquer de voir se briser contre de massives poteries ses ongles si bien taillés, ou permettre aux cailloux de la route de déformer ses jolis pieds? Non, c’eût été risquer de la détériorer et de lui ôter de sa valeur.
Aussi, dans la masure paternelle, où tout le monde se meut et travaille, seule, étendue à l’ombre, n’ayant d’autre occupation que le chant et la danse, elle passe sa vie à voir couler devant elle les flots de l’Inéour, ou à regarder, avec une admiration naïve, croître et se développer sa beauté, la richesse de toute sa famille.
Pour les autres, la table commune se couvre de mets grossiers; à elle, à elle seule sont réservés les plus délicats produits de la pêche ou de la chasse. Pour elle, ses frères se chargent de recueillir avec soin les bulbes friandes de ces orchidées qui, réduites en farine, composent ce merveilleux _salep_, à la fois cosmétique intérieur et substance alimentaire, dont les femmes de l’Orient se servent pour aider au développement de leur embonpoint et donner à leur peau une coloration d’un blanc rosé.
Si l’on avait à se mettre en route, Baïla, en chemise de soie, voyageait à dos de mulet, tandis que le reste de la famille, vêtue de grosse toile ou de serge, l’escortait à pied, veillant sur elle avec une constante sollicitude.
Certes, un étranger les rencontrant sur son chemin et témoin de tous ces soins et démonstrations, devait croire que c’était là une fille adorée, protégée contre le destin par les plus tendres affections!
Cependant, si son père s’approchait d’elle, c’était le plus souvent pour lui pincer le nez, qu’elle avait alors un peu trop évasé, et sa mère, comme caresse habituelle, se contentait de lui tirailler les paupières du côté des tempes, afin de donner à ses yeux la forme amande.
Quelquefois le mari, pris soudainement d’enthousiasme, après avoir vu Baïla faire montre de ses grâces en dansant le soir aux étoiles, disait à voix basse à sa femme:
--Par saint Dimétri! je crois que l’enfant nous rapportera un jour de quoi meubler à tout jamais notre cellier de rack et de tafia!
Et un sourire de béatitude éclairait passagèrement sa face bourgeonnée.
--Si nous avions le malheur de la perdre avant le temps, répondait sa digne compagne, c’est dix mille bonnes piastres que le bon Dieu nous volerait!
Et elle essuyait une larme d’attendrissement.
Baïla venait d’avoir treize ans, quand une barque qui suivait le courant de l’Inéour s’arrêta à quelque distance de la chaumière du Mingrélien. Un homme, coiffé d’un turban, en descendit. C’était un pourvoyeur de harems, alors en tournée de ce côté.
--Vendez-vous du miel? dit-il au maître de la chaumière, qu’il trouva sur le seuil de sa porte.
--J’en recueille du blanc et du rouge.
--En pourrais-je goûter?
L’honnête Mingrélien lui en apporta un échantillon de chaque couleur.
--J’en voudrais voir d’une autre sorte, dit l’homme au turban, avec un coup d’œil significatif.
--Entrez alors, répondit le père de Baïla.
Et tandis que l’étranger franchissait le seuil de sa maison, courant au logement occupé par sa femme:
--Alerte! lui dit-il, voici les noces de ta fille qui se préparent; le marchand s’est présenté; il est en bas; habille-la et descends avec elle.
A la vue de Baïla, le marchand ne put retenir une exclamation admirative; puis, presque aussitôt, par manœuvre commerciale, il hocha la tête, en feignant de l’examiner avec plus d’attention.
Pendant cette inspection, la rougeur couvrait le front de la jeune fille; le père et la mère, cherchant à lire la pensée secrète du marchand dans ses yeux et sur son visage, gardaient un silence émotionné, priant tout bas leur saint patron pour la réussite de l’affaire.
L’homme au turban, changeant d’allure, et comme s’il n’était venu en effet que pour s’approvisionner de miel, s’empara de l’un des deux échantillons déposés sur une table, et, après l’avoir effleuré du doigt, il le dégusta.
--Ce miel est blanc et d’assez bel aspect, j’en conviens; mais il manque de saveur. Combien la grande mesure?
--Douze mille! se hâta de crier la mère.
--Douze mille paras?
--Douze mille piastres!
Le marchand haussa les épaules.
--Vous le garderez pour votre usage, bonne femme.
Puis il se leva et se dirigea vers la porte.
La femme fit signe au mari de ne point le retenir.
En effet, comme elle l’avait prévu, il s’arrêta avant de toucher au seuil, et se retournant vers le maître de la maison:
--Frère en Dieu, lui dit-il, je me suis reposé chez vous; en échange de votre hospitalité, je vous dois un bon avis. Vous avez des enfants?
--J’ai deux filles.
--Eh bien! veillez sur elles, car les Lesghis sont dernièrement descendus de leurs montagnes et en ont enlevé un grand nombre dans le Guriel et la Géorgie.
--Qu’ils viennent! répondit le Mingrélien; j’ai trois fils et quatre fusils.
Le marchand fit encore un mouvement de fausse sortie; puis, après avoir jeté un regard rapide sur Baïla, il leva sa main droite, en tenant ses cinq doigts écartés.
Baïla, rouge de honte, lui lança un regard de mépris et prit une attitude de reine insultée.
En faveur du regard et de l’attitude, auxquels il trouva sans doute _quelque saveur_, le marchand leva en plus un doigt de sa main gauche.
Le Mingrélien montra ses dix doigts, ce qui lui valut un coup d’œil courroucé de sa ménagère, qui murmura:
--C’est trop tôt!
--Le miel est cher dans votre canton, dit l’homme au turban; je prévois qu’il me faudra, contre mon gré, en acheter aux Lesghis. Adieu, et qu’Allah vous assiste!