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CHAPITRE VI

VOYAGE DE TIMBOUCTOU A BASSIKOUNNOU.

Départ de Timbouctou. — Adieux solennels. — Eg-Fandagoumou. — El-Azaouad. — Dayas. — Ouragans et orages. — Benkour. — Les Tourmos. — Les nomades. — Le cheikh es-Sadirk. — Eau malsaine. — Ouragan. — Ras el-Ma. — Tribu des Dileb. — Surprise par les Oulad el-Alouch. — Le cheikh Boubaker. — La latérite. — Les champs de sorgho. — Bassikounnou. — Retour des Tourmos. — Culture. — Le Rhamadan. — Le cheikh foulbé Nisari. — Malaise. — Bœufs. — Rango. — Résistance de Hadj Ali.

Je quittai Timbouctou, qui m’était déjà devenu bien cher, après y avoir passé dix-huit jours seulement. Hadj Ali et Benitez, Kaddour et Farachi étaient ceux de mes compagnons venus du Maroc ; trois hommes de la tribu des Berabich, qui nous avaient loué des chameaux, étaient partis avec nous, de sorte que nous étions huit en tout. Je me servais de l’âne acheté à Timbouctou comme monture ; c’était un excellent animal, qui fit tout le chemin jusqu’à Médine, mais qui arriva en ce dernier lieu dans un tel état d’épuisement, que j’avais douté qu’il pût y parvenir.

Notre bagage était naturellement beaucoup moins considérable qu’à notre arrivée à Timbouctou ; comme vivres je n’avais qu’un peu de riz, de couscous, de thé et très peu de café et de sucre. Quelques pièces de cotonnade bleue, un petit sac de cauris et une faible quantité d’or qui me restait de la vente des chameaux, ainsi qu’environ une douzaine de douros d’Espagne, composaient toute ma fortune. Il me semblait impossible d’arriver jusqu’à Médine avec de pareilles ressources, car je devais encore louer quatre ou cinq fois en route des animaux frais avec de nouveaux conducteurs. En outre j’avais quelques couvertures de laine et des tobas, que j’avais achetées ou reçues en présent et que je désirais rapporter en Europe ; Hadj Ali en possédait aussi, que l’on nous a du reste repris en grande partie pendant ce voyage.

Les adieux qu’on nous fit lors de notre départ de Timbouctou eurent un caractère absolument cordial et même grandiose.

Vers dix heures du matin, la maison et la rue étaient pleines de gens qui voulaient prendre congé de nous, et, quand enfin nous sortîmes de la ville, des milliers d’hommes, sans exagération, nous accompagnèrent jusqu’en rase campagne. Hadj Ali fut presque étouffé ; chacun voulait baiser ses mains ou du moins ses vêtements, et l’on m’adressa aussi d’amicales paroles d’adieux. Le kahia et le plus grand lettré de Timbouctou prirent Hadj Ali sous leurs bras, le mirent au milieu d’eux, et marchèrent lentement, en murmurant des prières, par les rues de la ville ; le fils du kahia et Youssouf, commerçant tunisien, qui nous avait beaucoup fréquentés en nous montrant toutes sortes de complaisances, me placèrent entre eux, et nous suivîmes. Derrière nous venaient, sur les chameaux, Benitez, Kaddour et Farachi, ainsi que les trois conducteurs et une foule nombreuse, tous les hommes armés de plusieurs piques. Nulle part un mot hostile ou un visage haineux : tous montraient les dispositions les plus amicales, et nous n’entendîmes que des souhaits de bonheur pour notre entreprise. Je ne sais à quoi attribuer cette unanimité : est-il réellement survenu, depuis le voyage de Barth, une révolution dans les idées régnantes au sujet des Infidèles ? Ces gens-là croyaient-ils réellement que j’étais Mahométan, quoique je ne me fusse jamais fait voir dans une mosquée et que je n’eusse jamais prié devant eux ? En tout cas Hadj Ali a eu une grande part dans l’attitude amicale des habitants de Timbouctou, car il a su mettre à propos en lumière et utiliser sa parenté lointaine avec Abd el-Kader.

Nous étions sur le point de monter sur nos animaux, quand un grand mouvement se fit dans la population qui nous accompagnait : nous vîmes apparaître au loin une foule de cavaliers, montés sur des chevaux ou des chameaux de course : c’était le grand sultan des Touareg, eg-Fandagoumou, avec de nombreux hommes armés. A diverses reprises il nous avait invités à passer quelque temps dans son camp ; toute sa nombreuse famille, hommes, femmes et enfants, était venue chez moi, sans qu’il voulût y paraître lui-même. N’ayant pu dominer sa curiosité, il avait tenu à nous voir. C’était un homme vigoureux, maigre, nerveux, de taille moyenne, ayant cinquante ans à peine : je ne pus voir son visage, couvert du litham. Son langage était rude et impératif, son rire sonore et puissant.

L’escorte de ce cheikh paraissait extrêmement imposante et guerrière. Chaque chameau était monté de deux hommes, armés de piques, d’épées, de sabres, de poignards et de grands boucliers ronds ; celui assis par derrière portait tout un arsenal d’armes de réserve. Eg-Fandagoumou lui-même montait un cheval de petite taille, et portait une longue épée et un sabre court. Tous étaient enveloppés de tobas bleu foncé ; ils avaient le visage et la tête voilés, de sorte qu’on ne pouvait voir que leurs yeux. Cette visite passa généralement pour une marque de la haute estime que les farouches Touareg nous portaient.

Comme il faisait très chaud quand nous partîmes, je priai le kahia de me donner un des grands chapeaux de paille, très beaux et fort bien travaillés, dont on use dans le pays. Il envoya à la ville un de ses serviteurs, qui rapporta une petite ombrelle de dame, en soie rouge et de provenance européenne, comme nos grand’mères en portaient jadis. Le ciel seul sait comment cet article de toilette était venu s’échouer à Timbouctou, après avoir quitté des pays civilisés : probablement par l’intermédiaire de marchands d’Algérie ou de Tunisie. Je refusai cette ombrelle avec mille remerciements, et demandai encore une fois un chapeau de paille, qui me fut alors apporté. Un nouvel et cordial adieu suivit ; les Touareg disparurent ; les gens de Timbouctou se dispersèrent, et quelques-uns seulement nous accompagnèrent quelque temps, pour nous quitter à leur tour. Nous étions seuls et marchions vers le sud-ouest à travers des pays que jamais le pied d’un Européen n’avait foulés.

Je fus quelque peu étonné de ne pas voir le chérif el-Abadin le jour de notre départ : il ne s’était d’ailleurs présenté qu’une fois chez moi. Je crains qu’il n’ait été irrité de l’imposture qui me faisait passer pour un Mahométan : les Juifs de Timbouctou doivent lui avoir dit que je suis Allemand et Infidèle. Je ne sais jusqu’à quel point Hadj Ali a été mêlé à ces commérages.

Il était près de midi au moment de notre départ de la ville ; nous ne marchâmes qu’une heure dans la plaine sablonneuse, couverte de nombreux mimosas à gomme, de tamaris et de végétaux de toute nature ; puis nous nous arrêtâmes pour laisser passer la grande chaleur et attendre encore quelques hommes qui voulaient voyager avec nous. Nous marchâmes ensuite de quatre à neuf heures du soir, généralement vers l’ouest. Il faisait chaud, mais un vent du nord-ouest apportait un peu de fraîcheur. Le pays que nous traversions appartenait encore à l’Azaouad ; c’était une plaine ondulée, avec de nombreuses dunes basses, couvertes de végétation et pourvues d’une faune extrêmement riche en oiseaux et en insectes.

Des deux côtés de la route nous aperçûmes quelques douars d’Arabes nomades, sans les visiter. Nous passâmes la nuit comme d’ordinaire sous les tentes, et à cinq heures du matin chacun était de nouveau prêt à partir. La matinée était d’une fraîcheur très agréable ; mais le vent du nord-ouest cessa tandis que nous avancions très rapidement, presque tout droit vers l’ouest. A dix heures on fit halte et l’on dressa les tentes pour prendre du repos jusqu’à quatre heures. A ce moment nous repartîmes pour marcher jusqu’à minuit, avant de trouver un endroit avec de l’eau ; notre petite provision de Timbouctou avait été rapidement consommée.

Le terrain est absolument le même ; ici l’altitude de l’Azaouad est d’environ 230 à 240 mètres. Les acacias à gomme sont très fréquents, et leur résine est recueillie par les Arabes.

Le 19 juillet, à cinq heures du matin, nous continuions la marche, mais pour nous arrêter dès huit heures. Nous vîmes de loin les hauteurs qui limitent le cours du Niger ; on les nomme Tahakimet. La tribu des Kalansar, appelée également Djilet, habite sous des tentes ; ils ne sont pas Arabes purs, mais croisés de Touareg. La veille au soir nous n’avions pas trouvé d’eau, et l’un de mes hommes était allé remplir les outres dans un endroit appelé djebel Oum ech-Chrad : c’est une daya qui, en temps de crue, est en communication avec le Niger. Nous faisons halte toute la journée, puis marchons de six heures du soir jusque vers dix heures, dans une direction faiblement inclinée vers le sud-ouest, et à travers une région de dunes couverte de végétation. Le soir nous observons de nombreux éclairs dans le sud.

Mon état ne s’est pas encore amélioré ; hier j’ai eu un accès de fièvre, et j’en attends un autre pour demain soir.

Le 20 juillet notre marche recommence de six heures du matin jusqu’à dix heures. Hadj Ali est encore aujourd’hui de fâcheuse humeur : peut-être regrette-t-il d’être parti de Timbouctou, ou au moins d’avoir pris cette route ; il aurait de beaucoup préféré retourner par le désert et par Rhadamès. Vers trois heures un fort orage passe au-dessus de nous, sans éclater ; il ne tombe que quelques gouttes de pluie, accompagnées d’un vent violent.

Vers six heures nous repartons : c’est mon heure de fièvre. Ayant pris cet après-midi un gramme de quinine, je ne suis pas saisi de frissons ; au contraire j’éprouve à cette heure une violente transpiration ; mais il est impossible de nous arrêter et je suis forcé de voyager en cet état. Dès avant dix heures il faut faire halte, car un terrible orage commence, accompagné d’un ouragan violent. Nous parvenons avec peine à dresser les tentes, ce qui n’empêche pas tout ce qu’elles renferment d’être complètement traversé. Cette pluie n’est pas favorable à mon état, si agréable que soit la fraîcheur apportée par elle. Nous sommes forcés de creuser des rigoles autour des tentes pour empêcher l’eau d’y pénétrer. Celle qui tombe sur les parois en toile est recueillie dans des vases ; nous remplissons ainsi une outre avec cette eau pure, assez fraîche, mais absolument insipide. Un peu au sud de notre bivouac se jette dans le Niger une petite rivière nommée Benkour. Elle vient du pays de Ras el-Ma (Tête de l’Eau), qui est notre but de voyage le plus rapproché. Mes gens désignent le Niger sous le nom de el-Fehal.

Le 21 juillet nous restons au bivouac tout le jour jusqu’à quatre heures du soir, car les tentes, mouillées, seraient trop lourdes ; beaucoup des bagages, également traversés, durent être séchés. Notre alimentation dans cette marche par un pays inhabité est très simple : du riz et du couscous, sans pain ni viande ; aussi regrettons-nous amèrement le bon temps de Timbouctou. Mais nous espérons bientôt rencontrer des bergers et pouvoir en obtenir du lait frais. Il y a déjà des signes de leur apparition prochaine : le sol devient plus argileux, et, au lieu d’être couvert de végétaux ligneux, il porte de l’herbe et des fourrages succulents pour les moutons et les chèvres. Nous marchons droit vers l’ouest, jusqu’à dix heures du soir environ ; mes gens vont encore chercher de l’eau fraîche à la petite rivière Benkour.

A partir du point où nous sommes, on désigne le pays non plus sous le nom d’Azaouad, mais sous celui de Ras el-Ma ; c’est une zone fertile, habitée par de nombreuses familles arabes.

Le matin suivant, nous partons à six heures, et vers dix heures nous atteignons les premières tentes des nomades. Ce sont les deux tribus des Tourmos et des Ouasra, qui ont ici leurs lieux de pâture. La chaleur nous force à faire halte jusque vers quatre heures, et après une marche d’une heure nous arrivons aux tentes principales, où le cheikh des Tourmos s’est fixé. On y est déjà instruit de notre arrivée par nos conducteurs de chameaux, qui appartiennent à cette tribu. Naturellement mon séjour à Timbouctou avait été très vite connu aux environs ; les nombreuses personnes qui vont et viennent chaque jour portent les nouvelles dans toutes les directions.

Nous sommes reçus chez les Tourmos de la façon la plus gracieuse, et même la plus solennelle. On tire des salves de coups de fusil ; les femmes et les enfants chantent des hymnes de bienvenue en notre honneur : bref, c’est une réception très agréable que nous réservaient ces simples nomades, qui s’inquiètent fort peu de fanatisme politique ou religieux et accueillent tout étranger avec une hospitalité amicale.

Les Tourmos sont des Arabes purs, cependant de couleur foncée, qui ont en général des métisses pour femmes. Ils habitent de petites tentes en cuir, faites de peaux de bœuf tannées et cousues ensemble ; leur seule occupation consiste à faire paître de nombreux troupeaux de moutons et de chèvres. Aussitôt qu’un endroit n’est plus assez pourvu de fourrage, ils transportent leurs tentes dans un autre. Leurs troupeaux étant naturellement toujours en plein air, ces animaux, par suite du manque de soins suffisants, ne sont pas de très belle race. Les Tourmos vivent entièrement de leurs produits ; ils en tirent directement la viande, le lait et le beurre, et échangent à Timbouctou contre des moutons vivants la farine d’orge et le peu de vêtements indispensables ; ils fabriquent aussi une sorte de fromage blanc, gluant, extrêmement difficile à digérer. Ils n’ont ni pain ni farine de froment, mais mangent la farine d’orge grossière sous forme de _el-azéida_, pâte de farine faite avec de l’eau et un peu de beurre et pétrie en boulettes ; elle se conserve très longtemps. C’est ce genre de pâte qui sert ordinairement de nourriture aux Arabes pendant leurs voyages au désert ; lors de mon départ de Tendouf pour Araouan, j’avais remarqué que mes gens s’étaient confectionné la veille plusieurs petits sacs pleins de cette azeïda, mais je n’ai pu m’y accoutumer : j’ai préféré le riz, si sec qu’il soit, ou le couscous.

Le cheikh des Tourmos, es-Sadirk, chercha à rendre notre séjour aussi agréable que possible, et surtout à nous pourvoir de nourriture. Le soir de notre arrivée il nous envoya deux moutons vivants ; le matin suivant, deux autres, déjà tués et rôtis ; dans la soirée apparurent de nouveau deux moutons vivants et une masse de viande de mouton cuite. Cette dernière était très bonne ; dans ces pays il faut la préférer à la viande de bœuf. En même temps nous recevions de tous côtés une quantité de lait frais de mouton et de chèvre, qui était tout à fait excellent et qui nous fut fort agréable après notre longue consommation d’eau détestable. Je me sentais déjà beaucoup mieux.

Le 24 juillet, dans l’après-midi, le cheikh d’une tribu voisine, qui porte le nom d’Iguila, vint nous voir. C’est une nombreuse tribu, de 2000 tentes, fortement mêlée de sang targui : on le voyait aussi au costume de ces nomades, car leur cheikh portait le litham. Les visites continuèrent le jour suivant ; chacun apportait quelque chose, moutons, chèvres ou lait : de sorte que nous aurions vite réuni tout un troupeau.

La veille, l’orage avait déjà menacé, mais il ne plut pas ; au contraire, le lendemain, une pluie accompagnée de coups de vent commença à tomber et nous rafraîchit beaucoup ; le thermomètre descendit de 36 degrés à 26 degrés centigrades à l’ombre.

Les journées passées dans ce douar, chez ces pacifiques bergers, m’ont extraordinairement plu. Involontairement je me souvenais des histoires bibliques entendues dès ma première enfance, et dans lesquelles les nomades et leurs troupeaux jouent un si grand rôle. En Orient la population des campagnes vit depuis des milliers d’années, comme ces Arabes ; tous les événements de l’histoire du monde ont passé, sans laisser de traces, sur ces peuples de pasteurs, qui ne souhaitent rien que de l’herbe savoureuse et abondante pour leurs troupeaux et de la sécurité contre les pillards. Ces gens simples n’ont pas d’autres désirs ni d’autres besoins.

Malgré leurs pacifiques occupations de bergers, ces Arabes sont pourtant braves et belliqueux quand il s’agit de défendre leurs biens ; ils savent alors employer leurs sabres, leurs piques et leurs fusils à pierre, s’il plaît au sauvage Targui ou au pillard Ouled el-Alouch de pénétrer dans leurs terres de pâtures et de voler leurs troupeaux.

Le 25 juillet nous quittâmes nos amis les Tourmos, après avoir pris d’eux un congé solennel. Le voyage à Bassikounnou, notre but le plus proche, devait durer six jours ; afin que nous ayons de la viande fraîche, le cheikh nous donna six moutons, qui étaient cependant assez embarrassants à transporter ; ils furent liés ensemble et poussés en avant par un homme. En tout cas, c’était un beau présent ; mais je n’avais à peu près rien à remettre en échange. Je finis par donner au cheikh deux douros d’Espagne, afin qu’il fît faire quelques bijoux d’argent pour ses femmes.

Vers huit heures nous partons, mais nous nous arrêtons dès onze heures auprès de quelques tentes ; il faisait très chaud, et il demeurait là également un parent du cheikh, qui voulut aussi nous donner deux moutons. Au début nous avions encore marché vers l’ouest, mais pour incliner ensuite vers le sud. Vers quatre heures nous faisons halte dans un autre douar des Tourmos. Nous y passâmes toute la nuit, car nous devions aller chercher au loin dans la rivière l’eau dont nous voulions nous approvisionner. Celle que nous avions eue les derniers jours était la pire que l’on pût imaginer ; presque répugnante, épaisse, remplie de boue jaune, d’une odeur fétide, elle restait trouble, même après des filtrages fréquents, et avait un goût écœurant. Elle provenait de mares laissées par les inondations du Niger, et qui se dessèchent lentement.

Vers le soir, de lourds nuages orageux s’amassèrent de nouveau, mais la pluie ne tomba point ; le matin suivant, régnait un violent ouragan.

Le sol est partout le même ; une plaine faiblement ondulée, couverte de plantes fourragères, parmi lesquelles quelques mimosas ; c’est toujours la zone qui forme la transition du Sahara au Soudan tropical. L’altitude est la même également, 230 mètres en moyenne. Le manque d’eau courante est caractéristique pour cette région ; il n’y en a point sous ces latitudes dans les pays à l’ouest du Niger : ils ne contiennent que des dayas, étangs permanents, dont le niveau est élevé en temps de pluie, mais qui ne renferment qu’un peu d’eau, fort mauvaise, pendant la sécheresse.

Le 27 juillet, à sept heures du matin, nous partons pour marcher presque droit au sud ; mais il faut nous arrêter au bout d’une heure et demie, parce qu’un chameau ne peut aller plus loin. Mes conducteurs en font l’échange chez quelques Tourmos du voisinage. Nous continuons la marche à trois heures, toujours vers le sud, jusqu’au coucher du soleil et par des contrées d’excellents pâturages. Vers sept heures du soir commence un orage terrible, accompagné d’un ouragan comme je n’en avais vu qu’une fois pendant mon voyage, dans les montagnes du pays d’Andjira, au Maroc septentrional : un peu de pluie tomba également. L’ouragan ne se calma que vers le matin ; il venait du nord-ouest. C’est un fait digne de remarque que ces vents pénètrent avec une telle violence si loin dans l’intérieur de l’Afrique.

Le matin suivant, à quatre heures, nous continuons la marche, pour nous arrêter à dix heures. Il y a dans le voisinage une rivière, petit bras latéral du Niger ; j’y envoie encore des hommes pour puiser de l’eau courante, préférable toujours à celle des dayas. Des points élevés du terrain je puis voir nettement ce petit affluent ; l’endroit où mes hommes vont puiser de l’eau se nomme Tichtéit-Embeba. De quatre heures à sept heures et demie du soir nous continuons vers le sud-est ; puis nous dressons nos tentes au bord d’une petite daya qui porte le nom de daya el-Ghiran. Pendant la nuit nous ne pouvons laisser paître nos animaux, que nous attachons, car il y doit avoir ici beaucoup de lions et d’autres animaux carnassiers. Jusqu’ici nous n’avions rien remarqué à cet égard, mais Ras el-Ma, dont nous approchons, est très riche en ce genre d’animaux. Mes compagnons ont du reste une grande frayeur des lions ; ils allument des feux pendant la nuit et veillent. Les ânes surtout sont, dit-on, en danger, car les lions les attaquent de préférence, et mon brave petit grison, qui marche si bien, doit être gardé avec soin. Ici également le terrain est couvert de bons pâturages, mais nous ne rencontrons aucun troupeau ; les Tourmos paraissent ne pas aller aussi loin vers le sud à cette époque de l’année.

Le 29 juillet nous partons à cinq heures pour marcher vers le sud-ouest jusqu’à neuf heures ; mais il faut alors nous arrêter pour laisser paître les chameaux, qui jeûnent depuis le soir précédent. A notre gauche nous voyons encore de grandes surfaces liquides, le véritable Ras el-Ma. Ce sont de vastes étangs, constamment pourvus d’eau et qui ont vers le nord-est un émissaire, le Benkour : ce dernier se réunit, comme je l’ai dit, au Niger, ou, plus justement, constitue un bras du grand fleuve s’avançant fort avant dans le pays, ainsi qu’il y en a beaucoup.

A quatre heures nous reprenons la marche, pour nous arrêter à sept heures à un endroit nommé Foulania, car le ciel s’est fortement couvert et un orage menace. A peine avons-nous dressé les tentes, qu’il éclate avec des torrents d’eau ; le calme revient un instant ; puis commence un ouragan de sable extrêmement violent, qui se termine par une forte et très longue averse.

Le nom de Foulania indique que les Foulani ou Foulbé ont pénétré jadis jusque dans ces pays. Nous y voyons cette fois des traces de lions, mais sans apercevoir un seul de ces animaux. Elles sont encore plus fréquentes le jour suivant, où la faune devient plus riche : au loin apparaissent des troupeaux de bœufs sauvages ou d’antilopes, qui pas plus qu’à l’ordinaire ne s’approchent à portée de fusil. La viande fraîche eût été cependant fort bien accueillie par nous, car les moutons que nous avions emmenés étaient déjà dévorés, et le chemin devait être beaucoup plus long qu’on ne nous l’avait dit.

Ici le monde des oiseaux est également riche et varié : le pays situé près des étangs de Ras el-Ma serait extrêmement apprécié des chasseurs : mes gens me contèrent que, la nuit, de nombreux animaux s’y rendent pour boire ; les bœufs, les gazelles, les zèbres, etc., sont fréquents en cet endroit ; mais les grands carnassiers, qui y trouvent un excellent terrain de chasse, sont par suite fort nombreux.

Ce jour-là nous marchons de sept à onze heures et de quatre à six heures et demie ; le terrain s’élève peu à peu. A la suite de la pluie d’hier il fait extrêmement chaud ; aussi nous nous traînons péniblement dans la plaine herbeuse et sans ombre.

Le 31 juillet nous marchons de trois heures à neuf heures et demie du matin vers le sud-ouest ; il semble que Bassikounnou soit beaucoup plus loin à l’ouest que ne l’indiquent généralement les cartes. Nous nous trouvons sur des chemins tracés par les chameaux, ce qui indique une certaine circulation. Ce doit être probablement une des directions qui mènent dans les villes du pays d’el-Hodh. De Ras el-Ma une route va directement à Oualata sans passer par Timbouctou ou Araouan ; on dit qu’elle n’est longue que de dix journées de marche ; mais, d’après ce que l’on appelle ici une journée, il faut compter certainement le double de temps. Cette route à dû être suivie par l’officier de spahis français Alioun Sal, déjà nommé, lorsqu’il se dirigea de Oualata à Bassikounnou. Comme il n’existe aucune carte de son itinéraire, il est naturellement difficile de le déterminer ; mais je suis porté à croire qu’il alla de Oualata à Ras el-Ma et de là à Bassikounnou par le même chemin que moi.

La végétation devient toujours plus riche et plus variée à mesure que nous approchons de ce dernier point ; le monde des insectes montre de nombreuses formes que je n’avais jamais vues ; mais les chameaux en souffrent beaucoup. Le corps de ces malheureux animaux étant toujours assailli de taons, etc., un homme doit suivre à pied pour les en débarrasser. Les oiseaux sont également plus nombreux et de couleurs plus vives ; ce pays renferme aussi d’excellents chanteurs ; des arbres et des buissons que nous n’avons pas encore rencontrés apparaissent, sinon sous forme de forêts, du moins en assez grand nombre, et donnent au paysage le caractère d’un parc.

Le soir, de quatre à sept heures, nous marchons un peu plus vers le sud, jusqu’à quelques douars de la tribu arabe des Dileb ; là aussi nous sommes amicalement accueillis, et l’on nous donne du lait frais. Un peu au sud se trouve la fontaine de Soulima, et, plus vers le sud-est, un autre puits, le Bir el-Arneb ; nous apercevons dans cette direction quelques chaînes de hauteurs.

Le jour suivant, 1er août, nous conduit encore dans un joli paysage, riche en végétation. Nous partons à six heures du matin, pour marcher jusque vers dix heures au sud-ouest ; nous atteignons le puits Bouguentou, où nous prenons de l’eau ; il se trouve également là une daya, desséchée en ce moment. L’après-midi est encore consacré à une courte marche, d’une heure et demie, qui nous conduit à un petit douar d’une fraction de la tribu des Dileb ; nous y dressons nos tentes et y passons la nuit. Le lait et le peu de viande fraîche que nous y recevons sont les bienvenus. Comme nous faisons des marches très courtes, afin de ménager nos chameaux, que les insectes tourmentent horriblement, nous mettons beaucoup plus de temps que nous n’avions compté pour aller à Bassikounnou ; aussi nos provisions menacent d’être vite épuisées. Dans notre voisinage se trouve le puits Adar, qui est mis fort à contribution par les gens de la tribu.

Le 2 août nous faisons encore une marche dans la direction générale du sud-ouest. Le sol devient constamment plus argileux et plus fertile, et la végétation y croît en vigueur et en variété. Il y a ici d’excellents pâturages, mais qui paraissent être peu mis à profit, car ils sont déjà trop au sud. La véritable région des Arabes nomades est constituée par les terrains plus sablonneux de Ras el-Ma et par leur prolongement vers l’ouest ; les troupeaux s’y trouvent évidemment mieux que dans les contrées méridionales, trop riches en insectes.

De quatre à dix heures et demie du matin nous marchons au sud-ouest ; l’après-midi, au contraire, nous ne pouvons faire qu’une heure de route, car le ciel se couvre, et à peine avons-nous dressé les tentes, qu’un orage terrible éclate. L’averse durant assez longtemps, nous nous occupons à remplir d’eau de pluie toutes sortes de vases et à en verser le contenu dans les outres ; l’eau de la dernière daya était encore très mauvaise, et je me demande comment elle n’a pas complètement dérangé tous nos estomacs. Le manque d’eau courante est le principal inconvénient de ce pays de plateaux ; son altitude s’accroît très insensiblement en allant vers le sud, de sorte que nous avons déjà atteint 260 mètres.

Le 3 août de l’année 1880 restera toujours dans ma mémoire, car il vit se dérouler un événement qui parut destiné à donner d’un seul coup une conclusion inattendue à mon voyage.

Nous partons à six heures du matin pour marcher, comme auparavant, vers le sud-ouest. Nous dépassons un puits, le Bir Bousriba, qui a 40 mètres de profondeur, dit-on, mais renferme de mauvaise eau salée : aussi sommes-nous heureux de recourir à l’eau de pluie que nous avons recueillie. Non loin de là est un autre puits, le Bir Touil.

Nous avions dressé les tentes, et nous étions, vers trois heures, en train de les abattre, quand tout à coup mes conducteurs accourent, émus au plus haut point, en s’écriant : « Oulad el-Alouch ! » Nous nous précipitons aussitôt hors de la tente et nous voyons une bande d’une vingtaine d’hommes, en partie montés, s’emparant déjà de nos chameaux, qui se débattent, et les emmenant avec eux. Alors commencent des cris formidables ; les voleurs (ils font partie de la fameuse tribu des el-Alouch) sont armés de fusils à pierre ; ils se préparent à une attaque et cherchent un couvert derrière des buissons pour tirer sur nous. Pendant ce temps mes Tourmos, les conducteurs de chameaux, ont commencé un furieux combat en paroles avec les chefs de la bande ; je n’y comprends qu’une chose : les Berabich (c’est-à-dire les Tourmos) n’ont pas le droit de traverser ce pays ; les Oulad el-Alouch seuls peuvent l’accorder. Nous nous sommes cependant mis sur la défensive, tout en voyant que c’est fort inutile. Nous couvrons de nos revolvers l’accès des tentes, car quelques hommes de la bande se faufilent constamment dans leur voisinage pour nous voler. Les discussions deviennent toujours plus violentes, et il semble que les choses vont tout à fait se gâter. Les Tourmos réclament leurs chameaux, et les Alouch déclarent qu’ils les conserveront et nous tueront tous. Dans l’intervalle, de nouveaux Alouch sont arrivés, et, parmi eux, le cheikh Boubaker ; mais son apparition semble avoir pour unique résultat d’exciter encore les pillards et de leur faire tenter une attaque. A diverses reprises nous nous préparons à tirer : je songe toujours à l’impossibilité de nous défendre contre une aussi grande supériorité de forces, même si nous mettons quelques hommes hors de combat. Aussi je cherche à détourner mes gens de faire feu.

Hadj Ali commença alors avec le cheikh un long débat, extrêmement animé. Tous deux s’avancèrent un peu, et Hadj Ali tint à l’Ouled el-Alouch un discours d’une violence passionnée qui répondait à la situation. Il fit savoir au cheikh ennemi qui nous étions ; lui-même était chérif et membre de la famille du grand Abd el-Kader, et il en appela au Coran pour lui montrer combien les Alouch étaient de mauvais Musulmans. Hadj Ali dit également l’accueil amical que nous avions reçu à Timbouctou et annonça que, s’il arrivait malheur à l’un de nous, on nous vengerait sûrement. La discussion dure longtemps ; tantôt il semble que les Alouch vont céder, tantôt au contraire on dirait que toutes les négociations sont rompues et que le revolver va intervenir. Tandis que Hadj Ali mène ces débats, Benitez, Kaddour et moi, nous avons assez à faire pour tenir loin des tentes les indiscrets. Quelques-uns en approchent, et, quand nous les renvoyons, ils demandent à boire. Le cheikh Boubaker se fait, lui aussi, apporter de l’eau, que lui tendait le petit Farachi de Marrakech.

Après bien des ruptures de négociations, des insultes et des malédictions de chaque côté, cette triste affaire parut incliner vers une solution favorable. Le cheikh Boubaker et un de ses parents s’écartèrent avec mes Tourmos, pour traiter ensemble ; les avides Alouch, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de Nègres, furent invités à arrêter provisoirement leurs attaques, ce qu’ils firent de mauvais gré.

Nous étions tous d’accord sur ce point : c’est que nos coups de feu n’auraient servi absolument à rien, sinon à nous faire assassiner ; nous ne pouvions nous sauver que par la douceur, et Hadj Ali avait pris la bonne voie en portant la discussion sur le terrain religieux. Un seul coup de feu irréfléchi de notre part eût coûté la vie à toute l’expédition : c’était ma conviction. La discussion du cheikh Boubaker avec les Tourmos devint encore orageuse, et parut même devoir être interrompue ; mais ils finirent par s’entendre. Le cheikh Boubaker et son cousin vinrent nous trouver dans notre tente, pour se mettre, s’il était possible, d’accord avec nous. La première de toutes les conditions que nous posâmes fut naturellement qu’on nous rendît aussitôt les chameaux, car sans eux nous n’aurions pu rien faire. Restait à savoir ce que nous devions payer. Le cheikh Boubaker chercha dans notre mince bagage ce qui lui plaisait ; nous niâmes naturellement avec énergie toute possession d’or ou d’argent monnayé ; il finit donc par prendre quelques pièces de cotonnade bleue, un morceau d’étoffe blanche pour turban, une toba brodée, une couverture de voyage européenne, ainsi que divers petits objets, et s’en alla ensuite trouver sa bande pour lui montrer son butin. Nous vîmes très bien que la majorité de ses hommes n’en était pas satisfaite, et que de violentes discussions commençaient parmi eux. Dans un pillage général, chacun aurait pu recevoir quelque chose, tandis que de cette façon le cheikh seul tirait un certain profit de notre surprise. Cela excitant la mauvaise humeur des autres, on nous rapporta les objets pris par le cheikh. Encore une fois il semblait que l’affaire ne se passerait pas sans effusion de sang. Nous appelâmes de nouveau Boubaker près de nous et lui promîmes un présent supplémentaire, à lui spécialement destiné, s’il nous laissait tranquillement suivre notre route, et s’il rendait les chameaux. Il se trouva encore d’autres objets qui lui plurent et qu’il demanda ; après les avoir reçus, il donna ordre qu’on nous ramenât les chameaux, qui pendant cette scène avaient été conduits au loin : ce qui fut exécuté enfin, malgré le mécontentement évident des autres Alouch. Le cheikh demeura chez nous un certain temps et nous expliqua comment il était venu tomber sur nous avec sa bande. Les Tourmos que j’avais engagés à Timbouctou comme conducteurs de chameaux ne s’étaient déclarés prêts à partir qu’autant que le terrain à parcourir serait libre des Oulad el-Alouch : des nouvelles ayant annoncé qu’ils s’étaient retirés au loin vers l’ouest, nous entreprîmes notre voyage. Le jour qui précéda l’attaque, nous avions rencontré au milieu de cette solitude un homme seul, qui échangea quelques mots avec nous ; il avait vu plus tard la bande des Alouch et leur avait dit qu’un Chrétien était en route pour Bassikounnou avec de grands trésors. Là-dessus le cheikh Boubaker se mit aussitôt en campagne avec sa bande, pour nous surprendre, ce qui lui réussit. Les Tourmos étaient surtout fâchés qu’on leur eût donné de si mauvais renseignements ; ils déclaraient qu’ils n’auraient jamais eu la pensée de venir ici, s’ils avaient soupçonné que les Alouch pussent être dans le voisinage. Le cheikh Boubaker nous dit alors que les Alouch avaient en effet l’habitude de se tenir pendant cette saison dans les pâturages situés plus loin vers l’ouest ; il n’était venu dans ce pays que par un simple hasard, qui lui avait également fait recevoir d’un passant des renseignements sur nous.

Quand l’affaire eut été arrangée, on nous rendit les chameaux, et les Alouch repartirent, peu contents de leurs succès. Nous demandâmes au cheikh Boubaker et à son neveu de nous accompagner jusqu’à Bassikounnou, en échange des présents qu’il avait reçus. Je ne croyais pas en effet invraisemblable qu’il existât encore des bandes de même nature que la sienne, et je désirais éviter de retomber dans un danger semblable. Le cheikh Boubaker, après quelques débats, se déclara tout prêt à me servir d’escorte ; il me fallut encore faire un petit présent à ces deux brigands, mais j’avais au moins la perspective d’atteindre mon but sans danger.

Toute l’affaire avait été fort désagréable et nous avait mis en grand émoi ; elle parut surtout avoir exercé sur Benitez une impression profonde. Aussitôt que nous eûmes réussi à nous faire rendre les chameaux, Hadj Ali déclara qu’il fallait immédiatement revenir à Timbouctou ; je m’étais déjà habitué à cette idée, quoiqu’elle me sourît fort peu, quand nous eûmes la pensée d’engager nos voleurs même comme guides et comme escorte. Hadj Ali s’y rallia aussi.

Au moment de cette surprise, j’avais eu une autre idée, qui me remplit d’effroi. Je ne croyais pas que l’on dût nous tuer, si nous n’opposions aucune résistance ; mais je craignais un pillage complet, ainsi que la perte de mon journal de marche et de mes cartes, qui en aurait été la conséquence. Nous aurions pu finalement nous retirer jusqu’aux premières tentes des nomades, sans bagages et sans chameaux ; privé ainsi de toute ressource, je serais tombé momentanément dans une situation terrible. J’aurais accepté tout cela, mais non la perte de mes notes. Je fus donc extrêmement heureux de nous en voir quittes à si bon compte ; Hadj Ali s’est certainement comporté très adroitement dans cette circonstance et nous a rendu de grands services.

Quand la masse principale des Alouch se fut éloignée, nous refîmes notre paquetage et rechargeâmes nos chameaux. Les Tourmos, qui craignaient fort la perte de leurs animaux, étaient encore très méfiants et ne continuaient évidemment la marche qu’avec regret. Nous partions vers sept heures, pour marcher jusqu’à minuit, d’abord tout droit vers le sud, puis au sud-ouest. Notre nuit se passa sans sommeil, et nous reposâmes sans dresser les tentes.

Le 4 août nous marchâmes du matin jusqu’à midi ; notre escorte se trouvait tantôt un peu en avant, tantôt un peu sur les flancs, pour mettre au courant de notre passage les Oulad el-Alouch qui auraient pu se trouver là. En effet, de petites troupes de cette tribu étaient dans les environs pour y chasser. Nous entendîmes à diverses reprises des aboiements de chiens, mais sans voir les chasseurs. Notre défiance envers Boubaker disparaît peu à peu ; nous voyons qu’il prend réellement soin de nous éviter de nouvelles attaques et qu’il est prêt à aller avec nous jusqu’à Bassikounnou.

Vers midi nous faisons halte jusqu’à trois heures dans une contrée couverte d’arbres et de buissons ; nous continuons la marche et atteignons, vers cinq heures, une grande colonie d’Oulad el-Alouch, dont les Tourmos ne paraissaient même pas soupçonner l’existence. Comme nous étions en compagnie du cheikh Boubaker, il ne nous arriva rien de fâcheux ; nous fûmes seulement importunés par une curiosité fort tenace. Boubaker fut, quant à lui, reçu avec de grands cris de joie, car sa venue était tout à fait inattendue. Après une courte halte nous continuâmes la marche. J’insistai le plus possible dans ce sens, car, la conduite de ces Oulad el-Alouch me déplaisant, je désirais me débarrasser d’eux le plus tôt possible. Dans tout le pays ils ont la réputation de voleurs de grands chemins et sont partout redoutés ; si nous avions soupçonné que nous les rencontrerions, je me serais fait donner à Timbouctou une lettre de recommandation pour un des cheikhs ou pour le chérif de la tribu ; ce dernier, homme fort considéré, habite d’ordinaire la petite ville de Nana, à trois ou quatre journées de marche à l’ouest de Bassikounnou, au milieu du pays d’el-Hodh.

De ce douar des Alouch jusqu’à Bassikounnou nous eûmes encore une marche d’une heure et demie, et vers le coucher du soleil nous arrivions dans la ville.

Déjà la veille la constitution du sol a pris un autre caractère, et aujourd’hui cette modification apparaît encore plus tranchée. Au lieu du terrain argilo-sablonneux je remarque tout à coup de petites pierres, des fragments de quartzite, répandus par places ; une brèche de quartzite ferrugineuse, qui s’est décomposée en gravier, couvre le sol et lui donne une grande solidité. Nous rencontrons également des grains et des rognons de minerai de fer, polis comme des fèves : c’est ce qu’on nomme la « latérite », formation qui couvre la surface du sol sur des espaces immenses dans l’Afrique, l’Asie et l’Amérique équatoriales. La latérite est une argile sablonneuse très ferrugineuse où sont disséminés de gros rognons de minerai de fer. Quand ils arrivent à la surface du sol, ils se décomposent facilement en grains de diamètres variant entre celui d’un haricot et celui d’une noix, à surface polie, et qui couvrent le sol en grandes masses, réparties çà et là. C’est une formation qui a la même composition dans les trois parties du monde et ne se montre que dans les pays tropicaux : son apparition caractérise en quelque sorte la frontière nord de la région des tropiques, qui est donc assez nettement déterminée près de Bassikounnou, au point où nous nous trouvions. On peut dire que le désert s’étend jusqu’au début de la forêt de mimosas d’el-Azaouad, au sud d’Araouan ; puis vient, comme zone de transition, le plateau plus ou moins sablonneux, mais pourtant riche en végétation, qu’on désigne sous le nom d’el-Hodh, à l’ouest de notre route, et où se trouvent de nombreuses villes arabes ; enfin commence le Soudan tropical, caractérisé extérieurement par l’apparition de la latérite. Mais ce n’est pas d’ailleurs uniquement ce minéral qui donne au paysage un autre caractère : la flore, en relation intime, il est vrai, avec la contexture du sol, devient également tout autre, plus riche et plus vigoureuse. Le pays est couvert d’une forêt assez dense, et peu avant Bassikounnou nous entrons dans une grande clairière, qui paraît avoir été pratiquée artificiellement par le déboisement, car elle est entourée de bois épais. Nous y voyons enfin les premiers champs de sorgho et de maïs, et surtout de la première plante, qui atteint une hauteur gigantesque et possède une grande vigueur ; çà et là s’élèvent aussi quelques cannes à sucre, tandis que le sol porte des courges, des melons et des plantes en forme de concombres.

Il y avait longtemps déjà que nous n’avions vu de champs ; les derniers étaient les terres plantées d’orge du cheikh Ali dans le lit de l’oued Draa. Aux environs de Timbouctou il y en a également ; mais, comme ils sont situés à une certaine distance de la ville, je n’avais pu les voir. Nous saluâmes joyeusement un vieux Nègre qui s’occupait activement de son champ de sorgho et regardait avec étonnement des étrangers arrivant dans la ville écartée de Bassikounnou.

Après notre entrée on nous indiqua une petite maison du quartier nègre. C’était un bâtiment renfermant une cour, d’où des portes étroites conduisaient dans de petites pièces basses, servant en même temps au logement des animaux. Aussi nous préférâmes dresser les tentes dans la cour, où nous devions nous trouver beaucoup mieux que dans ces pièces sombres et malpropres. Un vieux Nègre nous reçut, en sa qualité de remplaçant du cheikh, mort depuis peu. Sa réception, sans être hostile, ne fut pas très amicale : il n’y eut pas de présents d’hospitalité, et nous dûmes à nos conducteurs de chameaux, les Tourmos, de pouvoir ajouter un peu de lait à notre couscous, qui sans eux eût été bien sec. Ils ne demeurèrent que peu de temps dans la ville, pour abreuver leurs chameaux et, après nous avoir dit adieu vers minuit, ils quittèrent Bassikounnou pour atteindre, aussitôt que possible, les douars de leur tribu, à Ras el-Ma. Ils donnèrent comme raison de leur hâte que, les chameaux étant trop rongés par les insectes dans ces contrées, ils étaient forcés de regagner au plus vite la région du nord : pendant les derniers jours, ces animaux avaient en effet beaucoup souffert de piqûres, et ils s’agitaient constamment en marchant. Mais la raison principale des Tourmos était autre. Ils se méfiaient des Oulad el-Alouch et craignaient qu’on ne leur volât leurs chameaux. Aussi se proposaient-ils de retourner par un chemin plus à l’est, afin de ne pas rencontrer de ces gens sur leur passage ; ils voulaient ne marcher que la nuit et se tenir cachés le jour. Comme leurs chameaux n’avaient plus rien à porter, ils auront sans doute atteint très vite leurs compatriotes, si les Alouch ne leur ont pas créé de difficultés. Ces Tourmos étaient irrités au plus haut point de la surprise dont nous avions été victimes, et ils juraient qu’ils s’occuperaient à Timbouctou de faire punir les Alouch. J’avoue que je serais fort heureux s’ils avaient pu y réussir, et j’espère qu’ils ont atteint sans danger leurs villages. C’étaient des gens tranquilles ; ils n’avaient pas exigé de nous une rémunération trop forte, n’étaient pas importuns et avaient défendu leur propriété, ainsi que nous, de la façon la plus énergique.

Bassikounnou est dans une grande plaine déboisée, à environ 270 mètres au-dessus de la mer et entourée de champs de sorgho fort étendus. Il y a ici deux sortes de cet important végétal ; le _Sorghum vulgare_, blé de Nègre ou millet de Nègre, dont les semences sont réduites en farine, qui est mangée sous forme de couscous ; on cuit très rarement du pain. Le couscous de sorgho est bien moins bon que celui de froment ; son goût est presque désagréable, et il faut quelque temps avant de s’y habituer ; mais le sorgho est la seule plante du Soudan occidental tout entier qui donne un peu de farine. Ses feuilles sont mangées avec une grande avidité par le bétail, bœufs, chevaux et ânes. Le petit âne que j’avais emmené de Timbouctou ne pouvait s’en détacher quand nous marchions à travers champs, et il arrachait une feuille après l’autre, grand régal pour lui au lieu du fourrage monotone qu’il avait mangé jusque-là. En même temps que ce millet, et même sous forme de plantes disséminées au milieu de lui, se présentait aussi le _Sorghum saccharatum_, la canne à sucre africaine. Les champs sont fort étendus autour de Bassikounnou ; au temps de la maturité, qui commençait alors que nous arrivions dans ces contrées, on y place des gardiens, généralement sur de hauts échafaudages : ils font un grand bruit avec des bâtons et des crécelles, pour chasser les oiseaux qui viennent souvent se jeter sur les champs en vols énormes.

La culture est la principale occupation des habitants ; à leurs yeux l’élevage est secondaire, quoiqu’ils aient des troupeaux de bœufs, de moutons et de chèvres. C’est une population sédentaire et pour laquelle une bonne récolte est le principal. Tout ce qui lui en reste, c’est-à-dire ce qui n’est pas nécessaire à sa consommation, est vendu aux Arabes du Hodh. Le sorgho atteint une grande hauteur, et un cavalier monté peut disparaître entièrement dans un champ épais. La culture se fait d’une façon très primitive ; les hautes tiges de chaume sont arrachées, et le grain semé très serré. Le sol est extrêmement fertile et récompense toujours largement ce mince travail auquel se livrent hommes et femmes.

L’agriculture est uniquement pratiquée par la population noire, du reste mahométane, qui habite un quartier séparé de la ville. Les Arabes, peu nombreux, vivent ensemble et s’occupent surtout du commerce de gomme, de grains, d’étoffes, etc.

Bassikounnou est entouré d’une sorte de mur percé d’un seul passage : la ville est laide, malpropre ; ses rues, étroites, sont fort irrégulières. Pour les constructions on emploie uniquement l’argile battue ; les murs de derrière, surélevés, des maisons placées sur la périphérie forment en même temps les murs de la ville, de sorte qu’il n’y a pas de véritable fortification. Les habitations, peut-être au nombre de 200, sont tout près les unes des autres ; il y a une petite mosquée, mais sans tour.

En dehors de la ville se trouvent un certain nombre de douars des Oulad el-Alouch, dans l’un desquels Boubaker ainsi que son compagnon passèrent la nuit. Auprès de ces tentes est une montagne, ou du moins une grande colline, formée par les décombres et les immondices apportés de la ville ; il s’y trouve aussi des animaux morts, etc., de sorte que pendant les chaleurs l’atmosphère y est suffocante. Non loin de là est un puits très profond, rarement utilisé, car les habitants aiment trop leurs aises pour en tirer de l’eau ; ils préfèrent en puiser dans une petite daya du voisinage, remplie d’eau trouble et d’un goût désagréable.

Tout d’abord les habitants étaient assez importuns, mais, quand nous eûmes parlé à quelques Arabes, on nous laissa en paix ; leurs femmes, peu nombreuses ici, car les Négresses dominent, étaient très peu timides et fort indiscrètes ; elles s’écriaient dans les rues qu’un Chrétien était dans la ville. Cela n’émouvait pas le moins du monde cette indifférente population noire ; il est vrai qu’elle est mahométane, mais très tiède : elle réduit autant que possible les cérémonies religieuses. Le 8 août, commença le grand mois de jeûne du Rhamadan, dont nous vîmes les débuts ; les Nègres s’inquiétaient très peu du Kerim[13], et Hadj Ali finit par s’en désintéresser aussi : d’ailleurs, en voyage, la stricte observation du Rhamadan n’est pas exigée. Les Arabes présents étaient trop à leurs petites affaires commerciales pour s’occuper de nous, de sorte que presque toujours nous n’avions de rapports qu’avec le vieux Nègre qui nous avait désigné la maison.

La langue arabe est généralement parlée ici, et les Nègres paraissent ne plus avoir de dialecte particulier ; mais les Arabes sachant écrire sont sans doute peu nombreux. Il ne semble pas y avoir de chef ou de fonctionnaire quelconque. En ce moment la ville n’appartient à personne, et notre visiteur acharné, le vieux Nègre, est pour la population noire une sorte de cheikh, mais sans la moindre influence. Du reste, j’appris plus tard que le cheikh mort récemment, nommé Nisari, était un Foulbé, ou, comme disent les Arabes, un Foulani. Bassikounnou est à l’extrémité orientale du pays foulbé de Moassina sur le Niger, et probablement on enverra bientôt de là un nouveau chef chargé d’administrer la ville.

Le 5 août au matin, Boubaker se présenta pour prendre possession des présents qu’il croyait avoir mérités en nous amenant ici sans danger. Comme il y avait là beaucoup d’Oulad el-Alouch et qu’ils pouvaient encore me suivre, je dus donner de nouveau quelque chose à cet homme ; cependant il avait déjà beaucoup reçu. Je sacrifiai quelques douros, quoique par là je laissasse voir à regret qu’il me restait quelque argent : en échange, je lui demandai de m’aider à aller plus loin et surtout de me fournir des animaux de bât, ce qu’il me promit aussi. Par bonheur, les autres Alouch ne m’assiégèrent pas de demandes, et la population de Bassikounnou me laissa fort tranquille à cet égard. Il fallut seulement donner une pièce d’étoffe au vieux cheikh pour la maison et le peu de lait qu’il nous procurait chaque soir. J’achetais toujours moi-même les moutons et le reste des vivres.

Le soir, vers dix heures, il y a un violent orage et une pluie de longue durée, de sorte que notre petite cour d’argile est inondée et extrêmement boueuse.

Mon état de santé, supportable pendant les derniers jours de voyage, empira de nouveau à Bassikounnou, et des symptômes de fièvre apparurent. L’émotion que m’avait donnée l’affaire des Alouch y contribuait, et je n’espérais plus pouvoir me remettre que par un départ aussi prompt que possible et des déplacements fréquents.

D’après le plan projeté à Timbouctou, nous devions aller de Bassikounnou à la ville arabe de Bango, située à cinq journées de marche, selon nos renseignements. Mais, comme la contrée à parcourir était infestée de nombreuses bandes d’Oulad el-Alouch, je ne trouvai personne qui voulût m’y accompagner et me louer des chameaux. Je dus donc songer à une autre route. Hadj Ali aurait préféré de beaucoup passer par les villes du Hodh, car il n’y a là que des Arabes, et il ne voulait pas entendre parler des peuples noirs du Soudan, du Ségou, etc. Faute de guide pour aller dans cette direction, il fallut pourtant nous décider à marcher vers le sud, ce qui m’était personnellement fort agréable ; je voulais au moins toucher la limite nord du pays des Bambara, la ville de Sokolo, où se trouvent aussi quelques familles arabes.

A partir d’ici on ne peut plus se servir de chameaux ; on emploie presque exclusivement les bœufs et les ânes au transport des hommes et des marchandises. Quand nous eûmes fait connaître notre résolution d’aller à Sokolo, il se trouva aussitôt quelques hommes qui consentirent à nous louer des bœufs et à nous accompagner. La perspective d’acheter quelques esclaves, dont beaucoup viennent des pays bambara, parut surtout les attirer. D’un autre côté, on me disait que Sokolo était une ville importante, d’où l’on pouvait se diriger facilement dans toutes les directions, surtout chez le sultan Ahmadou, de Ségou. Je louai donc six bœufs pour aller à Kala-Sokolo, qui n’était, disait-on, qu’à trois ou quatre jours de marche ; mais, ayant fait la remarque depuis très longtemps que les renseignements des Arabes au sujet des distances sont inexacts, je ne m’étonnai pas quand, dans la suite, nous mîmes huit jours à faire cette route. Les gens du pays comptent toujours d’après leurs voyages rapides sans beaucoup de bagages, et non d’après les marches plus lentes d’un Européen. En tout cas je fus heureux de ne pas être forcé d’attendre trop longtemps à Bassikounnou, ainsi que je le craignais.

Nos préparatifs de voyage furent assez rapidement faits. Nous devions partir dès le 9 août ; mais, nos conducteurs ne nous ayant apporté les outres que tard dans l’après-midi, il eût fallu bivouaquer à une courte distance de la ville et courir ainsi le danger d’être poursuivis par des voleurs, qui auraient pu nous détrousser pendant la nuit. Nous demeurâmes donc encore un jour à Bassikounnou, de façon à en partir le matin suivant.

En général, l’accueil reçu dans cet endroit avait été froid ; on nous avait laissés en paix, mais on fut évidemment heureux d’être débarrassé de nous. Si le cheikh foulbé avait été encore vivant, je n’eusse peut-être pas pu m’échapper si vite. Les Foulbé du Moassina passant pour fanatiques, j’aurais probablement eu des difficultés avec eux. Mais il n’y avait là aucun chef influent, et le grand cheikh foulbé de Hamd-Alahi n’avait pas connaissance de mon voyage.

Les cinq hommes qui nous avaient loué des bœufs voulurent nous accompagner ; je les payai d’une partie de l’argent qui me restait de Timbouctou, et avec lequel ils ont plus tard acheté des esclaves.

Toute cette entreprise est contre la volonté de Hadj Ali, qui perd ici sa sécurité, à l’endroit où commence le pays des Nègres, et qui ne peut plus en imposer, à sa manière ordinaire, comme chérif et neveu d’Abd el-Kader. Les Nègres de Bassikounnou n’avaient aucune idée de ce dernier, et cela fâchait fort mon compagnon. Suivant ses idées, nous aurions dû, s’il était absolument nécessaire d’aller au Sénégal, passer par Oualata et les villes du Hodh. En effet, ces contrées sont habitées uniquement par des Arabes, ce qui pouvait être, dans certains cas, pour nous, un avantage, et en tous pour Hadj Ali ; de plus, ce plan méritait d’être pris en considération, car il pouvait être mis à exécution facilement et sûrement. Mais, comme je m’étais proposé de visiter une partie des villes des Bambara, des Foulbé et des Fouta, je ne me laissai pas détourner de mon itinéraire. Il est vrai que je dus entendre plus tard d’amers reproches, lorsque, mes compagnons et moi, nous tombâmes gravement malades : mais il était trop tard pour revenir sur nos pas.

Quand tout fut prêt pour le voyage au pays bambara, nous quittâmes le 10 août 1880 Bassikounnou, pour nous diriger vers le sud. Le bagage était réparti sur six bœufs, qui devaient également servir de montures. Outre mon âne, j’en emmenai un second, pour porter différents petits objets que nous devions avoir constamment sous la main.

Les Oulad el-Alouch nous avaient déjà quittés, et le cheikh Boubaker était allé rejoindre sa bande ; peut-être a-t-il regretté longtemps ensuite de ne pas avoir cédé à ses compagnons en nous dépouillant complètement ? Nous avions su nous tirer autant que possible à notre avantage de cette malheureuse affaire, et, si je n’étais arrivé à Bassikounnou en compagnie du cheikh Boubaker, qui sait si l’on m’aurait donné aussi vite des conducteurs et des bêtes de somme ?