Part 5
Il a confié son dessein, ses radieuses espérances, à un vieux prêtre, son confesseur, et son confesseur se trouve être en même temps celui de Mariam; car Mariam, catholique zélée, n’a jamais cessé de pratiquer, mystérieusement toutefois, les préceptes de sa religion.
Arriver à la négresse abyssine par le saint homme, à la favorite par la négresse, au pacha par la favorite, telle est la marche à suivre que se trace d’avance notre jeune enthousiaste.
Régénérer et faire refleurir le christianisme dans cette portion du monde asiatique, telle est la mission sublime dont il se croit chargé par Dieu lui-même.
Le vieux confesseur refusa d’abord de s’associer à ces dangereuses tentatives. Vaincu enfin par ses instances, il le mit en relation avec l’Abyssine, mais c’est à quoi se réduisit son rôle. Usé par la persécution, devenu craintif et prudent, le vieillard tenait à la vie, qui lui échappait. Il avait coutume de dire que l’Église conquérante ne doit compter que sur ses fraîches recrues, plus ardentes que les autres, et que le martyre ne convient bien qu’à la jeunesse.
C’est par Mariam alors que Ferdinand apprit que cette favorite, venue de la Mingrélie, et sur laquelle il avait fondé toutes ses espérances chrétiennes, n’était autre que la démoniaque odalisque rencontrée par lui dans les jardins de Kizil-Ermak.
A quelque temps de là, la nouvelle ayant circulé que Baïla, à la suite de Djezzar, avait traversé la ville dans son palanquin et devait la traverser encore pour retourner vers le palais d’été, il s’était placé sur son passage. Mariam, quoique ébranlée par ses ardentes et pieuses sollicitations, n’avait point encore parlé de lui à sa maîtresse; mais il crut voir la preuve du contraire dans le mouvement de la jeune femme vers lui, et ce fut dans cette conviction qu’il tira de sa poitrine et fit briller à ses yeux ce bijou, qui n’était autre qu’une petite croix dorée qu’avait portée sa mère, et qui ne le quittait jamais.
On sait comment tourna l’exécution de cette sainte et audacieuse entreprise, dont Ferdinand Lasserre, à cette heure, vient de subir les premières et terribles conséquences, et prévoit le dénoûment.
Quand, après son supplice préparatoire, les mains solidement liées derrière le dos, il fut ramené devant le pacha, celui-ci était encore étendu sur ses coussins; sa tête, et le bras qui soutenait le narguilé, reposaient sur les genoux de la Mingrélienne, et son lion, Haïder, allongé sur ses pattes, le museau contre terre, les yeux à demi fermés, était couché près de lui.
Sur un geste du maître, les esclaves se retirèrent. La scène qui allait suivre ne voulait pas de témoins.
Le pacha, la Mingrélienne, le chrétien et le lion demeurèrent seuls.
V
Baïla avait senti disparaître sa confiance. Une seule révélation du prisonnier pouvait être pour elle un arrêt de mort; et, cachant sa pâleur sous les plis redoublés de son voile, le cœur palpitant, elle attendit le résultat de l’interrogatoire, en attachant son regard plein d’anxiété sur le captif.
--Quoi! j’aurais risqué de mourir pour entendre un sermon de ce triste prêcheur! se disait-elle; que ne l’ont-ils tué quand j’en ai donné l’ordre! ou que n’a-t-il succombé sous le fouet des cawas!
Cependant, en le voyant le corps sillonné de stigmates bleuâtres, la chair gonflée et saignante, se tenir là, dans cette salle, comme s’il n’en était pas sorti pour être livré aux bourreaux, comme il y était avant l’arrivée du pacha, avec son même maintien, avec son même regard timide, qu’il n’osait lever vers elle, elle se sentait émue de quelque pitié.
--Chrétien, dit le pacha, quel motif t’amena dans ce lieu?
--Son salut, répondit le captif en tournant un instant ses yeux vers le sofa occupé par l’odalisque; et les reportant sur Djezzar: Le tien peut-être, ajouta-t-il.
--Quoi! chien fils de chien que tu es, tu pensais faire de moi un vil Nazaréen, et pour me convertir à la secte de maudits, tu profitais du temps de mon absence?
--J’ai dit la vérité, répondit le jeune homme, aussi vrai que Jésus-Christ est le rédempteur du monde!
--Tu mens! cria le pacha, aussi vrai qu’il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète.
Après ce mouvement, il sembla faire un effort pour s’interrompre dans sa colère, il se replaça plus à l’aise entre les genoux de sa favorite, passa sa main, en signe de caresse, sur la crinière de son lion, et quand il eut aspiré deux ou trois bouffées de son _latakié_:
--Voyons, sois sincère, reprit-il, et n’aggrave pas ton crime. Tu sais bien que d’un musulman on ne fait point un chrétien, comme d’un chrétien on ne peut faire un juif. La loi de Moïse a préparé celle de Jésus; celle de Jésus n’était que le second échelon de celle de Mahomet; dans cette route-là on ne redescend pas; on monte.
--J’espérais du moins, dit le captif, te rendre plus favorable à mes frères...
--Sont-ce donc là tes frères, toutes ces bandes de chacals qui se mordent entre eux, toutes ces races d’infidèles qui oublient leur propre loi? De quoi se plaignent-ils? De quelques-uns j’ai fait de bons chrétiens par le martyre; de quelques autres de bons musulmans, par la persuasion. D’ailleurs, es-tu donc un de leurs prêtres? Non! loin de là! Tu n’es qu’un de ces frivoles Européens qui viennent essayer de propager parmi nous leurs usages impies; laisse de côté la ruse et le mensonge: tu as entendu parler de la beauté de cette esclave (il tourna la tête vers Baïla), et, au prix de ta vie, tu as voulu en saturer tes yeux? N’est-ce point cela?
Le jeune homme fit un signe négatif; le pacha n’en tint nul compte et poursuivit:
--Eh bien, es-tu satisfait? Tu dois l’être; car tu l’as vue. Vos femmes d’Europe sont-elles à ce point à dédaigner qu’il vous faille venir chez nous pour nous ravir les nôtres? Jusqu’à ce jour, vous n’avez eu de convoitise que pour nos chevaux. Comment as-tu trouvé moyen de correspondre avec elle? Quel a été ton guide? De quelle façon t’a-t-elle d’abord accueilli?
Semblable au tigre qui, de l’œil et de l’oreille, épie le moindre cri, le moindre mouvement de la proie qu’il veut saisir, Djezzar guettait une parole d’aveu, un signe dénonciateur de la part de l’interrogé.
Il ne l’obtint pas de ce côté; mais il sentit, sous lui, frissonner les genoux de Baïla.
--Chrétien, reprit-il, je te le répète, sois sincère; dis-moi quel espoir tu avais conçu; dis-moi qui t’a introduit dans ces lieux; nomme tes complices, et, quelle que soit ta faute, je mettrai dans l’autre balance ta jeunesse, ton titre consulaire, quoique ta présence ici la nuit, au milieu de mon harem, me donne le droit de l’oublier. Mais je te tiendrai compte de ce que tu as déjà enduré, et, comme Allah, je serai miséricordieux. Parle; je t’écoute.
Il aspira de nouveau la fumée odorante du narguilé et sembla attendre une réponse; mais le captif gardait toujours son silence et son immobilité.
--Parle, chrétien; parle, il est temps; à ce prix seul, tu peux racheter ta vie... en abjurant ton idolâtrie, bien entendu.
A ce dernier mot, le jeune homme releva la tête; une noble rougeur lui monta au visage:
--Dénoncer et apostasier! s’écria-t-il; voilà ta clémence, pacha! Tes bourreaux ont-ils donc oublié de te dire qui je suis? Toi-même, qui m’as honoré ici du titre de chrétien, tu ignores donc quels devoirs ce titre impose? Pour plonger deux fois leur âme dans une souillure ineffaçable, crois-tu que les disciples du Christ tiennent tant à cette vie mortelle?
Et son œil étincelait, et toute sa physionomie avait pris un caractère de beauté sublime.
--C’est entendu, dit Djezzar, contrastant alors, par son apparente impassibilité, avec l’exaltation du jeune Français; tu veux mourir, et tu mourras; mais sais-tu bien quelle fin je te réserve?
--Quelle qu’elle soit, je suis prêt, dit le captif.
--Ainsi, de cette vie mortelle, tu ne regretteras rien?
Et le pacha suivait attentivement son regard, qu’il croyait devoir se porter vers Baïla.
--Rien, répondit le jeune homme, les yeux baissés, sinon de n’être point, à mes derniers moments, assisté par un saint prêtre de ma religion.
Djezzar sembla réfléchir; puis un sourire contracta légèrement ses lèvres:
--Si tes désirs ne vont pas au delà, dit-il, ils peuvent être exaucés.
A son appel, le maugrebin reparut.
Quelques minutes après, un vieillard au front chauve, à la longue barbe blanche, aux traits amaigris, se présenta. En présence du pacha, il fut pris tout à coup d’un tremblement, comme s’il eût cru sa dernière heure arrivée.
C’était un pauvre religieux maronite envoyé récemment par le patriarche du mont Liban pour remplacer le supérieur du couvent de Perkinik qui venait de mourir. Le jour même, en traversant ce village catholique des environs de Sivas, le pacha avait voulu frapper d’une avanie son misérable couvent, où trois moines, couverts de haillons, vivaient du travail de leurs mains, au milieu d’une population aussi misérable qu’eux. Ne pouvant leur extorquer l’argent qu’ils n’avaient pas, Djezzar venait d’emmener avec lui leur supérieur, pour le garder en otage jusqu’à ce que la somme exigée par lui fût payée.
--_Kafer_, lui dit-il, tu as refusé d’acquitter les impôts du miri et du karadj.
--Les chrétiens du Liban en sont exemptés depuis les capitulations du saint roi Louis, répondit le malheureux dont la voix trahissait la violente émotion; le vice-roi Mehemet-Ali nous en tenait dispensés.
--A l’enfer le vieux chacal!
--Mais les sultans eux-mêmes ont reconnu cette loi, Altesse.
--Il n’y a d’autre loi ici que ma volonté! lui cria le pacha.
--Que puis-je faire pour désarmer ta rigueur? balbutia le vieillard en attachant son regard terrifié sur le lion couché auprès de Djezzar, et dont il se croyait déjà la pâture. Je ne possède rien au monde, sinon la vie, que tu puisses me prendre.
--Ainsi ferai-je, si tu ne m’obéis sur-le-champ!
--Mais pour acquitter cet impôt...
--Par le Coran, qui te parle encore d’un impôt? Du karadj et du miri, je vous tiens quittes, toi et les tiens, quittes à jamais, et tu es libre, et tu sortiras d’ici emportant plus de piastres que je ne t’en demandais; mais avant de nous séparer, tu vas appeler les malédictions de ton Dieu sur ce chien que voilà.
Alors s’adressant à son autre captif:
--Oui, tu vas mourir, et mourir maudit par un prêtre de ta religion, Ynch Allah! Parleras-tu maintenant?
Avec une héroïque résignation, pour toute réponse, Ferdinand Lasserre s’agenouille et courbe sa tête, dévouée à la fois au sabre et à l’anathème, quand il entend le vieux cénobite du Liban, levant ses mains décharnées sur son front, lui dire d’une voix attendrie:
--Si vous êtes chrétien, je vous bénis, mon fils!
Cette sainte parole à peine prononcée, le vieillard tombait à la renverse, frappé d’un coup de feu; Baïla, avec un mouvement d’horreur, se rejetait en arrière; et le pacha, avec sa même impassibilité, remettait son pistolet dans sa ceinture.
Soudain, il interrompit ce mouvement pour retenir par la crinière son lion qui, animé par la vue du sang, s’élançait avec un rugissement vers le corps du Maronite.
--Qu’on emporte cette charogne, dit Djezzar au maugrebin, et qu’on nous laisse!
Le cadavre emporté, le maugrebin sorti, revenant au lion qui, la gueule entr’ouverte, les lèvres crispées et pantelantes, poussait de rauques soupirs et dardait ses regards étincelants vers cette proie qu’on lui enlevait:
--Holà! dit-il en le flattant du geste et de la voix, holà! patience, Haïder, ta part te sera bientôt faite; tu ne perdras pas à l’échange.
Il reprit alors sa position première; et tandis que le lion, retenu par lui, continuait de rugir sourdement, les yeux tournés vers une large tache de sang restée sur le tapis, s’adressant à Baïla, sans paraître se douter des émotions de terreur dont était agitée sa belle esclave:
--Oui, à nous trois le giaour! chacun sa part! A moi sa tête, au lion son corps, et à toi, ma rose de l’Inéour, ma fidèle, à toi son cœur! Ce cœur, ne te l’a-t-il pas donné? Eh bien! va le prendre!
Baïla, indécise, troublée d’horreur, ne savait quel sens attacher à ces mots.
--Va le prendre, répéta Djezzar; tiens, regarde, impuissant à se défendre, ne semble-t-il pas te l’offrir de lui-même? Va, mon âme, et si ton poignard ne suffit pas à l’œuvre, sers-toi du mien.
L’odalisque se pencha vers lui:
--Tu te joues de moi, Ali, n’est-il pas vrai? lui murmura-t-elle à l’oreille.
--Ne m’entends-tu pas, ou ne veux-tu pas me comprendre? répondit-il d’une voix formidable. Que cet homme meure, qu’il meure de ta main, sur-le-champ, sinon je te croirai sa complice, et ta tête tombera avant la sienne, je te le jure par Mahomet et les quatre califes!
N’ayant plus qu’à choisir entre donner la mort ou la recevoir, Baïla sentit un froid glacial dans ses veines; son front se couvrit d’une pâleur livide.
--Tu hésites? dit le pacha.
Elle porta une main tremblante à son poignard.
--Prends le mien, reprit-il.
La main de Baïla retomba sur l’épaule de Djezzar et y resta quelque temps comme paralysée; ses yeux troublés se levèrent furtivement vers le jeune Français, ce matin encore l’objet de ses rêves d’amour; vers ce jeune martyr, qui d’un mot pouvait la perdre, et qui allait mourir, mourir par elle, pour n’avoir pas voulu le prononcer, ce mot!
--Obéiras-tu! dit le bourreau avec un geste de rage impatiente.
La main de Baïla descendit seulement de l’épaule de Djezzar, et s’égara, furetante, parmi les armes qui formaient un arsenal à sa ceinture.
--Tu trembles? tu ne veux donc pas? tu l’aimes donc? lui cria-t-il enfin.
--Oui, je l’aime! répondit la Mingrélienne. Et, bondissant tout à coup, elle enfonça la lame du yatagan en pleine poitrine du pacha.
Quoique frappé à mort, il fit encore un mouvement pour saisir son dernier pistolet; mais, sur un geste de Baïla, le lion Haïder, excité de nouveau à la vue du sang qui jaillissait, se ruant sur son maître, se fit sa part.
Tandis que Ferdinand Lasserre, épouvanté du double meurtre, fermait les yeux, en roidissant d’horreur ses bras garrottés, la Mingrélienne, douée tout à coup d’une incroyable présence d’esprit, rassembla à la hâte, dans un coin de la salle, les légers meubles et les étoffes qui s’y trouvaient; elle y mit le feu, et saisissant par ses liens le jeune Français plus mort que vif, elle l’entraîna vers une issue secrète qui conduisait au logis de la négresse abyssine.
Le palais de Kizil-Ermak, de construction turque, c’est-à-dire bâti en bois, fut presque entièrement consumé.
Le lendemain, sur le méidan de Sivas, les colporteurs de nouvelles s’évertuaient à définir les causes de ce grand événement. Les uns se bornaient à dire que le pacha avait été étranglé par son lion et que, dans la lutte des deux bêtes féroces, une torche renversée avait été la cause de l’incendie.
Les autres, raisonnant d’après les us de l’ancien régime ottoman, et se prétendant mieux informés, racontaient qu’un homme, portant l’habit d’un Franc, après avoir assez longtemps séjourné dans la ville, afin d’écarter les soupçons sur le but de sa mission secrète, s’était introduit auprès du pacha et jusque dans son harem; lorsque celui-ci avait ordonné à ses esclaves de le décapiter, le prétendu Franc, qui n’était autre que le capidgi-béchi du sultan, l’exécuteur de ses arrêts de mort, avait montré son _kat-chérif_, et la tête seule de Djezzar était tombée. Le feu avait pris au palais au milieu du désordre, et le capidgi-béchi, profitant du grand concours de peuple attiré par l’incendie, s’était échappé sous un nouveau déguisement.
Vingt versions circulèrent encore, qui, presque toutes, furent répétées alors par les journaux d’Europe.
Tandis qu’à Sivas, à Rocate, et dans les autres villes du pachalik, on se perdait ainsi dans des explications plus ou moins vraisemblables, Baïla et Ferdinand, qui, en effet, avaient trouvé moyen de s’enfuir du palais, grâce au désordre, à la foule et à leur travestissement, se tinrent d’abord cachés dans les montagnes situées au sud de Sivas, où des brigands curdes les prirent sous leur protection sans trop les rançonner; puis ils trouvèrent un abri dans un couvent, puis vingt autres dans les cavernes ou sous les ombrages des bois d’Avanes, toujours en remontant les bords de la rivière Rouge.
Entrés enfin dans les États du schah de Perse, ils étaient revenus en France à la suite de la dernière ambassade.
De toutes ces cachettes, Ferdinand Lasserre sortit non sans y avoir quelque peu perdu de son ardeur de prosélytisme.
A travers les montagnes et les vallées, le jour et la nuit, il avait voyagé, portant la tentation en croupe. Baïla était réellement devenue pour lui le démon qu’il avait rêvé.
Avec la belle Mingrélienne, sa libératrice et la compagne de sa fuite, marchant du même pas dans les mêmes sentiers, dormant sous les mêmes abris, soigné, pansé par elle, il lui avait été difficile d’empêcher son cœur de battre sous d’autres inspirations que celles de l’amour divin. Ferdinand avait vingt-cinq ans, et la reconnaissance a tant d’empire sur une âme généreuse!
Néanmoins, dans les premiers jours de leur fuite en commun, il était parvenu à convertir sa schismatique compagne, facile à persuader, par indifférence en matière de religion; mais bientôt, dit-on, elle l’avait converti à son tour. Ce qu’il y a de positif, c’est que le jeune homme ne revint pas seul en France; son passe-port, quand il le fit viser à Marseille, portait: M. Ferdinand Lasserre, élève consul, voyageant _avec sa sœur_.
Mon ami, l’illustre voyageur, m’avait déjà livré tous les documents de l’histoire que je viens de mettre en œuvre; mais ma curiosité n’était pas encore pleinement satisfaite. Je voulais connaître le sort des deux amants à leur arrivée en France. Je le pressai de questions à ce sujet, et d’abord très-inutilement.
Nous venions de déjeuner, en plein air, sur la pelouse du Butard, et mon botaniste, dans une exaltation difficile à décrire, n’était alors préoccupé que d’une trouvaille qu’il venait de faire sous la table même qui nous avait servi pour notre repas. C’était une petite plante à feuilles velues et lancéolées, aux fleurs d’un jaune pâle, marquées d’une tache violette à la base de chacun de leurs cinq pétales.
--_Cistus guttatus_! _Helianthemum guttatum_! s’écriait-il avec des élans de surprise, des cris, des gestes impossibles à traduire pour quiconque n’a pas la botanique au cœur. Je croyais qu’il n’existait que dans les montagnes de l’Anti-Taurus, d’où j’en ai rapporté si précieusement un échantillon unique! C’était ma plus belle conquête végétale, et voilà que je le retrouve ici, au Butard, à Luciennes, banlieue de Paris, sous la table d’un cabaret! Est-ce que ça devrait être? Le Taurus et le Butard en rivalité de productions! c’est à s’y perdre! Fiez-vous donc à l’Asie Mineure!
--Mais, de l’Asie Mineure, lui dis-je alors en l’interrompant avec ténacité, avec obstination, vous m’avez rapporté une histoire dont les héros m’intéressent vivement. Veuillez, je vous prie, me donner de leurs nouvelles.
--Ils se portent parfaitement bien, merci, me répondit-il.
--Je ne vous demande pas des nouvelles de leur santé, mais de leur sort.
--Ah! ce qu’ils sont devenus? oui, je comprends.
Puis, me regardant d’un air moqueur, et poussant un éclat de rire:
--Eh! mais, reprit-il, pour peu qu’ils aient, comme nous, l’habitude de causer beaucoup en mangeant, ils achèvent de déjeuner ici près.
--Comment! quoi! m’écriai-je, ces gens de la fontaine au Prêtre?
--Justement. Vous voyez bien que vous n’aviez pas deviné. Mon prétendu confiseur, le soi-disant garçon limonadier, n’est autre que mon ami Ferdinand Lasserre, notre martyr chrétien; et sa compagne, par vous si légèrement qualifiée de grisette ou de comtesse sans préjugés, c’est Baïla, l’ex-favorite de Djezzar, pacha de Sivas; Baïla la Mingrélienne, la rose de l’Inéour, la colombe aux serres d’épervier!
Après m’avoir administré cette moquerie, bien méritée sans doute, mon ami se décida enfin à me donner, en résumé, le complément de ma nouvelle.
--Arrivés à Paris, dit-il, des événements d’une nature beaucoup plus vulgaire que ceux qui avaient signalé leur séjour au Sivas vinrent encore éprouver le jeune Français et la Mingrélienne: l’argent leur manqua. Les bijoux, présents de Djezzar, que l’odalisque avait emportés dans sa fuite, étaient faux pour la plupart. On ne peut plus se fier même aux pachas! Ferdinand dut prendre un état lucratif avant tout. Il entra à l’imprimerie royale, comme prote, pour les ouvrages orientaux. Cette ressource ne suffisant pas encore aux besoins du ménage, Baïla chercha à s’utiliser de son côté. N’ayant jamais manié une aiguille, elle ne pouvait se faire ni couturière, ni brodeuse, ni femme de chambre, ni demoiselle de compagnie: elle a une voix charmante, et défierait, au besoin, en gazouillis et en gargouillis, toutes les cantatrices italiennes, françaises ou autres; mais ne possédant aucune des langues de l’Europe, elle ne pouvait chanter que des _mouals_ arabes ou des _gazels_ turcs. Par bonheur, elle est danseuse aussi, et la danse est une langue qui se parle et se comprend dans tous les pays. Elle figure aujourd’hui dans le corps des ballets de l’Opéra, où elle se fait remarquer par sa légèreté, sa douceur et sa modestie.
Comme mon illustre voyageur achevait ce récit, nous vîmes revenir, bras dessus bras dessous, vers le Butard, Ferdinand Lasserre et sa jolie compagne. Mieux renseigné cette fois, j’admirai en toute conscience la rare beauté de la Mingrélienne et l’incroyable et gracieuse souplesse de sa taille.
Quant au ci-devant élève consul, pour la vérification d’un des détails de cette histoire, mon regard se porta aussitôt curieusement vers ses extrémités inférieures, afin d’apprécier la forme et la dimension de ses pieds.
Je les trouvai fort ordinaires.
Sans doute il avait confié à Baïla les rapports d’amitié existant entre lui et mon compagnon, car lorsque nous nous croisâmes de nouveau, elle fit à celui-ci un petit signe de la main en disant: _Bojour, mochu!_
--_Salem-alai-k!_ lui répondit mon illustre voyageur.
Moi, je saluai profondément.
FIN DE L’ESCLAVE DU PACHA.
Marly-le-Roi, juillet 1844.
HISTOIRE
DE MA GRAND’TANTE.
--Lorsque sonnera l’heure éternelle de la résurrection, croyez-vous que nous devions nous retrouver tous avec la forme que nous aurons eue au dernier instant de notre vie?
--C’est là un point contesté, et qui le sera encore longtemps sans doute. Il faut convenir que si les choses doivent se passer ainsi, ces âmes mélancoliques et tendres, qui désirent quitter leur enveloppe terrestre avant que les riches draperies de pourpre de la jeunesse, les joyaux de la beauté en aient été déchirés, arrachés par les doigts crochus du temps, ne font pas, à tout prendre, un vœu déraisonnable.
--Certes! le sentiment raisonne d’ordinaire plus juste qu’on ne pense, me répondit mon interlocuteur, qui n’était autre que le compagnon de ma dernière course au Butard[2].
[2] Voir ci-dessus _l’Esclave du Pacha_.
Cette fois, nous venions d’herboriser en pleine forêt de Marly. Surpris par une averse, nous nous étions réfugiés dans une de ces cabanes de bûcherons, aux murailles de rondins, à la toiture de fagots et de genêts, où nous philosophions, faute de mieux, pour prendre patience, en attendant la fin du mauvais temps.