Part 4
--Oh! les jeunes ne le sont pas moins, reprit Mariam en jetant sur elle un regard de reproche, et leur curiosité entraîne à plus de périls. Notre sainte mère Ève était jeune quand...
--Ainsi, tu refuses de me servir?
--Pour cette fois... ne l’exigez pas, n’insistez pas; je puis faiblir; j’ai déjà eu tant à lutter d’un autre côté!
--Comment?
--Ce jeune Franc!... il est né pour votre perte et pour la mienne... Mais non... Si vous saviez!...
--Tu le connais donc? tu l’as donc revu?
--Ai-je parlé de cela? Par l’ange noir! il n’en est rien, j’espère.
--A l’instant même tu viens de te trahir; tu l’as vu!
--Ah! chère maîtresse, ne me perdez pas! s’écria la vieille esclave toute palpitante d’effroi. Oui, je l’ai vu... pour mon malheur!
--Eh bien! qui est-il? Qui le retient à Sivas? Que veut-il? Qu’espère-t-il? Quels sont ses projets?
--Est-ce à moi de vous les faire connaître? Au nom du Dieu des chrétiens, qui a été le vôtre et qui est encore le mien, cessez de m’interroger. Si notre maître venait seulement à découvrir que ce jeune homme a pénétré ici, dans les jardins, que je le savais, que je me suis tue, ah! il me ferait hacher menu et jeter aux poissons du grand bassin!
--Mais il ne le saura point! Tu n’as rien à craindre, te dis-je; ne suis-je pas là pour te protéger?
--Mais vous, qui vous protégera?
--Que t’importe? Ainsi, cet étranger, tu le connais? Et tu ne m’avais rien dit! Tu l’as donc rencontré?
--Sans doute; il l’a bien fallu, quoiqu’il eût préféré encore se rencontrer avec... une autre.
--Cette autre, qui donc est-elle?
--Vous!
--Moi! s’écria Baïla, dont le pourpre colora subitement le visage, comme si elle ne s’attendait point à cette réponse, qu’elle avait sciemment provoquée afin d’entraîner forcément Mariam dans la voie des confidences. Et que peut-il me vouloir?
--Oh! ce qu’il veut, répondit la vieille négresse, de nouveau en proie à son émotion première, ce qu’il veut!... Dieu me garde d’en parler! Seul il pourrait vous le dire; mais ce serait la mort pour nous trois, peut-être!
Baïla garda un instant le silence.
--Il a donc espéré me revoir encore? demanda-t-elle ensuite.
--Si on doit l’en croire, il donnerait mille fois sa vie pour la réalisation de cette espérance... et de l’autre!
--De quelle autre s’agit-il donc?
--C’est son secret, ce n’est pas le mien... J’en ai trop dit déjà!
Elles furent interrompues. Mariam se retira à la hâte, et bientôt Baïla resta seule avec ce serpent de la curiosité qui lui rongeait le cœur.
Peu de temps après, durant la nuit, tandis que le pacha était dans la ville de Tocate, où les soins de son administration devaient le retenir plusieurs jours, un homme fut amené furtivement dans les jardins de la rivière Rouge. Un bostangi avait trouvé moyen de l’y introduire dans une caisse de fleurs.
Ce bostangi, gagné par de riches présents, le conduisit, par des routes alors désertes, jusqu’au pavillon occupé par la favorite.
Baïla était au bain lorsque sa négresse abyssine parut et lui fit un signe.
A ce signe, la belle odalisque, prétextant d’un besoin de repos, congédia ses femmes de service, après avoir toutefois fait natter ses cheveux et s’être soigneusement fait parfumer le corps par elles.
Ses esclaves éloignées, aidée de Mariam, elle se rhabilla, mais tellement à la hâte que sa ceinture de cachemire, négligemment nouée, retenait à peine sa robe à moitié entr’ouverte; et son long voile, répandu autour d’elle, cachait seul les trésors de ses épaules et de sa poitrine.
En se rendant vers la salle où l’attendait le visiteur mystérieux, elle s’arrêta. La respiration lui manquait; un tremblement nerveux agitait ses membres délicats et courait en frissons sur sa peau, moite encore d’eau de rose et d’essence de santal. Portant la main à son cœur, comme pour en contenir les battements précipités,
--J’ai peur! murmura-t-elle.
--Que craignez-vous maintenant? dit en la soutenant sous les bras Mariam, dont le courage, comme par un jeu de bascule, semblait s’être affermi, exalté, tandis que défaillait celui de sa maîtresse: le pacha est loin; tout dort autour de nous; ce Franc que vous avez désiré recevoir et que vous allez entendre, il a franchi, sans éveiller les soupçons, les portes du palais. Il vous attend. Il n’a pas tremblé pour venir, lui; les moments sont précieux; il les compte avec impatience; allons le rejoindre.
--J’ai peur! répéta Baïla résistant à l’impulsion que voulait lui donner la vieille esclave.
Et tout en frissonnant, le corps courbé, allangui, le sourire aux lèvres, les yeux à demi fermés, elle semblait savourer avec délice l’effroi ressenti par elle; comme ces malades, saturés de breuvages fades et sucrés, se plaisent momentanément aux âpres amertumes de l’absinthe.
C’était une émotion, enfin, et pour la recluse du harem, toute émotion devenait précieuse.
Non sans avoir promené un dernier regard sur l’habile et voluptueux désordre de sa toilette, elle souleva enfin la portière de ce salon où l’attendait l’inconnu.
A la faible lumière que projetaient deux bougies de senteur, placées sur un guéridon, elle vit l’étranger debout, une main au coude, l’autre au front, dans une posture méditative.
Au frôlement de sa robe, au léger bruissement de ses pas, il releva la tête, croisa ses mains avec une sorte de transport extatique, et ses yeux, levés vers le plafond doré, resplendirent si vifs, qu’il sembla à la Mingrélienne que la lumière en était doublée autour d’elle.
Quand Mariam a disparu pour mieux veiller sur eux, quand Baïla se trouve seule, seule avec son inconnu, avec l’amant de ses rêves, tout à coup rejetant son voile en arrière, elle se montre à lui dans tout l’éclat de sa beauté géorgienne.
Un instant, elle jouit de son trouble, de sa surprise; puis, allant s’asseoir à l’angle d’un sofa, elle l’invite, par un signe, à venir prendre place à son côté.
Mais l’étranger est resté immobile; son seul mouvement a été de se couvrir les yeux, comme si ce qu’il venait d’entrevoir l’eût soudainement ébloui.
Après avoir doucement savouré, dans son orgueil, l’effet stupéfiant produit par sa beauté, Baïla réitère son geste.
Cette fois, le Français, avec un reste d’embarras et d’hésitation cependant, se dirige vers le sofa, et, se courbant presque jusqu’à terre devant elle, les yeux baissés, il saisit l’extrémité du long voile de l’odalisque, et l’en recouvre tout entière, en détournant la tête.
Ce mouvement n’avait pas laissé que de surprendre étrangement Baïla; mais peut-être, se disait-elle, sont-ce là les préliminaires de l’amour chez les Francs.
--Écoutez-moi, lui dit alors le jeune homme d’une voix émue, en prenant place à son côté; écoutez-moi avec attention, madame; le moment présent peut devenir, pour vous comme pour moi, le commencement d’une ère nouvelle de gloire et de salut.
Elle ne le comprenait point; elle se rapprocha de lui.
--Vous êtes née chrétienne, madame, continua-t-il; la Mingrélie est votre patrie.
Baïla crut un instant qu’il venait lui-même de l’ancienne Colchide, qu’il y avait vu sa famille; et dans le vol rapide de ses pensées, elle fit remonter l’amour du jeune homme, non plus seulement à une époque récente, mais à ce temps où elle n’était encore que la propriété de son père. Les souvenirs du pays natal lui revenant plus doux, en s’unissant à l’idée d’un amour d’enfance, de nouveau elle se rapprocha de lui et le regarda curieusement, espérant retrouver sur sa figure des traits anciennement gravés dans sa mémoire.
--Êtes-vous donc un ami de mes frères? lui demanda-t-elle.
Dans ce moment d’expansion, la Mingrélienne effleura de sa main celle de l’étranger. Celui-ci tressaillit, se releva aussitôt en faisant le signe de la croix, et d’une voix pleine d’onction et de solennité:
--Oui, madame, je suis l’ami de vos frères, de vos frères les chrétiens, aujourd’hui foulés aux pieds d’un despote cruel, mais qui par vous peut s’adoucir. Le terrible Dâher, maître d’une partie de la Syrie et de la Palestine, après avoir pris pour ministre un chrétien, Ibrahim-Sabbar, devint le protecteur des disciples de Jésus-Christ. N’exercez-vous pas sur votre maître un pouvoir plus grand que celui qu’Ibrahim avait sur le sien, vous, madame, à qui, dit-on, les lions mêmes ne résistent pas? Dieu s’est servi d’Esther pour toucher le cœur d’Assuérus; il vous a, comme elle, marquée de son sceau pour concourir à la délivrance de son peuple. La foi me l’a révélé. Grâce à vous, le pacha de Sivas, Ali-ben-Ali, le boucher, le bourreau, ne tournera plus sa rage que contre les ennemis de l’Église; la clarté divine, descendue de la croix du Calvaire, a su parfois pénétrer jusque dans les cœurs les plus endurcis...
--Misérable! s’écria Baïla, revenue enfin de la stupeur qu’elle avait éprouvée en entendant ce discours inattendu; qu’es-tu venu faire ici?
--Vous apprendre à pleurer sur votre vie passée, vous aider à vous laver de vos souillures, vous sauver, et sauver avec vous et par vous nos frères les chrétiens du Sivas!
--Va-t’en, apôtre du démon; retire-toi, insolent! répète la belle odalisque en s’enveloppant alors d’elle-même dans ses voiles, en se cachant de son mieux aux regards du profane; va-t’en, et sois maudit!
--Non, vous ne me chasserez pas ainsi, disait le jeune enthousiaste; vous m’entendrez! Dieu, qui m’a inspiré l’idée de la sainte mission que j’accomplis en ce moment, va changer votre cœur; il le peut, il le fera!
--Ton Dieu n’est pas le mien, impie! va-t’en.
--Ah! ne blasphémez pas contre le Dieu de vos pères, ne mentez pas ainsi aux saintes croyances qui, peut-être, même à votre insu, sont restées dans votre cœur. N’est-ce pas vous qui, dans un coin retiré de vos jardins, avez dressé la plus humble des croix, sans doute pour y venir prier en secret?
Ce mot, ce souvenir du rameau d’azaléa qui faisait passer soudainement dans la mémoire de la jeune odalisque toutes les chimères de son amour fantastique, toutes les espérances, toutes les illusions qui s’étaient groupées pour elle autour d’une seule idée; le dépit de voir ainsi s’effacer tous ses rêves; l’effrayante pensée du péril qu’elle a recherché, qu’elle a bravé, qui la menace encore en ce moment même, et le tout pour arriver à une pareille déception, pour trouver un apôtre dans l’amant qu’elle attendait, troublèrent à ce point ses esprits que sa voix, s’élevant par degrés, sembla devoir aller jusqu’au delà de son pavillon éveiller les esclaves qui dormaient.
Pour essayer de la calmer, le geste suppliant, l’étranger fit un pas vers elle:
--N’approche pas! lui cria l’odalisque.
Et se levant, frémissante, elle appela Mariam. Elle se disposait à sortir en faisant retentir encore ses imprécations, quand la portière, brusquement soulevée, le pacha parut tout à coup entouré de soldats et portant à sa ceinture un arsenal complet d’armes de toutes sortes.
Soit que la colère de la Mingrélienne fût arrivée à son paroxysme, soit que le sentiment de la conservation s’éveillât impérieux en elle et la rendît impitoyable:
--Tuez-le! tuez-le!
Et du doigt, elle désignait le malheureux Français aux vengeances du pacha.
Le jeune homme arrêta un instant sur Baïla un regard triste et miséricordieux qui la fit tressaillir, puis il tendit la tête.
Un soldat leva son sabre; Djezzar détourna le coup.
--Non, dit-il; il ne faut pas qu’il meure si vite.
Et, promenant tour à tour sa prunelle investigatrice sur les deux soupçonnés, il murmura d’une voix cadencée cette phrase affreusement poétique:
--Son sang ne doit pas jaillir tout à coup, comme l’eau de la fontaine, mais couler lentement, comme celle de la source qui tombe goutte à goutte du rocher.
En Orient, la poésie se retrouve partout.
Ensuite, il dit quelques mots à l’oreille d’un esclave maugrebin placé près de lui, puis on emmena le chrétien.
IV
Resté seul avec Baïla, Djezzar laissa d’abord rugir toutes ses passions jalouses; mais avec lui, la favorite n’avait à redouter qu’une explication commençant par un coup de poignard.
Dès qu’elle le vit débuter simplement par des menaces et des emportements, elle cessa de craindre pour sa vie.
Prenant une attitude de surprise, une physionomie révoltée, tout en tâchant pourtant de se maintenir aussi jolie que possible, elle essaya de tirer parti de tous ses avantages, et de faire valoir avec le Turc cette toilette pleine d’abandon, coquettement disposée pour le chrétien.
Djezzar, qui, ce jour même, était revenu de Tocate à Sivas, avait été instruit dans cette dernière ville des projets du Français pour pénétrer dans l’intérieur du harem; mais il manquait de preuves sur la complicité de sa belle esclave. Baïla s’en aperçut. Ces preuves, celui qui aurait pu les donner, il expirait sans doute en ce moment. N’avait-elle pas d’ailleurs à se prévaloir de ses imprécations contre le giaour et de son mouvement de terreur et de fuite, dont le pacha lui-même avait été témoin?
Aussi celui-ci sembla-t-il bientôt se laisser convaincre, et, les rôles intervertis, ce fut le maître qui, humble et suppliant, implorait tout bas son pardon.
A l’innocence de la Mingrélienne il préparait cependant de terribles épreuves!
Déjà, s’irritant d’avoir été soupçonnée, Baïla élevait de plus en plus la voix.
--Écoute! dit le pacha, lui imposant silence du geste et semblant lui-même prêter l’oreille à un certain mouvement qui se manifestait du dehors.
Elle écouta et n’entendit rien, qu’un bruit sourd, confus, monotone et régulier, comme celui des vanneurs ou des batteurs en grange.
--Qu’est-ce donc? demanda-t-elle.
--Rien... rien encore, répondit-il.
Tous deux demeurèrent ainsi quelque temps attentifs; le même bruit se répéta, mais sans s’accroître.
Djezzar se dépita, et cédant à son impatience, il frappa dans ses mains.
--Mes ordres ne sont-ils donc pas exécutés? demanda-t-il à l’esclave maugrebin qui se présenta.
--Ils le sont, fils d’Ali; mais en vain, contre ce chrétien, nous avons employé les cordelettes armées de plomb et les lanières de cuir d’hippopotame; en vain nous avons humecté, saupoudré ses plaies béantes de piment et de jus de limon; il n’a pas poussé un cri, pas un soupir.
--Que fait-il donc? hurla le pacha.
--Il prie, répondit l’esclave.
--N’a-t-il rien révélé?
--Rien, fils d’Ali.
--Si mes châtiments n’ont pu lui délier la langue, ma clémence en viendra à bout peut-être, dit Djezzar avec un sourire sinistre. Qu’on me l’amène, et qu’Haïder vienne avec lui. Par Allah! je saurai le faire parler, moi!
Quand le maugrebin se fut éloigné, Djezzar redevint près de Baïla l’homme du harem, l’efféminé, le voluptueux Djezzar; il lui fit reprendre place au sofa, et lui-même, étendu à ses pieds, fumant le narguilé, préoccupé, en apparence seulement, de voir la fumée de sa pipe persane s’échapper d’un côté en flocons nuageux, remonter de l’autre en s’épurant dans un flacon de cristal plein d’eau parfumée, il attendit, dans une posture indolente, l’arrivée de son captif.
Ce captif on le nommait Ferdinand Lasserre. Né à Paris, dans une bonne famille de la vieille bourgeoisie, d’un caractère enclin à la rêverie, à l’exaltation, il n’avait pu, orphelin dès le berceau, donner à sa sensibilité un cours naturel. Malgré son éducation tout universitaire, la pensée religieuse avait germé et s’était développée en lui. A défaut de ces tendres affections qu’il ignorait, les saintes et ardentes croyances avaient comblé les vides de son âme.
Il occupait un petit emploi au ministère des affaires étrangères, lorsque, un jour, à la suite d’un sermon de l’abbé Lacordaire, la résolution lui était venue de se faire prêtre.
Le seul parent qui lui restât, son oncle, récemment nommé au consulat d’une des villes importantes de l’Asie Mineure, ne trouva rien alors de plus à propos que de l’emmener avec lui, en qualité d’élève consul. Il espérait le distraire de ses pieuses abstractions, le faire renoncer à ses projets, et même le conquérir au doute, à la vue de toutes ces sectes de chrétiens schismatiques qui peuplent l’Orient.
L’oncle était philosophe.
Mais dans le cœur du néophyte la foi se ranima plus vive, au contraire, en approchant de ces lieux saints où les vérités évangéliques avaient étendu leurs premiers rameaux et porté leurs fruits les plus savoureux. Pour lui, les sommets du Taurus s’illuminaient des clartés du Thabor et du Sinaï. Plus que jamais affermi dans sa vocation première, sous son costume de diplomate, il vêtit le cilice et se promit, puisque l’occasion s’offrait à lui, d’accomplir, en dépit de son parent et dans le secret de sa pensée chrétienne, un noviciat signalé par des travaux apostoliques.
Après s’être perfectionné par la pratique dans la langue turque et l’arabe vulgaire, Ferdinand Lasserre se mit à visiter à Sivas et dans les environs les sectateurs des différentes églises dissidentes: arméniens, grecs, maronites, nestoriens, eutychéens et même les catholiques latins, séparés de Rome seulement par le mariage de leurs prêtres. Il allait vers eux pour opérer des conversions; il en revenait plus effrayé encore de leur misère que de leur ignorance, et, véritable apôtre, il y retournait moins pour les prêcher que pour les secourir.
Monté sur un léger batelet qu’il avait appris à manœuvrer à la manière orientale, avec la rame au gouvernail, il suivait un jour le cours de la rivière Rouge, et rêvant le désert, un ermitage dans quelque thébaïde, il se créait dans l’avenir un bonheur ascétique trempé d’eau claire, lorsque la rame se rompit entre ses mains. Sa barque, en échouant, le jeta sur un petit pan de terrain, en delta, placé comme une île entre le Kizil-Ermak et un fossé régulièrement creusé.
Ferdinand n’était pas nageur habile; mais, malgré la gravité ordinaire de ses pensées, il était bon sauteur; il mesura tour à tour de l’œil la rivière et le fossé, et, la question décidée en faveur de ce dernier, il le franchit d’un bond. Le fossé derrière lui, il aperçut un petit mur que lui avait masqué un épais buisson de nopals et d’abricotiers sauvages. Rebondir de l’autre côté pour regagner son delta, c’était risquer de se rompre le cou, car cette fois l’espace lui manquait pour prendre un élan, et, dût-il réussir, il se retrouvait encore devant la rivière infranchissable.
Dans cette position, fort embarrassé de son rôle, et ne se doutant guère qu’il avoisinait de si près les jardins d’été du pacha, il aperçut une porte basse, cintrée, pratiquée dans le petit mur; il la poussa machinalement, et, à sa grande joie, elle s’ouvrit devant lui.
Il existe autour de Sivas, et surtout sur les bords de la rivière, des enclos où des cultivateurs, chrétiens pour la plupart, font venir, à grand renfort d’eau, les légumes qui servent aux approvisionnements des marchés de la ville, et ces poncires énormes, ces pastèques savoureuses, ces dattes et ces pistaches, dignes de rivaliser avec celles d’Alep et de Damas. Ferdinand crut être arrivé devant une de ces exploitations appartenant à des chrétiens. La négligence apportée dans la fermeture des portes l’affermit dans son idée; il entra.
Alors, pour la première fois, il se trouva face à face avec Baïla, nonchalamment assise sous le platane.
Plus surpris que charmé à la vue de la gracieuse odalisque bariolée de rouge et de noir, effrayé de la rencontre, il ne sut que balbutier quelques paroles en rapport avec le désir véhément qu’il avait d’échapper sain et sauf à cette périlleuse bonne fortune qu’il n’était pas venu chercher. Égaré ensuite dans les dédales du jardin, il se retrouva devant Baïla et sa négresse; enfin, regagnant non sans peine la petite porte encore ouverte, il s’épouvantait de nouveau de ce double obstacle du fossé et de la rivière qui s’opposait à sa fuite, quand au milieu des vapeurs du soir il vit un homme s’avancer mystérieusement vers le delta, en traversant le Kizil-Ermak à un endroit guéable, que Ferdinand ne soupçonnait pas.
Cet homme, bostangi chez le pacha, volait les fruits de son maître pour aller les vendre à la ville. C’est lui qui avait laissé tout contre la petite porte cintrée, laquelle ne servait d’ordinaire qu’à l’entretien des fossés. Après avoir, ce jour-là, à son insu, indiqué à Ferdinand le moyen de sortir d’embarras, c’est lui encore, c’est ce voleur de fruits qui, plus tard, enfermé par Baïla entre la crainte d’une dénonciation et l’espoir d’une récompense, devait introduire le Français dans les jardins et jusque dans le pavillon de la favorite.
Parvenu au delta, le bostangi tira de dessous un amas de ronces pendantes une longue planche dont il se servit pour franchir le fossé; il la déposa ensuite derrière le massif de nopals et d’abricotiers sauvages, où justement Ferdinand se tenait caché.
Dans ce concours de circonstances inespérées qui venaient coopérer à sa délivrance, celui-ci vit un miracle du ciel. Cette planche devenait une arche de salut pour lui; il s’en servit à son tour, et grâce au gué de la rivière, que le bostangi venait de lui révéler, après s’être égaré quelque temps dans des sentiers inconnus, après avoir lutté de nouveau contre le Kizil-Ermak, qui, comme un serpent à la poursuite de sa proie, se retrouvait partout sur sa route et semblait vouloir l’envelopper de ses détours et de ses replis, il échappa enfin à tous les dangers de sa malencontreuse promenade.
Rentré à Sivas, dans la maison du consulat, il eut à se féliciter doublement d’y être arrivé sain et sauf, quand il apprit que ces jardins où il s’était si follement aventuré n’étaient rien moins que ceux de Djezzar-Pacha.
Mais cette femme qu’il y avait vue, qui pouvait-elle être?
Quand il songeait à sa rencontre avec l’odalisque, il croyait maintenant avoir rêvé, ou qu’une vision l’avait abusé.
Elle réapparaissait à son esprit sous une forme multiple. Il la revoyait semblable à une bacchante, sa coupe à la main, indolemment accroupie sur sa peau de tigre; puis, comme une péri, comme une ondine, se montrant à lui à travers les reflets dorés du soleil et les arcs-en-ciel du petit bassin de marbre; puis enfin, dans sa troisième transformation, debout, sévère, irritée, lui ordonnant la fuite, et le menaçant du poignard.
Toutefois, son imagination chaste et calme ne prêtait nul charme à cette triplicité de formes. Il se demandait, au contraire, si cette vision ne lui avait pas présenté un emblème de tous les vices réunis? L’ivresse, la luxure, la paresse, la colère! Il trouvait moyen de compléter les sept péchés capitaux.
Dans ces jardins maudits, habités par le persécuteur des chrétiens, n’était-ce pas le démon lui-même qui s’était fait voir à lui?
Ainsi, tandis que Baïla faisait de lui un être à part, un être merveilleux, dont elle honorait la trace, une idole à laquelle elle rendait un culte d’amour, lui, il s’entretenait pieusement dans la sainte horreur de son souvenir.
Ce démon cependant, cet effroyable assemblage des sept péchés capitaux, il allait tout tenter pour l’approcher encore.
Ferdinand Lasserre, depuis qu’il séjournait près de son oncle, dans cette province de l’Anti-Taurus, s’était peu préoccupé de ce qui se passait dans l’intérieur du harem de Djezzar. Ses pensées étaient ailleurs; mais après sa visite involontaire dans les jardins, il prêta plus curieusement l’oreille aux discours qui se tenaient sur le pacha. Il apprit que celui-ci, entièrement abandonné à ses penchants voluptueux, subissait l’empire d’une favorite mingrélienne. Bientôt, sans qu’il pût se douter de la part qu’il avait eue lui-même à l’accroissement de cette domination de la belle esclave, il entendit répéter partout autour de lui que, si elle en avait la ferme volonté, Baïla ferait un juif de son maître Ali-ben-Ali.
--Pourquoi pas un chrétien? se dit-il.
Dès ce jour, toutes ses pensées se sont concentrées en une seule: Elle est chrétienne, et elle peut tout sur Djezzar!
Oh! combien sa divine mission s’agrandit à ses propres yeux! Quel triomphe pour lui, pour la religion, pour tous les malheureux chrétiens de Sivas, si cette pensée se réalise! Sans doute, l’exécution d’un projet pareil est hors de toute probabilité; mais la foi raisonne-t-elle? Ne parvînt-il qu’à arrêter les persécutions qui pèsent sur ses frères de toutes les sectes, et qui en poussent quelques-uns à l’abjuration, n’est-ce pas un assez grand résultat? A ce résultat comment arriver?
Le premier pas qu’il fait dans sa nouvelle voie est déjà un triomphe.