Part 8
Quand elle rouvre les yeux, elle voit près d’elle, devant elle, Charles Doisy. Il était seul dans la chambre, seul avec elle; il lui tenait la main et la contemplait silencieusement, avec un de ces regards expressifs et prolongés où l’âme se glisse tout entière.
Encore pleine du trouble causé par son évanouissement, Adèle croit être abusée par un rêve, elle sourit, et, avec un geste de tête familier, elle répond à ce regard qui semble l’interroger.
Dans ce moment, M. Dampierre rentre avec Mariotte, tout effarée... Il vient d’aller chercher de l’eau fraîche, des sels, du vinaigre.
--Ah! te voilà revenue à toi, enfin, pauvrette, s’écrie-t-il en la retrouvant les yeux grands ouverts et le sourire sur les lèvres. Pardon, jeune homme, de vous avoir laissé là en guise de garde-malade; mais, vous savez, il y a des moments où, ma foi, bonsoir au cérémonial; puis, dans nos villages, voyez-vous, on ne suit guère l’étiquette de Versailles.
Adèle regarde tour à tour, avec stupéfaction, Charles Doisy, son père et Mariotte: elle ne peut comprendre comment, le jeune militaire étant là, Martine n’y est pas aussi. Elle croit toujours rêver.
--Comment te trouves-tu, pauvrette? reprend le lieutenant des chasses; bois ce verre d’eau, ça te fera du bien; c’est le seul cas où l’eau soit bonne à quelque chose; sans quoi, elle ne convient qu’aux carpes et aux anguilles, n’est-ce pas, camarade?
Sans s’apercevoir de l’effet que ce terrible mot d’anguille produit sur la malade:
--Tu ne t’attendais pas à la visite qui t’arrive? poursuit le père.
--Que si fait, not’ maître, interrompt la vieille servante.
--Comment! vous saviez que je vous ramènerais un beau garçon?
--Tout d’même!
--Et saviez-vous qu’il partagerait notre dîner?
--Nous l’savions itou; l’chapon est jà devant l’fec.
--Bah!... est-ce vrai, Adèle?
--Oui, mon père.
--Le diable s’en est donc mêlé? car nous n’avons rencontré âme qui vive depuis que la proposition est faite et acceptée.
--Par ma fi! père Hubert voit de loin et entend de même, dit Mariotte.
--Quoi! c’est ce damné rouisseur qui vous a dit...?
--Parbleu! camarade, vous rappelez-vous, tandis que nous étions à nos panneaux, cette touffe de fougère qui remuait seule au milieu d’une broussaille? Je croyais à un marcassin; je parie maintenant que c’est ce vieux chien de braconnier qui était là à tendre ses lacets.
--Père Hubert braconnier! père Hubert des lacets! sainte Vierge, ma patronne! s’écria la servante d’un air de révolte; lui s’eschiver, se tapir, quand il pourrait comme un oisias chevaucher dans l’air sur une escoube ou sur des émolettes!
--Oui, mais s’il ne voyage pas, comme tu le dis, sur un balai ou sur des pincettes, c’est que probablement il n’a pas encore trouvé le moyen de se rendre invisible et qu’il craint un coup de fusil: c’est pour cela qu’il se cache.
--Jésus!
--Allons, tais-toi, vieille folle; retourne à ta cuisine, et si tu t’avises encore de parler devant ma fille de pareilles sottises, je te chasse et j’envoie ton vieux braconnier opérer ses miracles devant la table de marbre, à Paris.
Quand ils furent seuls tous trois, Dampierre reprit, en s’adressant à sa fille:
--Ma chère enfant, voici un brave militaire que je te présente. Tu dois le reconnaître, bien qu’il ne t’ait vue encore qu’une seule fois, m’a-t-il dit, chez les Brulard.
Adèle, dans le fond de son âme, remercia le jeune homme d’avoir oublié leur seconde entrevue.
Le lieutenant des chasses poursuivit:
--C’est le fils de mon ancien camarade Doisy de Champlieu, qui nous a quittés depuis vingt ans pour se faire Parisien; mais le fils nous est revenu, grâce à Dieu, car par lui je puis voir s’accomplir l’un de mes désirs les plus ardents.
Adèle crut qu’il était déjà question de mariage; elle en ressentit plus de trouble que de joie, et, baissant la tête, elle porta son mouchoir à son visage pour cacher l’étrange émotion qui s’emparait d’elle.
--Comme quelquefois le hasard s’entend à nous bien servir! continua le père. Le roi nous arrive demain, presque sans s’être fait annoncer; il s’agit d’une chasse pour la marquise; j’avais besoin d’aide pour le panneautage; je m’adresse au lieutenant-colonel, M. de Tolt, et à mon ami le capitaine Pardaillan, qui m’envoient vingt gaillards vigoureux, commandés par le maréchal des logis que voilà; au nom de Doisy, je dresse l’oreille; nous nous abordons et je trouve en lui, non-seulement un auxiliaire actif et intelligent pour mes panneaux, mais aussi un peintre habile, qui va satisfaire au désir que je nourris depuis si longtemps, de pouvoir enfin placer ton portrait près de celui de ta mère!
En achevant, M. le lieutenant des chasses tendit la main au jeune homme, qui la lui pressa avec effusion.
Tous deux cependant avaient compté trop vite sur la bonne volonté du modèle.
Quand il s’agit de fixer un jour pour la première séance, Adèle déclara nettement qu’elle ne voulait pas se faire peindre, et, ni les ordres de son père, ni les supplications de l’artiste, ne purent un instant ébranler sa détermination.
Poser devant Charles Doisy, se tenir là, sous son regard, durant des heures entières, elle qui venait de l’embrasser par méprise, elle qui venait de lui sourire en croyant rêver, elle qui pour rien au monde en ce moment n’aurait osé lever les yeux sur lui! Il lui semblait que sur son visage il devait retrouver encore les macules de fange qu’il y avait vues, et qu’il ne pouvait la représenter qu’ainsi.
L’artiste crut à un caprice de jeune fille; peut-être entrevit-il la vérité.
Le père attribua les répugnances d’Adèle à quelque prédiction qui lui avait été faite, à quelque fâcheux présage. Sa mère était morte peu de temps après s’être fait peindre.
Nos gens étaient pressés de dîner pour retourner à leurs panneaux.
Adèle, sous prétexte de malaise, n’assista point au repas. En effet, elle était malade. Trop d’émotions diverses l’avaient agitée durant cette journée.
Le lendemain, la chasse de la marquise eut lieu. Un hussard de Berchiny, qui faisait partie de l’escorte d’honneur, fut assez heureux pour retenir le cheval de madame de Pompadour, au moment où celui-ci s’emportait.
Quelques semaines s’écoulèrent sans qu’on entendît parler du maréchal des logis.
Adèle avait eu le temps de se repentir d’avoir ainsi opposé un obstacle à la volonté de son père. Elle se sentait maintenant des dispositions de fille obéissante et soumise; mais comment revenir sur sa décision précédente, déclarée par elle irrévocable? M. le lieutenant des chasses semblait en avoir pris son parti et ne lui ouvrait plus la bouche sur ce qui avait été entre eux le motif d’une discussion et même d’une bouderie.
Un matin, comme elle s’habillait, son père lui-même vint l’avertir que le déjeuner l’attendait.
Quoique son service ne le réclamât pas impérieusement ce jour-là, et que l’heure habituelle du premier repas ne fût point encore sonnée, il était d’un appétit, d’une impatience que rien ne semblait motiver. Ne pouvant tenir en place, il allait et venait, piétinant dans la chambre de sa fille, s’asseyant, se levant, gesticulant devant elle, comme si tout le mouvement qu’il se donnait, en pure perte, dût accélérer les préparatifs de sa toilette, et par conséquent l’heure du déjeuner.
Il se mit ensuite en disposition de lui servir d’auxiliaire, de femme de chambre, et la retarda d’autant plus.
Tendait-elle la main vers une épingle, il s’élançait vers la pelote avec une impétuosité si peu calculée qu’il la jetait bas et l’envoyait rouler sous un meuble. Voulait-il se charger de défaire un nœud du lacet, il l’embrouillait de plus belle en voulant aller trop vite. Encore du temps perdu. Ainsi du reste. Adèle ne comprenait rien à cet appétit précoce et violent qui l’avait saisi de si grand matin.
--Mais qu’avez-vous donc, mon père, lui disait-elle, et qui vous presse ainsi?
--Ce que j’ai? répondait-il; tu en parles bien à ton aise; j’ai... j’ai faim! Ne devons-nous donc pas déjeuner aujourd’hui?
--Sept heures viennent à peine de sonner à l’église.
--L’église va mal.
--Eh bien, alors, puisque je suis en retard, commencez sans moi; je vous rejoindrai bientôt.
--Je déteste manger seul!
Sans laisser à Adèle le temps de nouer son dernier ruban, il la força de descendre, et, quand elle entra avec lui dans la salle à manger, le couvert n’était seulement pas mis.
La jeune fille allait en témoigner son étonnement, lorsqu’elle aperçut devant elle, suspendu à un clou, son portrait! oui, son portrait, frappant, saisissant de ressemblance.
L’artiste l’avait peinte de mémoire.
Ébahie, charmée, Adèle demeura quelques instants muette de surprise et de bonheur: elle était donc restée dans son souvenir! Il avait donc bien songé à elle! C’est telle qu’elle lui était apparue pour la première fois dans la cour de la ferme, qu’il l’avait représentée, avec sa robe d’étoffe claire, son tablier de soie, sa couronne de bluets, au moment où la courte paille le lui donnait pour futur époux!
Elle ne peut résister à toutes les pensées qui, alors, du cerveau lui descendent au cœur:
--Mon père, ah! que je suis heureuse! Il ne m’en a donc pas voulu! Qu’il est bon ce jeune homme! qu’il est aimable!
Peut-être allait-elle laisser échapper une exclamation plus capable encore d’exprimer ce qu’elle ressentait; elle se retint à temps:
--Ah! mon père! que je vous aime! dit-elle.
L’exclamation, déviant de sa vraie route, avait été frapper un autre but.
--Eh bien, pauvrette, lui dit le lieutenant des chasses, comme témoignage de ta reconnaissance, il ne te demande que de lui accorder une séance, une seule, pour qu’il puisse perfectionner son travail.
--Dix! s’il le faut! s’écrie la jeune fille.
--Alors, entrez, mon officier, dit M. Dampierre en poussant une porte qui de la salle à manger communiquait à un petit salon, où Charles Doisy s’était tenu pendant ce temps.
--Quand je dis mon officier, reprit le lieutenant des chasses, vous ne l’êtes pas encore, mais ça viendra, je l’espère.
--Dieu vous entende! répondit le jeune homme en tressaillant.
Et, prenant tout à coup un air grave et résolu:
--Oui, il faut que je sois officier, et bientôt! dit-il.
Le premier mouvement d’Adèle, en apercevant Charles, avait été de courir se réfugier dans un coin de la salle, le front contre la muraille; mais son trouble ne l’empêcha pas d’entendre les paroles du jeune hussard, et ne pouvant les interpréter que dans ce sens, qu’il ne se croyait pas digne d’elle avant d’avoir conquis le grade d’officier, elle tourna brusquement la tête vers lui et, répondant à sa propre pensée plutôt qu’à celle du jeune homme:
--Oh! rien ne presse! dit-elle avec étourderie.
Honteuse ensuite, comme toujours, de ces élans de naïveté qui lui échappaient ainsi malgré elle, elle se rencogna dans son mur et il fallut que son père allât la prendre par la main pour la contraindre à remercier l’artiste au sujet du portrait.
Pour tout remercîment, elle lui fit une révérence.
Pendant le repas néanmoins, elle se montra vive, enjouée, tout à fait de son âge. Le jeune homme, au contraire, resta pensif et presque soucieux. Un observateur expérimenté eût bien vite reconnu qu’il y avait en lui quelque douleur secrète et permanente, logée profondément dans l’âme en dehors des tendres affections; mais une fois qu’une idée d’amour à germé dans une tête de jeune fille, pour elle tout s’explique par l’amour.
Adèle ne traduisit pas autrement l’air soucieux et rêveur du beau hussard; il l’aimait: le portrait n’était-il pas là pour le prouver? et il se chagrinait de ne pouvoir encore demander sa main à son père. Partant de ce principe, plus elle le vit triste, plus elle se sentit heureuse et fière; plus il resta silencieux, plus elle fut possédée d’une joyeuse loquacité qui lui était peu ordinaire. Charles Doisy finit par se laisser entraîner lui-même par cette belle humeur de la charmante enfant.
Quant à M. Dampierre, après avoir faussement tant parlé de sa faim, il avait fini par se l’exagérer si bien à lui-même, qu’il mangea outre mesure, but de même et fit seul véritablement honneur au repas qu’il avait préparé pour son hôte.
Le déjeuner terminé, Doisy prit les pinceaux et la boîte de couleurs qu’il avait apportés avec lui, et la séance commença, avec une entière bonne volonté, cette fois, de la part du modèle. Comme les peintres doivent toujours un récit quelconque au patient qu’ils tiennent sous leur pinceau, ne fût-ce que pour le tenir en éveil, Doisy se prit lui-même pour sujet de l’histoire qu’il avait à raconter. Il en vint à parler du temps de sa première jeunesse, de sa mère, des jeux de son enfance, et comment il s’était épris de l’art de la peinture, et de son exil à Champlieu. Il eut soin toutefois de passer sous silence les consolations qu’il y avait reçues; il dit ensuite pourquoi son père voulant le contraindre à entrer en qualité de commis chez un financier, il avait préféré se faire soldat.
En écoutant ces demi-confidences qui semblaient établir entre eux des rapports d’intimité, ma grand’tante avait sur les lèvres ce sourire ineffable que le peintre avait habilement su saisir et qui m’avait tant charmé dans son portrait.
Ce portrait qu’il achevait, c’était celui-là que je devais retrouver un jour dans les mansardes de la maison de mon père.
Mais qu’éprouvait donc auprès d’Adèle Dampierre ce jeune hussard de Berchiny, dont jusque-là les sentiments étaient restés comme dans une sorte d’admiration silencieuse? Charles Doisy n’avait pu voir Adèle sans s’éprendre de sa beauté, de sa candeur; tout en elle, jusqu’à son aventure de la pêche aux anguilles, jusqu’à ses spasmes de pudeur ou d’effroi, lui apparaissait, dans son admiration d’artiste, étrange et charmant. Mais elle était encore si jeune! Comment aurait-il osé lui parler d’amour? Puis, il aimait aussi Martine... d’une autre façon, oui, mais il l’aimait.
A son âge, est-il sans exemple de se sentir dans le cœur deux cordes vibrantes à la fois? Bien d’autres, parmi les artistes, parmi les hussards surtout, ont eu des claviers plus complets. Puis encore, il faut bien le dire, Charles Doisy, quoique brave, avait aussi sa faiblesse, son côté de pusillanimité et de poltronnerie. Il avait peur de Martine! Il tremblait d’avance à l’idée de ses pleurs, de sa jalousie, de son désespoir. Croyant d’autant plus à son amour, qu’elle n’avait rien négligé pour l’en convaincre, il se regardait comme engagé à elle d’honneur, et, chez lui, tout ce qui touchait à l’honneur allait jusqu’à l’exaltation.
De même qu’il admirait la pudique naïveté de l’une, il avait su gré à l’autre de ses avances, de son audace passionnée; il s’en était bien trouvé, et sa vanité y avait eu son compte. Philosophes, psychologues, chimistes du cœur, vous qui savez de quels éléments se compose l’amour, c’est à vous de nous dire pour quelle dose y entre la vanité.
Si notre jeune maréchal des logis se sentait entraîné vers Adèle par un sentiment plus doux, plus épuré, plus vif peut-être, ses instincts moins éthérés, plus positifs, le reportaient vers Martine. La première avait pour lui le charme de la nouveauté; la seconde, la force de l’habitude. Il rêvait de Béthizy, mais c’est vers Glaignes qu’il se dirigeait d’ordinaire. Adèle était sa poésie; Martine, sa réalité. Quand son âme était en joie, celle-ci lui venait la première à la pensée; quand un sentiment de tristesse et de mélancolie le prenait, c’est l’image de celle-là qui lui apparaissait pour s’associer à ses peines.
Voilà pourquoi, depuis quelques jours, c’est Adèle qui triomphe dans son cœur; pourquoi, à force de la voir des yeux de l’âme, il a pu se passer d’elle pour faire son portrait; pourquoi, enfin, contristé, accablé, par une pensée poignante, étrangère à son double amour, à la veille de se séparer de toutes deux, c’est vers Adèle seule qu’il est venu.
La guerre de Hanovre, la guerre de sept ans allait s’ouvrir. En prenant congé de ses nouveaux amis, Charles Doisy, non sans étouffer un soupir, leur annonça que le lendemain il partait pour les bords du Rhin.
--Mais il me semblait que deux escadrons de votre régiment devaient seuls se mettre en route, et que le vôtre restait à Compiègne? lui dit M. Dampierre. C’est du moins ainsi que me l’a conté Pardaillan, votre capitaine et mon ami.
A ce nom de Pardaillan, le visage du jeune homme se colora subitement.
--J’ai obtenu de quitter ma compagnie, répondit-il, pour passer dans une autre qui part sous les ordres de notre lieutenant-colonel, M. Tolt. Je vous le répète, il faut que je sois officier ou que je me fasse tuer!
Il pressa la main de son hôte et se disposa à faire ses adieux à la jeune fille; mais elle n’était plus là, et le père, le valet et la servante eurent beau l’appeler, la chercher partout, dans sa chambre, dans le jardin, d’un bout à l’autre du vieux château de la Douye, elle ne reparut point.
Déjà le cavalier avait franchi la vallée d’Autonne; il atteignait la lisière de la forêt lorsque, jetant un dernier regard vers Béthizy et cette maison qu’il venait de quitter, il vit à une petite fenêtre ogivale, qui faisait saillie dans la partie la plus haute des combles, un mouchoir blanc s’agiter.
Ce qu’il ne vit pas, c’est que ce mouchoir était trempé de larmes.
III
A quelques mois de là, l’époque de la Saint-Louis venue, la tête de la capitainerie des chasses et celle de la maîtrise des eaux et forêts de Compiègne se transportèrent à Versailles, pour y présenter leurs hommages au roi, à l’occasion de sa fête.
M. Dampierre, espérant distraire sa fille de certains accès de tristesse et de taciturnité qui depuis quelque temps, sans raison apparente, semblaient s’être emparés d’elle, avait jugé à propos de l’emmener avec lui.
Adèle n’avait jamais habité que le couvent des dames de Crépy et le vieux château délabré de la Douye; son plus grand voyage avait été de l’un à l’autre. Le mouvement d’une ville comme Versailles, le tableau, si nouveau pour elle, de toute cette population de courtisans, chamarrés de plumes, de croix, de rubans, devaient la guérir indubitablement de son ennui. Mais le plus difficile n’était point d’arriver à Versailles; c’était de pouvoir s’y loger.
La ville regorgeait de monde.
Dans le château, les ministres occupaient des mansardes; les duchesses, des greniers; dans les communs, au chenil comme aux écuries, chiens et chevaux s’étaient vus forcés de céder un peu de leur logement aux gens les mieux titrés de France. On tenait à pouvoir dire qu’on avait été hébergé par Sa Majesté.
Au chenil comme au château, on était chez le roi; mais je pense qu’il était plus facile de dormir dans l’un que dans l’autre.
La ville présentait un spectacle non moins curieux.
Les maisons bourgeoises étaient transformées en auberges, les boutiques en cabarets, les rues en réfectoires. Plus de trente mille honnêtes citoyens y dînaient gravement sur le pouce.
Dans les auberges, on mangeait dans les caves; on couchait sur les tables et même dessous; on y dressait des hamacs dans les corridors, et l’on y louait des chaises _à la nuit_.
Versailles était ce jour-là une ville de cinq cent mille âmes.
Au milieu de la cohue des promeneurs, des flâneurs et des dîneurs, M. le lieutenant des chasses, sa valise sous un bras, sa fille sous l’autre, courait depuis trois heures d’hôtel en hôtel, de porte en porte, ayant refusé d’abord une chambre à deux lits, et ne trouvant même plus un palier à deux chaises.
Suant, harassé, affamé, entrevoyant avec terreur la triste perspective de dormir debout, après avoir dîné aux fumées, il prit une résolution subite et désespérée:
--Pauvrette, dit-il à sa fille avec une poignante ironie, t’amuses-tu bien ici?
--Oui, mon père, répondit Adèle du ton de parfaite insouciance de l’ennui résigné.
--Comment! tu t’amuses? dans cette affreuse ville où on ne peut ni boire, ni manger, ni s’asseoir?
--Oh! qu’importe! on n’a qu’à penser à autre chose.
--A la bonne heure; mais c’est que je ne puis pas penser à autre chose, moi! s’écria M. Dampierre en s’arrêtant au milieu de la rue et se posant un instant sur sa valise: je suis éreinté et je meurs de faim!
--Eh bien, dit Adèle, toujours du même ton, entrons quelque part, mon père; reposons-nous et dînons.
--Entrons quelque part! répéta le père avec stupéfaction. Quoi! tu ne t’es pas aperçue que, depuis trois heures, nous sommes entrés partout, et que nulle part il n’y a pour vous ni repos, ni dîner?
--Comment faire alors? reprit la jeune fille avec sa même quiétude apparente.
--Oh! j’avais bien trouvé un moyen, moyen bien simple, et qui nous aurait tirés d’affaire, mais tu t’amuses... Je serais désolé d’interrompre ton plaisir.
--De quoi s’agissait-il donc?
--De sonner le retour du côté de Béthizy.
--Quel bonheur!
--Hein? Quel bonheur! dis-tu?... quand il s’agit de partir... Tu ne t’amuses donc pas, alors?... Cherchez donc à faire plaisir à votre fille!... Mettez-vous en frais pour cela!... grommela le lieutenant des chasses, perdant à son tour le souvenir de ses phrases précédentes. Au surplus, reprit-il bientôt, vu les circonstances, il n’y a pas de mal.
Il fit part alors à Adèle du plan qu’il venait de former.
D’instant en instant, la foule se montrant de plus en plus compacte à Versailles, et nul ne devant encore songer au départ, il serait facile de se procurer une voiture, ne fût-ce que jusqu’à Saint-Denis. Une fois là, le père et la fille dîneraient tout à l’aise, dormiraient de même, chacun dans sa chambre, et, après un long repos réparateur, le lendemain, on songerait à se procurer un autre véhicule pour regagner le château de la Douye. Sans doute M. Dampierre ne pourrait, comme il était de son désir et même de son devoir, aller faire la révérence à Sa Majesté, au sujet de la Saint-Louis; mais peut-être bien le roi, distrait par les mille préoccupations de ce grand jour, ne s’apercevrait-il pas qu’il manquât à la fête. Au surplus, on prétexterait de quelque indisposition subite d’Adèle, ou de l’indispensabilité administrative du lieutenant des chasses à Béthizy; bref, ce n’était là qu’un danger éventuel, et auquel on pouvait facilement parer avec un peu d’adresse, tandis qu’en restant à Versailles, il y avait un péril réel, imminent, flagrant, se présentant à la fois sous trois faces, comme le chien Cerbère aboyant et mordant de ses trois gueules; ce triple péril, c’était celui dont il était menacé par la privation d’abri, de sommeil et de nourriture.
Les choses ainsi convenues, M. Dampierre, à demi soulagé et restauré, rien que par la certitude de voir bientôt finir son supplice, se remit en route, à travers la foule, fouillant de droite à gauche les larges rues de Versailles, cherchant avec la même ardeur, et sans plus de succès, une voiture pour en partir, comme il avait cherché son logement pour y séjourner.
Tous les coches étaient retenus à l’avance, tous les fiacres étaient en route: M. Dampierre se dépitait de plus belle, lorsque, dans la cour d’une maison de maigre apparence, il découvrit une petite voiture, dételée, à trois places, espèce de carriole de campagne, qu’un seul cheval pouvait facilement traîner.
Comme il l’inspecte, le propriétaire ou le conducteur de la carriole se présente:
--Elle est à vous, bourgeois, et à votre compagnie, jusqu’à demain matin, si vous voulez.
--Je n’en ai besoin que pour quelques heures. Je vais à Saint-Denis.
--Ah! le bourgeois va à Saint-Denis?... Très-bien.
--Ton prix?
--Une pistole. Ça vaut ça, n’est-ce pas?
--Non; un écu de six livres, si tu veux.
--Six livres! Mais on peut tenir six personnes là dedans! s’écria le voiturier.
--Comment, il n’y a que trois places!
--Eh bien? en se relayant.