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Part 6

--Les peintres qui, par avance, ont voulu nous représenter le jugement dernier, ont seuls donné cours à tant de fausses idées sur le sujet qui nous occupe, reprit-il. Selon moi, messieurs de la peinture et de la sculpture se sont rendus coupables d’un délit du même genre à l’égard du génie, lorsqu’ils se sont chargés de le faire comparaître, non devant le tribunal de Dieu, mais devant celui de la postérité. Où ont-ils été s’imaginer de toujours traduire nos grands hommes en vieillards, sous prétexte que leur vie a été de longue durée? Ceux-ci n’ont-ils pas été jeunes aussi? N’est-ce pas alors un anachronisme que de nous représenter nos artistes inspirés, nos grands poëtes, à une époque où la poésie et l’inspiration n’existaient plus en eux? Leur jeunesse, ou du moins leur verte maturité, leur temps de sève et de production ne les retracent-ils pas mieux à notre esprit que leur moment de décadence et de caducité? Pourquoi toujours le soleil à son déclin? Pourquoi une ruine, là où nous devrions voir un palais? Vous nous devez un tableau d’histoire et vous vous acquittez avec un portrait de famille; un portrait de famille, rien de plus, car à la famille seule il importe de voir se reproduire sur la toile les individus tels que le souvenir les rappelle; la postérité ne se souvient que des œuvres.

--C’est justement en songeant à des tableaux de famille que m’est venue l’idée de ce grand jour de la résurrection, dont je vous entretenais tout à l’heure.

--Je ne saisis guère l’analogie, me répondit mon interlocuteur.

--Considérée non sous le point de vue de l’art, mais sous son côté pittoresque, une collection de ce genre, surtout avec son texte explicatif, est seule capable cependant de nous donner un avant-goût de l’étrange spectacle qui, selon quelques-uns, nous attend dans la vallée de Josaphat. Nous entrons dans une longue galerie; regardez, examinez avec moi. Je serai le _cicerone_. Cette fillette qui joue avec son bichon, enrubané comme elle; cette jeune et jolie femme qui regarde avec tendresse son perroquet perché sur son doigt; toutes ces fraîches beautés suspendues autour de vous, ce sont les aïeules ou les bisaïeules de ces honnêtes vieillards à moustaches grises. Cet octogénaire de fraîche date, coiffé à la Titus, a près de lui son père, mort à vingt-quatre ans; de l’autre côté, son grand-oncle, décédé au berceau. C’est un pêle-mêle d’âges, de temps, un logogriphe chronologique à ne s’y pas reconnaître; enfin, c’est une scène de la résurrection, s’il faut ajouter foi à un système que, pour notre part, nous repoussons de toutes nos forces. Nous n’aurons tous qu’un même âge dans le ciel.

--Très-bien! J’admets maintenant la relation d’idées entre votre bizarre collection de tableaux et le spectacle que devrait, selon quelques-uns, présenter le jugement dernier; mais dans cette forêt, où, depuis que, sous cet abri champêtre, nous sommes tapis comme deux braconniers ou deux garde-vents, pas une figure humaine n’a passé devant nous, par quelle échelle intellectuelle votre pensée s’est-elle trouvée subitement transportée au milieu d’un musée de famille?

--Voyez-vous cette touffe de bluets, jetée au bord de la route, ajoutai-je; eh bien, voilà le premier échelon qui m’a permis de franchir en deux bonds la distance qui sépare la forêt de Marly de la vallée de Josaphat.

--Oui, me dit mon ami le voyageur après un moment de réflexion, il en est souvent ainsi; malgré nous, à notre insu, nos souvenirs sont emportés de l’est à l’ouest, du nord au sud par l’oiseau qui passe, par une modulation qui se fait entendre au loin. Nous autres, dont les regards se tournent toujours avec tant d’amour vers ce vaste manteau de verdure, si richement brodé, qui couvre le sein de la terre, les fleurs doivent forcément jouer un grand rôle dans la transition de nos idées. Je n’ouvre jamais mon herbier sans le trouver rempli de souvenirs et d’anecdotes de tous les temps et de tous les pays.

--J’irai le feuilleter un jour avec vous.

--Volontiers; mais d’abord dites-moi comment vos bluets vous ont, _d’un premier bond_, introduit au milieu d’une collection de tableaux?

--En m’adressant cette question, vous ne croyez pas être indiscret, lui répondis-je, et cependant, vous me demandez là l’histoire de mon premier amour.

--Vraiment! Enchanté de l’indiscrétion. Le premier amour peut toujours se raconter: il est, d’ordinaire, empreint de tant de pureté...

--Surtout celui-là; ce fut une passion si follement idéale!... si complétement impossible!...

--Vous redoublez ma curiosité.

--Je vais la satisfaire, et en peu de mots. Ce que je vous ai dit précédemment me conduit, par une pente toute naturelle, à vous raconter comment, sous le toit d’une vieille mansarde, j’ai fait la connaissance de ma grand’tante.

--Il ne s’agit pas ici de votre grand’tante, mais de votre premier amour.

--Justement.

«A l’étage le plus élevé de la maison de mon père, il y avait une vaste chambre, garnie d’un assez bon nombre de ces portraits de famille dont on regarderait l’abandon comme un sacrilége, la destruction comme un crime, mais qu’on exile respectueusement dans le coin le plus reculé du logis, car ce sont, en général, d’horribles croûtes d’un aspect fort disgracieux.

«Par bonheur, ceux-ci se trouvaient si bien encrassés et tellement recouverts de poussière et de toiles d’araignées, qu’il n’était pas facile à la critique de s’exercer à leurs dépens. D’ailleurs, la critique montait rarement dans les mansardes.

«Mais moi, enfant, je m’y établissais volontiers; je m’y sentais à l’aise, j’y pouvais impunément être espiègle et tapageur.

«Un jour, il me prit fantaisie de laver la tête de tous mes grands parents, dont à peine on pouvait distinguer le sexe à travers leur triple voile. Je parvins assez heureusement à en débarbouiller quelques-uns, et n’eus alors rien de plus pressé que de faire, au moyen d’un morceau de craie et d’une plume trempée dans l’encre, des moustaches à ces dames et des cornettes à ces messieurs. Comme j’étais à lessiver un de ces vieux portraits, il m’arriva de voir, sous l’éponge, apparaître de jolies petites joues, de beaux yeux clairs qui me regardaient d’un air de connaissance, une petite bouche charmante qui me souriait avec une grâce toute particulière. C’était une belle enfant, de treize à quatorze ans, d’un air timide et doux. Ses longs cheveux blonds, couronnés de bluets, encadraient le plus charmant visage...»

--Ah! nous voici arrivés aux bluets! interrompit mon ami. Désormais je ne rencontrerai plus la _centaurea cyanus_ sans songer à vos amours. Continuez.

--Mais j’ai presque fini.

--Allons donc!

Je poursuivis:

«Ce portrait de jeune fille, je me sentais de la joie au cœur rien qu’à le contempler; et plus je le contemplais, plus il me semblait avoir déjà vu ces petites joues-là sur la figure de quelqu’un; ce front si pur ne m’était pas inconnu; ces jolis yeux clairs, d’un vert gai, comme on dit, je les avais déjà rencontrés quelque part. A celle-là je ne fis point de moustaches.

«J’avais plusieurs jeunes parentes alors, fort gentilles, fort espiègles; j’en vins à me rappeler que chacune d’elles possédait un de ces traits qui m’affriandaient si fort, mais aucune n’en présentait l’ensemble, aucune n’était aussi charmante que cette peinture, que cette belle enfant à la couronne de bluets. Était-ce donc une autre petite cousine que je ne connaissais pas encore? N’importe; en attendant que la connaissance fût faite, comme elle me regardait toujours avec son même sourire, je me pris d’affection pour elle; je l’aimai.»

--Quoi! cette image?

--Oui, je l’avais descendue de son clou, placée commodément sur une vieille chaise dépaillée, afin qu’elle se trouvât plus à ma portée. Je l’associais à mes jeux, je lui parlais, je me répondais pour elle; nous nous entendions très-bien, quand un jour, jour néfaste! ma mère nous surprit ensemble dans la mansarde.

--Que s’ensuivit-il?

--Une révélation terrible. Ma mère, tout en se retenant de rire à la vue des moustaches et des cornettes, après m’avoir vivement sermonné sur ma peinture impie, m’apprit que la jeune fille, la compagne de mes jeux, mon premier amour enfin, c’était sa grand’tante à elle, ma très-grand’tante à moi!

--Ah! grand Dieu! votre amour dut être tué du coup? Tout amour sans espoir ne dure guère.

--Sans doute. Depuis, quand je revis ces traits qui m’avaient tant charmé, je les trouvai changés entièrement. Dans le regard de ma grand’tante, dans son sourire, auparavant si gracieux, j’entrevis quelque chose d’ironique et de narquois. Elle s’était moquée de moi évidemment. Avec cette niaiserie naïve de l’enfance, je supputai l’âge qu’elle aurait eu, si elle avait été vivante encore. J’en fus effrayé.

--Je le crois bien... Elle était morte à soixante ans, sans doute; pour une grand’tante, c’est bien le moins, et il y avait peut-être plus de cinquante ans de cela!

--Aussi je me la figurais alors plus que centenaire, courbée en deux, la tête branlante, la bouche démeublée, le menton poilu, les yeux éteints, la paupière écarlate, assise dans un grand fauteuil, et grommelant quelques mots inintelligibles. Tous ces portraits de vieilles que j’avais moustachées, je me persuadais que c’était encore elle à des époques plus ou moins rapprochées, et je n’osais aller aux renseignements; et quand on parlait devant moi d’une grand’tante quelconque, je rougissais de honte, comme si je les avais aimées toutes!

--Et à quel âge, en effet, était morte la pauvre vieille?

--A seize ans.

--Plaît-il?

--C’est ce que j’appris seulement quelques années plus tard. A cette époque, le temps des vacances venu, je quittai le collége pour aller passer tout un mois chez ma grand’mère, dans l’ancien Valois, sur la lisière de la Picardie. Ma grand’mère devait avoir connu ma grand’tante. Il me vint en pensée de demander des nouvelles de celle-ci à celle-là. Mon aïeule aimait à conter; elle avait une mémoire prodigieuse; au lieu de simples renseignements, j’eus une histoire complète que j’écrivis alors avec tous ses détails, et ma grand’tante fut alors le sujet de mon premier ouvrage, comme elle avait été l’objet de mon premier amour.

--Parbleu! contez-moi ça... la chose vaut d’être connue.

--C’est une histoire bien simple et bien naïve, un drame purement villageois.

--Allez toujours. J’aime assez les histoires villageoises; elles deviennent rares par le temps qui court. D’ailleurs, la pluie redouble; nous n’avons rien de mieux à faire pour le moment.

Je commençai sur-le-champ mon récit.

I

Ma grand’tante Adèle avait passé sa vie dans les lieux mêmes où je me trouvais, à Béthizy, dans cette belle vallée suspendue aux flancs de la forêt de Compiègne, paysage ravissant, digne de la Suisse, auquel rien ne manque, ni les sites pittoresques, ni les souvenirs historiques, ni les ruines, ni les eaux, ni les ombrages. Cette tour de Saint-Adrien, de forme ovale, qui couronne le sommet de la colline, c’est ce qui reste du manoir royal de Philippe le Bel; escaladez-en les hauteurs, à vos pieds est le château de la Douye, peut-être un débris, une grange aujourd’hui; mais alors le père de ma grand’tante l’habitait avec elle, et le vieux bâtiment, réduit aux proportions d’une maison ordinaire, ainsi que ces anciens nobles ruinés qui s’obstinent à garder un titre qu’ils ne peuvent plus soutenir, restait château en dépit de l’apparence et s’appuyait encore, comme un vieux frère d’armes, sur les restes de l’ancien palais du roi Jean; car le Valois conserve de tous côtés les traces de cette race de rois qui lui avaient emprunté son nom.

Là, servant de route principale au pays et remontant vers la forêt pour gagner les plaines du Soissonnais, voici la chaussée de Brunehaut, grande voie romaine, réparée par cette terrible reine, dont peut-être dans l’ancien Valois seulement le nom n’éveille pas un sentiment d’horreur; bien au contraire, car la chaussée de Brunehaut a été métamorphosée en _Chaussée des Pruneaux_.

Plus loin, c’est le _Champ dolent_, le champ des plaintes et des gémissements. C’est là qu’un lieutenant de Philippe-Auguste tailla en pièces une armée anglaise, ce qui valut au village de Géroménil, qui en est proche, sa dénomination plus récente de Saint-Sauveur. Aujourd’hui, de vastes chènevières croissent sur toutes ces tombes, ignorées de celui même qui les bouleverse du soc de sa charrue. A droite, du côté de Saint-Wast, sont d’autres tombes aussi, les merveilleuses pierres druidiques de Rhuys, hantées nuitamment par les loups-garous.

Détournant vos yeux de ces grandes batailles si vite oubliées, de ces palais royaux si promptement renversés, reportez-les sur ce bel horizon de verdure que dessine autour de vous la forêt, sur ces maisons blanches à volets verts, sur ces terrasses, sur ces chaumières formant ceinture autour de la colline de Saint-Adrien: c’est Béthizy. Suivez du regard ces lignes d’argent qui coupent les prairies; ce sont les ruisseaux de Boneuil, des Buttes et de Néry, tous trois allant rejoindre la jolie rivière d’Autonne, qui elle-même, après avoir empli les grands étangs de Pontdron et du Berval, va se jeter dans l’Oise, au-dessus de Verberie.

Ces lieux, depuis mon enfance, sont restés purs, charmants, animés, dans un coin réservé de ma mémoire, et quand je m’y transporte en idée, le souvenir et l’imagination aidant, je les revois non-seulement tels que je les ai connus, mais aussi tels que les récits de ma grand’mère me les ont fait connaître, tels qu’ils étaient au milieu du siècle dernier, du temps de ma grand’tante.

Élevée au couvent des dames de Crépy, grâce à l’instruction des bonnes religieuses, ma grand’tante y avait puisé de saintes et fermes croyances; mais dans les entretiens de ses jeunes compagnes, elle avait acquis, en plus, une crédulité à peine imaginable. Il n’était question parmi celles-ci que de revenants et de sorciers, de divinations par les cartes ou par les dés. Les bonnes sœurs avaient appris à ma grand’tante à aimer Dieu; les jeunes filles, à craindre le diable.

Si elle avait vécu de nos jours, Spurzheim eût certainement trouvé en elle l’organe de la _merveillosité_. Je me rappelle en effet que sur son portrait elle avait, à l’angle de l’œil, un certain renflement signalé par le célèbre phrénologue, et qui donnait à son sourire même un air étonné.

Quand Adèle, c’était son nom, après la mort de sa mère, revint à Béthizy, pour tenir le ménage du survivant, il était curieux de voir cette jeune maîtresse de maison se signer, se troubler, s’interrompre dans un ordre à donner, à la vue du sel renversé, de deux couteaux en croix et autres signes néfastes; se sauver ou défaillir, quand, la nuit venue, certains bruits se faisaient entendre du dehors. Ne se sentant plus protégée par les murs de son couvent, l’esprit plus impressionnable depuis sa douleur récente, elle ne rêvait que fantômes dans la maison, gobelins et farfadets dans les bois, loups-garous et sorciers dans les champs.

Pour son malheur, ces idées étaient en partie celles des gens avec qui elle avait à vivre.

A Béthizy, on croyait surtout à la bête de la Chambrerie. C’était une espèce de monstre, la transformation hideuse d’un ancien prieur du pays. Chambrerie ou prieuré avaient alors même signification. Ce prieur, épris d’un amour sacrilége pour une jeune religieuse, sa pénitente, avait trouvé moyen de l’attirer chez lui, à force de ruses et de faux prétextes. Bientôt éclairée sur ses projets, la jeune fille s’était sauvée à travers l’église et avait cherché un refuge au pied du maître-autel; mais jusque-là le monstre l’avait poursuivie. Elle était perdue quand, levant ses yeux éplorés vers l’autel, elle vit Jésus-Christ descendre de sa croix, saisir de ses deux mains ce bois qui avait été l’instrument de son supplice et en décharger un coup si violent sur la tête du prieur que celui-ci tomba mort.

On ne pouvait le mettre en terre sainte; il fut déposé sous la principale des pierres de Rhuys; mais par la puissance de Satan, qui régnait de ce côté, il reparut bientôt sous la forme d’un animal immonde. Il se montrait de préférence dans les ruines de la tour de Saint-Adrien, dont il habitait les voûtes souterraines. Il n’en sortait que lorsque quelqu’un du pays devait mourir bientôt. Alors il faisait entendre de sinistres hurlements en signe d’avis, et des cloches invisibles tintaient d’elles-mêmes dans les airs.

Trois jours de suite, la bête de la Chambrerie avait hurlé et les cloches avaient tinté pour la mère d’Adèle; du moins on le disait ainsi, et la jeune fille crédule n’était que trop disposée à ajouter foi à toutes ces choses surnaturelles. Qui eût pu combattre en elle ces fâcheuses impressions? Elle avait un frère, son aîné de dix ans; mais ce frère, marié déjà, occupait un emploi dans une province éloignée; son père, lieutenant des chasses de la capitainerie de Compiègne, presque toujours hors de chez lui, aussi occupé de ses propres plaisirs que de ceux du roi, la raillait bien quelquefois sur ses folles terreurs et sur l’adhésion donnée par elle à toutes les superstitions populaires; mais le plus souvent il en riait, sans songer à la détourner, par le raisonnement, de ces dangereuses tendances.

Avec le temps, cependant, ma grand’tante avait senti ses prédispositions au merveilleux s’adoucir, se modifier en partie. Les conseils du curé, le soin qu’il prit de lui imputer à péché ses terreurs superstitieuses, puis enfin l’âge de raison qui venait, car elle touchait à sa quinzième année, tout concourut à la remettre à peu près dans un sens droit; mais il lui resta toujours quelque chose de ses anciennes appréhensions. Ce quelque chose, c’était une poltronnerie naïve, une timidité d’enfant qui, jointes à la vivacité naturelle de son âge, à l’espèce de réserve et de dignité que lui commandait sa position exceptionnelle de reine du logis, donnaient à son caractère, à ses allures, de certaines bizarreries, de certains contrastes qui n’étaient pas sans charmes.

M. le lieutenant des chasses Dampierre, outre les revenus, exemptions et priviléges de sa charge, possédait quelques arpents de terre dans le pays, et deux moulins sur la rivière d’Autonne. L’individu auquel ces moulins étaient affermés, le nommé Brulard, avait une fille dont Adèle, faute de mieux, faisait sa meilleure amie. Voulait-elle se reposer de ses travaux du ménage; son père, pour raison d’administration ou autre, entreprenait-il un voyage à Versailles ou à Compiègne, c’est vers Martine, vers le hameau de Glaignes qu’Adèle courait aussitôt pour trouver une compagnie. Heureuse alors de n’avoir plus à commander à personne, elle redevenait une jeune fille vive et rieuse, aimant les jeux, les exercices de son âge, escaladant les échaliers, s’ébaudissant comme il est toujours permis de le faire à quinze ans, mais avec son amie seulement, car à l’aspect du premier visage étranger qui survenait, rentrée aussitôt sous sa carapace de demoiselle, elle baissait les yeux et restait roide comme un piquet, muette comme un poisson, jusqu’au moment où l’heure des ébats sonnait pour elle, c’est-à-dire jusqu’à ce que le visage étranger eût disparu.

Martine Brulard avait quelques années de plus qu’Adèle, des yeux noirs qui ressortaient vifs et brillants sur son teint légèrement mordoré par le soleil; le nez retroussé, les narines ouvertes, les cheveux crépus, la bouche souriante et les dents blanches et nettes. Avec ses formes franchement accusées et son allure joviale, c’était ce qu’on appelle un beau brin de fille. Toutefois, malgré cette apparence de jovialité, Martine avait les passions ardentes, et, par contre, était susceptible de plus de dissimulation et de jalousie qu’on ne s’y fût attendu de la part d’une personne aussi bien portante.

Un jour, profitant d’une vacance, ma grand’tante était auprès de son amie. Celle-ci, qui aimait à jouer à la petite maman, se plaisait à l’attifer, à lui boucler les cheveux. Assises sur un tronc d’arbre jeté à terre au milieu d’une grande cour de ferme, n’ayant d’autres témoins qu’un vieux chanvrier, endormi sur un tas de javelles, et une bonne vache noire qui, d’un air mélancolique et stupide, les regardait de l’autre côté de l’échalier, les deux jolies filles s’occupaient à tresser en guirlande les bluets qu’elles venaient de cueillir dans les champs. La guirlande faite, Martine en couronna la tête de ma grand’tante, et elle la trouva tellement à son gré ainsi qu’elle en battit des mains et l’embrassa pour la remercier d’être si jolie.

--Savez-vous, mam’zelle Adèle, que les filles du pays feront bien, à l’avance, de s’approvisionner d’amoureux, car, d’ici à deux ans, ils pourraient bien tous courir après vous?

--Oh! qui songe à cela? Je ne suis pas encore en âge d’être mariée; et d’ailleurs, c’est un soin qui ne regarde que mon père, répond ma grand’tante, du ton d’une fille bien élevée et qui se souvient encore du couvent.

--Mais votre père a d’autres occupations en tête, reprend Martine; il est plus de son métier de chasser pour le roi que de chasser pour vous. Je le soupçonne plus adroit vis-à-vis des sangliers que des galants; donc vous ferez bien de ne pas trop compter sur lui, sinon gare à sainte Catherine!

--Eh bien! le beau malheur! réplique l’autre en souriant. Sainte Catherine est une bonne sainte et me ferait alors une bienheureuse patronne de plus. On n’en saurait trop avoir. Puis, ajoute-t-elle avec une certaine gaucherie d’innocence, des galants, il faudrait, pour en trouver, chasser bien loin, au moins jusqu’à Senlis ou Compiègne, car dans ce pays-ci il n’y a que... que des sangliers!

--Oh! dit Martine, il y a peut-être aussi des amoureux; en cherchant bien... Quelquefois, au moment où on s’y attend le moins, il vous en part un à deux pas. Le tout, c’est de ne pas le manquer.

--Avez-vous cherché, vous, Martine?

Martine rit aux éclats et ne répond point; et pourtant, la conversation une fois sur ce sujet, elle se sent tentée, par vanité, de prendre Adèle pour confidente...

C’est que Martine a cherché, elle, et elle a trouvé.

II

Un fils de bonne famille, un jeune homme nommé Charles Doisy, ou d’Oisy, les renseignements m’ont manqué pour l’apostrophe en plus ou en moins, était venu habiter pendant quelque temps le petit domaine de Champlieu-lez-Béthizy, qui appartenait à son père. Martine, fille unique du meunier-fermier Brulard, qui faisait à la fois le commerce des farines, des chanvres et des bestiaux, pouvait aspirer aux meilleurs partis du pays; elle vit le jeune homme, il lui plut, et _elle ne le manqua pas_.

Comme il semblait peu disposé à s’enamourer d’elle, elle lui fit des avances auxquelles il s’empressa de répondre comme il le devait.

Pourtant l’amoureux en question avait une autre passion dans le cœur, passion plus ancienne et plus forte sans doute que celle qu’il éprouvait pour mademoiselle Brulard. Il était fou de peinture. Élève de la Tour, il promettait déjà d’être digne d’un tel maître, lorsque son père, jetant au vent palettes et pinceaux, pour le dérouter sur les arts, sur les artistes et sur toutes les séductions de Paris, l’avait envoyé à Champlieu tomber sous les séductions de la jolie meunière.

Quelques mois après, le jeune homme se sentait saisi d’un nouvel enthousiasme; il ne s’agissait plus seulement de s’illustrer par les arts, mais par la guerre. L’amour de Martine se trouva saisi entre deux gloires comme la gaufre entre deux fers brûlants, et Charles Doisy, après lui avoir juré une constance éternelle, se rendit à Melun où il s’engagea dans le régiment de hussards commandé par le lieutenant général comte de Berchiny.

Voilà ce que Martine avait bonne envie de conter à sa jeune camarade, mais réfléchissant que déjà, depuis quelque temps, elle n’avait point reçu de nouvelles de Charles Doisy, qu’il pouvait changer d’amours et elle aussi, que sa confidence alors tournerait à sa honte, elle se retint. Une autre idée, non sans quelque rapport avec la première, lui traverse la tête; elle propose à Adèle de lui faire les cartes, d’interroger à elles deux le sort sur le mariage qui leur est réservé.

Adèle résiste; trop crédule encore, livrant trop facilement sa confiance à ce genre de prédictions, elle craint de s’engager de nouveau dans cette voie que le curé lui a interdite. Cela peut être un jeu, une manière d’amusement pour Martine; pour elle, c’est chose sérieuse et blâmable.