Chapter 2 of 13 · 3957 words · ~20 min read

Part 2

--On peut ne rien vendre d’un côté et ne rien acheter de l’autre, sans pour cela se tourner le dos si vite, reprit le père. Reposez-vous encore; la rame a dû vous fatiguer les mains.

--C’est pour cela, sans doute, qu’il a tant de peine à les ouvrir, grommela la ménagère.

--Puisque vous le permettez, dit le marchand, j’attendrai ici que le soleil ait perdu un peu de sa force.

--Ne puis-je vous offrir autre chose que de l’ombre? Je sais que les fils du prophète évitent de boire et de manger sous le toit d’un chrétien; mais, à défaut de nourriture, vous y pouvez prendre un plaisir permis. Puisque ma fille se trouve là encore, elle va chanter pour vous distraire.

Baïla chanta en s’accompagnant du psaltérion.

L’homme au turban, assis sur ses talons, les bras croisés sur ses genoux, la tête appuyée sur ses bras, l’écouta avec une profonde et immobile attention, et quand elle eut fini, pour témoigner de sa satisfaction, il se contenta de lever silencieusement un doigt de plus.

Baïla, au son des castagnettes d’ivoire et des grelots d’argent, exécuta alors une danse expressive, voluptueusement mimée, à la manière des bayadères de l’Inde et des almés de l’Orient, mais avec plus de retenue cependant.

Forcé de regarder cette fois, l’homme au turban ne fut plus maître de déguiser l’impression ressentie par lui devant tant de grâce, de souplesse et d’agilité, et, dans un élan irréfléchi d’enthousiasme, il leva deux doigts d’un seul coup.

On était près de s’entendre.

Du reste, dans ce marché mystérieux, ce langage figuré, ces enchères muettes n’avaient d’autres motifs que de mettre les parties contractantes à même de pouvoir, devant les autorités russes, jurer, en cas de besoin, par le Christ ou par Mahomet, qu’il n’avait été question entre elles que d’une vente de miel, de fourrures ou de peaux de castor.

Après qu’on eut encore bataillé quelque temps de part et d’autre, la mère reçut enfin les dix mille piastres dans son tablier, et disparut aussitôt pour aller enfouir son trésor dans quelque cachette, sans s’inquiéter autrement de savoir si elle reverrait sa fille.

Elle partie, le marchand avisa du coin de l’œil la sœur aînée de Baïla, qui avait assisté au débat, tout en pétrissant la pâte dans une huche.

--Et celle-ci, dit-il, ne l’emmènerai-je pas aussi?

La sœur aînée, flattée dans son amour-propre, fit la révérence.

--Elle boite, dit le père.

--Oh! oh! fit l’autre; n’importe, voyons.

On parlementa de nouveau, et le Mingrélien, profitant de l’absence de sa femme, finit par céder sa seconde fille, moyennant six fusils anglais, une forte provision de poudre et de plomb, de la viande boucanée, et deux tonnes de rack. Tandis qu’il était en train, il eût volontiers vendu sa femme, encore d’assez belle conservation; mais l’usage, d’accord cette fois avec le nouveau code russe, ne le permettait pas.

Les deux hommes venaient de se toucher dans la main, comme conclusion de ce nouveau marché, quand la mère rentra. Elle poussa d’abord des cris affreux en songeant que tous les soins du ménage allaient désormais retomber sur elle. Le marchand parvint à la calmer avec un collier de pierres fausses et quelques bijoux de cuivre doré.

Le lendemain, les deux sœurs mingréliennes arrivaient dans un petit port de la mer Noire, où elles ne devaient pas tarder à s’embarquer pour Trébizonde.

Un mois après, l’homme au turban, atteint tout à coup du désir de prendre femme pour lui, après en avoir tant fourni aux autres, épousait la sœur aînée, qui l’avait séduit par sa manière de pétrir la pâte.

Tels furent les souvenirs de famille qui s’éveillèrent d’abord dans l’esprit de la jeune odalisque, retirée, seule, boudeuse et jalouse, dans son appartement.

Elle évoqua ensuite les images de cette autre part de sa vie où l’amour devait prendre un rôle. Elle se revit à Trébizonde, dans la maison de son acquéreur, devenu son beau-frère. Là, entourée, ainsi que ses compagnes de captivité, d’égards et de bons soins, sous une surveillance minutieuse, sans être sévère, elle avait passé une année durant laquelle elle avait appris la langue turque et l’art de la toilette, tout en se perfectionnant dans le chant et la danse.

L’année écoulée, le beau-frère de Baïla s’était embarqué avec elle et plusieurs de ses compagnes, pour Constantinople.

Un beau matin, il avait fait vêtir de blanc sa gracieuse cargaison; les cheveux avaient été lissés et parfumés et, après avoir longé les murs du Vieux-Sérail, traversé quelques rues étroites et tortueuses, marchand et marchandise s’installaient dans une chambre du bazar des esclaves.

Les idées, en Europe, sont généralement fort erronées relativement à la vente des femmes en Orient. Nos connaissances à ce sujet s’appuient essentiellement sur ce que nous en avons vu dans nos théâtres et dans quelques tableaux de genre. Mais les auteurs dramatiques et les peintres, jaloux avant tout d’arriver au pittoresque, se soucient souvent fort peu de l’exactitude.

Ceux-ci, pour ne pas diviser leur tableau en compartiments, à la manière des architectes, nous ont montré une grande salle commune où des hommes et des femmes, tous jeunes, tous beaux, demi-nus, divisés par groupes, passent sous l’inspection des premiers venus. Les promeneurs circulent à travers les galeries; de gros Turcs, bien écrasés par leur turban, bien emmitouflés dans leur robe de cachemire, dans leur cafetan de soie, dans leurs fourrures, fument tranquillement assis dans leur coin, comme au café: il m’est arrivé même de voir dans une de ces esquisses un peu fantasques un lévrier fluet, au museau pointu, ou un bel épagneul, à la queue ondoyante, figurer là, en accessoire, comme au palais des rois, dans les grandes compositions de Rubens ou de Van-Dyck; mais en Turquie les chiens n’ont leurs entrées nulle part.

Ceux-là, les auteurs dramatiques, poëtes ou chorégraphes, ont établi hardiment leur marché sur la place publique, devant tout un peuple de choristes, avec des chameaux de carton, pour ajouter à la couleur locale. Il est vrai que, grâce aux convenances de la scène, le costume des belles esclaves à vendre a été renforcé. A l’Opéra les acheteurs de femmes sont forcés de se contenter d’un examen très-superficiel.

Un bazar de ce genre est en réalité beaucoup moins abordable que ces messieurs auraient pu nous le faire croire. Divisé en chambres particulières, les femmes de toute couleur et de tout âge, surtout celles dont la jeunesse et la beauté rehaussent le prix, y sont parquées presque solitairement, sous la garde de leurs vendeurs. Pour pénétrer dans le sanctuaire, il faut d’abord être musulman et offrir des garanties, soit par sa position, soit par sa fortune; car il n’est pas permis au premier curieux qui se présente de venir voir et marchander.

Baïla et ses compagnes venaient donc, dans une des salles du grand bazar de Constantinople, de prendre place sur une estrade. Chacune d’elles, désireuse d’aller régner sur le cœur de quelque puissant dignitaire de l’empire, essayait de la pose la plus favorable pour faire ressortir ses attraits, se disposait à s’armer de toutes ses grâces naturelles ou acquises, quand un petit vieillard, au turban maigre et délabré, en cafetan sans broderies, sans fourrures, passé de mode comme son maître, s’introduisit presque furtivement dans la chambre.

C’était un Arménien renégat qui avait fait sa fortune en administrant les biens d’un ancien vizir dont il était le trésorier ou _khasnadar_.

Tant qu’il avait été au service de celui-ci, notre homme s’était bien gardé de laisser entrevoir ses richesses, et la maîtresse femme, épousée par lui avant son apostasie, n’avait jamais souffert qu’il lui donnât une rivale.

Par un double coup du sort, sa femme était morte, en même temps que son vizir, disgracié, partait pour l’exil.

Redevenu libre des deux côtés, l’Arménien ne craignait plus de mettre au jour son or et sa convoitise amoureuse, qu’il avait si bien tenus cachés, l’un et l’autre, pendant trente ans.

Quoiqu’il fût un peu tard, il avait résolu de recommencer sa jeunesse, de vivre pour le plaisir et de s’organiser un harem. Aussi, en ce moment, se frottant les mains, la figure allumée, ses deux petits yeux gris flamboyant comme des escarboucles, il rôdait autour de l’estrade comme un renard à jeun autour d’un poulailler.

A sa vue, les belles jeunes filles avaient frémi. En rêvant d’amour, chacune d’elles sans doute avait vu dans son heureux possesseur un beau jeune homme, au front large, au port majestueux, à la barbe noire et luisante; et le ci-devant khasnadar du vizir semblait n’avoir même jamais dû posséder aucun de ces heureux dons de nature.

Peu soucieuses d’un tel chaland, au lieu de leur doux sourire, de leurs gracieuses poses méditées, elles prenaient à qui mieux mieux un air refrogné et maussade, quand le petit vieillard s’arrêta devant Baïla, qui aussitôt devint tremblante et se sentit prise d’une violente envie de pleurer.

Néanmoins, elle fut forcée de se lever, de marcher, et malgré toute la mauvaise grâce qu’elle y put mettre, le khasnadar la trouva charmante. Il s’approcha d’elle, il regarda ses pieds, ses mains, il inspecta ses dents, puis ensuite, prenant le marchand à part:

--Ton prix? lui dit-il.

--Vingt mille piastres!

Le khasnadar fit un bond en arrière; ses lèvres se crispèrent comme celles d’un babouin qui vient de mordre dans un citron aigre. Il recommença à tourner autour de l’estrade; il examina, l’un après l’autre, tous ces beaux fruits de la Géorgie et de la Circassie, étalés à ses regards; puis, de nouveau, il s’arrêta devant Baïla.

Celle-ci, feignant de croire qu’il voulait encore lui visiter la bouche, tira la langue et lui fit la grimace.

Cette démonstration n’attiédit en rien les feux du client. Il se rapprocha du marchand, et quand ils eurent chuchoté quelque temps, assis, les jambes croisées, celui-ci se leva en disant:

--Par l’ange Gabriel! j’avais bien promis cependant à ma femme, dont c’est la propre sœur, de ne la céder qu’à vingt mille, pour l’honneur de la famille.

Baïla, à qui l’on remit son voile sur la figure, comprit que le marché était conclu, et, cessant de se contenir, éclata en sanglots.

Aussitôt, la porte de la salle est poussée brusquement. Un homme, à la haute stature, au regard impérieux, entre et va droit vers la désolée; il relève le voile, ce voile qui peut cacher ses pleurs, mais non amortir ses cris.

--Combien cette esclave? demande-t-il.

--Elle est à moi, dit le khasnadar.

--Combien? répète l’autre.

--Mais je suis l’acquéreur, et non le marchand, reprend le petit vieillard en se dressant sur la pointe de ses pieds, pour essayer de se grandir à la taille de son interlocuteur.

Celui-ci le toisa du haut en bas d’un air de mépris.

--Je viens d’en faire l’acquisition au prix de dix-neuf mille piastres.

--Vingt mille! objecta le vendeur.

--J’en offre vingt-cinq, dit le dernier venu en rejetant aussitôt le voile sur la figure de Baïla.

Le marchand s’inclina; le khasnadar, pâle de colère, se contint cependant, car il avait déjà reconnu dans son concurrent Ali-ben-Ali, surnommé _Djezzar_, pacha de Sivas.

C’est ainsi que la jeune fille, après avoir été, en premier lieu, vendue par son père, le fut une seconde fois par son beau-frère.

Djezzar-Pacha, qu’un léger démêlé avec le divan avait momentanément appelé dans la capitale de l’empire, emmena sa belle esclave dans sa résidence ordinaire, et tout d’abord elle occupa la première place dans son cœur.

La joie qu’elle ressentit de se voir élevée au-dessus de toutes ses rivales ne tint pas seulement à une pensée d’orgueil: elle croyait aimer Djezzar.

Quoiqu’il ne fût plus de la première jeunesse, et que la sévérité de son aspect inspirât parfois à Baïla un sentiment plutôt de terreur que d’amour, dès le premier regard qu’elle avait jeté sur lui au bazar de Constantinople, la comparaison qu’elle avait eue à faire entre lui et le vieux khasnadar avait été si bien à son avantage qu’elle l’avait trouvé jeune et beau. Depuis, il s’est montré si généreux, si fortement épris, il s’est plié à ses caprices, à ses fantaisies, avec une si tendre indulgence, que, fermant l’oreille aux bruits qui courent autour d’elle, elle le croit bon et patient.

Cependant, si elle est la première dans l’amour du pacha, elle n’est pas la seule; Djezzar ne se pique pas d’une inaltérable fidélité. Aujourd’hui même, une fille d’Amassia est entrée dans son harem, et les femmes d’Amassia passent pour être les plus belles de toute la Turquie. Qui sait si le sceptre de la beauté ne va pas bientôt changer de mains! Une autre ne peut-elle inspirer à Djezzar un amour plus violent encore que celui que lui a fait éprouver Baïla?

Telles étaient les idées qui préoccupaient si tristement la jeune odalisque, lorsque tantôt, se promenant dans les jardins, elle jetait à la dérobée des regards jaloux vers ces bâtiments, à grillages dorés, qui renfermaient sa nouvelle rivale.

Maintenant, son cœur s’est raffermi, son esprit s’éclaire de plus douces lueurs. Le tableau de sa vie entière, qui vient de repasser devant elle, ne lui démontre-t-il pas que sa beauté doit être incomparable, puisque, après avoir apporté l’aisance dans la maison de son père, elle avait été pour son beau-frère l’objet d’une spéculation qui avait dépassé son espérance même? Au bazar des femmes, deux acheteurs s’étaient seuls présentés, et tous deux, malgré le choix qui leur était offert, s’étaient disputé sa possession.

Mais ce qui, plus que tout le reste, lui paraît devoir prouver sa puissance, c’est l’audace de ce jeune Franc qui, pour la voir, franchit, au risque de sa vie, l’enceinte redoutée du palais de Djezzar; qui, en la voyant, se trouble d’admiration au point d’en perdre la raison; qui, après l’avoir vue, veut la revoir encore, et, de nouveau, se place audacieusement sur son passage.

Ah! comment n’a-t-il pas craint que la mort ne fût le prix de sa témérité? Il ne l’a pas craint parce qu’il l’aime, et que c’est ainsi qu’aiment les Français. N’a-t-on pas vu le plus célèbre d’entre eux, Napoléon, leur sultan, à la tête d’une armée, conquérir l’Égypte pour y chercher une belle femme dont un rêve envoyé par Dieu lui avait révélé le pays et la beauté[1]? C’est par un rêve peut-être aussi que le jeune Français a eu la révélation des charmes de Baïla! Peut-être l’avait-il déjà aperçue lors de son séjour à Trébizonde, ou de son passage à Constantinople! N’importe! c’est à lui qu’elle doit de se sentir forte et rassurée aujourd’hui.

[1] Cette croyance est encore fort répandue parmi le peuple, en Arabie, en Égypte et en Turquie.

Que Djezzar prodigue ses passagères amours d’une nuit à la fille d’Amassia! demain il reviendra à la Mingrélienne.

Et Baïla s’endormit en songeant au jeune Français.

Éprouvait-elle déjà pour lui un de ces amours inexplicables qui parfois naissent spontanément dans le cœur des recluses? Nullement: avec son costume étriqué, son menton imberbe, elle l’avait trouvé fort peu séduisant, et ce n’est point par son éloquence qu’il avait pu la charmer; mais elle croyait lui devoir de la reconnaissance. D’ailleurs, peut-être voulait-elle essayer de se venger de Djezzar, même durant son sommeil.

II

Le lendemain, de grand matin, toujours suivie de Mariam, Baïla parcourait de nouveau les jardins, sous prétexte de faire disparaître les traces de l’inconnu, s’il en avait laissé. Le vent et la nuit les avaient fait disparaître sur ces sentiers recouverts de sable fin.

Néanmoins, en se rapprochant de la rivière Rouge, elle retrouva la marque d’une botte fraîchement imprimée sur la terre d’une plate-bande. Le pied était petit, étroit et la forme en était gracieuse.

Baïla hésita à en effacer l’empreinte.

Pourquoi?

Décidément l’étranger lui parlait au cœur?

Non! caprice de femme, et, parmi les femmes, les odalisques sont peut-être plus énigmatiques encore que les autres.

Après avoir entrepris cette nouvelle excursion à cette fin d’effacer toute trace du passage du Franc, elle se sentait possédée de la tentation de respecter la seule qui fût restée de lui.

Cette empreinte, que n’avaient pu laisser les bostangis, avec leurs larges sandales à semelles de bois, et que le pied du pacha eût débordée à grande marge, qui, par conséquent, devait révéler la tentative de la veille, elle voulait la conserver... Qui sait! peut-être son imagination, surexcitée par ses idées de reconnaissance, à la vue de cette forme élégante, imprimée sur le sol, donnait-elle un démenti à ses yeux, en revêtant l’étranger d’un charme que, dans son premier mouvement de frayeur, elle n’avait pas su reconnaître d’abord; peut-être, aveuglée par le dépit, Baïla désirait-elle que Djezzar vît cette marque dénonciatrice, pour que sa jalousie s’en alarmât, et qu’il souffrît aussi, lui, dans son orgueil et dans son amour!

La vieille négresse lui fit observer que, dans le cas où l’inconnu serait assez téméraire pour revenir encore, le pacha, ses soupçons une fois éveillés, le ferait saisir infailliblement, ce qui ne pourrait que les compromettre toutes deux.

La Mingrélienne céda alors. Mais, par un nouveau caprice de son esprit, elle ne voulut pas souffrir que Mariam remuât la terre à cette place. Elle se contenta d’apposer à plusieurs reprises son pied délicat et menu sur l’empreinte de celui de l’étranger; et cette double trace resta longtemps ainsi, protégée qu’elle était contre les regards par le feuillage surabondant et penché d’un _azalea pontique_.

Cette sorte d’arbuste croît en grand nombre sur les versants du Caucase, et Baïla, enfant, l’avait vu fleurir dans son pays natal. Elle se prit d’affection pour ce petit espace qui lui parlait de sa patrie et de son second et mystérieux amant. Sa patrie, elle l’avait quittée sans nul regret; ce jeune Français, ce giaour, il n’avait d’abord été pour elle qu’une surprise, une apparition, un rêve, et maintenant son cœur blessé demande un aliment à ce double souvenir.

Pendant tout un mois, ses promenades se dirigent de ce côté; c’est là qu’elle vient rêver de son pays et de l’étranger; de l’étranger surtout!

L’aime-t-elle enfin cette fois? Qui pourrait le dire? Qui oserait donner le nom d’amour à ces lueurs trompeuses nées dans le cerveau d’une jeune fille de la fermentation des idées, comme les feux follets de celle de la terre; à ces fantômes d’un instant dont se peuplent les solitudes livrées à la vie contemplative?

En Europe, les religieuses, quoique vivant sous un régime bien différent, reportent toutes les tendresses passionnées de leur âme vers Dieu; chacune d’elles cependant trouve encore moyen d’en ménager une portion pour quelque sainte image de son choix, pour quelque relique cachée, qui n’appartient qu’à elle; elle lui adresse ses prières secrètes, elle la parfume d’un encens qu’elle détourne du grand autel: c’est son culte à part.

En Orient, d’autres cloîtrées, les odalisques, n’ont de culte que l’amour, et dans les élans de cet amour, elles ne doivent aussi se prosterner que devant un seul; mais là, comme ailleurs, l’idole se cache dans l’ombre du temple; on a ses fétiches, on a ses rêves, ses amours frauduleuses, ses amours de tête, comme on dit. C’est peut-être un besoin de la nature humaine de donner ainsi un contrepoids à ses penchants les plus décidés pour maintenir l’âme en équilibre; de protester tout bas contre ce qu’on adore tout haut, d’opposer une ombre à la réalité.

Il est vrai qu’en fait d’amants, quelquefois l’ombre prend un corps et la réalité se vaporise.

Quoi qu’il en soit, Djezzar était revenu à Baïla, et celle-ci, plus sûre désormais de sa puissance, lui avait fait expier par ses bizarreries, par ses exigences, sa dernière infidélité. On s’émerveillait, dans le harem, de voir le pacha de Sivas, devant qui tout tremblait, plier devant cette jolie esclave si frêle, si blanche, si délicate, qu’il eût pu briser d’un geste ou d’un souffle.

Le bruit en retentit même dans la ville et l’on s’y disait tout bas que si Baïla le voulait, Djezzar se ferait juif.

C’était cependant un terrible homme qu’Ali-ben-Ali, surnommé Djezzar, c’est-à-dire _le Boucher_. D’abord icoglan au sérail de Constantinople, quoique élevé par Mahmoud, il n’avait participé en rien aux améliorations civilisatrices que celui-ci avait tenté de faire pénétrer dans son empire. Le décret de Gulhané l’avait de même trouvé récalcitrant devant toute réforme. Assuré dans le divan d’une protection qu’il savait reconnaître, il conservait en lui le type pur des anciens pachas, dont ses prédécesseurs et homonymes, Ali de Janina et Djezzar d’Acre, avaient été les parangons.

Il semblait surtout redoubler de barbarie depuis qu’un vent philanthropique, venu d’Europe, essayait de souffler la tolérance sur son pays.

S’adjugeant à lui seul le double métier de juge et de bourreau, grâce à sa justice expéditive, les arrêts émanés de son tribunal étaient aussitôt exécutés que rendus; quelquefois même, le supplice précédait le jugement.

On citait de lui mille traits qui tendaient à prouver clairement qu’en Turquie, Djezzar était resté de l’ancien régime.

Un aga avait prévariqué. Le pacha, ne pouvant alors s’occuper par lui-même du châtiment du coupable, en ami de la prompte et bonne justice, avait ordonné à un jeune effendi, son secrétaire, de se transporter immédiatement au domicile du prévaricateur, et de lui arracher un œil. Le jeune homme hésitant et s’excusant sur son inexpérience: Approche, lui avait dit Djezzar; et quand le pauvre effendi s’était approché, le pacha, avec une dextérité merveilleuse, lui plongeant brusquement le doigt dans un des coins de la paupière, lui avait fait saillir le globe de l’œil hors de l’orbite, puis, par un rapide mouvement de torsion, et au moyen de l’ongle, l’opération s’était trouvée faite.

--Esclave, tu sais comment t’y prendre, maintenant obéis! lui avait-il dit ensuite.

Et la pauvre victime, à peine pansée et toute saignante, avait été contrainte, sous peine de la vie, d’aller faire subir à l’aga le supplice qu’elle venait de subir elle-même.

Nul n’excellait comme lui à faire sauter une tête d’un revers de yatagan. Il est vrai que nul autant que lui n’en avait la pratique.

On parlait à Sivas d’un trait d’adresse dans ce genre qui lui avait fait le plus grand honneur.

Deux paysans arabes, fellahs, accusés d’un meurtre, lui ayant été amenés, et chacun d’eux rejetant le crime sur l’autre, Djezzar s’était trouvé un moment en perplexité. Il était possible qu’un des deux fût innocent. Manquant de lumières à cet égard, et n’étant guère d’humeur à attendre pour s’en procurer, il imagina un moyen ingénieux et prompt de s’en remettre au jugement de Dieu.

Sur son ordre, les deux accusés sont attachés dos à dos, par le corps et par les épaules; il tire son sabre: la tête qui va tomber doit être celle du coupable.

Voyant la mort si prête, les deux misérables luttent entre eux à qui évitera de se trouver sous la main de l’exécuteur; ils tournent, ils pivotent, chacun essayant de placer son compagnon du côté où le coup doit porter. Djezzar prit quelque temps plaisir à la manœuvre; puis enfin, après avoir prononcé trois fois le nom d’Allah, il fit décrire un large cercle à sa lame damassée, et les deux têtes volèrent du même coup.

Malgré sa gravité habituelle, le pacha ne put s’empêcher de rire de ce résultat inattendu; il en rit à gorge déployée, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé de sa vie, et à ses bruyants éclats de rire se mêlèrent les soupirs rauques et haletants d’un lion enfermé dans une pièce voisine, et qu’alléchait l’odeur du sang.

Ce lion, c’était le favori du maître. Depuis longtemps, l’usage parmi les pachas de Sivas, comme parmi d’autres pachas de l’Asie, voulait qu’ils se montrassent accompagnés d’un lion dans toutes les occasions solennelles. Galib, prédécesseur de Djezzar et grand partisan de la réforme, en avait eu un monstrueux, qu’il nourrissait spécialement de janissaires; le bruit courait que le fanatique Djezzar aiguillonnait de temps en temps l’appétit du sien par de la chair chrétienne.