CHAPITRE XI
LE SAHARA ÉTAIT JADIS HABITABLE.
Nature du Sahara. — Hamada. — Es-sérir. — Dunes. — El-Eglab. — El-Meraïa. — El-Azaouad. — Zone de transition. — Anciens écrivains au sujet du Nord-Africain. — Nombreux lits de rivière. — Grands mammifères du nord de l’Afrique. — Les étangs à crocodiles de Bary. — Chameaux et chevaux. — Constructions égyptiennes. — Pétroglyphes. — Age de pierre dans le Nord-Africain. — Cause de la formation des déserts. — Humboldt et Peschel. — Vents régnants. — Changement de climat. — Effets du déboisement. — Production des sables. — La mer Saharienne.
Les derniers voyageurs qui ont parcouru le nord de l’Afrique ont fait connaître de nombreux détails sur la constitution du Sahara, et pourtant on rencontre très fréquemment les idées anciennement répandues d’après lesquelles ce désert doit être considéré comme une plaine immense couverte de sables. On parle encore de la prétendue mer desséchée du Sahara, et l’on se figure probablement toute cette énorme surface comme un ancien lit d’océan, quoique l’on sache bien qu’une mer, ou un bras de mer, qui serait desséchée par des moyens naturels ou artificiels, ne pourrait mettre au jour un terrain exclusivement sablonneux. Dans les chapitres précédents j’ai déjà fait remarquer à diverses reprises, et l’on peut s’en assurer en étudiant les altitudes de tous les itinéraires que je donne, que le Sahara occidental est non une plaine, mais un plateau situé en moyenne à plus de 200 mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée ; on a souvent établi ce fait pour les autres parties du Sahara. De même, sa prétendue uniformité n’existe pas, comme on doit l’avoir remarqué en lisant le récit de mon voyage. Lorsqu’on a franchi la puissante chaîne de l’Atlas qui s’étend du sud-ouest au nord-est, on arrive d’abord sur la Hamada (désert de pierres), répartie sur une large zone dans la direction de l’ouest à l’est. Le versant sud de l’Atlas est très escarpé, et la transition de la région des montagnes au plateau tout à fait subite. Cette Hamada, qui a environ 400 mètres d’altitude, consiste en une plaine uniforme constituée surtout par du calcaire bleu foncé ; la surface presque horizontale de ses couches est sans végétation et sans eau, et l’on ne trouve les végétaux ligneux et de petite taille qui servent à la nourriture des chameaux, que là où apparaît le sable, ou bien dans les lits de rivières desséchés. Les masses rocheuses du Sahara appartiennent pour la plus grande partie aux formations du calcaire carbonifère, comme le prouvent beaucoup de fossiles laissés à nu par les intempéries, et appartenant surtout aux genres des Producti et des Spirifères, ou des Encrinides. Par places le voyageur rencontre une région nommée _es-sérir_ par les Arabes : plaine horizontale, couverte de millions de petites pierres, cailloux roulés pour la plupart et appartenant aux différentes variétés de quartz : silex, agate, jaspe, roche cornée, etc., et de rognons de minerai de fer. Ces cailloux roulés, ainsi que les fossiles couvrant la plaine, ont une surface remarquablement polie ; c’est un effet du frottement des petits grains de quartz constituant le sable du désert, qui sont mis en mouvement par le vent.
Une marche de quatre à cinq jours dans la Hamada mène le voyageur dans une petite oasis, celle de Tendouf, bourgade qui ne date que de vingt ans environ, mais qui a déjà atteint une certaine importance. De jolies maisons, des jardins et de l’eau en abondance font de cette oasis un agréable lieu de repos, surtout parce que la population, qui appartient aux tribus des Maribda et des Tazzerkant, n’est pas mal disposée pour les étrangers. De là partent annuellement plusieurs grandes caravanes ; les habitants possèdent beaucoup de chameaux, qu’ils louent aux négociants, ou qui leur servent à transporter vers le sud des marchandises pour le compte de ces derniers. La véritable Hamada ne s’étend que peu au sud de Tendouf et se perd alors dans une masse colossale de dunes, la région de l’Iguidi (en arabe, Areg). Cette Iguidi consiste en une série de longues chaînes de montagnes, avec des pics de quelques centaines de pieds, et formées uniquement de fin sable mouvant de quartz. De loin on croit avoir devant soi des hauteurs étendues, aux formes pittoresques.
Les dunes vont en général du sud-ouest au nord-est, s’élèvent lentement en venant du nord-ouest et tombent presque à pic du côté opposé à la direction dominante des vents. Leur passage est pénible pour les caravanes, car les animaux chargés s’enfoncent de plusieurs pieds dans le sable pur et fluide ; la chaleur est également très forte dans cette région d’Areg, qui est au nombre des plus désagréables du désert, d’autant plus que ces chaînes de collines changent constamment de contours et souvent même de place, de sorte que les guides s’y trompent fréquemment. Au contraire, l’eau n’y est pas rare sous le sable, et il existe par suite un peu de végétation, quoiqu’elle soit chétive. Le monde animal y est lui-même représenté, et de petits troupeaux de gazelles et d’antilopes courent çà et là.
Après avoir passé cette région de dunes, on traverse de nouveau un terrain tantôt rocheux, tantôt sablonneux, jusqu’à ce qu’on atteigne, au bout de peu de jours, le pays d’el-Eglab, où se dressent des montagnes et des chaînes de granit et de roche porphyrique. Ces hauteurs apparaissent à la limite sud des grands plateaux paléozoïques (carbonifères et dévoniens) qui constituent la partie nord du Sahara occidental ; plus au sud je rencontrai de nouveau ces couches, riches en pétrifications.
Le pays change alors fréquemment d’aspect : on franchit une plaine de sable, puis une région pierreuse ; de temps en temps se montrent de petites étendues d’areg : on passe beaucoup de lits de rivières desséchées, dont quelques-unes sont considérables, et qui toutes se dirigent de l’est à l’ouest : le caractère de cet ensemble n’est pas du tout aussi uniforme qu’on s’y attendrait.
On arrive alors dans la large vallée de l’oued Teli et auprès de la petite ville de Taoudeni, célèbre et importante pour ses vastes salines, qui sont exploitées de temps immémorial. Des milliers de charges de chameaux en partent tous les ans pour Timbouctou.
La région de Taoudeni est intéressante ; tandis que le Sahara formait jusque-là un plateau de 250 à 300 mètres d’altitude, il s’abaisse à 150 mètres, mais en demeurant toujours au-dessus du niveau de la mer, de sorte qu’il ne peut être question d’une dépression absolue dans cette partie du désert. Au sud de Taoudeni, à partir de l’oued Teli et de l’oued Djouf, le terrain se relève ; les plaines de pierre et de sable alternent avec de petites régions d’areg, et même des chaînes de collines en quartzite. Après avoir franchi une étendue stérile, garnie de blocs de pierre, et nommée el-Djmia, on arrive à une autre grande plaine, entièrement couverte d’alfa, et qui porte le nom d’el-Meraïa (le Miroir). Ce pays va jusqu’à la grande région d’Areg, qui commence peu avant la ville d’Araouan et s’étend encore à un jour de marche vers le sud. La situation de cette ville est affreuse ; elle est placée au milieu d’une masse gigantesque de dunes, où l’on ne voit pas la moindre trace de végétation, quoique l’eau y soit abondante ; car les vents chauds du sud, qui règnent dans cette région, ne laissent croître aucun végétal, et les nombreux chameaux qui s’y rencontrent doivent être menés à des milles de distance, avant de trouver du fourrage. A un jour au sud d’Araouan commence la grande forêt de mimosas, el-Azaouad, qui s’étend encore bien au delà de Timbouctou.
Cette forêt va également au loin vers l’est, car d’autres voyageurs en citent une pareille au sud de Mourzouq, sous la même latitude ; elle établit la jonction du désert, pauvre en animaux et en végétaux, avec le Soudan. A mesure qu’on avance dans cette direction, apparaissent, parmi les mimosas résineux isolés, d’autres plantes plus vigoureuses ; le monde animal devient plus riche ; çà et là se trouvent ce que l’on nomme des dayas, c’est-à-dire des étangs : on rencontre de nombreux Arabes nomades, avec de grands troupeaux, jusqu’à ce qu’on atteigne le bourg de Bassikounnou, la première localité fixe, qui se trouve déjà dans le Soudan, comme le démontrent l’apparition du puissant baobab, des luxuriantes Euphorbiacées, etc., de même que celle de la latérite, formation ferrugineuse caractéristique des tropiques.
Nous avons vu dans les pages précédentes que le Sahara n’est pas du tout une grande plaine couverte de sable, mais un plateau de structure très variée, parcouru de nombreux lits de rivières desséchées, et sillonné de beaucoup de montagnes, avec des régions de dunes et des plaines d’alfa, de la hamada et des déserts de sable : bref, nous avons traité la question : Qu’est-ce que le Sahara ? et nous arrivons maintenant à la discussion de celle-ci : Qu’était-ce que le Sahara ?
Il a été déjà dit plusieurs fois, dans le cours de ce récit, que nous possédons une foule de témoignages historiques et physiques prouvant que la constitution du désert était jadis tout autre, et que l’espace de temps pendant lequel des modifications aussi profondes ont eu lieu est, selon toute vraisemblance, relativement très court. Nous tirons d’abord ces témoignages des anciens auteurs qui ont décrit les pays du nord de l’Afrique, et, en outre, de la conformation actuelle du Sahara ou de l’absence des êtres organisés, qui y ont sûrement vécu autrefois.
On doit d’abord faire ressortir ce fait, que le désert est parcouru de nombreux lits de rivières, dont la plus grande partie sont aujourd’hui desséchées. Avec leurs berges à pic, ces oueds se découpent partout très nettement dans le terrain, de sorte qu’on en peut établir sûrement la largeur et la direction. Ce sont exclusivement des vallées creusées par des eaux courantes : ce qui prouve que le Sahara doit avoir été jadis un pays abondamment arrosé. L’origine de ces nombreux cours d’eau, souvent larges et profonds, doit être ancienne, et remonte peut-être à une période contemporaine des temps diluviens ; mais leur desséchement complet et leur ensablement paraissent dater à peine de quelques milliers d’années.
Les oueds mêmes prennent surtout leur source dans les pays de montagnes et de hauts plateaux du Sahara central, d’où les eaux s’écoulaient au nord et au nord-est vers la Méditerranée, au sud dans le Niger (et le lac Tchad), et à l’ouest vers l’océan Atlantique ; sur la rive gauche du Nil on voit également des oueds desséchés : ce puissant fleuve, qui se distingue par le petit nombre de ses affluents, devait autrefois en avoir du côté des déserts libyens.
Le Sahara a été trop peu étudié pour que l’on connaisse le cours exact de ses nombreux oueds, même d’une manière approximative ; mais leur existence est certaine ; si l’on admet que les divers lits de rivières larges et profonds que j’ai traversés en coupant le désert occidental du nord au sud, aient été pleins d’eau autrefois, comme il est probable (car ce sont, je l’ai dit, exclusivement des vallées d’érosion, qui n’ont rien à faire avec les phénomènes purement géologiques), le Sahara occidental devait être alors une région riche en végétation et en animaux, soumise à des pluies régulières, et habitée par une population s’occupant d’agriculture et d’élevage.
Ce qui s’applique au Sahara occidental est également vrai pour le reste de ces solitudes immenses, dont la composition est partout la même et dont les parties ne diffèrent qu’au point de vue de leur étendue. Vers l’est, la « transformation en désert » exerce des effets beaucoup plus intenses, de sorte que nous voyons dans la Libye le maximum de surfaces de sables, le plus grand manque d’eau et la plus faible densité de population, tandis qu’à l’ouest les circonstances sont moins défavorables.
Les anciens auteurs nous font connaître que le nord de l’Afrique était jadis habité par de grands mammifères, qui depuis longtemps n’y ont plus trouvé de conditions normales d’existence. Les Carthaginois employaient les éléphants d’Afrique à la guerre : ce qui prouve que cet animal est susceptible de dressage comme celui de l’Inde, et que dans le nord de la Tunisie il y avait jadis une plus grande abondance d’eau, avec une vie végétale plus active. D’ailleurs, dans l’antiquité, les côtes sud de la Méditerranée étaient célèbres pour leur grande fertilité. L’hippopotame et le crocodile sont cités comme habitant alors les rivières qui se jettent dans cette mer, ainsi que l’oued Draa ; aujourd’hui ce dernier grand fleuve ne roule plus d’eau que dans son cours supérieur, tandis que ses parties moyenne et inférieure forment de larges plaines argilo-sablonneuses où l’on cultive des champs d’orge ; ce n’est que dans les années particulièrement pluvieuses qu’un faible courant d’eau atteint l’océan Atlantique. Nous savons par de Bary, mort malheureusement trop tôt, qu’aujourd’hui encore, au milieu du Sahara, il existe des étangs, qui sont peut-être les restes d’anciens fleuves et contiennent des crocodiles. Tout cela indique naturellement que les oueds aujourd’hui ensablés étaient jadis remplis d’eau.
Le chameau, maintenant indispensable pour la traversée du Sahara, n’existait pas encore dans le nord de l’Afrique au début de l’ère chrétienne ; il y a été introduit d’Asie par l’Égypte. Il paraît même être arrivé tard seulement dans cette contrée, car il n’est représenté nulle part sur les monuments égyptiens, et l’on n’aurait certainement pas laissé de côté un animal si caractéristique, alors que tous les autres genres d’animaux ont servi de modèles. Et pourtant les anciens écrivains racontent que, de tout temps, des relations se sont établies entre les habitants du nord de l’Afrique et ceux du sud : les Garamantes entreprenaient avec leurs chevaux des voyages et des expéditions vers le midi.
Il est vrai qu’on mentionne déjà à cette époque des régions pauvres en eau. Actuellement une grande troupe de chevaux ne pourrait traverser nulle part le Sahara, car il faudrait prendre pour chacun de ces animaux plusieurs charges de chameau en eau et en fourrage.
Les constructions colossales des anciens Égyptiens, aujourd’hui au milieu du désert, ont été sans doute, à l’origine, élevées dans des endroits accessibles, et où des hommes pouvaient vivre aisément : nous devons donc en conclure que la vallée du Nil a jadis été beaucoup plus large.
Des ruines nombreuses et étendues situées dans le sud de l’Algérie, de nos jours complètement transformé en désert, prouvent que jadis il y a eu là une civilisation florissante.
Les preuves que nous venons de citer démontrent donc que, même dans des temps historiques, il y a deux ou quatre mille ans (cela ne change rien au point actuel où en sont nos connaissances au sujet de l’âge de la race humaine), certaines parties du Sahara étaient riches en eaux et habitables, et que depuis cette époque les circonstances se sont modifiées au préjudice des pays en question.
En beaucoup de points de la terre on trouve ce que l’on nomme des « pétroglyphes », c’est-à-dire des dessins et des représentations d’objets tracés sur la pierre ; elles sont particulièrement nombreuses dans le Sud-Américain, mais il y en a également dans le nord et le sud de l’Afrique. Ces pétroglyphes ont été regardés, par la plupart des voyageurs, comme des signes d’écriture provenant d’un peuple primitif, et les hypothèses ethnographiques les plus osées ont été établies sur cette supposition. Maintenant on sait que la majorité de ces dessins ont une origine moins noble et que généralement, du moins dans le nord de l’Afrique, ils ne constituent que le résultat du désœuvrement des bergers, ou peut-être aussi des indications relatives aux chemins et des signes rappelant des souvenirs quelconques. J’ai trouvé des dessins semblables au sud du Maroc, dans les montagnes dites de l’Anti-Atlas, et l’on me dit qu’ils provenaient de bergers. Mardochai ben Serour les avait déjà vus et en avait envoyé des reproductions à la Société de Géographie de Paris. Elles sont précieuses en ce qu’elles montrent des figures d’animaux qui ne vivent pas et ne peuvent plus vivre dans ces pays, l’éléphant, le crocodile, la girafe. On peut donc les ranger parmi les témoignages attestant les modifications de la structure physique des contrées en question ; les habitants d’autrefois connaissaient donc des animaux qui ne trouvent plus ici les conditions nécessaires à leur existence et qui se trouvaient peut-être déjà à l’état de raretés dans les rochers calcaires de l’Atlas.
Enfin, pour remonter encore plus haut, il nous faut encore attirer l’attention du lecteur sur l’âge de la pierre. L’Afrique a eu une période de ce genre aussi bien que l’Europe, et les trouvailles faites en Égypte, en Algérie, sur la côte d’Or, sur celle des Somalis, dans le Mozambique, et surtout au Cap, sont des preuves tout à fait indéniables de son existence. Dernièrement on a rencontré des outils de l’âge de la pierre très loin dans le désert : Gerhard Rohlfs en a recueilli près de Koufara, et moi près de Taoudeni. Les outils que j’ai trouvés là sont en pierre verte dure, d’un beau travail et d’un poli parfait ; ils ressemblent tout à fait à ceux rencontrés en Europe. Il est tout à fait improbable que des gens encore dépourvus de la connaissance des métaux et réduits à se servir de pierres en guise d’outils aient habité un désert où les conditions d’existence sont aussi extraordinairement défavorables ; ils auront vécu au contraire dans les pays fertiles et boisés qui constituaient certainement jadis le Sahara. Cette région livrerait sûrement encore maint document de l’histoire primitive de l’homme, si les difficultés de son exploration n’étaient aussi grandes ; je n’entends point par là celles qui proviennent du climat, car elles se laissent tourner et modifier jusqu’à un certain point, mais uniquement celles causées par la population et qui ont pour origine son avidité plutôt que son fanatisme religieux : elle rend impossibles les explorations scientifiques des Européens.
J’ai résumé dans les lignes précédentes les circonstances démontrant, à mon avis du moins, que le Sahara était jadis habitable et qu’encore au début de l’ère chrétienne, certaines de ses parties offraient sous ce rapport des conditions meilleures que celles d’aujourd’hui. Une question s’impose alors : Quelles sont les causes qui ont provoqué une modification si grande dans la structure physique de régions aussi étendues ? Comment expliquer la sécheresse de l’air et la petite quantité de pluies dans le Sahara ?
On sait que Humboldt a fait remarquer que les vents alizés du nord-est venant de l’intérieur de l’Asie exerçaient une action desséchante ; Peschel, saisissant cette idée avec enthousiasme, a prétendu s’en servir uniquement pour expliquer la transformation en désert d’une grande partie de l’Asie et de l’Afrique. Mais il faut remarquer que, dans le nord de cette dernière contrée, les vents du nord-est sont très rares. Presque tous les voyageurs ne mentionnent dans le Sahara septentrional que les courants atmosphériques du nord et du nord-ouest : dans le Sahara occidental je n’ai observé, jusqu’avant dans le sud, que des vents frais et agréables du nord-ouest, et ce fut plus tard seulement qu’apparurent les courants brûlants venus du Soudan. Mes compagnons, dont plusieurs avaient souvent entrepris le voyage d’Araouan et de Timbouctou et cela aux époques de l’année les plus diverses, y ont toujours remarqué des vents du nord-ouest, c’est-à-dire provenant de l’océan Atlantique. On doit donc regarder les vents alizés comme n’étant pas, à eux seuls, les causes de la formation des déserts, quoiqu’on ne puisse nier qu’ils exercent une certaine influence.
On entend souvent les mots de « changement de climat ». Mais il est difficile de dire ce que l’on comprend par là et quelle peut en être la cause. Ces mots n’ont aucune signification précise, d’autant plus que l’on ne devrait les employer que pour des faits survenus dans l’intervalle des périodes géologiques et non pour des phénomènes qui doivent remonter seulement à quelques milliers d’années. Introduire une action cosmique comme raison de ces changements sera toujours incertain : au lieu de faire intervenir des hypothèses cherchées bien loin, il conviendrait plutôt de tenter d’expliquer de la façon la plus simple possible les phénomènes étudiés.
Des vents desséchants peuvent avoir joué un rôle dans la transformation en désert d’une grande partie de l’Afrique ; mais je voudrais aussi, en étudiant cette question, attirer l’attention sur certaines circonstances qui expliquent peut-être bien des faits d’une manière fort simple.
Comme je l’ai dit plus haut, des montagnes et des plateaux du Sahara central sortent des rivières nombreuses et puissantes, d’ailleurs desséchées aujourd’hui, qui prennent les directions les plus différentes. C’était donc la région des sources d’une foule de courants d’eau. Il est tout à fait improbable qu’un terrain d’où coulaient tant de rivières n’ait pas possédé une végétation luxuriante. Nous sommes donc obligés d’admettre que ces montagnes du Sahara central ont été jadis fortement boisées ou tout au moins couvertes d’une grande quantité de végétaux herbacés ; sans cette circonstance on ne pourrait expliquer une circulation d’eau régulière comme elle existe et comme elle a existé sur toute la terre. Il doit même y avoir eu des pluies très violentes dans cette région de sources, car les rivières s’y sont creusé des lits larges et profonds, c’est-à-dire qu’elles ont dû rouler d’énormes masses d’eau, ce qui n’est possible que dans les contrées boisées : d’autre part, la longueur du cours de ces rivières prouve elle-même de nouveau la croissance de végétaux dans les régions parcourues.
Nous connaissons, il est vrai, très peu la région centrale du Sahara ; mais, autant que nous pouvons le savoir, il n’y existe pas aujourd’hui de végétation riche et puissante ; des cours d’eau permanents, de peu d’importance, s’y trouvent encore, mais les grands oueds sont desséchés et ensablés. La végétation des montagnes a disparu, dans la suite des milliers d’années, peut-être en partie à cause d’un déboisement artificiel. Les conséquences de cette disparition doivent être les suivantes : d’abord une grande irrégularité dans la circulation de l’eau, une diminution des pluies, la disparition de la couche d’humus, une décomposition plus complète des roches, la diminution du volume d’eau dans les rivières, qui ont fini par atteindre l’état où nous les voyons aujourd’hui. Les grandes masses de sables (grès et quartzite désagrégés) ne sont plus entraînées à la mer, car le volume d’eau courante ne suffit plus à cette tâche, et elles demeurent dans les lits jusqu’à ce qu’enfin la diminution du débit soit si grande, que la majeure partie des rivières deviennent des oueds desséchés. Du reste, aujourd’hui on trouve encore assez souvent un peu d’eau sous le sable de ces oueds : les étangs à crocodiles rencontrés dans le Sahara et dont j’ai parlé déjà ne sont probablement que les restes les plus profonds des grandes rivières d’autrefois.
Nous avons vu dans beaucoup d’endroits ce que les destructions de forêts peuvent produire, en Algérie, en Espagne, en Istrie, etc. ; et je puis très bien m’imaginer qu’un déboisement, artificiel ou naturel, prolongé pendant un temps fort long, de la région des sources des montagnes du Sahara central ait pu produire des modifications extraordinaires dans la structure physique. Ce déboisement ne devrait donc pas être négligé dans la discussion des causes de la formation des déserts.
On parle toujours de l’ancienne mer du Sahara. Si l’on emploie le mot « ancienne » dans le sens géologique, on a parfaitement raison ; aux temps des formations carbonifères, dévoniennes, crétacées et probablement aussi tertiaires, il y a eu des mers réparties par places, mais l’épaisseur de sable qui couvre aujourd’hui une grande partie du désert n’a rien de commun avec le lit d’un ancien océan et provient simplement de montagnes de grès ou de quartzite détruites par les agents atmosphériques. Ce sable est réuni en grandes masses dans les vallées des rivières, ou groupé en dunes par les vents régnants, et vient généralement des lits de rivières, d’où il est enlevé par le vent et dispersé au loin. En tout cas, il est inadmissible de voir dans ces surfaces le fond d’une ancienne mer.
La majorité des rivières de l’Afrique occidentale qui se jettent encore maintenant dans l’Atlantique au sud du Sahara, roulent des masses de sables considérables ; j’ai observé ce phénomène, en proportions tout à fait surprenantes, dans l’Ogooué, où, en temps de sécheresse, des bancs extrêmement longs et hauts de plusieurs mètres surgissent de l’eau. De même les embouchures de ces rivières, celles de l’Ogooué et du Congo par exemple, ne laissent que d’étroits passages, praticables pour les navires, entre les puissantes masses de sable qui y sont entassées. La raison de cette accumulation est la suivante : toutes les rivières doivent rompre la lisière très riche en quartzite des montagnes schisteuses de l’Afrique occidentale : ces passages forment généralement un angle droit avec la direction de la chaîne, d’où résultent des terrasses, des chutes d’eau et des rapides ; les débris de quartzite entraînés sont réduits en grains de sable dans la suite de leur longue course et parviennent enfin sous cette forme et en masses immenses jusqu’à l’océan Atlantique.
Si, par exemple, les gigantesques forêts de la région des sources de l’Ogooué et de ses affluents étaient détruites d’une manière quelconque, je puis très bien m’imaginer qu’en admettant pour ce phénomène la durée et l’intensité nécessaires, il puisse se produire, dans les pays situés entre l’équateur et le Congo, des conditions semblables à celles que nous voyons au nord de l’Afrique dans le Sahara, ainsi qu’au sud dans le désert de Kalahari.
Vers ces derniers temps on a tenté, surtout du côté des Français, de fertiliser le désert, et le fonçage de nombreux puits artésiens en Algérie est certainement le meilleur moyen pour conquérir de nouveaux terrains de culture à la population arabe pauvre. En tout cas un travail semblable, qui s’opère sans bruit, mais avec des progrès constants, est plus important et plus utile que l’idée, encore trop répandue, de mettre sous l’eau une partie des chotts d’Algérie et de Tunisie. En supposant que les mesures prises soient exactes, nous admettons qu’il soit techniquement possible de creuser à partir de la Méditerranée un canal allant vers les chotts, mais nous ne pouvons nous convaincre que l’utilité d’un pareil travail soit en proportion avec les moyens à mettre en œuvre : et nous laissons ici de côté la crainte de voir ainsi créer un grand marais salé, qui rendrait le climat encore plus malsain.
Nous avons traité précédemment de l’autre grand projet des Français relatif au désert, le Transsaharien.