Chapter 3 of 13 · 3996 words · ~20 min read

Part 3

Eh bien! cet homme farouche, qui professait le métier de bourreau, qui ne riait qu’aux têtes coupées, qui, selon les dires publics, jetait de la chair humaine à son lion Haïder, il connaissait l’amour; non sans doute l’amour galant, musqué, l’amour de boudoir; mais doué d’un tempérament énergique et voluptueux, il passait au milieu de son harem tout le temps que lui laissaient les affaires, et, en Orient, quelle que soit la complication des événements, l’administration, surtout sous un maître pareil, est réduite à une telle simplicité que les loisirs ne manquent jamais.

Djezzar pouvait dire avec Orosmane:

Je vais donner une heure aux soins de mon empire, Et le reste du jour sera tout à Zaïre.

Zaïre, c’est-à-dire Baïla, l’attendait à la sortie de son conseil. Surtout dans son palais d’été de Kizil-Ermak, la rivière Rouge, il passait la plus grande partie de la journée étendu sur des coussins aux pieds de sa belle esclave, fumant les roses de Taif et d’Andrinople, mêlées au tabac de Malatia ou de Latakié, y glissant parfois une feuille de haschich, un grain d’opium ou même d’arsenic, pour s’exalter l’imagination.

Parfois, Baïla fumait dans le houka, et comme ils étaient là tous deux, plongés dans cet assoupissement plein de rêves, causé par les sucs du chanvre de l’Inde et du pavot d’Aboutig, l’un s’ouvrant par avance le séjour des houris célestes, l’autre revoyant peut-être son audacieux étranger, il arrivait qu’_Haïder_, le lion du maître, rentrant ses ongles, venait familièrement s’allonger auprès d’eux.

Baïla s’appuyait alors nonchalamment du coude sur le terrible animal à l’ondoyante crinière, tandis que le pacha laissait tomber nonchalamment sa tête sur les genoux de l’odalisque. Et c’était encore un tableau à contempler que celui de cette gracieuse jeune femme, vêtue de gaze, reposant doucement entre ces deux bêtes féroces.

Elle ne redoutait ni l’une ni l’autre. Le lion, comme l’homme, était dompté. Tous deux aujourd’hui obéissaient à sa voix, à son regard.

Dans les premiers temps, malgré la passion violente de Djezzar, Baïla avait pu douter de la durée de sa puissance, surtout en songeant à la favorite qui l’avait précédée.

Cette favorite, après un règne de trois ans, ayant osé insister en sollicitant la grâce d’un bostangi, condamné à la mutilation de la main, pour avoir pêché frauduleusement, la nuit, dans les viviers du pacha, celui-ci, dans un mouvement de vivacité, avait coupé le nez de sa belle Aysché, et, peu soucieux ensuite de la garder dans cet état, il avait complété le châtiment du bostangi infidèle et de l’esclave récalcitrante en les mariant l’un à l’autre. Un champ, situé aux bords de la ville, leur avait été donné comme dot.

Aujourd’hui, Aysché vendait elle-même ses légumes au marché, sur la place du Méïdan, où elle était connue sous le nom de _Bournou-sez_ (Sans-Nez).

Cet exemple de l’instabilité du pouvoir des favorites avait cessé d’inquiéter Baïla depuis que le chrétien lui avait révélé à elle-même le secret de ses forces. D’ailleurs, lors de l’événement, Aysché n’était plus jeune, et tout donnait lieu de penser que sa beauté décroissante avait plus que tout autre motif excité la colère du maître.

Baïla avait dix-sept ans, une tête géorgienne sur un corps circassien, une voix de sirène, des pieds de nymphe; qu’avait-elle à craindre? Sa volonté était devenue celle du pacha. Tout entier à son amour cimenté par l’habitude, celui-ci semblait ne songer à ses autres odalisques que lorsque la Mingrélienne, par caprice ou par méchante humeur, se mettait en révolte ouverte contre ses désirs. Alors, devant la rebelle, Djezzar ordonnait à un esclave de porter à la beauté qu’il désignait une pièce d’étoffe qui, dans la coutume orientale, annonce la visite prochaine du maître, et que, dans notre façon de traduire les mœurs turques, nous avons amoindrie par cette locution, devenue française, de _jeter le mouchoir_.

Naguère encore, à l’idée de cette infidélité qui allait lui être faite, Baïla se dépitait, boudait dans un coin d’un air revêche; sa jolie bouche, relevée aux extrémités de l’arc, murmurait des plaintes et des menaces inintelligibles; ses beaux yeux noirs, aux longs cils vibrants, se fermaient à moitié, et, la tête basse, les prunelles rejetées à l’angle de la paupière, elle prolongeait en dessous sur l’esclave, sur le maître, et même sur la brillante pièce d’étoffe, un regard plein de colère et de jalousie. Là se bornait son audace.

Aujourd’hui, quand Djezzar, pour se venger d’elle, se met en velléité d’inconstance, Baïla se jette sur l’étoffe et sur l’esclave, déchire l’une, griffe l’autre, et si l’omnipotent pacha poursuit sa vengeance jusqu’au bout, il arrive souvent, le lendemain, que pour prix de leur double soumission, l’esclave, sous le premier prétexte venu, reçoit la bastonnade, et la favorite d’un jour, chassée honteusement, trop heureuse de ne pas laisser, comme Aysché, son nez au seuil du palais, est envoyée au bazar pour devenir la propriété du plus offrant et dernier enchérisseur.

Tel avait été dernièrement le sort de la belle fille d’Amassia.

Fière de l’empire exercé par elle sur son maître, Baïla s’enivrait du triomphe de sa vanité. Au milieu de ces fumées, le souvenir de l’étranger, du giaour, sans s’effacer entièrement, ne lui arrivait plus qu’à de longs intervalles.

Depuis toute une semaine, elle était restée enfermée, sans descendre dans les jardins, lorsqu’un jour que Djezzar était allé lever quelques impôts, tout en chassant au faucon, reprenant ses anciennes promenades, elle se trouva, sans trop y songer, devant l’azaléa pontique.

--Qu’était devenu ce jeune Franc? Habitait-il encore le pachalik de Sivas? Nourrissait-il le projet d’une seconde tentative, ainsi qu’avait semblé le prévoir Mariam? Sans doute il était parti; il avait rejoint son pays, ce singulier pays de France, où, dit-on, les femmes ont le pas sur les hommes; elle ne le verrait plus; tant mieux! Il était capable de trop oser pour elle comme pour lui.

Comme elle était dans ces réflexions, un rugissement d’Haïder se fit entendre du dehors; il annonçait le retour du pacha. Celui-ci l’avait fait traîner à sa suite pour se donner le plaisir, chemin faisant, de le lancer sur quelque chacal. Elle se disposait à rentrer dans ses appartements pour s’y trouver à l’arrivée de Djezzar, lorsqu’un coup de feu retentit, et une sourde rumeur s’éleva du côté de la rivière Rouge.

Baïla tressaillit, sans pouvoir se rendre compte du motif de son émotion.

--Avez-vous fait bonne chasse? dit-elle à Djezzar quand ils se retrouvèrent seuls.

--Pas mauvaise, répondit celui-ci; mon faucon a pris trois faisans, et moi j’ai tué un _chien_.

Baïla n’osa l’interroger sur le sens douteux que ce mot pouvait avoir dans la bouche d’un musulman aussi orthodoxe que l’était Ali-Ben-Ali.

Le soir, quand Mariam vint rejoindre sa maîtresse, après avoir hésité dans la confidence qu’elle avait à lui faire, après dix exclamations préparatoires, elle la mit au courant de l’événement du jour.

Comme le pacha revenait vers le palais, et que son escorte de chasse longeait le Kizil-Ermak, vers l’endroit même où il sert de seconde enceinte à la résidence du maître, Haïder, qu’un esclave tenait en laisse, s’était arrêté obstinément devant un buisson, rugissant sourdement, ce qui avait attiré l’attention de Djezzar.

Le buisson battu par les gens de la suite, un homme s’en était échappé, fuyant avec rapidité vers la rivière qu’il avait tenté de traverser à la nage; mais avant qu’il eût pu atteindre l’autre rive, le pacha, saisissant un fusil des mains d’un de ses cavaliers delhi-bachs, avait visé le fuyard avec une telle sûreté d’œil et de main, que, frappé à la tête, le malheureux avait disparu aussitôt, entraîné par le courant. Cet homme était un chrétien, mais un chrétien d’Asie, comme en témoignait suffisamment son bonnet kastan de mousseline bleue, lisérée clair. D’ailleurs, au dire du pacha, le cri d’Haïder eût pu suffire à dénoncer à quel culte il appartenait.

--Quoi qu’il en soit de son pays et de sa religion, dit Mariam en terminant son récit, il est mort, mort sans qu’on ait pu deviner quel motif l’avait conduit à se cacher de ce côté, aux abords mêmes du palais.

--Aux abords des jardins, interrompit alors Baïla, qui avait écouté le récit de sa vieille négresse sans l’interrompre un seul instant, et même sans paraître grandement s’en émouvoir. C’est par les jardins, reprit-elle, qu’il voulait pénétrer, comme il avait fait déjà.

Mariam la regarda avec surprise.

--Oui, poursuivit la Mingrélienne, cet homme qu’ils ont tué, c’est lui, c’est ce jeune Franc qui sans doute s’était travesti pour ne pas trop attirer l’attention sur lui, par son costume d’Européen.

Mariam garda le silence.

--N’est-ce pas là aussi ta pensée?

Après quelques paroles à peine articulées:

--Qui peut le savoir? dit la négresse.

--Toi, reprit Baïla; je parierais que tu en sais plus que tu ne m’en as raconté.

--J’avoue, ajouta Mariam après une derrière hésitation, qu’un des delhi-bachs, témoin de l’affaire, a répété devant moi que le fugitif lui avait semblé avoir le visage d’une grande blancheur pour un Asiatique.

--Tu vois bien, Mariam, dit nonchalamment Baïla, tout en caressant l’éventail de plumes qu’elle tenait à la main.

--S’il en est ainsi, reprit la négresse, je plains le sort du pauvre jeune chrétien; mais du moins nous voilà hors de danger et je pourrai dormir maintenant; car depuis sa double apparition dans le jardin, je n’ai fermé l’œil qu’à moitié. Je craignais toujours une imprudence de sa part... ou de la vôtre!

--Peureuse!

Et Mariam aida Baïla à disposer sa toilette de nuit.

Au petit jour, la Mingrélienne quitta sa couche solitaire; car Djezzar s’était reposé, seul aussi, de son côté, des fatigues de la chasse; elle alla réveiller sa négresse et toutes deux descendirent au jardin. Baïla donnait pour prétexte à sa promenade le besoin de respirer l’air frais du matin.

Elle se dirigea d’abord vers le kiosque, puis vers le plateau sur lequel elle s’était assise naguère; elle jeta un coup d’œil autour d’elle, sur les massifs de fleurs et d’arbustes, sur le petit bassin de marbre cipolin, et son regard s’arrêta quelque temps attentif sur les deux palmiers, comme si, entre leurs colonnes, sous leur verte ogive, quelqu’un devait se montrer encore.

Puis alors, elle marcha vers l’endroit où l’azaléa couvrait de son ombre et de ses fleurs la dernière trace de l’étranger; elle brisa une de ses branches, l’effeuilla, la rompit en deux, mit les fragments en croix, au moyen d’un cordon emprunté à la pelisse qui la couvrait; puis cette croix, elle l’implanta sur l’empreinte déjà aux trois quarts effacée.

Tout cela fut fait par elle sans affectation de sentiment, d’un air calme et presque dégagé.

A la vue de cette croix, Mariam, née chrétienne, en Abyssinie, où le culte catholique est généralement suivi, se signa, après avoir toutefois jeté un regard d’inspection autour d’elle. Baïla se contenta de pousser un soupir, soupir de l’enfant qui voit finir un jeu dont il s’est doucement préoccupé durant quelques instants; ensuite, elle regagna le pavillon isolé où étaient situés ses appartements, le front incliné et pensif; mais songeant peut-être à tout autre chose qu’à l’étranger.

Cependant, à partir de ce moment, maussade et fantasque avec Djezzar, elle n’eut plus ni de ces caresses si douces, ni de ces chants mélodieux, ni de ces danses enivrantes qu’accompagnait le bruit cliquetant des castagnettes, et qui semblaient faire s’ouvrir pour lui les portes du septième ciel. Elle finit par l’irriter si bien par ses redoublements de caprices, de bizarreries et de refus, qu’il la quitta une fois haletant de fureur, et resta trois jours entiers sans vouloir entendre parler d’elle.

Vers le milieu du troisième jour, on vint lui dire que, dans l’appartement de la favorite, on entendait s’élever un bruit terrible, des cris de femme mêlés à des rugissements de lion.

Djezzar y envoya, mais ne voulut pas y aller lui-même.

Quand on accourut au secours de la Mingrélienne, on la trouva enfermée seule avec Haïder. Le riche tapis du Khorassan, qui garnissait le plancher de sa chambre, était déchiré en lambeaux, par places, et tout parsemé de débris de baguettes de cerisier.

Ces lambeaux et ces débris indiquaient les endroits où la lutte s’était renouvelée entre l’odalisque et le lion.

Après l’avoir attiré dans son pavillon, Baïla lui avait fermé toute retraite, et, sans souci de ce qui pouvait résulter pour elle, armée d’un léger faisceau de narguilés, elle en était venue à le frapper à coups redoublés, renouvelant résolûment chaque baguette qui se brisait sur le corps de son dangereux adversaire.

Celui-ci, habitué à obéir à cette voix qui le gourmandait, à se courber sous ce bras qui le frappait, sans songer à se défendre, bondissait d’un bout à l’autre de la chambre, emportant à chaque bond, sous ses ongles crispés, un lambeau du tapis; mais enfin, à bout de patience et de longanimité, irrité par la douleur, rugissant, pantelant, couché à moitié sur sa croupe et sur son dos, levant une de ses pattes monstrueuses, il détendait sa griffe tranchante et devenait menaçant à son tour, quand tout à coup entrèrent les bostangis et les estafiers du pacha, munis d’épieux.

La porte ouverte, le lion s’enfuit honteusement, non devant les nouveaux venus, mais devant la Mingrélienne, qui le pourchassait encore de son dernier rameau de cerisier.

Le soir de ce même jour où Baïla avait excité contre elle les colères royales de son lion, ce terrible animal, brisé, dégradé par la domesticité, vint, comme le chien le mieux appris, confus et repentant, ramper aux pieds de sa maîtresse en implorant son pardon.

Dès le jour suivant, il en fut de même de Djezzar. La favorite le vit se rapprocher d’elle, humble et les mains pleines de présents.

La lutte de Baïla contre Haïder, dont on lui avait rendu compte, l’avait rempli d’une singulière admiration pour celle-ci.

Baïla reçut ses deux vaincus avec une dignité froide qui pouvait passer pour un reste de rigueur.

C’est que sa double victoire la trouve indifférente. Elle a épuisé toutes les émotions qu’il lui était donné de connaître; elle a si bien éloigné ses rivales, que le triomphe ne chatouille même plus sa vanité; les esclaves qui l’entourent lui sont si bien soumis, qu’elle n’a plus de joie au commandement. Le pacha est dompté, dompté jusqu’à la faiblesse, jusqu’à la lâcheté; chacun, même le lion, subit la puissance de la favorite, et d’un accord tellement unanime, que dans ce harem, où tout se prosterne devant elle, où tout court au-devant de sa volonté, de son caprice, il n’est plus qu’un seul ennemi qu’elle ne puisse vaincre; c’est l’ennui! Celui-là menaçait de grandir d’heure en heure, et de se fortifier de la faiblesse des autres.

Le pacha se rendait le jour même à la ville; Baïla consentit à l’accompagner, et après avoir séjourné peu de temps à Sivas, à peine de retour au palais de Kizil-Ermak, elle se montra toute différente de ce qu’elle était à son départ; la gaieté, la vivacité lui étaient revenues; le rire aux lèvres, la joie aux yeux, elle avait retrouvé ses chants les plus doux, comme ses danses les plus gracieuses. Elle fut charmante pour Djezzar, et même pour Haïder. On eût dit qu’elle s’était spontanément métamorphosée en route.

La belle humeur de la favorite se communiquant au pacha, et, par lui, gagnant de proche en proche, tout fut en fête au palais ce soir-là.

De cette joie générale, Baïla seule avait le secret.

III

Enfermée dans son palanquin, à la suite du maître, comme elle longeait, avec l’escorte, un des faubourgs de Sivas pour retourner vers la rivière Rouge, et qu’elle prenait plaisir à voir les habitants, turcs ou chrétiens, fuir pêle-mêle, en désordre, se cacher ou se prosterner à l’aspect du pacha, elle en avait remarqué un qui, resté debout et immobile, semblait ne participer en rien aux diverses émotions de la foule.

Baïla s’étonne d’abord que les gardes du cortége, les _cawas_, ne le forcent pas à prendre une posture plus humble; elle l’examine avec plus d’attention et tressaille. Il porte le costume franc et, autant qu’elle en peut juger à travers son double voile et les mousselines semées d’étoiles d’or du palanquin, ses traits sont ceux de l’inconnu.

Par un mouvement plus rapide que la pensée, voiles, rideaux, tout se soulève en même temps; c’est lui! leurs deux regards se rencontrent. L’étranger se trouble, sans doute ébloui de nouveau par l’éclat resplendissant de tant de beauté; puis, avec une expression pleine d’amour, il lève ses yeux au ciel, place une main sur son cœur: bientôt, dans cette main, il agite, en manière de signal, un petit objet brillant, doré, sur lequel le soleil jette un éclair, mais que Baïla ne peut reconnaître, car déjà ses rideaux sont retombés.

Cette scène imprudente, audacieuse, passée au milieu de la foule, n’eut cependant pas de témoin; tous les spectateurs étaient en fuite ou le front contre terre.

Durant le reste de la route, Baïla crut avoir rêvé. Quoi! cet étranger, il n’était pas mort! il n’avait pas été dénoncé par Haïder et tué par Djezzar! Elle a donc été injuste et cruelle envers ceux-ci? Elle leur devait une réparation. Peut-être le Franc avait-il été seulement blessé? D’une blessure bien légère alors, puisqu’elle ne l’a pas empêché de se trouver sur son passage tout à l’heure. Pourquoi légère? n’était-il pas capable, pour la voir, d’endurer la douleur, lui qui ne craignait pas de tout braver pour arriver jusqu’à elle? Mais quel objet a-t-il donc fait briller à ses yeux, la main sur son cœur et le regard au ciel? Sans doute un présent qu’il voulait lui faire, qu’il espérait pouvoir jeter dans son palanquin comme souvenir. Elle avait trop tôt laissé retomber ses mousselines étoilées d’or. Ou plutôt n’est-ce pas quelque bijou à elle, quelque joyau détaché de sa parure et trouvé par lui au pied du platane ou dans les allées du jardin? Oui, et il le conserve comme une relique précieuse, comme un amulette préservateur, qu’il garde sur son cœur, car c’est de là qu’il l’a tiré, c’est là qu’elle l’a vu le replacer après son transport d’amour.

Elle se demande ensuite ce que peut être parmi les Francs ce jeune homme resté debout, dans une attitude si fière, sur le passage du pacha, et que cependant les cawas ont semblé respecter. Oh! bien des secrets lui restent encore à pénétrer. N’importe! quels que soient le rang, le pouvoir de ce mystérieux inconnu, elle est pour lui l’objet d’un amour frénétique, elle n’en peut douter; sa vanité s’en glorifie, et, faisant, pour la seconde fois, entrer dans ses rêves un souvenir de l’Égypte et de Napoléon, elle en vient à se dire que si jamais son inconnu commandait une armée dans le pays de France, les Français pourraient bien, un beau jour, envahir le pachalik de Sivas.

Jusqu’alors, pour se soustraire aux influences narcotiques de la vie monotone du harem, Baïla avait eu recours à ses fantaisies de toute espèce, à ses caprices mille fois renaissants, à ses luttes, à ses bouderies, à ses révoltes, à ses tyrannies contre son maître, contre son lion, contre ses esclaves; maintenant, son caractère semble se modifier: elle a repris près de Djezzar son humeur égale et indolente des premiers temps; elle tourmente moins sa bonne Mariam et ses autres femmes de service; son goût pour la parure semble même s’être amoindri: au lieu de quatre toilettes par jour, elle n’en fait plus que trois; elle est devenue grave, elle réfléchit, elle pense; elle pense au giaour; elle réfléchit au singulier enchaînement de circonstances qui, depuis quelques mois, malgré elle, par fatalité, est venu mêler ce jeune homme à toutes ses préoccupations, à tous les événements de sa vie de recluse.

Sans recourir au moyen dangereux d’une feuille de haschich glissée dans son narguilé, ou d’un grain d’arsenic fondu dans une dose de thériaque, maintenant son imagination sait créer pour elle un monde charmant et nouveau. Elle poursuit follement ses rêves vaniteux de la conquête du Sivas. Elle se voit transportée dans une autre contrée du globe, à Paris, où chacun librement peut venir admirer sa beauté, naguère la propriété d’un seul. Recevoir les hommages de tous, faire battre mille cœurs à la fois, tout en réservant le sien à l’objet aimé, ah! n’est-ce pas pour une femme la gloire et le bonheur sur la terre?

Mais ce rêve ne pouvait-il donc se réaliser sans l’intervention d’une armée?

Cette réalisation de sa chimère, Baïla l’attendit quelque temps, puis quand elle cessa d’y croire, l’ennui, le terrible ennui revint la saisir. Une sorte de langueur maladive l’accabla. Elle chercha une cause à sa souffrance, et cette cause, elle ne voulut la voir que dans les murs du harem, qui pesaient sur elle et l’étouffaient.

Le sultan Mahmoud, dans les derniers temps de sa vie, avait permis à ses femmes de franchir les portes du sérail, bien escortées et surveillées toutefois; depuis lui, de jeunes dignitaires de la Sublime Porte, partisans déclarés du nouvel ordre de choses, avaient à leur tour essayé de cet usage. Baïla le savait, elle résolut de conquérir pour elle cette douce liberté.

Au premier mot qu’elle en dit au pacha, celui-ci, la regardant avec des yeux fauves et flamboyants, jura par Mahomet et les quatre califes, c’était son serment redoutable, que si toute autre de ses femmes lui eût fait une demande semblable, sa tête aurait déjà sauté sous un coup de yatagan.

Baïla se garda d’en parler de nouveau; mais le refus du maître donna au désir dont elle était possédée une intensité dévorante. Elle aussi jura, non par les quatre califes, mais par son vouloir de femme, d’arriver à son but, quelque chemin qu’il lui fallût prendre, quelque péril qu’il lui fallût braver.

L’idée seule de cette nouvelle lutte qui s’engageait suffit pour la guérir à moitié de sa langueur.

Quel était-il, ce but? Elle eut d’abord à s’examiner en elle-même pour bien le définir.

Du haut des terrasses du palais d’hiver, elle avait déjà parcouru des yeux une partie des monuments de la ville; elle avait visité la citadelle, le caravansérai, la mosquée, à la suite du pacha. Ce n’était donc point là ce qui lui faisait aspirer après ce fantôme de liberté.

Restaient les bazars; mais ce qu’ils contenaient de précieux ou de curieux en brocart, velours, pierreries, or ciselé, le maître ne s’empressait-il pas de le faire apporter au harem pour qu’elle eût à voir et même à choisir? De ce côté encore la privation se faisait peu sentir pour elle.

Les bateleurs, les jongleurs, les musiciens de la Perse et du Kurdistan, tout nain difforme, tout objet curieux qui traversait le pachalik, sur un mot d’elle avait son entrée au palais.

Elle arriva à cette conclusion logique, c’est que si elle avait désiré pouvoir visiter et parcourir Sivas, c’était dans l’espoir d’y retrouver son inconnu, de surprendre enfin la clef des mystères qui l’environnaient; et cet inconnu était certainement la seule des curiosités de la ville que Djezzar refuserait de faire venir à son palais pour le divertissement de sa favorite.

Mais une autre ne pouvait-elle aller à la découverte pour Baïla? Elle songea aussitôt à Mariam.

Celle-ci, chargée en partie des achats et des approvisionnements du harem; dispensée, par son emploi, par son âge, par sa couleur, par sa laideur naturelle, du cérémonial ordinaire, parcourait librement les rues et les marchés. Baïla connaissait son dévouement à sa personne, et, refusât-elle de la servir dans ses recherches, elle savait que la vieille négresse ne la trahirait pas. Elle lui en parla donc.

Prise d’un tremblement subit,

--Par le saint Christ! s’écria l’Abyssine, ah! ne répétez pas cette parole, chère maîtresse; résistez à la tentation, étouffez-la dans votre cœur; c’est une inspiration du mauvais esprit!... ou un effet de la Providence, peut-être, une volonté d’en haut! ajouta-t-elle en murmurant à voix basse, et comme s’apostrophant elle-même.

--Tu n’as rien à craindre, Mariam; de quel crime seras-tu coupable pour avoir essayé de prendre quelques renseignements sur cet étranger? Ne sait-on pas que les vieilles femmes sont curieuses?