CHAPITRE IX
DÉPART DE MÉDINET-BAKOUINIT POUR MÉDINE ET SAINT-LOUIS.
Départ de Bakouinit. — Fasala. — Les lions. — Eau courante. — Villages foulbé. — Kamedigo. — Maladies. — Rhab-Nioro. — Population fouta. — Marchands d’esclaves marocains. — Montagnes bordières. — Vallée du Sénégal. — Village arabe. — Kouniakari. — Le cheikh Bachirou. — Message de Médine. — Arrivée au Sénégal. — Les tirailleurs. — Le fort de Médine. — Siège par Hadj Omar. — Paul Holl. — Communications télégraphiques. — Départ. — Mosquitos. — Bakel. — La colonne expéditionnaire. — Le poste de Matam. — M. Lecard. — Villages de Fouta. — Vapeurs. — Les vapeurs le _Cygne_ et l’_Archimède_. — Saldé. — Podor. — Dagana. — Richard Toll. — Crocodiles et pélicans. — Arrivée à Saint-Louis. — Fièvre jaune. — Mauvais port. — La barre. — Ténériffe. — Pauillac. — Quarantaine. — Arrivée à Bordeaux. — Voyage à travers l’Espagne jusqu’à Tanger.
Le 7 octobre nous quittons Bakouinit. Notre but le plus proche est le Kaarta, qui est sous la domination des Fouta, parce que le sultan de Ségou y a placé deux de ses frères comme vice-rois ; une fois ce pays passé, nous n’aurons plus qu’une courte distance à parcourir jusqu’au Sénégal, si longtemps désiré, et où nous espérons trouver dans les stations militaires le calme et les soins nécessaires, après les marches, épuisantes sous tous les rapports, des derniers temps.
Nous ne pouvons partir que l’après-midi à trois heures et arrivons fort tard dans la soirée au bourg de Fasala. Il doit avoir été jadis une grande ville, car de vieilles murailles et des ruines considérables de maisons indiquent une étendue importante. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un village habité exclusivement par des esclaves libérés, qui se sont installés dans les ruines de l’ancienne ville, et ont construit en outre une quantité de paillotes. Ils ont planté du sorgho dans les intervalles libres des maisons, mais n’ont ni moutons ni bœufs. Nous ne pouvons donc nous faire préparer qu’un repas très simple, peu approprié à mes malades. Abdoullah a dû être attaché sur son bœuf de charge, car il ne peut se tenir assis ; pour qu’il n’en tombe pas, un des conducteurs doit toujours être à côté de l’animal : c’est une lente et pénible marche.
Le matin suivant, nous partons de bonne heure. Nous ne devons atteindre ce jour là aucune localité, mais nous camperons en plein air ; mes conducteurs sont un peu inquiets pour leurs animaux, car il y a ici beaucoup de lions ; nous voyons de nombreuses traces de ces animaux dans les hautes herbes ; elles sont foulées sur de grands espaces et montrent la direction qu’ils ont suivie. De onze heures à midi nous faisons halte et dressons nos tentes à six heures du soir : pendant la nuit, des feux sont entretenus et quelques hommes veillent. Le terrain traversé aujourd’hui diffère du précédent en ce que la forêt diminue d’épaisseur, et que nous avons beaucoup de belles prairies découvertes. C’est un fort gracieux paysage, et des groupes d’arbres isolés, surtout des baobabs imposants (arbres à pain de singe), épars au milieu des clairières, donnent à la contrée le caractère d’un parc.
Nous marchons encore le jour suivant, 9 octobre, dans un paysage semblable. Ce beau pays est inhabité, quoiqu’il renferme de nombreuses dayas et que le sol y soit excellent, aussi bien pour la culture que pour le pâturage. Il semble que les brigandages de Hadj Omar l’aient également dépeuplé et transformé en désert. Notre marche dure de cinq à onze heures du matin et de deux à six heures du soir.
Parmi les étangs, la grande daya Redja est surtout remarquable ; nous passons également près d’un puits, ce qui prouve que la contrée a dû certainement être habitée autrefois.
Les traces de lions redeviennent très nombreuses, mais nous n’en rencontrons pas un seul. Près d’une daya nous trouvons les hautes herbes foulées d’une manière surprenante, et mes gens prétendent qu’une famille de ces animaux y a passé la nuit ; quelques-uns d’entre nous refusent absolument de traverser cet endroit, de peur d’en rencontrer, et veulent faire un grand détour pour atteindre la localité la plus proche. Enfin je réussis à les en dissuader. Dans le terrain découvert nous remarquons de nouveau beaucoup de minerai de latérite ; pendant les dernières heures de l’après-midi nous atteignons un terrain assez accidenté, avec de petites collines hautes de 60 à 80 pieds seulement, qui dominent la plaine. Nous dressons nos tentes pour la nuit dans un endroit convenable ; il faut encore veiller, de crainte des lions. Mes malades vont aujourd’hui un peu mieux ; Benitez a pu déjà faire une grande partie de la route sans être attaché sur son bœuf ; sa mine est effrayante.
Le 10 octobre nous partons de grand matin. Bientôt le terrain change : à la place des clairières découvertes nous trouvons _un terrain rocheux et montagneux et, pour la première fois, de l’eau courante !_ Cette dernière surtout est la bienvenue et nous la saluons avec joie.
C’est un petit ruisseau étroit, avec un mince filet d’eau, et non plus une daya avec son liquide stagnant ; ce petit cours d’eau s’écoule vers le Sénégal, si longtemps désiré. Les montagnes consistent en schiste argileux foncé ; la latérite n’est pas rare à leur surface. L’altitude du terrain varie encore de 300 à 320 mètres ; la chaleur n’est pas très forte : aussi pouvons-nous marcher aisément. Je n’ai de soucis qu’au sujet de mes malades et de l’accueil qui m’est réservé à Nioro ; en outre, nous avons devant nous un pays fortement peuplé de Foulbé, et ne savons pas encore comment on nous y recevra.
Dès onze heures nous atteignons le premier village des Foulani et n’y sommes pas accueillis d’une manière hostile. Leurs villages sont très beaux. Chaque ferme est entourée d’une haie vive, et consiste en huttes d’argile rondes, au nombre de trois à six, avec un toit de chaume pointu, très solide et très épais. Ces localités sont assez étendues et bien peuplées, leurs habitants aisés et l’on voit chez eux beaucoup de chevaux, de bœufs, de moutons et de chèvres. Les champs et les villages sont également bien entretenus ; on cultive surtout le sorgho, le riz et la canne à sucre, mais on plante également déjà la noix de terre (arachide), au goût agréable ; les concombres ainsi que les courges poussent au milieu même des villages, et leurs feuilles couvrent complètement les maisons. Dans tous les cas, une de ces colonies de Foulbé fait une impression agréable ; la propreté et l’ordre ne peuvent y être niés, et l’on ne voit nulle part de mendiants misérables ou estropiés. Les Foulani se trouvent beaucoup au-dessus des diverses peuplades nègres qui les entourent. Dans tous leurs villages il existe un espace découvert, entouré de pieux, qui sert de place de prières : c’est là que se rassemblent régulièrement les hommes du lieu au moment de la prière, car les Foulbé sont très pieux. Presque tous peuvent lire et écrire l’arabe, et l’on voit fréquemment de petits garçons ou des jeunes gens studieux écrire sur une table de bois, et lire le Coran.
Les Foulbé vivant ici dans le pays de Kaarta viennent, dit-on, des districts situés plus à l’est sur le Niger ; ils n’auraient été ramenés ici comme prisonniers qu’après les expéditions de guerre et de pillage de Hadj Omar ; leurs colonies sont donc de date récente, et remontent tout au plus à quelque vingt ans. Ils doivent payer l’impôt au frère du sultan de Ségou ; comme je l’ai dit, les combats entre Fouta et Foulbé ne sont pourtant pas rares.
Nous fûmes très bien reçus dans ce premier village foulbé ; on nous donna une hutte pour la nuit et l’on pourvut à notre nourriture.
Le 11 octobre nous quittions cet endroit, pour nous rendre chez le cheikh de ce groupe de villages, qui porte le nom de Kamedigo. Dès deux heures environ nous étions dans un gros bourg, où l’on nous accueillit peu amicalement. Les habitants se montraient importuns, ils nous refusèrent une maison, et finalement nous dûmes dresser nos tentes en plein air. Enfin le cheikh crut devoir me faire une visite et m’assigner une maison : il ne se montra plus pendant le reste du jour. Le soir il envoya de la viande et du couscous, sans demander aucun présent.
Pourtant notre séjour à Kamedigo a été fort avantageux. Nous avions loué nos bœufs porteurs de Bakouinit à Nioro, qui est encore à une marche d’ici ; mais nous les renvoyâmes dès Kamedigo, car notre hôte se déclarait tout prêt à partir avec nous pour Médine dans quelques jours, avec cinq bœufs de charge. Nous acceptâmes aussitôt cette offre avantageuse, d’autant plus que notre hôte, un Foulbé intelligent, qui avait déjà été en relations avec les Européens, consentait à n’être payé qu’à Médine. Il me reconnut naturellement aussitôt pour un Européen et un Chrétien, et consentit ensuite sans difficulté à me faire crédit jusqu’à mon arrivée chez les Français. Les autres habitants du lieu restaient toujours très réservés envers nous ; un Chrétien, car je passais universellement pour tel, est en exécration pour le Foulbé, dans sa stricte orthodoxie ; nous eûmes pourtant des visites, mais ce fut seulement celles de jeunes gens curieux, qui se montrèrent importuns ; sous ce rapport les Arabes sont plus convenables.
Le jour suivant, nos hommes de Bakouinit retournent dans leur pays ; parmi eux se trouve le fils de notre hôte de cette ville, Gabou. Ils sont très heureux de n’avoir pas eu besoin d’aller jusqu’à Nioro, car ils redoutent extrêmement cette ville fouta. Notre hôte de Kamedigo essayera de nous faire tourner Nioro, mais il ne peut s’y engager. Il a du reste des affaires au Sénégal et veut remettre aux Français quelques-uns de ses esclaves, qui doivent entrer dans les tirailleurs sénégalais, corps de troupes composé surtout de Nègres libérés et qui rend de bons services.
Nous devons attendre quelques jours, ici, qu’il se soit procuré des bœufs porteurs et qu’il ait terminé ses préparatifs pour une absence de plusieurs semaines. Quant au reste, nous sommes très bien accueillis : on a mis une jolie hutte à notre disposition, nous sommes bien nourris, et enfin la population de l’endroit ne nous importune pas trop. Mais le 14 octobre tout change de nouveau : Hadj Ali et moi, nous avons des accès de fièvre ; Benitez est très souffrant et sa faiblesse incroyable, mais on peut encore le sauver ; par malheur, Kaddour, lui aussi, tombe tout à coup malade, pendant la nuit, des mêmes souffrances dont ont été attaqués Benitez et Farachi ; il se plaint extrêmement, sa tête est lourde, sa mine très changée, et l’un de ses bras complètement paralysé ! Ce sont des perspectives peu rassurantes pour l’avenir. Les symptômes de paralysie chez Kaddour sont surtout frappants ; par bonheur ils disparaissent au bout de quelques jours : il semble avoir été victime d’une attaque d’apoplexie ; d’ailleurs l’ensemble de sa maladie est survenu tout à coup : quelques heures avant cet accès il était gai et se trouvait parfaitement bien.
Notre espoir de pouvoir tourner Nioro est complètement anéanti. Le 16 octobre apparaît tout à coup une troupe de douze cavaliers, bien armés, sur de beaux chevaux, qui nous apportent le salut du cheikh de Rhab (Nioro), Aguib Oulad el-Hadj Omar, et qui expriment l’attente certaine que nous irons le voir ! Ce message courtois ne m’est rien moins qu’agréable ; il ne peut s’ensuivre qu’un pillage complet, mais il serait tout à fait impossible de décliner cette invitation.
Si ma présence est connue à Nioro, on doit en être également informé à Kouniakari, qui n’est pas fort loin, et où vit le frère d’Aguib : par suite on la connaît à Médine, située dans le voisinage.
Le 17 octobre, en compagnie de quelques Foulbé, nous faisons route jusqu’à Nioro, ou Rhab, comme disent les Arabes. Vers midi nous arrivons dans un village fouta, où nous sommes tout à fait mal accueillis et où l’on répète avec insistance que nous devons aller à Nioro, chez le cheikh Aguib, pour y payer le droit de passage. A partir de ce point nous prenons une direction plus vers le nord-ouest, mais nous n’atteignons pas la ville et campons en plein air.
Le matin suivant, après avoir franchi un terrain difficile et rocheux, avec de nombreux cours d’eau, profondément encaissés, nous arrivons, dès dix heures, près de la ville de Nioro, entourée de murs élevés. Nous sommes forcés d’attendre d’abord longtemps au dehors, mais enfin une troupe de cavaliers nous conduit dans une maison petite et laide de la ville, qui doit me servir de logement. La population fouta, rassemblée en masses, est insolente et importune au plus haut point. Parmi elle il y a une foule de gens qui savent quelques mots de français et nous les crient constamment au nez ; j’affecte de ne pas les comprendre et ne réponds qu’un peu d’arabe. Nous cherchons à nous retirer aussitôt que possible dans la maison, et fermons les portes, sous prétexte de maladies. Benitez est, il est vrai, de nouveau très mal ; la crainte d’être reconnu pour un Chrétien vient encore ajouter à son malaise, et j’ai les plus sérieuses préoccupations pour lui.
Aguib habite une large kasba, entourée d’un énorme mur, construit en partie en pierres ; je n’ai pu le voir lui-même ; d’ailleurs je n’en ai eu nul besoin, et nos relations s’établirent par l’un de ses fidèles. Comme je l’ai dit, c’est un des frères du sultan de Ségou, Ahmadou, et l’un des fils cadets de Hadj Omar. Quoiqu’il règne ici indépendamment en quelque sorte, il est soumis complètement à Ségou pour les choses d’importance ; il y a toujours ici des représentants d’Ahmadou qui le tiennent au courant de ce qui se passe à Nioro. La ville paraît être assez grande, et peuplée surtout de soldats. La population, composée en grande partie de Fouta, est au plus haut point désagréable et antipathique ; depuis l’apparition de Hadj Omar ces gens sont devenus sauvages et ont une attitude impertinente et arrogante ; ils portent une haine particulière aux Français, dont ils observent jalousement les progrès ; mais on doit avoir rapidement deviné que je ne suis pas de cette nation, car on ne me retient pas longtemps dans la ville.
Nous étions à peine dans notre maison, que quelques hommes du cheikh Aguib arrivèrent, avec mission de fouiller nos bagages ; cela se fit de la façon la plus approfondie ; tous les sacs furent ouverts et vidés, ce qui mit au jour divers articles d’Europe ; entre autres j’avais conservé pendant tout le voyage dans mon sac un vêtement européen très simple, de sorte que mes subterfuges de hakim osmani (médecin turc) trouvèrent ici médiocre créance. Cependant il me sembla qu’il était très indifférent à ces gens-là qu’un Chrétien ou un Mahométan passât chez eux ; l’affaire principale était de trouver quelque chose dont on pût faire un présent au cheikh Aguib. On me prit donc tout simplement mon seul fusil, la carabine Mauser, qu’il daigna trouver à son goût, puis un plaid de voyage, un vêtement très bien brodé de Timbouctou, un burnous de drap appartenant à Hadj Ali ; finalement nous dûmes encore donner un anneau d’or d’un certain poids, de sorte qu’il ne nous en restait plus qu’un. Hadj Ali fut particulièrement irrité qu’on nous eût pris ce fusil, que je lui avais promis en présent ; mais je ne pus m’y refuser, et nous dûmes nous estimer heureux d’en être quittes ainsi. Il y a lieu de s’étonner de l’impudence avec laquelle on dépouille ici les étrangers ; c’est par pure grâce qu’on leur laisse encore quelque chose.
Cependant nous reçûmes en échange notre nourriture, un peu de riz et de viande et, le jour suivant, la permission de repartir ; on voulait évidemment ne pas nous nourrir longtemps, et, comme il n’y avait plus rien à tirer de nous, on nous laissa en liberté.
A Nioro nous fîmes la connaissance de quelques Marocains, originaires, je crois, de Marrakech même et que Hadj Ali nous désigna pour des chourafa. Ils revenaient d’un long voyage de commerce au Soudan, après avoir acheté de l’or et des Nègres : ils durent également payer un tribut, montant à cinq esclaves et cinquante mitkal d’or. Ces gens veulent aussi se rendre à Médine, de sorte que nous allons former une caravane nombreuse : avec eux il y a environ cent Noirs achetés depuis peu, la plupart femmes et enfants ; ces Marocains, qui sont montés, se font accompagner d’une douzaine de serviteurs noirs. Il ne m’est pas du tout agréable de voyager avec ces marchands d’esclaves, tandis que Hadj Ali paraît subitement transfiguré ; il a trouvé des Arabes, qui sont chourafa comme lui, et il est très heureux de cette connaissance.
Kaddour s’est rétabli ; Benitez au contraire est encore très faible, cependant il peut supporter la marche à dos de bœuf, aussi j’ai un espoir fondé d’atteindre Médine en peu de temps. Nous n’avons plus à dépasser que Kouniakari ; on ne peut me prendre grand’chose et je ne doute pas qu’on ne nous permette de continuer notre route.
Hier j’ai eu de nouvelles inquiétudes. Aguib a dit en effet, prétend-on, qu’il ne peut me laisser passer, et que je devrai aller d’abord trouver le sultan de Ségou, pour obtenir de lui la permission de me rendre à N’dar (Saint-Louis). Pour mon compte, le voyage ne m’eût pas été, après tout, fort désagréable, mais, en raison de l’état de mes compagnons si gravement malades, et du manque de ressources, je fus forcé de protester aussi énergiquement que possible contre ce projet, et je reçus enfin la permission de me rendre à Kouniakari. Si j’avais eu de l’argent ou des marchandises, j’aurais été forcé de me rendre auprès du sultan Ahmadou, pour m’y faire complètement dépouiller.
Il était déjà trois heures du soir quand nous quittâmes Nioro, le 19 octobre. A partir d’ici le chemin de Kouniakari se dirige vers le sud-ouest, mais nous n’atteignons aucun village et sommes obligés de camper en plein air ; par bonheur il nous reste encore un peu de riz, de quoi préparer un maigre souper. Les aliments européens ont depuis longtemps disparu de notre table ; il y a déjà plusieurs semaines que nous n’avons même plus de thé.
Le jour suivant, nous partons de très bon matin et dépassons dès huit heures un village foulbé, sans nous y arrêter ; nous arrivons vers onze heures à un second, à l’extérieur duquel on installe le campement. Vers le soir seulement, les habitants nous invitent à entrer dans leur bourgade et à y passer la nuit : ce que nous faisons. Comme je l’ai déjà fait remarquer, ces villages foulbé produisent tous une jolie impression ; leur population est laborieuse et aisée, et, à part son fanatisme religieux, elle est de relations beaucoup meilleures et bien plus courtoises que les grossiers et farouches Nègres fouta.
Nous attendons dans cet endroit l’arrivée de la caravane marocaine d’esclaves, qui apparaît le lendemain de grand matin. Nous repartons ensemble, pour faire halte au bout de deux heures seulement près d’une daya. Le pays, qui est déjà à 340 mètres d’altitude, est de nouveau très boisé, de sorte qu’il nous est difficile de frayer un chemin à nos animaux, très chargés. Vers trois heures nous repartons, pour tendre les tentes au bout d’une courte marche de deux heures seulement.
Il y a maintenant une grande animation dans notre bivouac, qui couvre une large surface. Les nombreux esclaves vont chercher de l’eau et du bois, les femmes font cuire du couscous ; des feux s’allument à divers endroits ; autour d’eux se groupent nos noirs compagnons, pourvus seulement des vêtements les plus indispensables. En route six hommes conduisant un grand troupeau de moutons se sont réunis à nous ; nous achetons quelques-uns de leurs animaux, de sorte que nous pouvons maintenant joindre un peu de viande fraîche à notre riz si sec.
Les Marocains emportent aussi des tentes avec eux, et Hadj Ali y passe la plus grande partie de son temps avec ses compatriotes. Benitez va mieux et j’espère le mener jusqu’à Médine, où il trouvera des soins médicaux.
Le 22 octobre nous traversons de nouveau un pays inhabité, couvert de forêts touffues ; nous ne faisons que des marches très courtes, de cinq à neuf heures du matin, pour nous reposer ensuite jusqu’à trois heures ; d’ordinaire les tentes sont dressées avant six heures. Cette foule de femmes et d’enfants, qui vont naturellement à pied, ne peuvent supporter de longues marches ; il est même tout à fait étonnant que, de ces esclaves mal nourris, complètement négligés, et en route depuis des mois, il en reste encore autant de vivants. A mon grand regret, je vois beaucoup de scènes barbares ; ces malheureux sont bâtonnés quand ils ne veulent ou ne peuvent plus marcher.
Il y a beaucoup de dayas en cet endroit ; la rivière que nous avons remarquée près de Nioro prend une autre direction, plus méridionale, pour s’unir ensuite au Sénégal, tandis que nous inclinons fortement vers le sud-ouest.
Le matin suivant, nous partons à quatre heures, pour arriver vers onze heures seulement à une daya ; nos animaux, fatigués et souffrant de la soif, pouvaient à peine avancer. Nous avons eu auparavant à franchir une large fondrière fort désagréable, où mon âne reste engagé, sans pouvoir avancer ni reculer, et où il s’enfonce toujours davantage ; pour mon compte, je suis entré aussi profondément dans l’eau vaseuse et je ne puis être tiré de cette situation difficile qu’avec le secours de quelque vigoureux Nègre. Le passage de cette fondrière nous a pris beaucoup de temps, surtout pour la faire traverser par les bœufs. Au delà s’élève une montagne isolée, haute d’environ cent mètres ; auprès d’elle est une daya avec de l’eau potable : nous y passons la nuit. La température n’est plus très élevée maintenant, et pourtant notre voyage est déjà très fatigant ; nous aspirons tous aux bâtiments du Sénégal, car nous sommes las des marches à dos de chameau, d’âne, de cheval, de mulet ou de bœuf, que nous avons toutes pratiquées pendant notre long voyage.
Le 24 octobre nous marchons de quatre heures à onze heures et demie du matin ; nous nous arrêtons auprès d’une petite daya pour y dresser les tentes ; à notre gauche courent un certain nombre de chaînes de hauteurs, formées de schistes argileux foncés, comme je puis m’en assurer en examinant quelques cours d’eau à sec ; j’observe également beaucoup de latérite en cet endroit.
La différence de température entre le jour et la nuit est très importante ici, et, quand nous nous levons le matin vers quatre heures, nous tremblons tous de froid ; j’ai souvent peine à quitter ma tente, bien chaude. Mais cette fraîcheur du matin exerce peut-être une heureuse influence sur Benitez, car il se sent insensiblement un peu mieux, quoiqu’il ait toujours très mauvaise mine et qu’il soit bien faible.
Le 25 octobre nous avons encore une longue marche, de quatre heures du matin à une heure de l’après-midi ; nous sommes alors forcés de faire une halte, à cause de l’épuisement général et quoique nous n’ayons pas d’eau au bivouac. On dit qu’il y a une daya dans le voisinage : quelques hommes y sont envoyés pour abreuver les animaux et en rapporter de l’eau. Après une longue absence, ils reviennent avec plusieurs outres pleines. Kaddour est aujourd’hui de nouveau malade ; il mange sans modération, et, quand les vivres sont abondants, on ne peut l’en arracher ; il tient plus à la quantité qu’à la qualité de sa nourriture, et son estomac est souvent dérangé.
Nous nous trouvons toujours sur un plateau, dont la hauteur moyenne atteint 300 mètres. Malgré le manque d’eau, le pays est très boisé, mais d’ailleurs complètement désert. Les Foulani ne se sont pas avancés si loin vers le sud-ouest, et les Fouta restent volontiers dans le voisinage des lieux fortifiés de Nioro et de Kouniakari, où ils trouvent plus aisément un abri après leurs incursions. Foulbé aussi bien qu’Assouanik se plaignent amèrement de la domination de ces Fouta ; à Bakouinit, où l’élément arabe est fortement représenté parmi les Assouanik, on disait très ouvertement qu’on verrait plus volontiers les Français arriver dans le Kaarta et mettre fin à la domination fouta, que de supporter plus longtemps les brigandages de ces Nègres.
Le 26 octobre nous avons encore une marche longue, mais intéressante, de quatre à onze heures du matin et de trois à six heures du soir, presque directement vers l’ouest. Au début le terrain est un peu ondulé, puis il se couvre de collines, qui se changent enfin en montagnes. Depuis que nous avons quitté la chaîne de l’Atlas, nous n’avons pas encore vu de semblables accidents de terrain. Le chemin suit des vallées profondes et étroites, dont les flancs s’élèvent à plusieurs centaines de pieds ; des ravins profonds et à berges verticales, remplis de grandes masses de roches roulées, s’ouvrent de chaque côté dans les vallées principales ; mais pour l’instant ils sont à sec. Vers quatre heures de l’après-midi nous descendons du bord montagneux du plateau dans la plaine ; la pente est très rapide. Devant nous s’étend une large vallée plate, couverte de hautes herbes d’où sortent de loin en loin les toits pointus d’un village : c’est déjà la vallée du Sénégal.
Ces montagnes bordières consistent surtout en couches très faiblement inclinées de schiste argileux bleu, comme j’en ai observé plusieurs fois ces derniers jours ; je remarque ensuite des strates de grès et de schistes disposées verticalement et tombant vers le sud ; il doit même y avoir là des formations éruptives anciennes, car, parmi les cailloux roulés, je trouve souvent des échantillons d’une roche de ce genre.
Nous avons donc atteint ici le bord sud du grand plateau, qui va au nord jusqu’au Sahara ; mais, comme il est couvert partout de sable et d’humus, la couche inférieure n’apparaît que sur les berges de la vallée du Sénégal. Le bord de ce plateau est divisé en une quantité de pics isolés et de chaînes montagneuses, qui s’inclinent en pentes rapides vers le sud. La différence d’altitude entre le plateau et la plaine du Sénégal dépasse cent mètres.
Arrivés dans la vallée, nous nous dirigeons vers le plus proche village et y passons la nuit.
Ce sont des nègres Assouanik, un peu mélangés d’Arabes et plutôt de Fouta, qui habitent ici dans d’assez grands villages, dont les maisons d’argile sont couvertes de toits élevés et pointus en chaume. Celui où nous sommes est dans le voisinage d’une rivière, qui coule d’ici vers le sud-ouest, dans la direction du Sénégal, et se jette non loin de Médine.
Le 27 octobre nous partons à sept heures du matin. La rivière s’est creusé dans le sol argileux un lit profond, enfermé entre des murs verticaux ; par suite notre passage est très pénible et très lent. Ce n’est qu’avec beaucoup de précautions qu’on fait descendre par chaque animal la berge escarpée et glissante et qu’on lui fait remonter ensuite la rive opposée. Enfin, lorsque toute notre nombreuse caravane a passé la rivière, nous continuons vers le sud-ouest, à travers une plaine couverte d’herbes hautes de dix à douze pieds ; c’est une marche désagréable. Les herbes se referment au-dessus de la tête des cavaliers, tant elles sont hautes et épaisses ; chacun doit emboîter exactement le pas de celui qui précède, afin de ne pas s’égarer ; il existe, il est vrai, des sentiers de piétons, faiblement tracés, mais il est difficile de les suivre. Vers dix heures et demie nous arrivons dans un village situé au milieu de vastes champs de maïs, de cannes à sucre et de sorgho. Ici la moisson n’a pas encore lieu, et même le grain est encore loin d’être mûr. Du reste la culture des champs est très régulière et fort bien entendue ; pour la première fois, je trouve ici le cotonnier en rapport ; l’arachide est cultivée également en grandes masses. Au contraire on ne voit pas beaucoup de bétail ; la population paraît se livrer surtout à la culture.
La végétation est généralement riche et tout autre que sur le plateau ; la température est également plus élevée ; nous trouvons déjà ici le climat humide et chaud des vallées des tropiques ; sur la hauteur domine l’air sec des plateaux à moitié déserts du sud du Sahara, certainement plus sain que l’atmosphère de serre chaude du pays où nous sommes. Nous remarquons des palmiers à éventail ; la forêt est plus épaisse ; les herbes géantes deviennent un fouillis impénétrable : bref, tout annonce une autre région. Vers midi nous faisons halte auprès d’un second village, également habité par des Assouanik ; il se trouve au point où la vallée, assez étroite et limitée des deux côtés par une chaîne de montagnes, s’élargit en une vaste plaine et laisse passage à une rivière.
Nous faisons halte sur ce point, et y passons tout le jour suivant. Les Marocains le désirant, je ne puis m’y opposer, car Hadj Ali ne fait que ce qui est agréable à ses amis. Nous avons de nouveau à ce propos des discussions, dans lesquelles je traite de brigands ces marchands d’esclaves. L’irritation de Hadj Ali, en m’entendant traiter ainsi des saints, des chourafa, est sans borne ; mais la colère de mon compagnon me laisse tout à fait froid, car sous peu de jours nous atteindrons les postes français.
Le 29 octobre nous reprenons la marche vers Kouniakari ; nous partons à sept heures, et faisons halte dès dix heures près d’un village : à notre grand étonnement il est habité par des Arabes purs, les Oulad Chrouisi, originaires du Hodh et qui se sont fixés ici. La joie de Hadj Ali et des Marocains est grande quand ils rencontrent des compatriotes.
Nous sommes depuis un certain temps en cet endroit, quand tout à coup un cavalier se présente de la part du cheikh Bachirou afin de nous conduire à Kouniakari. Il a craint sans doute que nous ne lui échappions, pour gagner directement Médine, qui est dans son voisinage. Ces chefs fouta ont dû être toujours exactement informés, par des messagers, de la direction que je prenais ; il semble que, dès mon départ de Bakouinit, j’aie été toujours surveillé et qu’on ait informé de toutes mes démarches les frères d’Ahmadou.
Kouniakari est aussi une localité importante, habitée surtout par des Fouta. A notre arrivée nous sommes conduits à la kasba : c’est un château fort, entouré de quatre hautes murailles de pierre, où nous sommes reçus par le cheikh Bachirou. On a évidemment fait de grands préparatifs pour m’imposer, et toute la force armée de l’endroit a dû être réunie.
Nous ne traversons pas moins de cinq cours ; dans chacun des étroits passages qui les séparent se trouvent cinquante soldats, debout ou couchés, bien armés et chargés d’éloigner tout importun. Ces gens sont en guenilles, mais je ne doute pas qu’ils ne soient des guerriers braves et dangereux. Bachirou a déployé cette pompe pour que je pusse parler aux Français de son imposante force armée et de sa citadelle, qui est considérée comme imprenable. Enfin, après avoir dépassé les grandes cours avec leurs soldats, nous arrivons dans une dernière, plus petite, où le cheikh Bachirou, le fils du redouté Hadj Omar, est assis sur un tapis et nous souhaite la bienvenue avec un calme plein de noblesse. Il est encore jeune, a peu de barbe, le visage de couleur foncée, et porte le bonnet de linge blanc en usage ici, ainsi qu’une toba de couleur sombre. A côté de lui sont accroupis quelques fidèles. Il parle et comprend assez bien l’arabe, et ce n’est que par exception que des assistants doivent lui donner des explications. Il s’informe de notre voyage et écoute nos récits avec une indifférence feinte. Le cheikh a une expression de physionomie quelque peu altière et arrogante, et en même temps un certain éclair sombre dans les yeux, qui annonce de l’énergie et un manque de scrupules dans les moyens d’atteindre son but. Il est évident que ces Fouta constituent aujourd’hui un peuple important, et que les descendants de Hadj Omar poursuivent systématiquement l’exécution de ses plans. Ils veulent parvenir à la domination des pays situés entre le Sénégal et le Niger, comme le père de Hadj Omar l’a déjà ambitionnée ; c’est à Ségou que se réunissent tous les fils de leur politique ; le pays de Kaarta avec Nioro et Kouniakari est pour eux un poste avancé, qui leur sert à inquiéter les Français et à les empêcher de parvenir à Timbouctou en tournant Ségou.
L’audience ne fut pas longue, et après un quart d’heure j’étais libéré. La circonstance que nous avions été reçus par Bachirou contribua, dans tous les cas, à rendre le peuple moins importun et moins grossier dans son attitude qu’à Nioro. On nous laissa en paix et même on nous conduisit dans une grande maison, très jolie, construite en argile, et qui appartenait à un homme du nom de Ledi. Il paraissait être paisible et rangé, et me présenta un certificat attestant que Paul Soleillet, en l’année 1878, s’était arrêté à Kouniakari pendant son voyage à Ségou et avait habité chez lui.
Outre les Fouta, il y a ici beaucoup de Nègres assouanik, tandis que les Arabes sont moins nombreux. Nous passons toute la journée dans une tranquillité complète, et l’on ne nous importune pas davantage. Hadj Ali prétendant que Bachirou a réclamé des présents, je remets à mon compagnon mon dernier anneau d’or de Timbouctou, ainsi qu’un vêtement brodé. Je n’ai jamais su si ces objets étaient parvenus dans les mains du cheikh et comment ils y étaient arrivés ; cela m’était d’ailleurs indifférent, le principal fut que Bachirou me fit dire que nous pourrions partir le jour suivant.
J’ai donc ainsi échappé à ces deux cheikhs redoutés, sans qu’ils m’aient trop molesté. Bachirou a été certainement informé par Aguib qu’il n’y a plus rien à prendre dans mon bagage ; c’est pour ce motif qu’il renonce à le faire examiner ; quant à Aguib, il n’a agi que d’après les ordres de son frère aîné de Ségou, et a dû lui envoyer au moins mon fusil. Il a mieux valu que je visite ces deux villes, au lieu de les avoir tournées, comme j’en avais d’abord eu l’intention ; malgré tout on nous aurait trouvés, et nous nous eussions attiré ainsi des aventures fort désagréables.
Ce fut pourtant avec un véritable allègement que nous quittâmes, le soir du 31 octobre, Kouniakari et le pays des Fouta. Mes guides foulbé et les Marocains me félicitèrent au sujet du succès de mon voyage, car Médine n’est qu’à une courte distance, et le chemin était parfaitement sûr pour une caravane nombreuse comme la nôtre. Nous marchâmes vers le sud-ouest, pour nous arrêter après quelques heures. Dans les environs de Kouniakari sont de nombreux villages, dont les habitants fouta et assouanik s’occupent beaucoup de leurs champs. Ils cultivent le sorgho et le maïs en grandes quantités, ainsi que l’arachide, que l’on vend aux factoreries du Sénégal.
Le matin suivant, 1er novembre, nous partions de bonne heure. Vers midi quelques hommes vinrent au-devant de nous, porteurs d’un grand sac et de lettres destinées à un voyageur chrétien se trouvant à Kouniakari ou à Nioro. Le messager avait pour mission de nous découvrir et au besoin d’aller jusqu’à Nioro ; il fut donc étonné de nous rencontrer sitôt. Notre joie fut naturellement grande ; l’homme venait du poste militaire de Médine, et la lettre contenait les lignes suivantes :
« De la part des officiers du poste de Médine, au voyageur annoncé dans les environs, en attendant qu’ils aient le plaisir de le voir au poste. » Mais le sac avait un précieux contenu ; on en sortit : d’abord quelques bouteilles de vin, rouge et blanc, et d’autres de bière de Marseille ; puis, du pain de froment tout frais, aliment dont nous étions privés depuis longtemps ; des conserves de tout genre dans des boîtes de fer-blanc ; des fruits en bocaux, etc., etc., de sorte que même Hadj Ali ne put réprimer sa joie et que les traits pâles et maladifs de Benitez s’animèrent.
Aussitôt que nous trouvâmes un endroit favorable, nous fîmes halte, renonçant à arriver le jour même à Médine et consacrant tout notre intérêt à l’aimable envoi des officiers français. Nous dressâmes nos tentes _pour la dernière fois_, car le lendemain nous serions au fort et y dormirions dans des lits ; pour mon compte, je me débarrassai de tout mon costume arabe, qui était peu compliqué, car il consistait en une chemise, un pantalon de toile, une djellaba de laine blanche du Maroc, des pantoufles en cuir, une pièce d’étoffe blanche enroulée autour de ma tête et enfin le chapeau que le kahia de Timbouctou m’avait donné. Je mis au jour mon costume européen, mais je me trouvai extrêmement mal à mon aise dans mes bottes étroites et mes vêtements étriqués ; les Marocains et les Nègres furent extraordinairement surpris de me voir accoutré de la sorte, et mon apparition provoqua chez eux une gaieté bruyante.
Nous passâmes là une soirée agréable et je fus très heureux de voir Benitez, lui aussi, se sentir assez bien pour goûter aux friandises françaises, quoique en quantité modérée. Il avait terriblement souffert, physiquement ainsi que moralement, et n’était pas absolument hors de danger ; j’espérais, avec l’aide des médecins et d’une nourriture rationnelle, pouvoir bientôt le remettre sur pied.
Les chefs de la caravane d’esclaves ont exprimé aujourd’hui le désir de voyager avec moi de Saint-Louis au Maroc par un vapeur, tandis que leurs serviteurs et leurs esclaves suivraient la côte ; ils ne peuvent pénétrer avec ces derniers sur la rive gauche du Sénégal, car ceux-ci seraient libres aussitôt : ils sont donc forcés de s’établir quelque part dans le voisinage du fleuve. Plus tard du reste ces gens ont renoncé à leur nouveau plan et se sont rendus directement au Maroc par le désert, avec le butin qu’ils ramenaient du Soudan.
Nous partons dès trois heures dans la nuit du 1er au 2 novembre, et marchons rapidement à travers la vallée très boisée du fleuve. Mon âne de Timbouctou, qui m’a porté constamment jusque-là, ne peut aller plus loin et je suis forcé de me résigner pendant le dernier jour à monter sur un bœuf. Le matin, vers huit heures, nous apercevons pour la première fois les toits couverts de tuiles du fort de Médine ; mes compagnons s’approchent rayonnants de joie et me montrent le fort, situé sur une hauteur qui domine le village de l’autre côté du fleuve. Nous respirons tous plus facilement, remerciant la destinée amie qui nous a préservés de tant de dangers. Bientôt nous atteignons la haute berge du Sénégal : il forme, un peu au-dessus de Médine, à Felou, une chute écumante, et les bateaux à vapeur ne peuvent remonter plus loin. De la rive opposée se détachent alors quelques larges barques et nous reconnaissons un Européen : c’est le médecin de la marine de la station de Médine, M. Roussin, qui nous souhaite la bienvenue de la manière la plus amicale, et nous invite, au nom du commandant de place, alors légèrement malade, M. le lieutenant Pol, à descendre dans le fort français : ce que je fais naturellement avec plaisir.
Nous disons adieu aux marchands d’esclaves marocains, et nous nous laissons transporter au delà du fleuve avec le Foulbé qui nous a accompagnés depuis Kamedigo. Cet homme trouve à se loger dans le village ; tandis que des chambres nous ont été préparées dans les bâtiments du fort même ; j’y passe quelques jours agréables en compagnie de deux aimables officiers, ainsi que du médecin. Avec mon arrivée à Médine, ma véritable exploration avait atteint heureusement sa fin.
_Médine et mon voyage par eau jusqu’à Saint-Louis._ — A peine arrivé à Médine, je télégraphiai au gouverneur de Saint-Louis mon heureuse arrivée ; ce dernier envoya lui-même un télégramme officiel à la Société de Géographie de Paris, de sorte que l’issue favorable de mon voyage était connue en Europe avant le milieu de novembre.
Les six jours de notre passage à Médine furent pour nous très agréables, sauf peut-être que Hadj Ali se sentit légèrement effacé et trop peu traité comme un « prince » ; il réclamait en effet ce titre, mais il reconnut plus tard que sa prétention au sang princier n’était pas acceptée avec le sérieux nécessaire chez les Français. L’état de Benitez s’améliorait ; il trouvait là du repos et des soins médicaux, et de plus il était délivré de la terreur avec laquelle dans les derniers temps il avait joué son rôle de Mahométan.
[Illustration : Chute de Felou, près de Médine (haut Sénégal). — Limite de la navigation à vapeur.]
La réception et l’hospitalité que je trouvai à Médine, et plus tard aussi en d’autres endroits du Sénégal, furent extrêmement gracieuses et cordiales ; la bonne alimentation, la vie calme et l’absence de ces émotions constantes qui, pendant mon voyage, à la suite des dangers menaçants de divers côtés, avaient rendu absolument impossible la conservation de notre santé, toutes ces causes eurent pour résultat de nous rendre visiblement des forces, même à Benitez. Il est vrai qu’il fallait gagner, aussi vite que possible, la côte, car ces forts situés le long de la rive gauche du Sénégal sont tous placés en des points très malsains, et un grand nombre d’hommes blancs de leurs garnisons souffrent toujours de la fièvre. Aussi sont-elles composées relativement de peu de soldats européens, mais au contraire d’un nombre considérable de tirailleurs sénégalais et de spahis. Pendant mon séjour Médine n’avait que vingt soldats blancs, dont beaucoup étaient malades ; il est vrai que l’on était précisément sur le point d’entreprendre une expédition vers l’intérieur, et l’arrivée de la colonne était attendue à tout moment.
Les Français ont su se créer dans les tirailleurs sénégalais une troupe très utile et même complètement indispensable là-bas ; ce sont en grande partie d’anciens esclaves, que leurs maîtres remettent aux Français. La marche suivie pour l’acceptation de ces mercenaires est la suivante. Un Foulbé, un Arabe, un Fouta quelconque, ou tout autre, a besoin d’argent et veut se débarrasser de quelques-uns de ses esclaves. Il va avec eux au poste le plus voisin ; aussitôt qu’ils touchent la rive gauche du Sénégal, par cela même ils sont libres. On examine au poste les hommes ainsi présentés, et, quand ils sont reconnus aptes au service, ils peuvent s’engager comme tirailleurs pour une durée de six ans. Pendant ce temps ils reçoivent la solde, la nourriture, un uniforme et sont considérés en général comme des soldats français ; en outre, au moment de leur engagement, ils reçoivent quelques centaines de francs. Cette prime n’arrive jamais dans les mains de l’ancien esclave : son maître s’en empare tout simplement. Pourtant cette institution est excellente. Grâce à elle les Français réunissent beaucoup d’hommes, dont on tire un bon parti et qui, aussitôt après leur temps de service, sont en état, par ce qu’ils savent de la langue et par d’autres connaissances utiles, de trouver plus tard à vivre d’une manière régulière ; les administrateurs du pays obtiennent ainsi plus de résultats que les missionnaires ne cherchent à en atteindre par d’autres moyens ; ils ont en outre l’avantage de se créer une bonne troupe, habituée au climat.
Le Foulbé qui nous avait suivis de Kamedigo à Médine remit, lui aussi, ses esclaves aux Français et accapara leur prime. Je l’avais engagé à m’accompagner et à me louer des bœufs de charge, mais sans pouvoir le payer d’avance. A Médine je reçus à crédit les pièces d’étoffe nécessaires ; en outre je donnai à cet homme, qui nous avait rendu des services sérieux, une quantité de petits objets pris parmi les ustensiles de voyage, et dont il fut très content, de sorte que nous nous séparâmes bons amis.
Déjà pendant ma route à Nioro j’avais appris qu’une grande activité régnait à ce moment sur le Sénégal, en raison de préparatifs militaires ; les marchands d’esclaves marocains qui venaient de Ségou me contèrent que les Français avaient une guerre avec les Prussiens ! Quant à savoir à quoi serviraient les transports de troupes dans le haut Sénégal, ils ne pouvaient l’expliquer.
Le fort de Médine consiste en un bâtiment de pierre, fortement organisé pour la défense, placé sur la haute berge du Sénégal, et entouré de murs : dans l’espace qu’ils enferment se trouvent en outre un certain nombre de bâtiments accessoires, de baraquements pour les malades, de magasins de munitions et de vivres, etc. Ces derniers sont précisément aujourd’hui combles d’approvisionnements, car la colonne expéditionnaire doit se pourvoir ici. Le bâtiment principal, haut d’un étage, est entouré d’un passage couvert bien aéré et dont le toit est supporté par des colonnes ; il ne renferme en outre que cinq ou six petites pièces pour les officiers et le médecin. La situation élevée du fort lui fait dominer un cercle assez étendu, et avec l’aide de ses canons il pourrait se défendre longtemps contre les attaques des Nègres. Au-dessous, sur le fleuve, se trouve le bourg de Médine, habité à l’origine par des Kassonké, auxquels se sont joints maintenant des gens d’autres peuplades du voisinage. Tous vivent sur un bon pied avec les Français, qui trouvent en eux des alliés contre la population fouta, toujours inquiète et hostile.
Une inscription placée sur la porte du fort de Médine rappelle un épisode dans lequel son commandant d’alors, Paul Holl, joua un grand rôle. Le fort eut à supporter en 1857 un siège de Hadj Omar, que j’ai plusieurs fois nommé, et Paul Holl, avec sa petite troupe d’Européens, montra là une résolution, une persévérance et une habileté rares.
Hadj Omar arriva, chargé de butin, avec ses bandes fanatisées des pays bambara et du Kaarta, pour établir chez les Fouta le centre de sa puissance. En route il dut passer près du fort de Médine. Arrogant comme il l’était, confiant dans son armée, qui comptait plus de 20000 hommes aussi audacieux et braves qu’avides et cruels, il résolut de chercher querelle aux Français et d’attaquer d’abord Médine, que le réorganisateur du Sénégal, le général Faidherbe, avait fondée peu d’années auparavant.
[Illustration : Négresses du Sénégal.]
La garnison du fort était très faible, mais les Français avaient de leur côté les habitants des environs immédiats, ainsi qu’une foule de fugitifs du Kaarta, comptant ensemble près de 6000 âmes, et qui s’étaient élevé une sorte de camp retranché compris dans les lignes de défense. Tous ces gens étaient résolus à repousser avec les Français l’attaque de Hadj Omar et ils choisirent pour chef le cheikh kassonké Sambala.
[Illustration : Ouolof du Sénégal.]
Hadj Omar avait fanatisé ses bandes farouches, en disant que les canons si redoutés par eux ne pourraient rien contre de vrais croyants : la forteresse fut donc attaquée avec une furie extraordinaire. La garnison de Médine consistait alors en 64 hommes : 22 tirailleurs noirs, 34 laptots (Nègres et surtout Ouolof de Saint-Louis qui ont servi pendant quelques années comme matelots sur les navires de guerre français), le secrétaire du commandant, deux artilleurs blancs, trois hommes et un sergent d’infanterie de marine.
Le 20 avril 1857 eut lieu la première attaque de Hadj Omar, aussi bien contre le fort que contre les Nègres de Sambala, protégés par des retranchements en terre ; malgré de violents assauts répétés, les canons français réussirent à arrêter les bandes de Hadj Omar, qui eurent même à supporter des pertes importantes.
Paul Holl avait envoyé, le jour précédent, des exprès aux forts du voisinage, surtout à Bakel, ainsi qu’au commandant d’un vapeur qui se trouvait en route pour Médine, car il n’espérait pas pouvoir résister longtemps contre une telle supériorité numérique. En effet Hadj Omar renouvela plusieurs fois ses attaques dans le cours de ce mois, mais toujours sans succès et en éprouvant de grandes pertes. Il investit alors complètement Médine, pensant avec raison que l’absence de munitions et de vivres mènerait le fort plus sûrement à sa chute qu’un assaut.
En effet on éprouva bientôt à Médine le manque de toutes ressources : les vivres s’épuisèrent, et même l’eau fit défaut, car l’investissement était si étroit que Hadj Omar avait coupé la communication entre le fort et le fleuve voisin.
Le manque de poudre était encore plus grave ; Sambala demanda à diverses reprises des munitions pour ses gens, dans le but d’entreprendre une sortie ; mais Holl dut refuser sous toutes sortes de prétextes ; si Sambala avait soupçonné qu’il n’y avait plus de poudre dans le fort, lui et ses gens, perdant courage, auraient entrepris des négociations avec Hadj Omar.
La nécessité devenait chaque jour plus grande, et Holl vit que, si un secours n’arrivait bientôt, le fort succomberait à la première attaque énergique. La garnison était incapable, par suite de son épuisement, de faire le service de garde indispensable ; et parmi les Nègres de Sambala beaucoup mouraient déjà de faim. Holl et le sergent Deplat résolurent, si le fort tombait aux mains de Hadj Omar, de se retirer dans le magasin à poudre et d’y mettre le feu, de façon à ne pas être pris vivants par le fanatique cheikh.
Le fort s’était ainsi défendu jusque vers la seconde moitié de juillet ; au moment où la famine y était à son plus haut degré, on entendit tout à coup, le 18 juillet, des coups de canon qui annonçaient l’approche de renforts. Ceux-ci n’avaient pu arriver plus tôt à cause du niveau trop bas des eaux, et ils accouraient maintenant en grande hâte pour sauver ce point important. Cette délivrance eut lieu avec un succès complet : la sortie de la garnison et des Nègres auxiliaires de Sambala d’un côté, la canonnade dirigée de l’autre sur les troupes ennemies par les navires, produisirent d’excellents résultats, et les bandes, découragées et désillusionnées, de Hadj Omar se dispersèrent dans une fuite désordonnée pendant laquelle beaucoup furent tués ; Hadj Omar lui-même n’échappa qu’avec peine.
Cette vaillante défense de Médine par Paul Holl constitue un des faits les plus importants de la conquête du Sénégal par les Français ; il est tout à fait impossible de calculer ce qui serait advenu de ces pays si Hadj Omar eût pris Médine : son prestige aurait centuplé, toute la population du bassin du Sénégal se serait jointe à lui, et il aurait probablement anéanti tous les autres forts des Français en descendant la rivière. La possession de la colonie aurait donc été compromise, l’influence bienfaisante des Européens anéantie, et l’Islam eût pénétré, avec le fer et le feu, dans des pays où une puissance chrétienne a déjà fait faire de grands progrès à la civilisation de peuplades nègres intelligentes.
Après cet échec Hadj Omar ne s’attaqua plus aux Français ; il dirigea son attention sur les pays du Niger, même sur Timbouctou ; s’il ne réussit pas à conquérir l’antique royaume du Sonrhay, il parvint pourtant à une telle puissance, que l’aîné de ses fils règne encore aujourd’hui à Ségou, et que les autres résistent énergiquement à toute tentative des Français pour aller du Sénégal vers Timbouctou. Mais le nom de Holl sera lié pour toujours à la forteresse de Médine, aussi bien que celui du général Faidherbe à toute la colonie du Sénégal.
Depuis ce temps Médine a été rendue beaucoup plus forte ; les relations des postes entre eux et leurs communications avec Saint-Louis sont bien mieux assurées ; aussi des cas semblables à celui-là ne pourront se représenter. Les forts sont reliés par une ligne télégraphique, qui va jusqu’à Saint-Louis ; de mon temps il y avait d’ailleurs de Matam à Saldé une solution de continuité, parce que les Fouta de l’endroit mettaient obstacle à l’installation des poteaux télégraphiques ; mais aujourd’hui cette interruption est sans doute comblée, et l’on pourrait, si le câble sous-marin de Dakar au cap Vert existait, communiquer directement et en peu d’heures de Paris jusque très loin à l’intérieur du pays.
Malheureusement, pendant mon séjour à Médine, il ne se trouvait à ma disposition aucun bateau à vapeur, car tous les remorqueurs étaient employés au transport des troupes. Je fus donc forcé de descendre dans un petit bateau jusqu’à la première station en aval, le fort assez considérable de Bakel. Après avoir adressé des adieux amicaux à nos aimables hôtes, nous quittâmes Médine le 8 novembre dans une petite chaloupe à quatre rameurs, bien pourvue de provisions de tout genre. Nous n’étions pas, il est vrai, très commodément installés ; mais la pensée que nous allions maintenant vers la mer, que nous étions dans le voisinage de centres européens, et les progrès constants de l’état de santé de Benitez ne me laissèrent pas songer aux petits ennuis de notre navigation dans cette barque, et nous avançâmes avec les meilleures dispositions. Le soir, à six heures, nous faisons halte près d’un village, et nous passons la nuit à terre. Les deux rives et surtout la gauche sont encore accidentées par places ; le fleuve lui-même est assez large, mais ses eaux ont déjà commencé fortement à baisser, car nous approchons de la saison sèche. Une plaie fort désagréable à supporter sur le Sénégal est celle des moustiques, dont nous avions eu peu à souffrir jusque-là, mais qui apparurent alors en masses effrayantes. Par bonheur le commandant Pol m’avait donné une moustiquaire, de sorte que je pus me protéger un peu, du moins pendant la nuit.
Le jour suivant, nous eûmes encore une descente ennuyeuse dans notre lourd bateau découvert. Un petit vapeur nous rejoignit, mais son patron déclara qu’il ne pouvait nous remorquer parce qu’il avait ordre de rejoindre Bakel aussitôt que possible et que notre barque le retarderait trop. Nous continuâmes donc très lentement, et passâmes de nouveau la nuit à terre, fort tourmentés par les moustiques. Le matin du 10 novembre nous avions à peine ramé pendant une courte distance, que le même petit vapeur venait au-devant de nous. Il avait atteint Bakel et annoncé notre arrivée, de sorte que le commandant du fort l’avait renvoyé à notre rencontre dès deux heures du matin. A bord se trouvaient le docteur Colin, médecin de la station, et le télégraphiste de Bakel. C’était là une grande marque d’attention de la part des Français : ces messieurs apportaient avec eux des vivres, des boissons et des cigares, ce qui rendit agréable notre navigation jusqu’à Bakel, où nous entrions vers midi.
Ce fort, également placé sur une colline assez haute, est le plus imposant et le plus grand de tous les postes militaires du Sénégal. Un vaste bâtiment bien aéré, tout en pierre avec des corridors larges et élevés, de grandes chambres, sert d’habitation aux fonctionnaires et aux officiers ; des fortifications complètes l’entourent, et sa garnison est aussi plus importante. Mais, de même qu’à Médine, il y avait beaucoup de malades parmi les soldats européens. Le commandant civil du cercle de Bakel, qui était souffrant lui aussi, me reçut le mieux du monde, et nous passâmes quelques jours dans le fort. Par suite de la concentration du corps expéditionnaire, il y régnait une vie très active ; les munitions et les vivres devaient être tenus prêts, et les animaux de charge réunis ; le 12 novembre il arriva quelques officiers de la colonne dans une petite chaloupe à vapeur, que l’on mit ensuite à ma disposition jusqu’au poste le plus voisin.
A Bakel se trouve toute une ménagerie d’animaux sauvages indigènes, ainsi que de jolis jardins. Dans le bâtiment principal du fort se promenait en liberté un jeune lion, qui avait pour compagnon un singe ; ils se trouvaient provisoirement très bien ensemble. Mais, le premier étant assez fort, on n’a pas dû le laisser longtemps dans ces conditions.
Parmi les officiers arrivés se trouve un jeune sous-lieutenant, très souffrant de la phtisie ; d’après tout ce que j’entends, il est perdu, car cette maladie suit toujours ici une marche galopante. Le docteur Colin, qui possède une belle collection d’oiseaux empaillés, m’en donne un grand nombre ; il me remet aussi une lettre destinée à la Société de Géographie de Paris, à laquelle il demande un subside pour un voyage d’exploration sur la rivière la Falémé. Les Français ont élevé sur ce cours d’eau des postes militaires, qui ont été ensuite abandonnés ; pourtant une société française a entrepris aujourd’hui l’exploitation des sables aurifères.
Nous quittâmes Bakel le soir du 12 novembre, et descendîmes quelque temps la rivière, avant de passer la nuit auprès d’un village. Le matin suivant, vers dix heures, nous rencontrions un grand bâtiment à vapeur chargé de troupes ; une partie de la colonne suivait par voie de terre. C’était une fraction du corps expéditionnaire, commandée par le capitaine Comb[16], accompagné de six autres officiers ; le capitaine Comb était alors destiné au poste de commandant de Médine. Il me déclara qu’il avait absolument besoin de mon vapeur et que j’aurais à me faire porter jusqu’au premier fort par un bateau à rames ! Il mit en revanche quatre laptots à ma disposition. Par suite je demeurai le jour et la nuit en cet endroit, où je fis dresser une tente pour attendre une occasion favorable de continuer ma route.
Les troupes rencontrées par nous étaient composées surtout de tirailleurs sénégalais ; sur le petit nombre de soldats européens de la colonne, il y en avait déjà beaucoup de malades. Cette expédition devait se rendre à Kita, au-dessus du poste fortifié de Bafoulabé. Il me fut désagréable d’être obligé de renoncer à mon vapeur, mais je compris parfaitement la nécessité de cette réquisition dans les circonstances présentes.
La nuit, tandis que nous demeurions en cet endroit, il passa un deuxième grand vapeur chargé de soldats ; comme je l’appris plus tard, M. Soleillet, le voyageur bien connu, se trouvait à bord ; il avait l’intention de se diriger de Médine vers l’intérieur. Ce voyage n’eut aucun résultat ; des difficultés avec le gouverneur et les officiers de la colonie allèrent si loin, que M. Soleillet fut invité officiellement à se retirer.
Nous avons attendu au passage une grande chaloupe à voile, chargée de gomme et d’arachide, et qui se dirige vers Saint-Louis ; elle remorque notre petit bateau. Il est vrai que nous avançons très lentement et que le séjour à bord est désagréable. Le capitaine Comb m’a donné des provisions, ainsi que des lettres pour Saint-Louis et une lettre d’introduction pour le poste de Matam.
Le 15 de grand matin nous faisons voile lentement vers l’aval, mais nous nous arrêtons dès dix heures, et l’équipage demeure dans un village jusqu’à deux heures. Un grand vapeur nous croise ; il est plein de soldats et remonte le fleuve ; après avoir débarqué son chargement, il redescend au bout de quelques heures seulement, mais sans s’arrêter. Sur notre table frugale apparaît maintenant presque chaque jour du poisson, aliment dont nous avons été longtemps privés ; un grand poisson, ressemblant au silure, est très abondant. D’autres, beaucoup plus petits et à peine longs de trois pouces, que l’on prend en masses énormes, sont aussi fort bons.
Durant la nuit nous avons avancé à quelque distance, de sorte que le 16 novembre, à dix heures du matin, nous atteignons le poste de Matam. Il consiste en un petit bâtiment en pierre, de construction particulière, mais très solide ; à l’étage supérieur sont pour les officiers deux chambres, incommodes et manquant absolument de confort. En ce moment il n’y a ici que quatre Européens et environ une douzaine de tirailleurs ; un sergent fait fonctions de commandant de place. Nous sommes bien accueillis et l’on nous offre l’hospitalité que comportent les circonstances.
Toute l’installation est un peu primitive, et le poste semble ne pas être considéré comme bien important, puisqu’il n’y a même pas d’officier.
J’ai remarqué dans chaque fort que les soldats sont bien nourris et reçoivent surtout un vin rouge tout à fait excellent ; cette alimentation fort rationnelle concourt à la conservation de leur santé et de leurs forces.
Le village de Matam consiste en deux quartiers, dont l’un appartenant aux Français et l’autre indépendant. En général l’autorité française ne s’étend pas beaucoup au delà du rayon des postes, qui servent en premier lieu à protéger la navigation sur le Sénégal et les marchands qui opèrent dans les terres. Il existe déjà en réalité dans la colonie un courant commercial tout à fait régulier, et, à l’exception de quelques villages fouta, personne n’inquiète les négociants européens.
Près du poste de Matam on a planté deux bananiers, les premiers que j’aie vus dans mon voyage, mais ils n’ont pas encore porté de fruits. Nous passons la nuit au fort, attendant en vain l’arrivée du vapeur promis. Il ne nous reste plus qu’à descendre le fleuve en ramant, le soir du 17 novembre à quatre heures, dans notre petite chaloupe, qui ne tient pas fort bien l’eau, de manière à atteindre le poste le plus voisin, celui de Saldé.
J’appris à Matam que le botaniste français Lecard se trouvait dans l’intérieur du pays, au sud du poste. C’est ce voyageur qui a découvert la plante nommée _Vigne du Soudan_ ; je ne l’ai jamais rencontrée. On sait qu’il est mort peu après, au moment où l’on songeait à faire des essais avec les semences qu’il avait rapportées ; je ne connais pas leurs résultats. Lecard demanda, lors de son retour de l’intérieur à Saint-Louis, 20 francs pour chaque graine ; mais ce prix exagéré amena des difficultés entre lui et le gouverneur ; c’était en effet aux frais du gouvernement et en sa qualité d’horticulteur soldé qu’il avait fait son voyage, de sorte qu’il était tenu de livrer le résultat de ses recherches sans dédommagement. Ainsi que je l’ai dit, il mourut sur ces entrefaites, et le reste de ses collections botaniques fut plus tard vendu à Bordeaux.
Nous quittâmes donc Matam dans le petit bateau que j’avais depuis Bakel, avec trois laptots comme rameurs, de sorte que nous n’avancions que lentement : c’est une partie du fleuve particulièrement désagréable que celle entre Matam et Saldé ; il n’y habite que des Fouta, qui, en leur qualité de Mahométans très fanatiques, sont toujours en rébellion contre les Français. Il m’aurait été agréable d’avoir avec moi dans ces endroits un vapeur ou au moins quelques Européens. Nous passâmes la nuit dans un endroit inhabité, mais sans pouvoir dormir, tant les moustiques étaient insupportables. Même les indigènes, qui sont pourtant faits à bien des plaies de ce genre, dorment à certaines époques en dehors de leurs villages, sur de hauts échafaudages au-dessous desquels brûle un feu lent qui chasse les moustiques. J’avais déjà trouvé cette coutume en usage dans des villages assouanik, et tout d’abord le but de ces grands échafaudages m’avait paru problématique. Je connais différents points des côtes occidentales de l’Afrique, mais nulle part cette plaie des moustiques ne m’a paru aussi insupportable qu’ici.
Le 18 novembre nous continuâmes dans notre petit bateau cet ennuyeux voyage à la rame, à travers le pays fouta. Nous arrivâmes à un gros village, où j’aurais volontiers fait arrêter pour acheter un mouton ; mais les laptots avaient peur de cette population, et ils firent force de rames. J’achetai dans une deuxième localité quelques poissons, et j’eus de nouveau occasion d’observer l’importunité et l’insolence de ces Fouta. Ils vinrent en masse avec des fusils et des piques, insultant les Chrétiens, de sorte que Hadj Ali trouva nécessaire de rééditer la vieille histoire du médecin turc. Je fus heureux quand je me trouvai assis dans ma barque et que j’eus derrière moi cette farouche compagnie. Les Fouta sont partout les mêmes : une bande fanatique, sauvage, pillarde ; le principal devoir des Français doit être de les soumettre le plus tôt possible. Ce sont les brigandages de Hadj Omar qui ont rendu cette population aussi farouche.
Le 19 novembre nous rencontrâmes le grand vapeur le _Cygne_, capitaine Martin, ayant à bord l’état-major de la colonne, parmi lequel était le chef des travaux topographiques, le colonel Derrien, bien connu depuis. Le vapeur s’arrêta : on demanda qui j’étais, et, lorsqu’on entendit mon nom, je fus aussitôt invité à me rendre à bord. Je passai là une demi-heure agréable, dans un cercle d’aimables officiers, au milieu desquels se trouvait un beau-frère de M. de Lesseps. J’appris également une bonne nouvelle : c’est que le gouverneur de Saint-Louis m’avait envoyé un vapeur, qui se trouvait à Saldé ; on ne s’attendait pas à ce que je descendisse si vite le fleuve.
Nous continuâmes à ramer lentement tout le jour, en suivant le fil de l’eau, et, après une nuit passée sans sommeil à cause des moustiques, nous reprîmes notre descente le matin du 20 novembre. Nous avions enfin derrière nous les villages fouta, et devions arriver bientôt à Saldé, où le grand vapeur nous attendait. Mais nous étions depuis peu en chemin, que l’_Archimède_ arrivait au-devant de nous. Ce bateau, entièrement vide, était spécialement destiné à me conduire à Saint-Louis. La réception qu’on me fit à bord fut excellente.
Nous pûmes nous y installer commodément ; maintenant, nos peines étaient complètement passées. Il y eut encore, il est vrai, une scène désagréable au sujet de Hadj Ali ; le commandant du navire, qui ne pouvait agir que d’après ses ordres, ne considérait que moi comme le chef de l’expédition, et il avait mission de me traiter en officier supérieur ; je pris donc seul mes repas avec le commandant, comme c’est l’habitude sur les vaisseaux de guerre ; mes gens durent au contraire vivre avec les sergents, les caporaux, etc. Benitez trouva la chose toute naturelle, mais Hadj Ali s’écria à diverses reprises : « Je suis prince » et ne put être réduit au silence que par une injonction fort énergique.
Le commandant me fit alors une communication réjouissante : sur la demande du ministère des Affaires étrangères de Berlin, transmise par l’ambassade d’Allemagne à Paris, le gouverneur du Sénégal avait été informé officiellement de mon arrivée et invité à me donner tous les secours et tout l’appui nécessaires ; par là je vis que mes lettres envoyées d’Araouan étaient arrivées en Europe, car c’est de ce point que j’avais écrit à la Société Africaine de Berlin, en la priant de faire des démarches pour moi.
Nous ne fîmes qu’un très court arrêt à Saldé. Le chef de toute l’expédition du haut Sénégal était là, malade de la fièvre, ayant près de lui le médecin en chef. Le commandant civil de Saldé était alors M. Holl, le fils du Paul Holl que le siège de Médine a rendu célèbre.
Le 21 novembre, à quatre heures de l’après-midi, nous atteignions le grand et important poste de Podor, où l’on prit du charbon. Il se trouvait là beaucoup de négociants de Saint-Louis, qui achetaient des produits du pays. Podor possède un grand bâtiment de pierre, spacieux, bien fortifié et une garnison assez forte ; de beaux jardins et de grandes et belles chambres paraissent y rendre la vie supportable, mais la chaleur est terrible et le climat malsain ; je m’aperçus du premier inconvénient pendant les quelques heures que j’y passai.
A Podor les bords du fleuve sont déjà peu élevés, et des deux côtés s’étendent des plaines immenses ; vers le sud elles se fondent dans les pays fertiles, au climat humide et chaud, de l’intérieur du Sénégal ; vers le nord ce sont au contraire des plaines ressemblant à des déserts, et que parcourent différentes tribus arabes indépendantes, Trarza, Douaïch, etc. : à certaines époques de l’année elles viennent dans le voisinage du poste pour vendre de la gomme.
Podor, avec son grand fort, les jolies maisons des négociants aisés et ses jardins, produit une impression agréable ; mais il est malsain, comme tous les autres postes situés sur le Sénégal.
Quand l’_Archimède_ eut pris du charbon, nous continuâmes notre route. Vers onze heures du soir nous nous arrêtions peu de temps au poste de Daganar, et à trois heures du matin nous jetions l’ancre à Richard-Toll (_toll_ signifie « jardin »), l’un des plus anciens postes et qui se distingue par ses jolis jardins ; nous y demeurâmes jusqu’au matin.
Le 22 novembre au soir nous entrions enfin dans Saint-Louis, le chef-lieu du Sénégal.
Pendant les derniers jours j’avais été surpris du grand nombre de crocodiles dans le fleuve ; du bateau on en voyait une foule étendus sur la rive, et ils disparaissaient rapides comme l’éclair quand une balle les avait frappés. L’un d’eux traversa même très tranquillement le Sénégal devant nous, avec un gros poisson dans la gueule. Il y a aussi des hippopotames, mais ils sont peu nombreux. Je fus également surpris de voir, en un point où le fleuve s’élargit, une quantité innombrable de pélicans. L’eau en était littéralement couverte et, quand le vapeur s’approchait en faisant fuir une partie de ces milliers d’oiseaux, il se produisait un bruit analogue à celui d’un coup de tonnerre lointain. Mes gens, qui ne les avaient pas vus, sautèrent d’effroi sur le pont en entendant ce bruit formidable. La faune de ces pays est très riche, et a été particulièrement étudiée par des naturalistes français : les nombreux postes où sont stationnés des médecins permettent d’obtenir facilement des collections zoologiques et botaniques venant du Sénégal ; en temps de paix, ces médecins ont peu à faire, et leur seule distraction est de réunir des objets d’histoire naturelle.
Mon arrivée à Saint-Louis mettait un terme définitif à mon deuxième voyage en Afrique. Le 22 décembre 1879 j’avais quitté les côtes de la Méditerranée à Tanger, et, exactement onze mois après, le 23 novembre 1880, j’apercevais de Saint-Louis les flots de l’océan Atlantique. Pendant ce séjour en Afrique j’ai parcouru près de 5000 kilomètres, pour me rendre des rivages tempérés de la Méditerranée, par-dessus les montagnes neigeuses de l’Atlas, dans les plaines brûlantes du Sahara. Et de là il m’était réservé d’atteindre la ville du Niger si souvent désirée et si rarement aperçue, Timbouctou, à laquelle on a donné les noms d’« Athènes africaine », de « Reine des déserts », et d’autres encore. Reçu amicalement, hébergé d’une façon très gracieuse dans cette ville, j’en partis après les adieux les plus cordiaux, et pus réussir à traverser les grandes plaines, ayant à demi le caractère de déserts, situées entre le Sahara et le Soudan. Après avoir surmonté beaucoup de difficultés sérieuses, j’atteignis la vallée du Sénégal et pénétrai ainsi dans la partie tropicale de l’Afrique. J’ai certainement été très heureux dans mon entreprise, et je dois beaucoup à une destinée amie, qui m’a permis d’exécuter un voyage devant lequel les meilleurs et les plus forts ont souvent échoué. Ce fut donc avec une satisfaction légitime et une joie évidente que je saluai la large surface de l’Atlantique, les grandes maisons blanches de Saint-Louis et les tours de la cathédrale.
Je donnerai dans les chapitres suivants quelques considérations sur Saint-Louis et la colonie française du Sénégal en général, ainsi que sur les tentatives d’expansion qui s’y produisent aujourd’hui ; ici je me bornerai à raconter en peu de mots mon retour en Europe et la rentrée de mes Marocains dans leur pays.
Nous dûmes passer à Saint-Louis près de six semaines, attendant une occasion pour notre voyage de retour. La fièvre jaune empêchait le bateau-poste de toucher à Dakar, de sorte qu’il ne nous aurait même pas été possible d’atteindre ce point. J’acceptai donc volontiers la proposition, qui me fut faite par les représentants de la maison Maurel et Prom, de Bordeaux, de m’embarquer sur l’un de leurs vapeurs. Le plus convenable me parut être le _Richelieu_, qui devait quitter Saint-Louis le 1er janvier. Je pris de bonne heure mes billets de passage, craignant de voir le bateau fortement assiégé, ce qui fut le cas en effet. Le prix du transport s’éleva pour moi, Hadj Ali et Benitez à 1200 francs, et à 200 pour Kaddour. J’avais formé le plan de descendre à Ténériffe et d’y attendre un vapeur allant à Mogador, pour m’en retourner à Tanger sur le même navire ; si cette combinaison ne réussissait pas, je pourrais aller de Ténériffe à Cadix avec le bateau-poste, qui fait ce trajet deux fois par mois.
Le port de Saint-Louis offre un accès difficile : il est séparé de la mer proprement dite par une barre de sable, aussi des bâtiments d’un faible tirant d’eau peuvent seuls y pénétrer ; les bateaux-poste anglais et français font escale à Dakar, d’où de petits bâtiments portent à Saint-Louis les passagers et le courrier ; et quand cela n’est pas possible, comme il arrive quelquefois, passagers et courrier sont transportés à dos de chameau par le Cayor.
Notre _Richelieu_ n’était qu’à demi chargé : aussi passâmes-nous assez bien la barre et ses brisants, grâce au secours de pilotes lamaneurs, mais avec un fort roulis et en talonnant un peu dans le sable. En même temps que nous, sortaient deux petits bâtiments, le _Tamesi_ et le schooner la _Perdrix_, dont notre navire devait prendre le chargement (de la gomme et des arachides) en dehors de la barre. Cette manœuvre dura six jours !
A bord nous sommes onze passagers, dont un médecin de la marine, malade, et qui retourne en Europe, un ingénieur des ponts et chaussées, un ingénieur des mines, qui dirige, au nom de la société française dont j’ai parlé, les laveries d’or de la Falémé, puis une femme avec un petit enfant. Parmi les passagers du pont sont une vingtaine de soldats français, d’infanterie de marine ou de spahis, qui ont dû être également renvoyés en France pour raisons de santé. On dit qu’à Bordeaux nous aurons à subir une quarantaine de quinze jours, déduction faite du trajet.
Mon Marocain Kaddour est un peu malade, et Benitez, qui s’était parfaitement remis à Saint-Louis, souffre légèrement de la fièvre. Les passagers jouent aux cartes ou pêchent ; un canot arrive le 6 janvier de Saint-Louis et m’apporte des lettres et des journaux ; parmi ces derniers se trouve la _Illustrirte Zeitung_ de Leipzig, avec un article sur mon voyage. Vers midi un des soldats du bord meurt d’un accès pernicieux ; je ne crois pas que ce soit la fièvre jaune. On dit qu’il a été atteint à la suite d’une insolation contractée en dormant au soleil. Ce cas éveille à bord quelques inquiétudes, car on y redoute l’apparition de la fièvre jaune, qui règne encore à Saint-Louis. Le soir même, nous en avons fini avec le chargement de la cargaison, et nous partons enfin, en route pour la patrie !
L’air frais de la mer remet bien vite mes deux malades ; au contraire le médecin de la marine est très mal. Le 10 janvier à midi nous jetons l’ancre devant Santa-Cruz de Ténériffe ; la mer est fort agitée, le temps froid et désagréable. Le pic et une grande partie de l’île sont enveloppés de brouillards, de sorte que nous n’en pouvons rien voir. Quand la barque de la Santé arrive, on nous met immédiatement en quarantaine, et personne ne peut quitter le navire. J’envoyai par le premier bateau charbonnier qui nous quitta une lettre au consul d’Allemagne en le priant d’obtenir mon débarquement. Je pouvais évidemment subir une quarantaine à terre. Le consul arriva bientôt dans une petite barque et, se tenant à portée de voix, déclara que mon désir était impossible à réaliser. « Les Espagnols sont fort stricts en pareil cas », dit-il ; comme nous venions d’un endroit où la fièvre jaune est endémique, on avait repoussé catégoriquement ma demande. « Du reste, aux îles Canaries il n’y a, ajouta-t-il, aucun lazaret pour recevoir les gens en quarantaine. » Il me restait donc à aller à Bordeaux, au lieu de Mogador, et à me rendre ensuite avec mes gens à Tanger, à travers toute l’Espagne, pour les y payer définitivement. Cela augmentait les frais de voyage dans de très grandes proportions.
Après avoir pris du charbon, des vivres et de l’eau, nous quittions Ténériffe le 11 janvier, vers trois heures. La mer était encore très mauvaise, et les jours suivants elle le devint de plus en plus, de sorte que le bâtiment roulait effroyablement. Le 14, à midi, nous passions au large de Lisbonne ; le vent, que nous avions debout, rendait la marche très lente. Le 15 et le 16 janvier le temps fut un peu plus calme, mais nous eûmes beaucoup de pluie ; le lendemain, et surtout le 18 janvier, la mer redevint extrêmement mauvaise. La direction du bâtiment dut être changée (il fut mis sous le vent), et nous demeurâmes en place le jour et la nuit. Cette manœuvre avait été dangereuse et ne se fit qu’avec des oscillations effrayantes. Nous nous trouvions alors à quelques milles seulement de la barre qui est à l’entrée de la Gironde, et nous avions espéré de nous trouver déjà dans le fleuve dès le 18 janvier. La nuit suivante, qui fut effroyable, vers quatre heures, le capitaine risqua de continuer la route. Le temps s’améliora un peu vers midi ; nous pûmes distinguer la ligne des côtes. A trois heures arriva un pilote, qui nous fit franchir la barre, de sorte que nous nous trouvâmes dans des eaux tranquilles. Bientôt nous atteignions la gracieuse petite ville de Pauillac ; mais nous ne pûmes continuer jusqu’à Bordeaux, et il fallut nous arrêter dans le lazaret, pour y subir la quarantaine. Cet établissement consiste en un certain nombre de bâtiments séparés par des murs et placés au milieu d’un grand parc. Tous les passagers furent complètement isolés dans une maison où quelques employés demeurèrent avec nous. Le prix de la pension s’élève à neuf francs par tête et par jour ; la nourriture y est excellente, ainsi que la tenue des chambres. Avant d’y pénétrer, nous avions eu à supporter une fumigation pour nous et nos effets dans un bâtiment particulier.
Le temps était très froid, et la neige couvrait les célèbres coteaux à vignes du Médoc, de sorte qu’il fallut faire grand feu dans nos chambres. Dès le 22 janvier nous étions libérés ; nous nous rendions à la station du chemin de fer de Pauillac et de là à Bordeaux, où j’étais reçu le même soir par le consul d’Allemagne, Winter, et par quelques membres de la Société de Géographie bordelaise.
Je renvoyai à Tanger Benitez et Kaddour par Marseille et la mer ; pour mon compte je me rendis au même point avec Hadj Ali par l’Espagne jusqu’à Cadix et ensuite par bateau ; nous arrivâmes à peu près en même temps. A Cadix il me fallut demeurer quelques jours par suite d’un fort refroidissement ; Séville étant inondée pendant notre voyage en Espagne, nous dûmes y passer une journée dans notre compartiment de chemin de fer.
Un accueil extrêmement cordial nous était réservé à Tanger, de la part des représentants de toutes les puissances européennes, et surtout du ministre résident d’Allemagne et du consul d’Autriche ; les quelques semaines que je passai là dans la maison hospitalière du ministre sont parmi mes plus agréables souvenirs.
Il fallut enfin me séparer de mes amis de Tanger, et je repris lentement mon voyage de retour par l’Espagne et la France ; à Madrid, Bordeaux, Marseille, Montpellier, Lyon et Paris eurent lieu des séances extraordinaires des sociétés de Géographie, où il me fut donné de pouvoir faire un compte rendu succinct de mon voyage. En avril 1881 j’arrivai à Berlin, et en mai je rentrais à Vienne, après une absence de vingt mois.