Part 11
Adèle, de jour en jour, devenait plus triste et plus abattue; elle passait des heures entières devant son portrait, peint par Charles Doisy.
Un matin, le lieutenant des chasses reçut une lettre cachetée de noir. Il déjeunait en tête-à-tête avec sa fille lorsque cette lettre lui fut remise par Mariotte.
Dès qu’Adèle vit le cachet de deuil, sa pensée se reporta naturellement vers Charles Doisy, mortellement blessé au combat de Hamelen, au dire de Martine; faisant un effort pour vaincre la violence de ses émotions, elle se disposait à interroger son père; mais en voyant l’agitation subite, la stupéfaction douloureuse qui venait de s’emparer de celui-ci au milieu de sa lecture, son cœur se comprima et les paroles expirèrent glacées sur ses lèvres...
--Qu’est-ce donc? de quoi s’agit-il? murmura-t-elle enfin; mais d’une voix si faible, tellement éteinte, que M. Dampierre devina l’interrogation plutôt au regard qu’à la voix.
--Rien... ce n’est rien, dit-il en se levant de table brusquement et en laissant là son repas à peine commencé.
Chez un homme tel que lui, parfait appréciateur des plaisirs sensuels, et dont les petits événements malencontreux de la vie n’avaient jamais eu le pouvoir de troubler le robuste appétit, cette fuite de table, ce mouvement d’abnégation eût suffi seul pour annoncer un grand malheur.
--C’est un ordre... oui, reprit-il d’un ton grave et solennel, qui n’était guère dans ses habitudes, un ordre!... auquel je dois obéir, et sur-le-champ.
Il appela son valet, lui ordonna de seller son cheval, et lui adressa diverses recommandations qui devaient suffisamment faire pressentir qu’il ne rentrerait pas de quelques jours.
Adèle resta muette, le regarda avec des yeux effarés; mais elle ne lui fit point une seule objection.
Tandis qu’il était monté à sa chambre, pour quelques préparatifs indispensables, Adèle résolut de l’y rejoindre. Arrivée devant la porte, elle n’osa entrer; elle ne le put pas. De même que ses lèvres étaient restées muettes, ses jambes demeuraient immobiles. Qu’allait-elle dire à son père? L’interroger sur le sort de Charles?
Elle eut peur de la réponse qu’il pouvait lui faire. Elle eut peur du coup qu’elle pouvait recevoir!
Et comme elle se tenait là, indécise, perplexe, mais ne pouvant cependant supporter ce doute qui la torturait, elle entendit son père marcher à grands pas en poussant de longs soupirs, et le mot, mort! mort! articulé avec un profond accent de douleur, vint frapper son oreille.
--Qui donc est mort? s’écria-t-elle en se précipitant dans la chambre et en recouvrant tout à la fois le mouvement et la parole: M. Charles?...
La main de M. Dampierre descendit rapidement sur la bouche d’Adèle.
--Que ce nom ne soit plus prononcé entre nous, pauvrette, lui dit-il. Oublions-le; si, comme moi, tu te ressentais quelque amitié pour lui, efface-la de ta mémoire; qu’il n’en soit plus question! Entends-tu? Jamais! jamais!
Il prit sa fille entre ses bras, lui baisa les yeux, la recommanda aux soins de Mariotte, monta à cheval et partit.
Maintenant, par une de ces bizarreries si fréquentes au milieu de nos douleurs, car nos douleurs comme nos joies sont capricieuses et fantasques, Adèle cherche à rentrer dans son doute. Un cachet noir apposé sur une lettre a suffi pour lui faire croire à la mort de Charles, et quand le cri échappé à son père, cette phrase sur Doisy, qui ne peut avoir pour elle qu’un sens positif, quand tout enfin a semblé concourir à justifier ses pressentiments, à la confirmer dans sa croyance, cette croyance, elle la repousse.
A son âge, on voit l’espérance pénétrer jusque dans la tombe des morts.
--Lorsque j’ai rapporté à mon père le propos de Martine relativement à la blessure de Charles, se dit-elle, à peine s’il a paru y prêter attention. Pourquoi se serait-il ainsi troublé aujourd’hui devant un résultat qu’il devait prévoir? Puis, en quoi cela pouvait-il l’obliger à s’éloigner d’ici, et pour plusieurs jours? Cependant il m’a dit de l’oublier... «Mort! mort!» s’est-il écrié. Qui donc est mort, si ce n’est lui? Oh! la lettre, cette lettre seule pourrait me dire toute la vérité!
Cette lettre, elle la cherche, pensant que, dans sa précipitation, son père a peut-être négligé de la garder et de l’emporter avec lui; mais elle ne la trouve pas.
Elle songe alors à Mariotte; peut-être aussi son père, au moment du départ, quand il est descendu seul de sa chambre, n’a-t-il pas craint de s’expliquer devant sa vieille servante. Alors elle interroge la Picarde, laissant éclater devant elle ses craintes et même sa douleur.
--Écoutez, not’ demoiselle, lui dit Mariotte, faut pas ainsi s’entretenir en grand’crémeur sans raison ni bon sens. Si ce garçon est guari de sa navrure, n’y a plus de danger; alors, tenez-vous coie; s’il est défunt, n’y a plus de remède; à quoi bon larmoyer? Ne devons-nous mie chacun itou en faire autant? Vous duit-il tout savoir au certain, pour vous désoler tout de suite et vous consoler plus vite? A la bonne heure! on peut amoyenner la chose. Cil qui peut vous en dire long n’est pas loin; c’est père Hubert, le rouisseur: il est appert en art magique, le vieux madré! vez-le.
Adèle refuse d’arriver à la certitude avec l’aide du sorcier.
Puisant momentanément des forces dans l’excès même de son désespoir, elle se rend d’elle-même, à pied, à la ferme des Brulard; elle court risque d’y rencontrer le Vieux Rouisseur, sans doute, mais ce n’est pas lui qu’elle y va chercher; c’est Martine, et ce fut Martine seule qu’elle y trouva.
V
La fille du meunier chantait alors à tue-tête, de l’air le plus joyeux du monde.
La voix d’Orphée, malgré tout ce qu’on en raconte, ne manifesta jamais sa puissance d’une façon plus merveilleuse que ne le fit en ce moment la voix fausse et discordante de Martine; jamais les symphonies d’Haydn ou de Beethoven, les accords les plus enivrants de Mozart, d’Auber et de Rossini, ne retentirent aux oreilles d’un mélomane fanatique avec autant de charme qu’Adèle en trouva au vieil air, si impitoyablement écorché alors par la fille Brulard; Byron et Lamartine, dans leurs plus grands jours d’inspiration et de lyrisme, n’ont jamais laissé tomber des strophes d’un plus formidable effet que celui produit par ces vers si simples:
On vend de la tiretaine, De la soie et du velours, etc.
Le reste à l’avenant.
Adèle, palpitante, s’était arrêtée sur le seuil de la chambre occupée par Martine, comme le matin de ce même jour elle s’était tenue anxieuse, indécise, bouleversée par de rudes angoisses, à cette porte qui la séparait de son père et de la missive au cachet noir; mais combien son émotion est différente maintenant! L’oreille tendue, les mains jointes, les yeux au ciel, elle écoute dans une sorte de ravissement extatique ce chant trivial, comme elle eût écouté les cantiques des anges ou la voix du Christ au tombeau de Lazare, et en l’écoutant elle se sent renaître; le sang lui remonte aux joues, au front et lui bat au cœur par flots plus doux et plus réguliers; son regard se ranime sous une expression radieuse d’espoir et même de bonheur.
Pour Adèle, la voix de Martine vient de ressusciter un mort.
Se précipitant dans la chambre:
--Il est donc sauvé! s’écrie-t-elle.
--Ah! vous m’avez fait peur! dit, avec un soubresaut, Martine, qui ne s’attendait pas à cette visite. Qui donc est sauvé?
--Mais lui!
--Qui, lui?
--M. Doisy!
--M. Doisy? hein?... plaît-il?... pourquoi sauvé? reprit la fille du meunier, dans un trouble évident.
--Il n’est pas mort, du moins, poursuivit Adèle.
--Mort, lui?... qui donc a pu vous dire...
--Mais vous-même, d’abord;... oui, vous, Martine; ne m’avez-vous pas parlé d’une blessure mortelle reçue par lui dans la ville d’Hamelen?
--Ah!... oui, oui... Pardon! c’est que je pensais à tout autre chose, répondit l’autre en se remettant de son trouble momentané.
Et, d’un air plus calme, elle ajouta:
--Au fait, après ce qui lui est arrivé, il pourrait bien n’être plus de ce monde... je l’ai même entendu dire, et, pour votre gouverne, mam’zelle, vous ferez bien de le croire ainsi, voire même de le répéter au besoin.
Adèle la regarda d’un air stupéfait, puis, tombant sur une chaise:
--Et vous chantiez, Martine!
--Pourquoi pas? Faut-il donc toujours être en pâmoison? Ça ne me va pas, à moi. D’ailleurs, je suis contente aujourd’hui: je vais me marier. Oui, mam’zelle, et bientôt je l’espère; mon père y consent; il ne s’agit plus que de patienter un peu; car nous nous marions, nous autres! ajouta-t-elle en se redressant de toute la hauteur de sa fausse vertu.
Depuis sa dernière visite au château de la Douye, la fille Brulard en avait beaucoup appris sur le compte de mademoiselle Dampierre et sur son séjour à Versailles. Aussi reprit-elle d’un ton d’arrogance et de dédain:
--Vous ne m’aviez pas raconté, ma mie, à quelle occasion le roi vous avait fait présent d’un diamant de si grand prix. Pourquoi donc ne me l’avoir pas montré? Croyez-vous que j’en aurais été jalouse?... Oh! nous autres, simples filles de la campagne, nous nous contentons de moins, ça coûte trop cher.
--Comment, le roi! dit Adèle, frappée de stupeur; le roi! je ne l’ai même pas vu.
--Je le souhaite pour vous, ma chère; mais alors, qui donc vous aurait remis ce joyau?
--Mais... madame la marquise.
--Ah! la Pompadour? Au fait, reprit Martine avec une ironie grossière qu’elle croyait devoir être piquante, on se convient, on se rapproche, selon les goûts qu’on a. Vous voyez le beau monde, à ce qu’il paraît, à présent? Je pourrai bien le voir un jour aussi; mais à d’autres conditions... qui sait?... Mon mari peut devenir...
Elle se retint tout à coup et se prit à chanter comme si elle était encore seule.
Le meunier Brulard survint, et, avec sa brutale franchise, il renchérit encore sur les propos de sa fille.
--Retourne à ton rouet, près de ta mère; hors d’ici, Martine! il ne te convient pas de causer plus longtemps avec les belles demoiselles de château. Tiens-toi à ta place; chacun à la sienne!
Et se retournant vers la nouvelle venue, restée interdite devant ce double accueil:
--Je ne vous prierai pas d’entrer chez ma femme, reprit-il; mais j’espère avoir le plaisir, je ne dis pas l’honneur, de vous revoir, quand j’irai porter mes redevances à votre digne homme de père.
Le meunier et sa fille s’éloignèrent; Adèle resta seule.
Raillée, insultée, chassée, sans avoir pu même appeler la plus faible lueur sur le doute qui la tuait, elle sentit sa raison près de s’égarer au milieu du chaos de ses pensées douloureuses. Certes, elle avait déjà connu le malheur, puisqu’elle avait perdu sa mère; mais de tous les étonnements pleins d’amertume que le mauvais destin pouvait encore lui tenir en réserve, celui de se voir méprisée, méprisée moralement, était le plus grand, le plus inattendu de tous. Elle n’ignorait pas combien de formes différentes le malheur peut revêtir pour arriver à nous, mais jamais elle n’eût soupçonné devoir le rencontrer sous celle du mépris.
A ses émotions, à ses tressaillements de pudeur, si un sentiment réel de honte pénible s’était mêlé jamais, ç’avait été surtout dans cette matinée où la rusée Martine l’avait réduite à se montrer aux yeux du jeune soldat tout inondée de la bourbe des marais. Aujourd’hui, ce n’est plus son vêtement d’emprunt, son tablier de grosse toile que la fille Brulard éclabousse d’une fange impure, c’est sur l’enveloppe même de son âme, sur sa robe virginale, sur son manteau de chasteté qu’elle jette à pleines mains les immondices corrosives de la calomnie.
--Mon Dieu! si Charles n’a pas cessé de vivre, faut-il que ce bruit fatal arrive jusqu’à lui? Doit-il donc, lui aussi, mépriser la pauvre enfant qui n’eut dans sa vie qu’un instant d’audace et de résolution et à son profit? Mais non, ma crainte est vaine; près de lui, on ne peut rien contre moi, car Charles n’existe plus sans doute!
Et elle n’échappe ainsi à une douleur que pour tomber sous une douleur plus grande.
Dans le désordre, dans l’agitation de son esprit, sa pensée se retourne dans son cœur comme un glaive à deux tranchants.
S’il vivait cependant, s’il devait vivre encore assez pour entendre une voix lui dire à l’oreille: Ton Adèle a cessé d’être une honnête fille; tu voulais t’élever pour être digne d’elle, et elle était indigne de toi! Ah! s’il vivait, ne fût-ce que pour quelques jours, eh bien! elle se sentirait la force d’aller le rejoindre pour s’agenouiller devant son lit de douleur et le consoler par sa justification. Quoique la calomnie vole d’une aile rapide, elle arriverait à temps pour lui crier: Charles, je suis innocente! Ce que j’ai fait, je l’ai fait pour vous et en restant digne de vous! J’en prends à témoin celui dont je n’ai que secondé les vues généreuses, cet homme devenu pour vous un bienfaiteur, un second père, votre ancien capitaine, l’ami de mon père, M. de Pardaillan enfin, dont l’honneur vous répondra du mien! Cette démarche, elle oserait la tenter! Elle l’oserait, car sous la double commotion qu’elle vient de ressentir, elle aussi s’est transformée; une incroyable énergie semble vouloir prendre la place de ses habitudes timides et craintives. Oui, elle va rentrer au logis de son père, lui tout dire, lui tout avouer; qu’il l’accompagne, et elle part!... Mais son père... son père, c’est lui qui est parti... parti, en emportant cette lettre fatale qui l’instruisait de la mort de Charles!
Sous le poids accablant de cette double et désolante pensée de mort et de déshonneur, elle s’éloignait de l’habitation du meunier, marchant devant elle au hasard, quand, arrivée sur les bords de la rivière d’Autonne, elle aperçut un homme enfoncé dans l’eau à mi-corps.
Cet homme, elle le reconnut bientôt au dandinement de sa tête, à ses cheveux vert pâle, distribués par touffes sur un front chauve, le tout offrant assez fidèlement l’image de ces fins gazons de bois, décolorés à l’arrière-saison, et qui, parfois, plaqués sur des pierres de forme arrondie, semblent couvrir des têtes fossiles d’une chevelure végétale.
Distraite, effrayée même par cette rencontre inattendue, Adèle ne vit pas une femme dont la jupe de futaine et le haut bonnet à la picarde disparurent derrière une haie, aussitôt qu’elle se montra.
Le Vieux Rouisseur paraissait alors occupé à déplacer ses gerbes placées au fond de son _routoir_[3].
[3] Les _routoirs_ sont ces flaques d’eau généralement produites par les infiltrations des rivières, et dans lesquelles on met rouir le chanvre.
Celui du père Hubert était séparé de l’Autonne seulement par le chemin que suivait la jeune fille. Elle ne put donc éviter de passer près de lui, mais elle le fit les yeux baissés, le visage tourné vers la rivière, autant pour cacher son trouble qu’à cause de l’espèce de terreur dont elle ne pouvait se défendre à l’aspect du vieillard.
Songeant cependant aux derniers conseils de Mariotte, elle ralentit sa marche, sans l’interrompre toutefois.
Déjà, elle était au delà du routoir, lorsque s’aventurant à jeter un regard furtif derrière elle, elle vit le sorcier, les bras croisés, la tête ballante, qui la suivait de l’œil, d’un air d’intérêt et de compassion.
Elle hésitait encore quand elle l’entendit murmurer des paroles confuses, au milieu desquelles son nom seul ressortait distinct.
Revenant aussitôt sur ses pas:
--Vous m’avez appelée, père Hubert? dit-elle; pardon de ne vous avoir pas vu d’abord.
--Oh! que vous m’aviez bien vu, mam’zelle! à preuve qu’ensuite vous avez détourné la tête pour essayer de me dérober l’air de votre figure. Mais avais-je besoin de vous voir de face pour deviner la réception qu’ils vous ont faite, au moulin?
--Quoi! vous savez, père Hubert?...
--Beau mérite! je les connais si bien, que je les entends d’ici jastoiser sur vous. Vous auriez évité ça, mam’zelle, si vous aviez suivi de prime le conseil de vot’ servante.
--Quoi! vous savez aussi...
--Oh! je sais... je sais, reprit le bonhomme en lui jetant un regard en dessous, qu’il y a ben des choses que vous ne savez pas et que vous voudriez ben savoir; n’est-il pas vrai?
--Oui, oui; bien vrai! s’écria la jeune fille.
--Pourquoi n’êtes-vous pas venue plus tôt? Vous n’avez donc plus confiance dans le Vieux Rouisseur?
Adèle baissa la tête.
--Les échos du pays répètent de vilaines choses, mam’zelle; mais les échos ont ça de bon qu’ils ne répètent que ce qu’ils entendent dire; ils n’y ajoutent rien. De ce côté, ils valent mieux que les hommes. Vous désireriez leur faire changer de ton, dites?
--Que m’importe! si celui devant qui surtout j’aimerais à me justifier n’existe plus.
--Ah! fit le Rouisseur, vous pensez à la lettre de ce matin?
Adèle ouvrit des yeux stupéfaits. Puis, joignant convulsivement ses mains d’un air d’impérieuse supplication:
--Vous qui savez tant de choses, existe-t-il? le reverrai-je? s’écria-t-elle.
--Attendez, et écoutez! répondit le vieillard d’un ton d’étrange solennité; surtout, retenez bien ce que je vas dire, car les paroles que je prononce à l’emblée et sous le souffle du MAITRE, à peine si mon oreille les entend et si ma pauvre mémoire les garde. Il en est d’elles quasi comme de mes vieux rêves de l’an passé... Écoutez!
Sans sortir de son routoir, il plongea alors profondément ses bras sous l’eau, en marmottant des mots inintelligibles dans un jargon cabalistique; puis, des javelles submergées, il retira trois brins de chanvre, et, l’un après l’autre, du bout de l’ongle, il les dépouilla de leur enveloppe.
--L’_écorce_ quitte la _chènevotte_, murmura le sorcier en attachant de temps en temps sur la jeune fille ses petits yeux fauves et perçants: bien des choses s’éclairciront. La chènevotte est rayée, et la raie du _mitan_ est majeure!... tous ceux qui doivent mourir ne sont pas encore morts.
Rassemblant alors les lambeaux humides et grêles de l’écorce du chanvre, il les mâcha à plusieurs reprises, comme pour en étudier la saveur.
Personne n’ignore quelle est la puissance narcotique et vertigineuse du chanvre. C’est avec cette plante que les Orientaux composent cette terrible liqueur du _bang_, dont les effets, supérieurs même à ceux de l’opium, leur ouvrent des mondes imaginaires ou les jettent dans des exaltations prophétiques.
Peut-être la feinte ne jouait-elle pas seule un rôle dans la sorcellerie du père Hubert; peut-être les émanations de la plante, les opérations du rouissage, auxquelles il se livrait, agissaient-elles sur son cerveau en dehors de ses pensées volontaires; peut-être enfin était-il plus sorcier qu’il ne le croyait lui-même.
Quoi qu’il en soit, après avoir quelque temps savouré la liqueur âcre et caustique contenue dans les lambeaux enlevés par lui à la chènevotte, il les pressa entre ses doigts, tira à lui, et les fit crier à son oreille, écoutant avec grande attention le bruit aigre et grinçant qui s’en échappait.
Entre le chanvre et le chanvrier paraissaient exister en ce moment les rapports communs d’une langue mystérieuse et surnaturelle.
Adèle se tenait toujours devant lui, les mains jointes, et dans une attitude pleine de perplexité et de foi, car la parole du vieillard, le timbre bizarre de sa voix, son regard obsesseur, le mouvement régulier de sa tête, la nuit qui venait, et jusqu’à la vue de l’eau, tout contribuait à la frapper de ce vertige superstitieux dont elle n’avait jamais été bien guérie.
Le Vieux Rouisseur s’arrêta dans sa consultation, et comme se parlant à lui-même, en paraissant répondre à une des exigences de son singulier interlocuteur:
--Oh! oh!... dit-il, l’osera-t-elle?
--Tout ce qu’il sera en mon pouvoir d’entreprendre, je l’oserai, père Hubert. Parlez!
--Eh bien! reprit le vieillard, écoutez donc! Un fétu de paille vous a tout d’abord fait songer pour la première fois au beau jeune garçon qui vous occupe si tristement à l’heure présente.
--C’est la vérité, répondit Adèle.
--Ces trois autres fétus qui se trouvent là, si vous faites ce qu’ils ordonnent, pourront bien parfaire l’œuvre du premier.
--Qu’ordonnent-ils? dit la consulteuse, qui tremblait de tout son corps.
--Cette nuit même... cette nuit, vous entendez, acheminez-vous par la _Cavée aux Anglais_ vers la tour Saint-Adrien.
Adèle fit un mouvement.
--Rendez-vous-y seule, sans falot ni lanterne, quand tout dormira autour de vous; soyez sans crainte. On n’est jamais si seule qu’on le croit.
--Ensuite? dit Adèle.
--Ensuite, gravissez la montagne, et ne vous arrêtez qu’à la place où se trouvait naguère la chapelle de Sainte-Geneviève; vous la reconnaîtrez bien aux marches de pierre qui s’y trouvent encore au milieu des ruines.
--Ensuite? répéta Adèle.
--Ensuite, si, là, vous priez Dieu pour les blessés, les blessés guériront.
--Mais il est mort! s’écria-t-elle.
--Priez, vous dis-je; priez, et, votre prière faite, levez les yeux et regardez bien... Surtout, ne répétez jamais que vous avez vu aujourd’hui le père Hubert, et que vous lui avez parlé.
Il laissa tomber au milieu du routoir les trois brins de chanvre qu’il tenait encore à la main, puis il ajouta:
--Maintenant, ne m’interrogez plus; je ne saurais vous répondre: allez!
--Mon Dieu! serait-il possible? Cette lettre ne contenait donc point la vérité? Mais, s’il est blessé, mourant, là-bas, si loin de ceux qui s’intéressent à lui, qui donc prend soin de lui?... dites?
Et elle tendait vers lui ses mains suppliantes.
--Puis-je croire que mes prières suffiront à le sauver? Répondez... Ah! répondez, par grâce!
Le Vieux Rouisseur s’était remis tranquillement à transposer ses gerbes; il ne lui répondit point, sinon d’un ton dur et colère:
--Passez vot’ chemin, jeune fille, et cessez de troubler dans sa besogne un pauv’ vieillard qui ne sait ce que vous lui voulez!
En rentrant au château de la Douye, mademoiselle Dampierre fut prise d’une fièvre violente, et dut se mettre au lit.
Mariotte envoya à Verberie chercher le médecin. Celui-ci commanda la diète, le repos absolu, et promit de revenir le lendemain. Mariotte voulut veiller sa maîtresse, et malgré ses défenses expresses, elle s’obstina à rester dans sa chambre pour y passer la nuit. Adèle finit par l’y souffrir.
--Au fait, se disait-elle, puis-je penser à aller seule, ainsi, dans l’obscurité, parcourir ces ruines où nul, dans le pays, n’ose s’aventurer? ces ruines où un danger vous menace à chaque pas, dit-on, et où la bête de la Chambrerie erre dans les ténèbres? En aurais-je la force? Dans l’état où je me trouve, comment y songer?
Le soir venu, accablée par la fatigue et par la fièvre, elle s’endormit. Mariotte en fit autant de son côté.
Onze heures sonnaient à la paroisse de Saint-Martin de Béthizy quand la jeune malade s’éveilla.
Un rêve venait de la transporter au fond du Hanovre et de lui montrer Charles Doisy sur un grabat, étendu, privé de soins, de secours, et attendant la mort au milieu d’un isolement affreux.
Se jetant aussitôt hors du lit, elle s’habilla silencieusement, à la hâte, en prenant toutes sortes de précautions pour ne point interrompre le sommeil de Mariotte.
--Si le père Hubert avait raison! se dit-elle; si mes prières pouvaient le sauver! Dans le doute même, pourquoi hésiterais-je?
Vêtue à peine, marchant pieds nus, pour ne pas faire de bruit, elle gagna l’escalier, et parvenue à la porte de sortie, là seulement elle chaussa ses souliers, qu’elle avait jusqu’alors tenus à la main.
La nuit était froide, le terrain inégal, raboteux; elle voyait clair à peine, car des nuages couvraient le ciel; mais la fièvre la soutenait, comme auparavant le désespoir.
Elle ne devait emprunter de forces, ce jour-là, qu’à ses souffrances physiques ou morales, à son amour aussi.
En traversant le village, elle ne rencontra personne. A cette heure, les habitants des deux Béthizy dormaient tous paisiblement. Aucune lumière ne brillait aux fenêtres, comme pas une étoile ne scintillait dans le ciel. Tout en s’applaudissant de sa solitude, elle s’en effraya. Sa raison vint à son secours.
--De quoi puis-je avoir peur? je ne vois rien, pas même mon ombre, et j’entends à peine le bruit de mes pas.