Chapter 10 of 13 · 3981 words · ~20 min read

Part 10

D’autres événements d’une nature plus étrange étaient réservés à ma grand’tante durant son court séjour à Versailles, et devaient décider de son sort comme de celui de M. de Pardaillan.

Adèle et son guide se promenaient dans le parc, admirant ou expliquant tout, les eaux, les rocailles, les tritons et les grands seigneurs, quand le capitaine, à la clarté de la lune et des lampions, crut entrevoir, au milieu de la foule, un gros homme qui semblait s’adresser à lui par des signes multipliés.

Il s’approcha. C’était un cocher de madame de Pompadour.

M. de Pardaillan apprit par lui que la marquise, en l’honneur de la fête du roi, rompant son deuil, devait se montrer le soir même dans la grande galerie.

Le renseignement était bon, mais il fallait le rendre profitable.

Se diriger aussitôt de ce côté, quitter le parc pour le château, se faire jour, avec sa jeune compagne, à travers des essaims de courtisans qui déjà encombraient le grand escalier, fut pour le capitaine l’affaire d’un instant.

A peine entré, il voit un mouvement, un remous de la foule, s’opérer vers une extrémité de la galerie; elle est là sans doute.

M. de Pardaillan, en dépit de l’étiquette de cour, se sent homme à lui parler de son affaire, de Doisy, du brevet d’officier, et sur-le-champ. Il fait quelques pas pour la rejoindre; mais il songe à la jeune fille qui lui tient le bras et qu’il lui va falloir traîner après lui à la remorque. Peut-il en sa compagnie aborder la royale courtisane? mettre ainsi face à face l’innocence et la candeur d’une part, la corruption et l’adultère de l’autre? Non. Cette fois, il s’agit de l’étiquette de l’honneur, et celle-là le capitaine la connaît et la respecte.

Par une manœuvre habile, évitant le fossé sans se détourner du but, il installe Adèle sur un bout de banquette, en priant poliment deux dames d’apparence respectable qui se trouvent là, de veiller sur elle; puis, tranquille sur son arrière-garde, il marche en avant.

Les dames respectables, qui n’étaient pas assez vieilles encore pour être sans prétentions, ne tardent pas à s’apercevoir des inconvénients de ce qu’on leur a donné à garder. Elles n’accrochent plus un regard ni une salutation. Tous les hommes qui passent admirent les traits délicats de la jeune fille, son teint frais et ses cheveux abondants; elles ne sont plus inspectées qu’après coup, à la légère, et perdent évidemment à la comparaison.

Les femmes qui jettent les yeux de ce côté s’étonnent à la vue d’Adèle, de son canezou à la vieille mode de l’année dernière, de ses cheveux sans poudre, de sa robe sans cerceaux, de ses manches courtes, sans satin et sans dentelles, ornées seulement d’une rosette pleureuse.

Comment cette créature se trouve-t-elle là, sous la garde de la vicomtesse de B*** et de la baronne K***? On flaire la province: on critique, on médit, et, pour humilier la vicomtesse:

--Mademoiselle est votre parente?

--Pas du tout! je ne connais même point cette petite.

Et jetant, en guise d’adieu, un regard de dédain sur la pauvre enfant, les deux dames respectables se hâtent de renoncer à un voisinage si dangereux, et dont leur vanité souffrait doublement.

Deux mousquetaires prennent leur place.

Par bonheur pour Adèle, ils ne sont pas de la bonne espèce. Communs et bêtes, eux-mêmes provinciaux, encore encrassés, ils ne savent adresser à la jeune fille que des balourdises incapables sans doute de la séduire, mais suffisantes pour l’effrayer.

Un autre leur succède. C’est un jeune homme au costume élégant, mais débraillé; aux allures hardies et conquérantes, mais dégingandées, et dont les grands airs de cour ne laissent pas que de sentir quelque peu le tripot et le brelan.

--Vous êtes seule, ma charmante? dit-il à Adèle.

--Non, monsieur, répond-elle en balbutiant, comme pour invoquer l’appui de son protecteur absent; je suis venue avec le capitaine Pardaillan, qui m’a laissée... parce que...

--C’est justement lui qui m’envoie, pour vous tenir compagnie, ma toute belle. Comment vous nomme-t-on?

--Adèle Dampierre, répond ingénument la pauvre fille.

--C’est ça... Diable! beau nom! Et M. votre père appartient au château?

--Il est lieutenant des chasses, monsieur.

--C’est ce que je voulais dire. Diable! belle position. Eh bien, charmante Adèle, je vous ai reconnue rien qu’à vos cheveux. Je vous déclare, foi de chevalier d’Annezay, que depuis feu la reine Bérénice, jamais chevelure plus délicieusement plantureuse que la vôtre n’a paru à une cour quelconque, et que vous avez bien fait de ne pas l’enfariner, quoi qu’en puissent dire les jalouses. Je comprends seulement d’aujourd’hui que le costume de notre mère Ève pouvait bien être plus convenable qu’on ne le suppose méchamment. Ah! les beaux cheveux! J’en dirais probablement autant de vos yeux, s’ils daignaient un tantinet se tourner de mon côté. Pardaillan me les a vantés.

A ce nom, invoqué là sous un motif si singulier, Adèle releva la tête involontairement, et la vue du chevalier, loin de l’intimider d’abord, la rassura au contraire. Le désordre de sa toilette, la pâleur maladive de son teint, lui inspirèrent une sorte de commisération pour le pauvre jeune homme. Elle le crut souffrant, et cette idée suffit à lui donner confiance.

Enhardi par les apparences, le chevalier hausse d’un ton sa parole comme son regard. Il se rapproche d’Adèle qui, devenue plus clairvoyante, afin d’éviter son approche, son contact, s’éloigne à mesure qu’il avance, et, dans son trouble, dans son émotion, recule au delà même des limites de sa banquette, et tombe.

On fait rumeur autour d’elle, on la relève.

--Un verre d’eau!

--Au buffet! disent quelques voix.

Un gros monsieur se présente; il lui offre son bras. Encore tout ahurie, honteuse de sa position, de son isolement, de sa chute, la tête baissée, les oreilles écarlates, pour se dérober aux regards qui la bombardent de tous côtés, Adèle prend le bras du gros monsieur qui, charitablement, se dispose à la conduire hors de la galerie, car elle a besoin d’air; à la faire monter dans sa voiture, car elle peut à peine se soutenir; à la mener enfin à sa petite maison, car elle a besoin sans doute d’un abri.

Pendant ce mouvement, le chevalier d’Annezay avait disparu, car le gros monsieur, l’un des hommes les plus respectables de la finance, était son créancier en chef.

Le matin, mademoiselle Dampierre s’était trouvée au milieu d’une cohue de badauds, de bourgeois et de manants; elle avait failli y être étouffée, y mourir de fatigue et de faim. Le soir, au milieu de cette foule aristocratique, dorée, titrée, blasonnée, de femmes élégantes et d’hommes comme il faut, elle a lieu de s’épouvanter bien davantage.

Dans ce moment, par un coup de la Providence, la foule s’ouvre en deux; tous les promeneurs s’arrêtent, tous les hommes se courbent, toutes les femmes font la révérence. C’est madame de Pompadour qui passe, entourée d’un brillant état-major de courtisans, parmi lesquels Adèle n’en distingue qu’un seul, l’ami de son père, le brave capitaine Pardaillan.

Sans se donner le temps de remercier le gros monsieur de ses bonnes intentions, elle s’élance dans cette route qui vient de s’élargir devant elle et se dirige vers son premier guide.

Le capitaine avait résolûment abordé la marquise à chacune de ses stations. Il lui avait adressé ses compliments, essayant de leur faire servir d’enveloppe à sa grande affaire, celle du brevet d’officier, qu’il trouvait moyen de glisser à travers ses lieux communs de politesse. La marquise lui avait souri, lui avait répondu, mais vaguement, sans lui prêter autrement attention, sans le reconnaître, sans le comprendre, à peu près comme Dampierre avec son vin de Roussillon.

Un peu découragé, M. de Pardaillan se laissait déborder dans l’escorte; il perdait du terrain, quand madame de Pompadour poussa tout à coup un cri perçant.

IV

L’exclamation de madame de Pompadour était pour le capitaine une occasion qui se présentait de se rapprocher d’elle. Il le tentait, lorsqu’il se sentit arrêté dans son élan.

Adèle venait de le rejoindre.

En compagnie de la naïve jeune fille, le moyen de retourner vers la favorite? Il n’y songeait plus et se disposait à s’éloigner, ajournant encore ses espérances au lendemain, quand le cercle des courtisans, faisant un mouvement de recul, tourbillonna de son côté. Il entendit prononcer son nom, et vit aussitôt madame de Pompadour, qui venait de faire subitement volte-face, lui adresser un geste en l’interpellant:

--Eh bien! M. de Pardaillan, lui disait-elle, qu’êtes-vous devenu? N’avons-nous pas à causer encore?

On s’écarta d’eux aussitôt, on leur fit place, tout en s’étonnant de voir la royale tutrice, la gouvernante maîtresse, porter l’esprit des affaires jusque dans des réunions de fête.

Adèle, le capitaine et la marquise formèrent un centre autour duquel le reste gravita respectueusement à distance.

Celle-ci reprit alors:

--Je me rappelle parfaitement ce dont il s’agit, monsieur: ne vous ai-je pas même à ce sujet accordé une audience? C’est pour les cadres d’un nouveau régiment de cavalerie que le roi vous a chargé de former, n’est-il pas vrai?

Et tandis qu’elle parlait, et tandis que le pauvre capitaine, fort embarrassé de sa position entre ces deux femmes si dissemblables, tentait de faire mieux comprendre le vrai motif de ses incessantes sollicitations, la marquise, sans lui prêter plus d’attention qu’auparavant, tenait ses yeux fixement arrachés sur la jeune fille, palpitante sous son regard; et, à plusieurs reprises, elle murmurait avec un accent plein d’émotion:

--Mon Dieu! mon Dieu!

Le capitaine, étonné du vif intérêt qu’elle semblait prendre à ses explications, commençait à s’embrouiller dans ses phrases, lorsque l’interrompant:

--C’est bien, c’est bien, monsieur, lui dit-elle; faites-moi une note sur tout cela.

Et désignant Adèle:

--Cette enfant me l’apportera demain à mon lever.

Adèle et le capitaine firent un soubresaut.

--Je le désire; je veux la voir encore, reprit la marquise. Vous l’accompagnerez si bon vous semble, M. de Pardaillan. Adieu, ma mignonne.

Un seul mot prononcé à l’une des portes de la grande galerie de Versailles venait d’imprimer une nouvelle secousse à la foule.

On avait annoncé Le roi!

La marquise se hâta d’aller au-devant de Louis XV.

--Eh bien, était-ce beau? demanda le lieutenant des chasses, quand sa fille et son ami rentrèrent au logis.

--Superbe! répondit le capitaine en se jetant sur un siége, d’un air de mauvaise humeur.

Et il raconta ce qui s’était passé relativement à la marquise.

--Tu vois, ajouta-t-il d’un ton ironique, qu’il ne tient plus qu’à nous d’obtenir, dès demain, la nomination de notre jeune homme.

--C’est fait alors, dit Dampierre.

--C’est plus loin de se faire que jamais, répliqua l’autre. N’as-tu donc pas entendu que la marquise veut revoir ta fille? que c’est ta fille qui, cette fois, doit présenter le placet?

--Mais je ne refuse pas! interrompit Adèle, quoique certainement on soit bien mal à son aise au milieu de tout ce beau monde-là.

--Votre bon vouloir ne suffit pas, mon enfant, dit Pardaillan; votre père refuse pour vous.

--Moi, pas du tout! exclama à son tour Dampierre, que le vin de Roussillon dominait encore et rendait plus accommodant. Ça sera drôle, ma fille ira voir madame de Pompadour, tandis que j’irai faire ma visite au roi!... Pourvu que le roi n’ait pas entendu parler de la figure que j’avais sur ce cheval de bois... il serait capable de me rire au nez... Bah!

Le capitaine le regarda fixement, et se tournant vers la jeune fille:

--Savez-vous, Adèle, ce que c’est que madame de Pompadour?

--Dame!... c’est une marquise.

--C’est... c’est une vilaine femme!

--Tu n’es plus connaisseur, mon vieux, dit Dampierre. Jolie femme! jolie femme! au contraire.

Et il se mit à rire aux éclats.

Le capitaine haussa les épaules, et s’adressant de nouveau à la jeune fille:

--Il faut que vous compreniez bien, mon enfant, l’importance de cette visite qu’on attend de vous. La marquise... n’est pas une femme comme une autre; la marquise n’est une grande dame que par contrebande, que... comment vous dirai-je?... C’est la maîtresse du roi, enfin!

--Ah! fit Adèle d’un air indécis.

Puis, après un moment de silence:

--Je ne comprends pas bien, dit-elle. Est-ce que le roi a encore des maîtresses, à son âge?

--Mais à quarante-sept ans on n’est pas...

--Elle croit qu’il s’agit d’une maîtresse de clavecin! cria Dampierre en riant plus fort: vous avez bien fait de revenir; vous m’amusez; je m’ennuyais tout seul.

--Non, mon enfant, reprit Pardaillan avec gravité; ce n’est pas une maîtresse de clavecin, c’est... c’est... l’_amoureuse_ du roi! et le roi est marié, et elle aussi! Comprenez-vous maintenant?

La pauvre villageoise baissa les yeux et sa rougeur répondit pour elle.

Cependant relevant bientôt le front d’un air mutiné:

--Si c’est une méchante femme, comme vous le dites, pourquoi courez-vous donc toujours après elle?

--Bien répondu!

Et Dampierre se roula sur son fauteuil.

--Permettez, mon enfant, dit le capitaine. Distinguons: moi, je ne suis pas une jeune fille.

--Je le sais bien.

--Parbleu!... Vous m’amusez de plus en plus!... Oh! que vous avez donc bien fait de revenir!

--Je vais à elle, comme tout le monde, pour les affaires de l’État, puisque c’est elle qui gouverne! J’y vais, non pour moi, mais pour un autre, et, puisque vous avez entendu ma confidence à votre père, je puis le répéter; j’y vais pour lui faire réparer une injustice, dont elle est la cause première.

Adèle sembla réfléchir, puis, d’un ton de résolution:

--Eh bien! c’est pour cela aussi que j’irai! Refuserez-vous de m’associer à votre bonne action?

--Elle a raison, dit le père en s’attendrissant tout à coup. Bien, pauvrette! C’est très-touchant, ce qu’elle dit là. Viens m’embrasser. Il ne s’agit pas ici de faire la bégueule, mais d’être utile à ce brave garçon qui lui a fait son portrait, et pour rien!... Ce sera le payement de sa peinture. Au bout du compte, la marquise ne la mangera pas!... Oh! si c’était le roi... Un instant, sire; de ce côté, nous ne voulons pas diriger vos chasses, et encore moins fournir le gibier. D’ailleurs, ne seras-tu pas là, Pardaillan?

--Sans doute! mon père a raison; que puis-je craindre? Notre voyage à Versailles aura du moins été utile à... quelqu’un.

--A la bonne heure! dit le capitaine. Moi, j’avais cru devoir vous avertir; mais si tous deux vous êtes d’accord, je ne demande pas mieux. Vive le roi! mon maréchal des logis sera officier! A demain donc, mon enfant.

Le lendemain, vêtue de blanc comme une première communiante, Adèle fut conduite vers la partie du château où se trouvaient les appartements de la favorite.

A chaque salon qu’elle traversait, elle était forcée de s’arrêter, tant elle se sentait défaillante. Durant une longue nuit sans sommeil, elle avait réfléchi aux paroles de M. de Pardaillan. Un instinct d’amour lui en avait fait comprendre la portée. Que pouvait-elle avoir à démêler avec une femme pareille? Cette femme, pourquoi, la veille, l’avait-elle regardée avec tant d’attention? Pourquoi avait-elle voulu la revoir encore? Elle ne trouvait de réponse à aucune de ces questions; et le mystère qui environnait cette visite la lui rendait encore plus redoutable.

Son amour pour Charles Doisy fut plus fort que le reste. Il fallait qu’il fût officier. Pour lui, comme pour elle, s’armant de courage, elle parvint à vaincre sa timidité native, et à maîtriser les révoltes de sa pudeur.

Quand le capitaine et sa jeune amie furent introduits auprès de la toute-puissante marquise, celle-ci était à sa toilette.

Une de ses femmes, après avoir lavé ses cheveux dans de l’eau parfumée, les couvrait de poudre à la maréchale; une autre étalait sur les meubles des robes de soie, de dentelle ou de brocart, pour qu’elle eût à choisir; une troisième essayait la coiffure du jour sur une tête à poupée, pour qu’elle pût juger de l’effet, et l’ornementait de fleurs ou de plumes, selon que le coup d’œil de sa maîtresse approuvait ou rejetait.

A gauche de la toilette se tenait assis un beau jeune ecclésiastique, en manteau court, en bas violets, portant un rabat en point de Venise, et des joyaux à chacun de ses doigts. C’était un évêque, récemment nommé. Il tenait à la main une petite pelote de velours, toute couverte d’épingles d’or, et la présentait alternativement, soit à la dame, soit à la suivante.

Vers la droite, on voyait, debout, un homme à la haute prestance, décoré de plusieurs ordres et portant en sautoir, par-dessus sa veste richement brodée, le large cordon du Saint-Esprit. C’était le ministre de la guerre qui venait consulter et prendre des ordres.

La marquise, tout en se mirant, tout en s’épinglant, tout en jetant des regards négatifs ou approbatifs vers la tête à poupée ou vers les robes accumulées devant elle, échangeait avec l’évêque et le ministre des paroles tour à tour graves ou enjouées, quand les noms de mademoiselle Dampierre et du capitaine de Pardaillan lui furent articulés bas à l’oreille; elle tressaillit, se leva, et d’un geste, fit signe à l’évêque et au ministre de s’éloigner.

Ceux-ci, après un salut profond, se retirèrent dans un petit salon attenant au cabinet de la marquise, et là ils attendirent qu’il lui plût de les rappeler.

A peine avaient-ils disparu que madame de Pompadour, se retournant brusquement, s’élança vers Adèle, la prit dans ses bras, la baisa au front, et la contemplant dans une sorte d’extase douloureuse: Ma fille! s’écria-t-elle.

A cette exclamation, dont elle ne peut comprendre le sens, la pauvre enfant, déjà jetée hors d’elle-même par toutes ses émotions précédentes, subitement atteinte d’une de ces faiblesses nerveuses auxquelles elle est sujette, s’évanouit entre les bras qui sont ouverts pour elle.

Les femmes s’empressent; le capitaine, désespéré et qui la croit déjà morte, aide à la déposer sur un sofa, pousse des soupirs haletants, frappe du pied, laisse même échapper quelques jurons, se souvenant à peine du lieu où il est, et ne cesse de lui prodiguer ses soins que lorsqu’il s’agit de couper les lacets de son corsage.

Il se retire alors discrètement, sans cesser toutefois de maugréer entre ses dents, dans un coin de l’appartement, bouleversé par ce qu’il vient de voir et d’entendre, et ne sachant plus ni ce qu’il doit penser ni pourquoi il est venu.

Presque inanimée, la jeune fille était étendue sur le sofa; ses yeux restaient fermés; ses cheveux, déroulés, retombaient en désordre sur sa poitrine, pâle comme son front.

--Oh! laissez-la un instant ainsi, supplia la marquise; c’est ainsi que pour la dernière fois j’ai vu mon Alexandrine, à qui elle ressemble tant!

Et elle éclata en sanglots.

Par son ordre, on va chercher une couronne de roses blanches, précieusement déposée dans un coffre de deuil, dans un coffre qui renferme les seules choses qui lui restent de sa fille: de blonds cheveux, des fleurs fanées, un mouchoir trempé de ses larmes et teint de son sang.

Madame de Pompadour n’était plus la belle et omnipotente favorite; alors, c’était une pauvre femme à qui il n’était permis d’être mère qu’en cachette; une femme qui, à force d’adresse, de beauté et d’ambition, avait fait son esclave d’un roi; mais à cet esclave, elle devait des sourires et de la belle humeur. Devant lui, comme devant les autres, il lui fallait cacher ses larmes, étouffer ses douleurs, contenir ses élans de maternité. Ne devait-elle pas rester belle pour plaire au maître? Ne devait-elle pas plaire au maître pour gouverner l’État? Pourquoi aurait-elle pleuré sa fille? Ce n’était point celle de Louis XV; c’était celle de M. d’Étioles... Qu’importait au roi!

Quand on eut déposé entre ses mains la couronne de roses, elle la plaça sur la tête d’Adèle, comme, quelques semaines auparavant, elle l’avait placée sur la tête de son Alexandrine.

Ç’avait été une volonté de la mourante.

Elle se reprit alors à contempler de nouveau cette étrangère, qui lui rappelait de si doux et de si poignants souvenirs. Ses larmes coulèrent avec plus d’abondance, et, par cet élan sympathique qui rapproche toutes les conditions devant une pensée de mort, ses femmes s’agenouillèrent et pleurèrent avec elle.

Adèle revenait à la vie; ses sens commençaient à sortir de leur anéantissement passager, et un seul bruit, celui des sanglots, venait frapper son oreille. Les idées pleines de confusion encore, elle ouvrit les yeux. Des femmes inconnues étaient là, à genoux, se lamentant. Elle essaya de se lever et retomba aussitôt en poussant un cri.

Elle venait de voir dans une glace une jeune fille, le teint livide, avec une couronne et des vêtements blancs comme un linceul. Cette jeune fille avait ses traits; était-ce donc son spectre qui venait de lui apparaître?

Et elle entendait autour d’elle des voix gémir et répéter: Pauvre enfant!--Pauvre enfant!--Mourir si jeune!--Si belle!--Pourquoi l’avez-vous rappelée à vous, mon Dieu!

Adèle referma les yeux, et de ses paupières deux larmes jaillirent.

Elle se pleurait elle-même.

Revenue tout à fait de son évanouissement, rendue au sentiment de sa position réelle, elle ne put cependant se défendre d’une terreur secrète, en songeant à son fantôme qu’elle avait vu.

C’était une des idées superstitieuses le plus généralement accréditées alors, que celle-là qui établissait que quelques jours avant de mourir de mort violente ou inattendue, votre propre image vous apparaissait, pâle, désolée, comme un messager fatal envoyé de l’autre monde.

La marquise prodigua de nouveau ses caresses à Adèle; elle l’interrogea avec bonté sur sa famille, sur son pays, sur ses espérances de fortune. Adèle ne put articuler un mot. Ce fut le capitaine qui se chargea de répondre pour elle.

Au moment de la quitter, madame de Pompadour lui glissa au doigt une bague d’un grand prix. La jeune fille s’en aperçut à peine, et le remercîment n’arriva que jusqu’au bord de ses lèvres.

Perdant la mémoire du puissant motif qui lui avait fait risquer son aventureuse démarche, elle saluait pour prendre congé, quand M. de Pardaillan, entravant sa sortie, se hâta de lui dire:

--Et le placet?

A ce mot, Adèle recouvre tout à la fois la mémoire et la parole:

--Oui!... ah! de grâce, madame, s’écrie-t-elle, soyez bonne pour lui! Il l’a si bien mérité!... D’ailleurs, il vous a sauvé la vie, peut-être, car c’est lui, lui seul, madame, qui a retenu le cheval!...

--De qui et de quoi s’agit-il donc? demanda la marquise en souriant de cette animation subite, dont elle n’eut pas de peine à démêler la cause première.

Le capitaine expliqua tout et présenta la note.

Après l’avoir parcourue:

--Notre intéressant libérateur n’aura pas perdu pour attendre, dit la marquise de l’air le plus gracieux.

Elle sonna et fit mander le ministre de la guerre, qui se trouvait justement sous sa main.

--M. de Paulmy, lui dit-elle, vous devez avoir quelque lieutenance de cavalerie à votre disposition?

--Et à la vôtre, madame, répondit le galant ministre en s’inclinant.

--Eh bien! donc, faites droit à ce placet, et sur-le-champ. Nous vous en saurons gré, notre cousin.

Dampierre et sa fille retournèrent bientôt à Béthizy, enchantés de la façon dont avait tourné la visite à madame de Pompadour.

Depuis deux jours, ils étaient de retour de leur voyage à Versailles, lorsque Martine Brulard, qui depuis longtemps n’avait pas mis les pieds au château de la Douye, y arriva.

Martine avait des chagrins; ses yeux rouges et son air effaré le disaient assez.

Dès qu’elle se trouva seule avec Adèle, elle éclata.

Son père venait d’apprendre par un des hussards de Berchiny que Charles Doisy, après s’être signalé au combat de Hamelen, y avait reçu une blessure grave... mortelle sans doute.

A ce coup de foudre inattendu, à cette nouvelle qui menaçait de renverser toutes ses espérances de bonheur, Adèle poussa un cri et se jeta dans les bras de Martine en fondant en larmes.

Martine, qui était venue chercher des consolations et peut-être faire montre de sa douleur, se trouva vivement blessée en voyant mademoiselle Dampierre plus affectée qu’elle-même, et elle la quitta, persuadée que plus que jamais elle avait en elle une rivale et non plus une amie.