CHAPITRE IV
SÉJOUR A TIMBOUCTOU.
Timbouctou est difficile à atteindre. — Paul Imbert. — Le major Laing. — Caillé. — Barth. — Mon arrivée à Timbouctou. — Ma maison. — Visites. — Repas. — Bien-être. — Nombreux oiseaux. — Lézards. — Chevaux. — Autruches. — Personnages influents. — Er-Rami. — Le kahia. — Abadin. — Arbre généalogique. — Influence des Foulbé. — Tribu des Kountza. — Berabich. — Hogar. — Eg-Fandagoumou. — Touareg. — Port de Kabara. — Situation de Hadj Ali. — Mariages. — Routes à suivre. — Chameaux loués aux Tourmos. — Orage. — Achat d’un âne. — Préparatifs de départ. — Environs de Timbouctou. — Nouvelles d’Europe.
Jusqu’ici peu d’Européens ont pu atteindre Timbouctou, et l’arrivée dans cette ville a, pour le voyageur, la même importance qu’à Lhassa, la ville des Tibétains si difficilement accessible aux explorateurs de l’Asie intérieure. Beaucoup de gens, la plupart explorateurs sérieux, ont mis toutes leurs ressources en jeu pour atteindre cette ville frontière du Sahara et du Soudan ; on a essayé de s’en approcher tantôt avec des expéditions isolées, tantôt avec des troupes nombreuses et bien pourvues ; on a renouvelé ces tentatives aussi bien en partant du nord que de l’ouest. Au nord c’est le désert avec tous ses dangers, avec les bandes pillardes du versant sud de l’Atlas, et les Touareg indomptés dans l’intérieur du Sahara, qui ont protégé Timbouctou contre la curiosité des Européens ; au sud et à l’ouest c’est la méfiance des populations noires musulmanes envers eux, et leur crainte d’être soumises, qui ont fait échouer la majorité des tentatives exécutées dans cette direction.
Il est parfaitement certain que quatre Européens ont visité Timbouctou avant moi. Vers l’année 1630, le matelot français Paul Imbert fut pris par les Arabes à la suite d’un naufrage sur la côte atlantique et vendu comme esclave ; il arriva ainsi à Timbouctou. Plus tard il mourut au Maroc, étant encore en captivité, et l’expédition du commandant français Razilly en 1632 ne put lui rendre la liberté. Imbert n’a donc jamais raconté ce voyage forcé, qui est réellement sans aucune valeur pour l’histoire des découvertes en Afrique.
Presque deux siècles se passèrent jusqu’à ce que le major anglais Laing atteignît, en août 1826, Timbouctou. Alexander Gordon Laing, né le 27 décembre 1794 à Edimbourg, avait déjà entrepris plusieurs voyages heureux de la côte de Sierra Leone dans l’intérieur, lorsqu’il fut chargé en 1825, par le gouvernement anglais, d’exécuter un voyage de découverte au Niger. Il traversa le désert en partant de Tripoli par Rhadamès et le Touat et atteignit Timbouctou. Il fut tué entre cette ville et Araouan le 24 septembre 1826, ainsi que je l’ai dit plus haut. Il n’est également rien arrivé en Europe de ses descriptions de Timbouctou.
Deux ans plus tard, en 1828, un Français, René Caillé, né le 19 septembre 1799, à Mauzé, en Poitou, y parvint à son tour : il fut le premier Européen qui donna une description de Timbouctou puisée dans ses propres renseignements. Poussé seulement par le goût des voyages, presque sans ressources et même sans préparation particulière, il se rendit au Sénégal avec l’intention de gagner le prix de 10000 francs promis par la Société de Géographie de Paris à l’explorateur qui atteindrait Timbouctou. Après s’être initié chez les Trarza aux mœurs et à la langue arabes, il commença, en partant de Kakondy, dans la Sierra Leone, un voyage fertile en privations. Il répandit le bruit qu’il avait été emmené en bas âge d’Égypte par les Français et qu’il était ainsi arrivé au Sénégal ; il s’était enfui, disait-il, pour rejoindre son pays, et voulait traverser les États mahométans du Nord-Africain. Après un voyage à pied extrêmement pénible, il parvint à Timé, dans le pays des Bambara, où il songea à se joindre à une grande caravane. Un mal de pieds et même l’apparition du scorbut l’en empêchèrent, et il n’arriva que le 11 mars 1828 à Djenni, d’où il descendit le Niger dans une barque jusqu’à Timbouctou, c’est-à-dire à Kabara, port de cette ville. Inconnu et considéré par tout le monde comme un pauvre pèlerin, il demeura à Timbouctou jusqu’au 4 mai et chercha, autant qu’il le put dans les circonstances données, à recueillir des informations sur la ville. Il se dirigea ensuite vers le nord avec une caravane marocaine, dans un voyage à travers le désert, aussi long que fatigant et pénible : il arriva enfin, dépourvu de tout et vêtu de haillons, à Tanger, au Maroc, où il fut recueilli par le consul de France. A Paris on l’accueillit avec de grands honneurs et il reçut le prix de 10000 francs, ainsi qu’une pension viagère de 1000 francs. Il se retira ensuite dans sa province natale, où il se maria et s’occupa d’une petite propriété.
Le président d’alors de la Société de Géographie de Paris, Jomard, publia les observations recueillies par Caillé durant son voyage et y ajouta des annotations nombreuses de sorte que l’ensemble forma un livre en trois volumes, intitulé : _Journal d’un voyage à Timbouctou et à Jenné dans l’Afrique centrale_ (1830).
Le voyage de Caillé fut mis en doute, surtout par les Anglais, et il eut encore à supporter le tourment de s’entendre reprocher d’avoir décrit des contrées qu’il n’avait jamais vues. Ces doutes ne disparurent complètement que quand Barth, le premier voyageur entré à Timbouctou après lui, eut confirmé, en général, les récits de Caillé. Ce dernier ne vécut pas longtemps ; les terribles épreuves qu’il avait supportées n’étaient pas restées sans laisser de traces, même sur une constitution aussi robuste que la sienne, et le 17 mai 1839 il mourut dans sa propriété.
Si Paul Imbert et le major Laing ne nous ont absolument rien légué sur Timbouctou, et si les renseignements de Caillé renferment des lacunes, il a été du moins réservé au voyageur allemand Henri Barth de donner de cette ville et de ses habitants une description approfondie, aujourd’hui encore exacte.
Barth est un des plus grands voyageurs scientifiques de tous les temps, et ni avant ni après lui il n’y a eu aucun explorateur qui ait ouvert à la science une partie aussi étendue de l’Afrique. Les voyages de Livingstone, durant des années, dans les pays noirs du Sud-Africain, ou la marche audacieuse de Stanley le long du Loualaba et du Congo, n’ont pas donné autant de résultats pour la science que le séjour en Afrique de Barth, si bien mis à profit par lui.
Les routes qu’il a suivies ont une longueur totale de près de 20000 kilomètres ; mais c’est moins à ce nombre qu’aux résultats que se mesure l’importance d’un voyage, et sous ce rapport nul n’a encore dépassé Barth. La génération actuelle, qui est si disposée à accueillir par de bruyants applaudissements les explorations en Afrique, même heureuses sous certains rapports seulement, et qui est extrêmement généreuse de ses marques de distinction, ne devrait pas oublier ce que Barth a fait pour l’histoire, la géographie et les sciences naturelles du nord de l’Afrique. Un homme aussi instruit et aussi bien préparé aux voyages a rarement foulé le sol africain, et le gouvernement anglais n’en pouvait trouver un plus digne, quand il envoya en 1849 une grande mission d’exploration dans le nord de l’Afrique. Richardson, Overweg et Vogel ne revirent jamais leur pays ; Barth eut le bonheur de pouvoir écrire et publier les résultats si précieux de ses voyages de six années.
[Illustration : TOME II, p. 122.
TIMBOUCTOU, VUE PRISE DU NORD.]
Le 7 septembre 1853 il entrait à Timbouctou, en partant du sud, et en venant du port de Kabara, à une petite étape de là. Un séjour de plus de sept mois dans la ville et ses environs immédiats lui permit de connaître le pays et les habitants : aussi la richesse de ses observations est-elle étonnante. Il avait cru indispensable de se présenter tout d’abord comme un envoyé du sultan et de renier sa religion ; plus tard seulement, après avoir fait une connaissance plus intime de Sidi Ahmed el-Bakay, le cheikh des Oulad Sidi-el-Mouktar, qui depuis est devenu célèbre, il lui fit part de sa qualité de Chrétien et sut défendre sa nouvelle situation dans des discussions savantes sur la religion. Bien que ses ennemis fussent nombreux à Timbouctou, ils ne parvinrent à lui faire aucun mal ; le 8 mai 1854 Barth quittait la grande ville du Niger, pour continuer ses brillants voyages, si riches en résultats.
Depuis ce temps aucun Européen ou aucun Chrétien n’a réussi à voir[8] Timbouctou, et c’est pour ce motif que le 1er juillet 1880, où je vis devant moi les maisons de cette ville, vingt-six ans après le départ de Barth, fut pour moi un grand jour, et me causa un sentiment de solennelle satisfaction. Dans l’intervalle de ces vingt-six années, le monde civilisé n’avait reçu qu’une fois des nouvelles et des renseignements de cette ville, par le rabbin Mardochaï, que j’ai plusieurs fois cité et qui y a passé pour ses affaires un certain temps en 1859 et dans les années suivantes.
_Mon séjour à Timbouctou._ — La petite maison qui m’est assignée est au milieu d’une rue assez large et renferme une cour où donnent une série de petites pièces, que nous utilisons pour y déposer nos bagages ; de là un escalier étroit conduit dans un premier étage, assez bas, où se trouve une grande et belle chambre, de laquelle on a accès par quelques degrés sur une terrasse ; celle-ci supporte une petite construction qui contient une jolie pièce avec une fenêtre vers la cour et une autre sur la terrasse. Je prends cette chambre pour moi et m’y installe ; c’est la plus aérée et la mieux conservée de la maison. Hadj Ali et Abdallah (Benitez) habiteront l’entresol ; Kaddour s’installera avec Farachi, dans les magasins qui donnent sur la cour ; c’est là que se tiennent aussi en permanence quelques jeunes domestiques du kahia, autant pour nous servir que pour tenir leur maître au courant de tout ce qui se passe.
La maison est construite en briques ; le sol des chambres est d’argile fortement battue ; il y a également une ornementation peu compliquée autour des portes. Celles-ci sont en bois, ainsi que les fenêtres ; ces dernières, souvent très joliment découpées, affectent la forme en fer à cheval des constructions mauresques. De la terrasse j’ai une vue qui s’étend sur une partie de la ville ; une balustrade donne dans la cour. On a remédié jusqu’à un certain point à l’inconvénient déjà mentionné par Barth et qui fait user, surtout dans les maisons construites pour des étrangers, de la terrasse comme d’une sorte de _buen retiro_, en y construisant un petit cabinet destiné à cet usage.
[Illustration : Fenêtre d’une maison de Timbouctou.]
Les premiers temps, nous fûmes tout naturellement accablés de visites, et nos chambres ainsi que notre terrasse étaient souvent remplies d’hommes de tous les pays. On y pouvait voir le riche marchand de Rhadamès auprès du Targui, dont le _litham_ (voile bleu) couvrait le visage, en ne laissant à découvert que ses yeux. Le marchand maure du Maroc y venait en même temps que le Foulbé élancé, les yeux pleins de fanatisme, regardant avec défiance les étrangers ; des gens du Sénégal s’y rencontraient avec des habitants du Bornou et des Nègres esclaves appartenant à des peuplades sans nombre.
Pour moi les plus intéressants de ces visiteurs étaient les Touareg, qui, à cette époque, avaient dans la ville une influence supérieure à celle des Foulbé du Moassina[9]. Ils ont quelque chose d’extrêmement farouche dans l’aspect ; leur visage voilé, leurs tobas bleu foncé et leur armement compliqué, une grande épée, un sabre court et quelques lances qu’ils portent toujours avec eux, leur langage rude et bruyant, ainsi que leur abord orgueilleux : tout cela réuni produit une impression désagréable. Les cheikhs de cette tribu qui vinrent nous voir savaient l’arabe et le foulbé, ainsi que cela est facile à comprendre quand trois peuples sont établis à proximité les uns des autres, et se trouvent en relations constantes, pacifiques ou guerrières.
Le jour qui suivit mon arrivée, l’empressement des visiteurs fut tout à fait colossal. Une troupe succédait à une autre, et nous étions forcés de jouer le rôle de bêtes curieuses pendant de longues séances, tandis que Hadj Ali intéressait nos hôtes par sa faconde de rhétoricien. Ces visites m’étaient pénibles, car mon malaise ne faisait que s’accroître, et j’aurais préféré me retirer dans ma chambre. Enfin, vers quatre heures, le kahia nous envoya festin, et un les visiteurs, qui se trouvaient là en masse, jugèrent convenable de disparaître peu à peu, pour aller échanger au dehors leurs impressions sur nous. Tous ces gens n’avaient montré aucune animosité ; c’était une curiosité qui s’exprimait d’une manière un peu brutale.
On ne voit ici, en fait de vêtements, que les larges tobas bleues du Soudan, soit en cotonnade européenne, très simple et de mauvaise qualité, soit en étoffe indigène, celle-ci assez grossière, mais d’ailleurs excellente : elle est tissée en bandes larges d’une main, qui sont cousues ensemble. Les tobas fabriquées avec cette étoffe, teinte en bleu indigo, sont souvent garnies de broderies de soie très variées et très originales, appliquées à l’envers comme à l’endroit. Par suite ces tobas sont fort chères et très recherchées ; on a l’habitude d’en donner quand on est forcé de faire des présents.
Le repas que le kahia nous avait envoyé pouvait passer pour un festin de Lucullus, en comparaison avec nos dîners du désert. Il consistait en de bon couscous de froment avec des légumes, en viande de bœuf et en poulets rôtis : tout cela préparé d’une façon fort appétissante. En outre nous eûmes une jouissance dont nous avions été longtemps dépourvus, celle de manger d’un pain de froment tout frais et d’excellente qualité, tel qu’il n’y en a pas de meilleur à Fez ou à Marrakech. Il est vrai que, comme boisson, nous n’eûmes que de l’eau ; les liquides alcooliques, de quelque genre qu’ils soient, n’existent absolument pas ici. L’eau provient des dayas situées tout près de la ville, petits étangs qui, par les grandes crues et pendant les années pluvieuses, sont mis en communication avec le Niger au moyen de canaux naturels peu profonds. On ne pouvait dire que cette eau fût mauvaise, et, auprès de celle dont nous avions usé jusque-là, elle était même fort bonne ; mais elle ne renfermait aucune substance minérale et était extrêmement fade. Pour boire, on se sert à Timbouctou, comme dans tout le Soudan, de calebasses ; elles sont fabriquées soit avec des coquilles de fruits, soit avec du bois creusé. Les mets sont transportés dans des plats en terre, et toute la disposition du repas rappelle le Maroc. Pendant notre séjour nous n’eûmes aucune dépense à faire pour notre alimentation ; nous étions constamment pourvus de vivres abondants et d’excellente qualité ; notre aimable hôte le kahia se crut obligé de nous fournir les aliments nécessaires, et, en même temps que lui, d’autres personnes, avec qui nous fîmes plus tard connaissance, en envoyèrent, de sorte que nous en avions toujours en abondance et qu’il nous était possible d’en distribuer aux pauvres. Il semble qu’il y en ait peu ici, car on n’y voit pas, comme au Maroc, des douzaines de ces malheureux, estropiés et à moitié morts de faim, étendus dans les rues. Il est évidemment aisé pour les habitants de satisfaire leurs minimes besoins ; on ne peut méconnaître à Timbouctou un certain bien-être.
On y prend trois repas par jour. Le matin vers neuf heures, nous recevions quelques assiettes pleines de miel et de beurre fondu, et avec cela une douzaine au moins de petits pains plats, tout frais, ce qui constituait un déjeuner fort agréable. On mange ce mets en trempant successivement les morceaux de pain dans les assiettes. Vers trois heures de l’après-midi venait le repas principal, ordinairement en deux et souvent même en trois services, couscous, légumes, viande fraîche d’agneau et de bœuf, ou poulets et pigeons. Tout était préparé au beurre et d’une manière appétissante. Je n’ai jamais reçu de poissons, quoique le Niger en contienne tout près d’ici. En effet il n’est pas convenable, croit-on, d’en manger ; aussi les laisse-t-on presque exclusivement aux Nègres esclaves et à la population pauvre. Le marché où on en vend doit être un lieu d’autant plus horrible que le poisson y est apporté presque complètement pourri, et est vendu dans un état de putréfaction manifeste ; le Maure délicat du Maroc ne mangerait pas quelque chose de pareil. Le repas du soir, qui avait lieu généralement assez tard, entre neuf et dix heures, consistait d’ordinaire en riz, avec de petits morceaux de viande, le tout parfaitement mangeable. Par ce menu on peut voir que Timbouctou est un grand centre de civilisation au milieu de la population noire du Soudan et des Touareg du désert ; l’influence des Marocains y a été considérable et on peut la reconnaître aux circonstances les plus diverses.
Nous nous remîmes rapidement avec une alimentation aussi bonne et une vie calme ; mon état s’améliorait peu à peu, mais à la suite de ce mieux j’éprouvai de temps en temps des accès de fièvre ; Barth en avait également beaucoup souffert à Timbouctou. Le voisinage du Niger et de sa zone d’inondation se fait sentir ; s’il nous manque quelque chose, c’est l’air pur, sec et salubre du désert.
Comme nous avions encore beaucoup de café, de thé et de tabac, nous menions une existence parfaitement supportable.
Le monde des oiseaux est extrêmement riche à Timbouctou, aussi bien au dehors qu’au dedans de la ville. Des cigognes noires sans nombre se pavanent près des dayas des environs ; une petite espèce de pinson, fort jolie, est aussi fréquente que les moineaux chez nous ; les pigeons sont en masses et volent en grandes bandes au-dessus de la ville. Différentes espèces de corbeaux, de grues et d’étourneaux sont en abondance, et l’on voit au milieu d’elles le faucon et l’aigle. C’est un joli spectacle que ce monde d’oiseaux, quand on revient d’une longue traversée au désert. Des troupeaux de bœufs à bosse, de moutons sans laine et de chèvres, des processions entières de chameaux et d’ânes ainsi que de chevaux, sont conduits à l’abreuvoir, et au milieu d’eux s’avancent des autruches apprivoisées, privées de leur parure de plumes, affreuses en cet état dégénéré. Dans les maisons vivent de nombreux lézards de grande taille et de couleurs variées, des caméléons, des geckos et d’autres reptiles inoffensifs, peu agréables cependant comme colocataires pour des Européens. Sur les murs de ma véranda je pouvais me livrer à une chasse en forme après des reptiles de toute espèce, qui demeuraient étendus au soleil, en guettant des insectes.
Comme je l’ai dit, il y a également des chevaux ici. Ils sont d’une race petite, mais très endurante et rapide ; on ne les ferre pas, d’abord à cause de la nature du terrain sablonneux, et ensuite de la cherté du fer, surtout du fer travaillé ; il vient en général du sud du pays des Bambara, dont les habitants savent le tirer du minerai contenu dans la latérite.
L’élève des autruches n’a pas d’importance, et la plupart des plumes viennent d’animaux sauvages que l’on chasse à cheval. Elles sont, dit-on, beaucoup plus belles et plus précieuses que celles des oiseaux à demi domestiques. Le bœuf à bosse est employé comme animal de boucherie et pour le transport des marchandises et des hommes. C’est une race d’assez petite taille, à la fois gracieuse et vigoureuse, pourvue de cornes s’écartant l’une de l’autre et d’une bosse de graisse placée entre le dos et le cou : sa viande n’est pas mauvaise, mais en général j’ai trouvé, aussi bien dans ces pays qu’au Maroc, la chair du mouton de beaucoup préférable à celle du bœuf.
Les personnages importants de Timbouctou en 1880, au moment de mon séjour, étaient le kahia, le chérif Abadin el-Bakay, chef de la grande famille chérifienne des Oulad Sidi-el-Mouktar, et le cheikh, ou ainsi qu’il se nommait lui-même, le sultan des Touareg-Imochagh, eg-Fandagoumou.
Le sultan du Maroc el-Kahal entretenait avec Timbouctou des relations fréquentes ; on prétend même qu’il fit jalonner le chemin du désert par des pieux de bois. Il se dirigea sur la ville soudanienne avec une grande armée et y laissa beaucoup de membres de la famille er-Rami, qui s’étaient enfuis d’Andalousie, et vivaient surtout à Fez et à Tétouan. Les anciens habitants de l’Espagne méridionale, nommés Andalousi au Maroc, sont très nombreux à Fez, et tout un quartier de cette ville porte leur nom ; leurs femmes et leurs filles passent pour être particulièrement belles. Le kahia, ou, comme il se laisse volontiers nommer, l’amir, appartient à cette famille andalouse des er-Rami. Le sultan dont je viens de parler chargea un de ses membres de l’administration de la ville ; son emploi devint héréditaire, et le kahia actuel Mouhamed er-Rami est le descendant de ces Arabes andalous fixés au Maroc. Les membres de sa famille ont pris peu à peu une couleur foncée, par suite de mariages avec des Négresses, et il a l’extérieur d’un Nègre. Il a une physionomie extrêmement fine, et en même temps bienveillante ; il rit volontiers et est heureux de toutes les nouveautés qu’il voit ou entend. Il ignore tout fanatisme religieux, et, si un jour il était forcé d’agir contre un Chrétien présent à Timbouctou, il ne le ferait certainement pas de son plein gré, mais sous l’influence d’autres gens plus puissants que lui. Kahia est, comme on sait, un titre particulièrement en usage en Tunisie pour des fonctionnaires et des officiers. La charge de celui de Timbouctou ne semble être que celle d’un maire ; il n’a aucune influence sur la politique extérieure, en particulier sur les querelles éternelles entre les Foulani et les Touareg, et il est forcé de se joindre au puissant du jour.
Le kahia venait presque tous les soirs nous voir, avec une grande suite, et généralement quelques lettrés, qui entamaient aussitôt une discussion religieuse avec Hadj Ali. Après des explications qui duraient des heures, mon interprète revenait d’ordinaire rayonnant de joie et racontant une victoire dans ce tournoi d’éloquence. Parmi les lettrés il y en avait quelques-uns de couleur complètement blanche, comme les Maures du Maroc ; eux et leurs ancêtres n’ont épousé que des femmes arabes de race pure, qui sont peu nombreuses à Timbouctou ; la grande majorité de celles qui y vivent sont des Négresses.
Le 3 juillet nous reçûmes la visite du chef actuel de la famille Bakay, si connue par les récits de Barth.
Lorsque Barth, le 11 octobre 1853, dut quitter Timbouctou, sur le conseil de son protecteur Ahmed el-Bakay, le fils de Sidi Mouhamed et le petit-fils de Sidi Mouktar, pour aller chercher une plus grande sécurité dans un douar écarté, il écrivit à ce propos : « C’était vers le coucher du soleil, et ce pays découvert avec ses nombreux mimosas, le camp placé sur une pente de sable blanc, éclairée des derniers rayons du couchant, tout cela formait un intéressant spectacle. Les jeunes habitants du camp, y compris Baba Ahmed et Abadin, les deux enfants de prédilection du cheikh (l’un âgé de quatre ans, l’autre de cinq), vinrent au-devant de nous, et, bientôt après, je me trouvai dans une tente basse de poil de chameau, comme elles sont ici en usage. » Cet Abadin, alors un enfant de cinq ans, avait, à l’époque de mon voyage, près de trente-quatre ans et était le chef de cette famille influente. Lorsqu’il s’approcha, lentement et solennellement, il embrassa d’abord Hadj Ali, et moi ensuite. Il parlait posément, en pesant ses termes, et se servait du pur arabe du Coran et non du dialecte vulgaire. Il avait évidemment appris l’arrivée d’un grand chérif et d’un lettré, et voulait se faire passer pour tel. La veille, Abadin était revenu d’un voyage au Moassina, en compagnie de quelques Foulani ; on me dit que son ambition était de s’y créer une situation avec leur aide, et d’y rendre souveraine la famille el-Bakay. Il espère qu’aussitôt après la création d’un puissant État foulbé à Moassina, il lui sera facile de s’établir également à Timbouctou et de briser l’influence des Touareg, aujourd’hui dominante. Tandis qu’au temps de Barth, le père d’Abadin n’était pas en fort bonnes relations avec les Foulani, le chef actuel des el-Bakay cherche à parvenir au pouvoir avec l’aide de ces derniers.
Cette famille est très ancienne et montre un grand arbre généalogique, que Barth a déjà publié :
Sidi Oukba, nommé el-Moustdjab, conquérant de la Berbérie.
Sakera.
Yadrouba.
Saïd.
Abd el-Kerim.
Mouhammed.
Yachcha.
Doman.
Yahia.
Ali.
Sidi Ahmed el-Kounti (Kountsi), mort à Fask, au sud de Chinguit.
Sidi Ahmed el-Bakay, mort à Oualata.
Sidi Omar é-cheikh, mort en 1553, dans l’Iguidi.
Sidi el-Ouafi.
Sidi Habil-Allah.
Sidi Mouhammed.
Sidi Bou-Bakr.
Baba Ahmed.
Moukta el-Kebir, mort en 1811.
Sidi Mouhamed é-Cheikh, mort le 10 mai 1826, lors du séjour du major Laing dans l’Azaouad.
Mouktar, son fils aîné.
Sidi Ahmed el-Bakay, frère puîné du précédent.
Abadin, fils aîné du précédent, né en 1848 et aujourd’hui cheikh.
Abadin est un homme jeune, ambitieux, ayant parfaitement conscience de sa valeur, sachant à quelle famille ancienne et considérée il appartient ; il a certainement agi avec prudence en se joignant au parti des Foulani, intelligents et relativement formés, qui ont sans doute un avenir politique plus considérable au Soudan que les Touareg sans frein, habitués à une vie déréglée : les Foulani représentent la plus stricte orthodoxie de l’Islam, et ils sont le plus en état de résister efficacement à l’influence européenne. S’il arrivait aux Français de pouvoir étendre leur influence de Ségou à Timbouctou, ils auraient certainement à compter avec le jeune cheikh Abadin.
La famille el-Bakay appartient à la tribu arabe des Kountza (Kounta, d’après Barth ; mes Marocains prononcent souvent, à la place du _t_, un _tz_ ; par exemple, Tz’taouan pour Tétaouan), race distinguée depuis longtemps pour la pureté de son sang et chez laquelle la science a toujours été en grand honneur. Ils se partagent en un certain nombre de subdivisions, les Ergageda, les Oulad el-Ouafi, les Oulad Sidi-Mouchtar, les Oulad el-Hemmal et les Togat. Abadin et ses ancêtres appartiennent aux Oulad el-Ouafi.
A trois jours à l’est de Timbouctou sont les douars des Kountza, et l’on désigne sous leur nom le pays qu’ils habitent ; les frères, les femmes ou les autres parents d’Abadin s’y tiennent d’ordinaire, et le jeune cousin du cheikh, qui nous avait accompagnés d’Araouan à Timbouctou, se rendit à Kountza le jour qui suivit notre arrivée.
Ainsi que les Kountza, se trouve dans l’Azaouad la plus importante des tribus de la région, les el-Berabich (au singulier, Berbouchi) que j’ai déjà souvent nommés. Comme je l’ai dit, cette tribu domine en ce moment sur la route d’Araouan à Timbouctou et y prélève des droits de douane ; d’un autre côté, Barth raconte qu’elle doit payer tous les ans un tribut de 40 mitkal d’or aux Hogar, cette famille de Touareg qui vit dans le pays de montagnes du même nom, à une grande distance vers le centre du Sahara central[10]. Autrefois ils devaient pousser leurs excursions très loin vers l’ouest, car Barth raconte que non seulement les Berabich et les Kountza sont tributaires des Hogar, mais que ceux-ci viennent jusqu’à Araouan ; alors Taoudeni n’aurait même pas été en sûreté envers ces puissants nomades, aux goûts belliqueux et qui ont l’habitude des armes ; les propriétaires des salines leur payaient tribut.
Barth émet encore, au sujet des Berabich, l’idée qu’ils sont identiques au peuple nommé _Pecorsi_ par les anciens géographes, qui habitait jadis plus au sud, dans le pays d’el-Hodh et qui fréquentait les marchés de Ségou et de Djinné. Les Berabich se divisent à leur tour en un grand nombre de groupes : ce ne sont plus que des Arabes mêlés à des Nègres du Soudan.
Après le kahia et Abadin, un des personnages importants de Timbouctou est le cheikh ou, comme il se laisse volontiers nommer, le sultan des Touareg, eg-Fandagoumou. Il prétend que tout le pays, de Timbouctou jusqu’à Araouan, dépend de lui ; mais, comme dans cette dernière ville les Berabich dominent depuis longtemps et prélèvent des droits de douane, il semble que cette prétention du sultan soit une pure exagération. En fait, les gens d’eg-Fandagoumou inquiètent les routes d’Araouan à Timbouctou, mais la tribu des Berabich, nombreuse et guerrière, a toujours su jusqu’ici maintenir le passage libre.
Eg-Fandagoumou et sa horde appartiennent à l’une des nombreuses subdivisions du groupe sud-ouest des Imocharh, que Barth décrit de la manière la plus détaillée. Presque chaque jour des gens de cette race venaient me trouver, tant par curiosité que pour demander des médicaments. Les maladies d’yeux sont extrêmement répandues parmi eux, uniquement par suite de leur malpropreté. Je ne crois pas que les Touareg, qui vivent dans le désert, se lavent jamais ; les ouragans de sable, si fréquents, leur causent sûrement des ophtalmies qu’il serait facile de guérir ou du moins d’adoucir par des soins de propreté. Des femmes même d’eg-Fandagoumou m’amenèrent pour les soigner de petits enfants souffrant de maux d’yeux. Je ne pus ordonner qu’une faible solution de sulfate de zinc, et j’ai peine à croire qu’un résultat heureux quelconque ait pu en être obtenu. Les femmes touareg que je vis, et qui n’ont pas la coutume de se voiler le visage, avaient des traits sévères, pleins d’expression, assez beaux, de magnifiques cheveux noirs en longues boucles, une taille élancée et une peau faiblement colorée, comme on en remarque déjà chez beaucoup de gens du sud de l’Europe ; il n’y a pas la plus petite trace du type nègre chez les Touareg purs.
Touareg et Foulani sont en luttes presque ininterrompues depuis des siècles, et le prix du combat, la ville de Timbouctou, ouverte à chacun des adversaires, se trouve placée entre eux et souffre naturellement beaucoup de cette situation. En ce moment le Maroc n’a pas ici la moindre influence ; on laisse les négociants marocains y faire leurs affaires, on reconnaît dans le sultan un grand chérif, un chef spirituel, qui jouit au Maghreb d’une considération aussi grande que le sultan des Osmanlis dans l’est, mais c’est tout. L’époque déjà ancienne où des souverains du Maroc faisaient marquer avec des pieux le chemin du Sahara et envoyaient tous les ans, à Timbouctou non seulement de nombreuses caravanes commerciales, mais encore des corps de troupes, ces temps sont passés et sans doute pour toujours ; le Maroc, en décadence sous tous les rapports, est trop faible pour exister longtemps encore, à plus forte raison pour fonder dans le sud un empire étendu et puissant. Le temps n’est peut-être pas éloigné où des puissances européennes décideront de la répartition des États jadis puissants et florissants du Niger moyen, et Timbouctou redeviendra alors le centre important de civilisation, indiqué par sa situation favorable entre le Sahara et le Soudan. Si des peuples indigènes sont capables d’y jouer un rôle, ce sont en première ligne les Foulani ; leur influence dans les pays du Soudan central et occidental paraît ne pas encore avoir atteint son apogée.
Le manque de sécurité qui régnait pendant mon séjour à Timbouctou, et surtout les nouvelles luttes qui venaient de commencer entre les Touareg et les Foulani, m’ont empêché de voir le port de Kabara, ce que j’ai regretté amèrement. La distance de quelques milles qui sépare ces deux endroits, déjà peu sûre par elle-même, était à ce moment complètement infranchissable, de sorte que Timbouctou ne pouvait même pas être pourvu de légumes frais, etc., c’est-à-dire de tout ce qui vient des pays du Niger. Je crois donc devoir donner ici, au sujet de ce point important déjà, et qui sera peut-être souvent nommé dans l’avenir, quelques renseignements empruntés aux descriptions de Barth : il s’est occupé également de Kabara.
D’après Barth, c’est une petite ville renfermant environ cent cinquante à deux cents maisons d’argile et un grand nombre de huttes en paille, avec à peu près deux mille habitants ; elle est construite sur une hauteur très rapprochée du fleuve. Les gens de Kabara sont presque tous des Nègres du Sonrhay, qui logent dans les huttes, tandis que les maisons appartiennent aux négociants étrangers de Timbouctou, du Touat, etc. Au temps de Barth, les fonctionnaires étaient des Foulani, tandis que la charge de maître du port se trouvait au contraire dans les mains d’un chérif marocain, Mouley Kassîm, dont la famille était venue, longtemps auparavant, du Gharb, la plaine fertile et bien connue du Maroc occidental.
Kabara a deux petites places de marché, dont l’une exclusivement destinée à la viande, et l’autre à des articles de toute nature. Les habitants cultivent du riz, et même un peu de coton, ainsi que diverses espèces de melons qui sont envoyés à Timbouctou pour y être vendus.
Déjà à l’époque de Barth l’anarchie était complète dans Kabara, et les Touareg commençaient leurs brigandages, de sorte que le manque de sécurité y semble presque permanent. Le peu de sûreté de l’étroite zone de terrain située entre le port et la ville, et le désordre dans lequel est plongé le pays, ont fait qu’un endroit placé à mi-chemin à peu près entre Timbouctou et Kabara porte le nom significatif d’Ourimmandès, « il ne l’entend pas », ce qui veut dire que le cri du malheureux qui tombe ici dans les mains d’un brigand n’est entendu par personne.
Tandis que je me tiens aussi tranquille que possible dans Timbouctou et que je m’occupe uniquement de me remettre et de réunir les éléments de mes notes, Hadj-Ali joue un grand rôle : il me déclare même un jour qu’il se plaît si bien ici qu’il désire y rester et que je devrai songer à partir seul. En outre, il provoque Benitez en toute circonstance et l’insulte journellement ; ce dernier, conscient de son impuissance, est condamné à s’effacer le plus possible ; il suffirait à Hadj Ali d’exciter les gens de Timbouctou contre Abdoullah et de le dénoncer comme Chrétien, pour nous créer certainement les plus grands embarras. Ce sont là des circonstances fort pénibles, et l’insolence de Hadj Ali est difficile à supporter. J’ai fait quelques petits présents au kahia ainsi qu’à Abadin ; c’est peu de chose, il est vrai, mais on l’accepte, et en échange on me renvoie même quelques tobas brodées. Hadj Ali s’est ainsi amassé une grande quantité de cadeaux ; il reçoit même de l’or et des plumes d’autruche ; dans la suite du voyage nous avons dû, il est vrai, rendre la plus grande partie de ce que nous avions reçu ainsi.
Le 6 juillet, les rues de Timbouctou étaient fort animées ; il y avait en effet ce jour-là six mariages, parmi lesquels celui du fils du kahia. Il y eut des processions dans les rues, des danses et surtout une grande consommation de poudre : le pétillement des vieux et lourds fusils à pierre retentissait de tous côtés. C’étaient les Nègres esclaves des différentes familles intéressées, et surtout la population pauvre, qui s’amusaient ainsi ; le bruit dura presque toute la nuit.
Ma principale ambition était de recueillir des informations sur les routes à suivre en partant de Timbouctou ; je voulais gagner le Sénégal et atteindre par le chemin le plus court possible le dernier poste français, qui était alors Médine. Mon compagnon Hadj Ali, même s’il consentait à voyager encore avec moi, n’était pas le moins du monde de cet avis. Évidemment on lui avait représenté le pays des Noirs sous les plus tristes couleurs, et il eût préféré retourner par le désert. Comme nous avions fait la connaissance de quelques marchands de Rhadamès, le voyage par le Touat en leur compagnie lui aurait été fort agréable. Je m’y opposai de la façon la plus vive, et finalement je réussis à l’emporter. Hadj Ali trouva lui-même un certain intérêt à connaître les colonies françaises du Sénégal, dont il avait entendu beaucoup parler pendant son séjour en Algérie, et nous recueillîmes tous les renseignements possibles au sujet de ce projet de voyage. On nous indiqua l’itinéraire suivant comme le meilleur :
De Timbouctou à Bassikounnou (cheikh Nigari, Foulbé), sept jours de marche ;
De Bassikounnou à Rango (cheikh Mouhamed, Oulad Dahman), cinq jours de marche ;
De Rango à Médinet-Bakouinit (cheikh Chamous), trois jours de marche ;
De Médinet-Bakouinit à Rhab (Agib, Oulad Hadj Omar), trois jours de marche ;
De Rhab à Kouniakari (Bechirou, Oulad Hadj Omar), cinq jours de marche ;
De Kouniakari à Médine (fort français), un jour de marche ;
De Médine à Bakel (fort français), trois jours de marche ;
De Bakel à Saint-Louis (Ndar) (chef-lieu du Sénégal), six jours de marche.
Nous avons plus tard suivi cette route, quoique avec quelques changements. Les distances sont exactes pour des Arabes, c’est-à-dire pour des gens habitués à faire de longues marches et qui ne sont pas forcés de s’arrêter. Au contraire, j’ai mis plus de trois fois le temps indiqué, parce que j’ai dû attendre souvent pendant des semaines, dans les différentes localités, avant de recevoir des animaux de bât. Dans le chemin que je viens d’indiquer, les deux endroits les plus dangereux sont les villes de Rhab et de Kouniakari, car deux fils de Hadj Omar, qui sont en même temps des frères puînés d’Ahmadou, le sultan de Ségou, y habitent et sont fort mal disposés pour tout Européen allant au Sénégal ou en venant. J’aurais dû me rendre à Ségou auprès d’Ahmadou, ou surtout prendre une autre route ; car mon espoir d’éviter ces deux villes se montra plus tard irréalisable.
Hadj Ali a du reste un autre itinéraire en vue, qu’il préfère parce que nous n’y rencontrerions aucun Nègre, et que nous traverserions uniquement des pays arabes. Il voulait aller de Timbouctou à Araouan et à Oualata, et de là se diriger directement sur Bakel, en tournant les pays des Fouta par la région d’el-Hodh. Il est certain que ces routes de caravanes existent, mais les Arabes y sont très pillards ; Hadj Ali espérait y passer sans danger en sa qualité de chérif, et je ne doute pas qu’il n’y eût réussi ; cependant je voulais aller vers le sud aussi loin que possible, et je finis également par l’emporter sur ce point.
Pendant notre passage à Timbouctou il ne se passait pas de jour où nous n’eussions une foule de visiteurs ; parmi les plus acharnés étaient les Touareg, qui avaient été envoyés par eg-Fandagoumou pour saluer le chérif ou chercher des médicaments ; une troupe de ces gens arriva une fois le matin à huit heures et était encore assise à deux heures de l’après-midi à la même place, de sorte que je dus m’inquiéter de leur faire donner à manger. Il faisait alors assez chaud à Timbouctou, et au début la pluie ne pouvait se décider à tomber, quoi qu’il fît journellement des éclairs ; ce n’est que pendant les derniers jours qu’il se produit des orages fréquents.
Le 9 juillet au matin, Hadj Ali me déclare qu’il fera seul le voyage du Sénégal et que je puis partir avec Benitez ; l’après-midi il revient apportant la nouvelle qu’il a loué pour nous tous cinq chameaux destinés à nous mener à Bassikounnou. Les propriétaires, des Arabes Tourmos, demandent pour le voyage de chaque chameau cinq plaques de sel (_rouss_). Ce prix est relativement élevé, car une plaque de sel représente alors à Timbouctou environ un mitkal d’or, c’est-à-dire près de 12 francs. Plus on s’avance vers le sud, plus naturellement le sel est cher.
Du reste, cette exigence n’était pas aussi effrontée que celle de quelques autres de ces gens, qui demandaient 14 mitkal par chameau. Aussi étais-je prêt à accepter l’offre des Tourmos, mais j’éprouvais quelques doutes à leur égard ; ils se déclarent vite résolus sur un point, et peu de temps après, sous l’influence d’une circonstance quelconque, ils changent d’avis.
Le 11 juillet le propriétaire des chameaux vint nous voir, pour s’assurer de l’importance de nos bagages, et nous conclûmes une convention d’après laquelle il nous conduirait avec cinq chameaux jusqu’à Bassikounnou pour le prix de vingt plaques de sel. Nous fîmes échanger par des amis ces dernières contre de l’argent ; un Tunisien, nommé Youssouf, nous fut très utile en cette circonstance ; il vit depuis longtemps ici et possède même une maison à Taoudeni.
Le 12 juillet nous avions enfin un fort orage avec une pluie violente, qui nous rafraîchit agréablement. Parmi les nombreux Touareg apparaissant ce jour-là, se trouvent aussi quelques femmes, qui m’apportent le plus jeune enfant d’eg-Fandagoumou, petit garçon âgé tout au plus de deux ans ; il est presque aveugle. Les maladies d’yeux paraissent réellement sévir d’une façon terrible sur ce peuple.
Mon malaise augmentait de nouveau et j’avais souvent des attaques de fièvre ; un changement d’air aussi fréquent que possible est le meilleur remède contre ces accès ; aussi, tout agréable que fut pour moi le séjour de Timbouctou, j’aurais pourtant préféré partir bientôt. Le 14 juillet, au milieu de la nuit on vint m’éveiller tout à coup : « Un serviteur d’Abadin el-Bakay était arrivé, me dit Hadj Ali et demandait sur l’heure six ou huit douros pour son maître. » Je ne pus me dispenser d’exprimer à Hadj Ali mes doutes sur la véracité de ce message, mais il s’emporta, montra le danger où nous nous trouvions si je ne cédais immédiatement au désir d’Abadin, etc. Je n’eus pas d’autre ressource que de sacrifier cinq douros ; je n’ai jamais recherché à quoi et comment ils avaient été employés. Mais je ne puis croire qu’un homme aussi distingué qu’Abadin ait pu commettre une telle inconvenance et m’ait fait réveiller au milieu de la nuit pour mendier un peu d’argent.
Abadin avait voulu du reste retourner dans le Moassina, où il avait des affaires pressantes, dès le jour qui suivit son arrivée à Timbouctou ; mais les Touareg cherchèrent à le retenir, et déclarèrent la route dangereuse, car depuis quelques jours ils étaient de nouveau en guerre avec les Foulani de là-bas.
J’achetai un âne pour le voyage, car je ne voulais pas user plus longtemps d’un chameau comme monture ; j’en eus un pour le prix assez élevé de 29000 kaouris. J’avais troqué de l’argent la veille contre une quantité de ces coquilles, chez un Juif habitant Timbouctou, qui m’en avait donné 5000 pour un douro d’Espagne ; mais c’était une exception ; plus tard je n’en reçus que 4500, et, plus loin vers le sud, encore moins. Les ânes sont très beaux à Timbouctou ; grands, de couleur isabelle, avec une raie bai brun sur l’arête du dos ; ils sont en même temps très durs à la fatigue, peu exigeants pour leur nourriture : enfin, sous tous les rapports ils sont fort utiles.
Cependant les préparatifs du voyage suivaient leur cours ; j’achetai encore quelques pièces d’étoffe bleue, ainsi que des kaouris, et en outre un peu de riz et de couscous. Je n’avais plus besoin de grandes provisions, car nous allions traverser des pays plus peuplés que ceux parcourus jusque-là ; de même, un aussi grand nombre d’outres ne nous était plus nécessaire. Le départ dut être retardé, car les Tourmos voulaient d’abord prendre des renseignements sur la sécurité du chemin. Notre but le plus proche est le pays de Ras el-Ma ; tout y est tranquille, car les Tourmos et d’autres tribus arabes y ont dressé leurs douars ; mais au delà le pays, généralement inhabité, est parcouru par les Oulad el-Alouch, tribu qui a une très fâcheuse réputation à cause de ses brigandages.
L’empressement était toujours considérable auprès de Hadj Ali ; il écrivait des amulettes destinées à être employées comme remèdes, et il recevait une quantité de présents des croyants. Il avait certainement réussi à jouer un rôle ; quant à savoir s’il aurait pu le soutenir longtemps, c’était une autre affaire ; finalement, il préféra se contenter d’un succès momentané et ne pas accepter la situation de sultan du Moassina, ou quelque autre semblable, dont on lui avait parlé, en partant avec moi pour le Sénégal.
Les environs de Timbouctou, surtout vers l’est, sont fortement peuplés, et de nombreuses tribus arabes, faisant partie de la grande tribu des Berabich, y ont leurs douars. On me nomma les suivantes : el-Nasra, Oulad bou Hanta, Touachi, Dourchan, Is, Tachouot, Rhegar, Yataz, Eskakna, Mouchila, Oulad Bat, Itanali. Puis viennent les Touareg, dont le pays s’étend au loin vers l’est et le nord-est, tandis qu’ils n’apparaissent pas à l’ouest et au sud de Timbouctou. Malheureusement je ne pus faire aucune excursion dans les environs, car je souffrais trop souvent de la fièvre. En outre, mes gens regardaient une sortie de la ville comme trop dangereuse dans les circonstances présentes. Je me serais très volontiers rendu à l’invitation du cheikh touareg eg-Fandagoumou, tandis que j’aurais réfléchi à deux fois avant d’aller dans le Moassina chez les Foulani. Leur intolérance religieuse est redoutable au plus haut point pour les Infidèles, et Barth redoutait déjà de ce côté son plus grand danger. Pour s’expliquer la réserve excessive d’Abadin envers moi, il suffit de songer à son intimité avec quelques cheikhs des Foulani ; afin de n’être pas obligé de rien faire contre moi, et de ne me rendre en même temps aucune politesse, il quitta rapidement la ville, de sorte que je ne le vis qu’une fois. J’eus l’impression qu’il voulait maintenir la bonne renommée dont son père avait joui comme protecteur de Barth, en ne se livrant contre moi à aucun acte d’hostilité ; d’un autre côté, ses principes religieux ne lui permettant pas de s’occuper efficacement de ma personne, il préféra me laisser au kahia et n’exercer aucune influence sur mon voyage.
A Timbouctou on est en général très bien informé de tout ce qui se passe en Europe. On connaissait les résultats de la dernière campagne turco-russe ; on parlait encore beaucoup de la grande guerre franco-allemande, que l’on avait suivie avec un intérêt particulier, car on craint toujours une conquête des Français ; il était même question du chemin de fer Transsaharien, quoique bien peu eussent une idée vague de ce qu’est une voie ferrée. Mais les relations constantes de Timbouctou avec les habitants arabes des pays méditerranéens ont pour résultat que l’on y reçoit très vite, sans journaux et sans télégraphe, toutes les nouvelles. Elles se propagent avec une rapidité extrême et l’on connaissait à Timbouctou mon plan d’y aller par le Maroc avant que j’eusse franchi la chaîne de l’Atlas. Les émigrations fréquentes et les voyages nombreux des Arabes font que les faits nouveaux se répandent rapidement ; partout où deux hommes se rencontrent, ils se racontent les événements les plus récents et les plus importants, qui sont ainsi portés plus loin. Il est facile de comprendre que de faux bruits soient souvent propagés ainsi ; en raison de la tendance des Arabes à exagérer, on ne doit croire qu’avec circonspection ce qu’ils disent.