Part 13
L’asile offert par d’Annezay au malheureux meurtrier ne pouvait le protéger longtemps. Non-seulement on y avait à craindre la visite des créanciers, mais encore celle de tous les mauvais sujets de la ville, qui, trois fois par semaine, le transformaient en un tripot de jeu.
Charles Doisy, réfléchissant bientôt sur le danger de sa situation, s’était à son tour prudemment éloigné de Versailles, pour se rendre à Glaignes auprès de son ami le meunier. Ne voulant pas l’abandonner avant de l’avoir installé lui-même dans sa nouvelle retraite, le chevalier lui fit escorte pendant la route, et jusqu’à la ferme des Brulard, où il ne dédaigna pas de séjourner vingt-quatre heures.
C’est par lui, par lui seul, que Martine avait été si bien mise au courant des prétendues aventures de mademoiselle Dampierre à Versailles. Le chevalier lui avait même appris le terrible noël, témoignage rimé du déshonneur de la pauvre Adèle, et que celle-ci avait entendu sortir avec un si grand ravissement de la bouche de sa rivale.
Après le départ de d’Annezay, Brulard, ne croyant pas Charles Doisy assez en sûreté dans sa ferme, lui ouvrait un refuge plus impénétrable dans les caveaux Saint-Adrien, où le père Hubert, qu’on s’était vu forcé de mettre dans la confidence, lui portait ses provisions chaque nuit.
Les choses en étaient là, et Charles n’avait plus d’autre habitation que les souterrains de la vieille tour, et chacun faisait du mystère à la ferme de Glaignes, lorsque la lettre au cachet noir arriva au château de la Douye.
Par cette lettre, M. de Blangy, l’ami et le témoin du capitaine de Pardaillan, instruisait M. Dampierre de l’issue fatale du duel de l’Étoile de Satory, et le priait de recueillir les papiers du défunt et de mettre ordre à ses affaires, le frère de M. de Pardaillan, alors en voyage, n’ayant laissé à personne le secret de la route tenue par lui.
Dans le secrétaire du capitaine, M. Dampierre trouva un testament olographe remontant à un mois de date et par lequel celui-ci laissait une part de ses biens à Charles Doisy.
Maintenant, revenons à la montagne Saint-Adrien, au moment où un cri lamentable parti d’entre les ruines de la chapelle vint interrompre Charles et Martine au milieu de leurs embrassements.
La fille Brulard s’était épouvantée d’abord. Rendue à son sang-froid habituel, elle se hâta d’éteindre la lanterne dont la clarté pouvait la trahir, et de retenir d’une main vigoureuse le jeune militaire dont le premier mouvement avait été de s’élancer vers l’endroit d’où ce cri s’était fait entendre.
Après avoir habitué leurs yeux à l’obscurité presque totale qui les entourait, ils crurent voir un homme chargé d’un fardeau s’éloigner à grands pas à travers les sentiers, creusés en ravins, qui conduisaient vers Béthizy. Peut-être ne l’eussent-ils pas reconnu, malgré sa conformation singulière et ses dandinements de tête en façon de battant d’horloge, si le chien de la ferme, venu à la suite de Martine, ne s’était mis à le suivre en sautant et gambadant autour de lui.
--Voilà mes deux compagnons de route, l’homme et le chien, qui me faussent compagnie, dit Martine. Oui, c’est le père Hubert... bien sûr... qui se sauve en traînant je ne sais quoi. C’est lui sans doute qui vient de pousser ce cri de Mélusine qui m’a tant fait peur. Je ne sais vraiment de quelle mouche le vieux sorcier a été piqué aujourd’hui, mais il a d’abord semblé faire les plus grandes difficultés pour me laisser venir ici cette nuit avec lui; puis, à mi-route, il a disparu tout à coup, et je ne l’ai plus revu. Sans autre protecteur que Pyrame, il m’a fallu arriver jusqu’à toi, mon Charlot, et non sans peine et non sans peur, je t’assure; mais j’y tenais, je me l’étais mis en tête. Je voulais t’annoncer moi-même notre grande victoire. Oui, mon officier, j’ai tout dit ce matin à mon père, en lui cachant, bien entendu, ce qu’il fallait lui cacher; mais je lui ai dit que tu m’aimes et que tu ne désires rien tant que de m’épouser. Ai-je menti, hein? Il m’a d’abord jeté au nez des si, des mais, disant que tu n’as pas le sou; par bonheur, ma mère s’est mise de mon bord, et il consent enfin! Eh bien, M. le lieutenant, cela valait-il la peine de venir moi-même? Que ton affaire s’arrange là-bas, à Versailles, et en avant l’église! nous serons mari et femme!
Charles se trouva heureux alors que Martine eût éteint la lanterne; elle ne put voir sur ses traits l’impression qu’il reçut à l’annonce de cette grande nouvelle dont la fille Brulard avait, dans la journée, failli faire la confidence à mademoiselle Dampierre elle-même.
De son côté, reculant devant l’idée de trahir ouvertement le secret de ses maîtres, le Vieux Rouisseur, lorsque Adèle s’était présentée devant son routoir, avait cependant conçu le projet de l’éclairer, mais sans se compromettre.
Pris d’un tendre intérêt pour elle et pour le fugitif, n’estimant Martine qu’à sa propre valeur, ayant entrevu, avec cette sagacité rustique qu’il mettait si souvent à contribution dans son état de sorcier, que Charles, qui parlait mariage aujourd’hui, ne l’avait fait que dans une idée de dépit jaloux contre mademoiselle Dampierre, il avait espéré pouvoir réunir les deux jeunes gens dans une rencontre nocturne sur la montagne.
Une explication entre eux devait, selon lui, bien changer les physionomies au moulin de Glaignes, comme au château de la Douye.
Par la présence de Martine, les choses s’étaient passées bien autrement qu’il n’avait pu le prévoir.
Après avoir tenté vainement de paralyser lui-même son œuvre, en se plaçant sur le chemin de la jeune fille et en l’engageant à retourner sur ses pas, il n’était arrivé à la chapelle de Sainte-Geneviève que pour recevoir Adèle dans ses bras et la rapporter chez elle à moitié inanimée.
Pendant quelques jours, la pauvre enfant se débattit encore sous les redoublements de la fièvre, mais d’heure en heure la maladie poursuivait ses ravages; la maladie de l’âme plutôt que celle du corps; car elle ne mourait point sous l’influence d’une de ces désorganisations dont la médecine peut assigner la cause physique; elle mourait d’une déception du cœur, elle mourait d’une parole d’amour adressée à une autre.
Depuis qu’elle s’était mise au lit, elle n’avait pas articulé un mot; à peine si elle avait ouvert les yeux dans la crainte qu’on y pût lire sa pensée, sa pensée incurable.
A son père, accouru en toute hâte de Versailles et qui se tenait sans cesse à son chevet, elle souriait parfois; mais, quoi qu’il fît, il n’en pouvait obtenir une parole ni même un geste, ce qui le plongeait dans le désespoir; car cette immobilité, ce silence, n’était-ce pas déjà l’image d’une mort anticipée?
Un matin, Adèle se redressa d’elle-même sur son oreiller et demanda qu’on lui apportât son portrait.
Quand il fut placé devant elle, ses yeux, en le contemplant, reprirent un éclat inaccoutumé, et elle pria Mariotte de lui arranger et de lui lisser ses cheveux. La pauvre malade voulait se refaire belle.
Elle avait parlé, elle s’était mouvée, le soin de sa personne, le goût de la toilette étaient revenus, et ce changement inattendu remplissait de surprise et de joie ceux-là qui l’entouraient, son père, sa vieille servante et jusqu’au médecin, qui voyait dans cette crise des pronostics du plus favorable augure.
Le peintre avait naguère essayé de composer une image ressemblant au modèle, et il avait réussi; aujourd’hui le modèle voulait ressembler au portrait, et la réussite était bien plus difficile.
La vivacité des couleurs et la beauté des formes créées par l’artiste, ont une durée que Dieu lui-même n’a pas su donner à son plus parfait ouvrage. Les nuances roses et carminées, vivantes encore sur la toile, n’existaient plus sur le visage de la jeune fille. Peu de jours avaient suffi pour effacer cette brillante palette que la jeunesse et la beauté elles-mêmes ne possèdent pas toujours, et qui ne se ravive que sous la protection des deux anges gardiens du corps et de l’âme, la santé et le bonheur.
Les traits amaigris d’Adèle, ses lèvres décolorées, son teint crayeux n’étaient plus que le pâle simulacre de ce qu’ils avaient été autrefois. Cependant, elle voulait se ressembler encore, et quand Mariotte eut convenablement disposé ses cheveux, dont les reflets dorés semblaient encore s’être ternis comme le reste, quand elle l’eut parée de son mieux et telle à peu près que le peintre l’avait représentée, la malade pria qu’on allât cueillir des bluets pour lui en tresser une couronne.
Dès qu’elle l’eut entre les mains, elle la contempla silencieusement pendant quelques instants; puis, ses yeux s’humectèrent. Elle-même se la plaça sur la tête, et elle demanda un miroir.
La vieille servante allait obéir, mais d’un geste M. Dampierre la retint.
--Vous avez raison, dit Adèle en accompagnant ces paroles adressées à son père d’un de ses ineffables sourires: à quoi bon! cette image seule a gardé des traces de moi-même.
Puis, après une nouvelle contemplation:
--Enlevez ce portrait, dit-elle; il me fait mal.
Soit que déjà sa vue se fût altérée, ou qu’elle eût fait un prisme menteur de ses larmes, sur la toile, peinte par Doisy, elle avait cru voir la couronne de bluets se changer en une couronne de roses blanches. Son portrait alors ressemblait à ce spectre d’elle-même qui lui était apparu chez madame de Pompadour.
--Nous nous ressemblons enfin! avait-elle murmuré... Mais, ce n’est plus à moi, ni à lui que je dois songer, c’est à Dieu, à Dieu seul!
Sortant de son sein un médaillon qui ne l’avait jamais quittée, car il renfermait des cheveux de sa mère, elle l’ouvrit et en retira un petit fétu de paille qu’elle jeta loin d’elle, en détournant les yeux.
Ensuite, elle baisa la mèche de cheveux:
--Console-toi, bonne mère, dit-elle, nous allons nous revoir, puisque... puisque je vais mourir...
--Non, non, tu ne mourras pas! s’écria son père en sanglotant.
Et il tomba à genoux près d’elle, prit ses mains dans les siennes et les baigna de larmes.
--Chut! entendez-vous, reprit Adèle en écoutant attentivement un bruit qui venait du dehors: entendez-vous les cloches?
En effet, un son de cloches se faisait entendre.
--Ce sont celles du Prieur maudit, sans doute? Elles sonnent pour moi comme elles ont sonné pour ma mère, reprit-elle.
--Calme-toi; non, ce n’est pas la mort de mon enfant qu’elles annoncent, dit M. Dampierre. Ces cloches sont celles de l’église.
--Comme elles sonnent longtemps et à grand bruit! Qu’annoncent-elles donc?
Cette fois ce fut Mariotte qui fit un signe au père. Il se tut.
--Je devine! dit Adèle. Un mariage!...
Elle retomba sur son oreiller, plus pâle que de sa précédente pâleur...
--Mon père, murmura-t-elle, faites venir un prêtre... mon confesseur... Ayez hâte... bientôt il ne serait plus temps!
M. Dampierre et Mariotte, tous deux agenouillés près du lit, tous deux le visage en larmes, échangèrent entre eux un regard abattu; mais aucun ne fit un mouvement, semblables par leur attitude, leur mutisme et leur immobilité, à ces statues de pierre ou de marbre qui prient et pleurent sur les marches des mausolées.
--Faites venir un prêtre! répéta la mourante avec une sorte d’impatience désespérée, un prêtre!... hâtez-vous!...
Puis, après un moment de silence:
--Mais non, vous avez raison encore, ajouta-t-elle d’une voix presque éteinte; il ne pourrait venir en ce moment. Mon Dieu! à cause de _lui_, je ne reverrai donc pas ma mère! à cause de _lui_, dois-je donc renoncer même à mon salut éternel?
Mariotte sortit.
Un long temps s’écoula avant qu’elle fût de retour; mais elle ne revint pas seule.
Le curé de Béthizy l’accompagnait.
De cette même main qui venait de bénir l’union de Charles et de Martine, le bon prêtre ferma les yeux d’Adèle.
* * * * *
--Parbleu! vous choisissez bien votre instant pour me conter des histoires pareilles! Par les temps de pluie, je suis sensible en diable! me dit mon ami.
Car il ne faut pas oublier que c’est au beau milieu de la forêt de Marly et sous l’abri d’une hutte de bûcherons, que je prenais plaisir à me remémorer ce petit drame de famille, n’ayant pour auditeur et interlocuteur que mon philosophe botaniste, dont j’ai eu soin toutefois, dans l’intérêt du récit, de supprimer les fréquentes interruptions.
--Mais, permettez..., me dit-il; les romanciers ont eu de tout temps le droit irrécusable de n’avoir pas le sens commun, et c’est un glorieux privilége qu’ils exploitent encore amplement aujourd’hui; cependant quand on affiche la prétention de conter des histoires vraies, on doit, avant tout, se mettre en garde contre l’objection. Comment votre Charles Doisy, dont je me soucie fort peu, du reste, a-t-il pu se marier lorsqu’il avait encore suspendu sur sa tête l’un de ces articles du code militaire qui ne contiennent rien moins que douze balles de plomb?
--Madame de Pompadour, qui l’avait tout à fait pris sous sa protection, lui répondis-je, venait de lui faire parvenir sa grâce, en l’accompagnant d’un riche cadeau pour sa future qu’elle ne doutait pas devoir être cette blonde jeune fille à laquelle elle s’était si vivement intéressée. Charles profita de l’amnistie; Martine du présent de noces, consentant facilement, malgré ses principes sévères de vertu, à devenir l’obligée de _la Pompadour_.
A quelque temps de là, Charles demanda audience à la favorite, pour la remercier de l’avoir dispensé de paraître devant un conseil de guerre. Il ignorait complétement qu’elle eût fait autre chose pour lui. Ce fut alors, et par la marquise elle-même, qu’il apprit par quels moyens et par quelles instances persévérantes Adèle et M. de Pardaillan étaient parvenus à lui faire accorder ce brevet, qu’il croyait n’avoir dû qu’à son propre mérite.
Il sortit de cette entrevue bouleversé, à moitié fou; le même jour, il alla trouver M. de Blangy, se fit tout raconter en détail par lui, et, le lendemain, il donna sa démission d’officier de cavalerie. Quant au testament, il va sans dire qu’il n’en voulut pas entendre parler.
--A la bonne heure; ceci me raccommode un peu avec lui.
--Cette démission, vous le pensez bien, déconcerta fort toutes les vanités des Brulard, père, mère et fille, et ne laissa pas que de changer en lune rousse la lune de miel du nouveau ménage. Mais Charles avait au fond du cœur d’autres chagrins plus poignants que ceux que pouvait lui faire subir sa femme. Ses chagrins ressemblaient à des remords. Ce vieillard, cette jeune fille, qui s’étaient avec tant de dévouement réunis dans une seule et même pensée, pour son avancement, pour sa fortune, comme pour son bonheur, il les avait tués tous deux; tous deux il les avait frappés au cœur.
Parfois, se dérobant aux ennuis du foyer domestique, il venait évoquer le souvenir d’Adèle auprès de sa nièce, ma grand’mère. C’est à lui que celle-ci avait dû les principaux détails de cette histoire, détails sur lesquels il ne craignait pas de revenir sans cesse, comme acte d’expiation. Ma grand’mère était la seule à qui il osât en parler, toutefois en arrière de sa femme, dont il redoutait les emportements.
--Vécut-il longtemps ainsi?
--Oui, il parvint à un âge très-avancé.
--Et votre grand’tante, m’avez-vous dit, était morte à seize ans! Vive Dieu! je serais curieux de savoir, s’écria mon voyageur, quelle figure feront nos deux amoureux en se rencontrant dans la vallée de Josaphat.
FIN.