CHAPITRE V
SÉJOUR A TIMBOUCTOU (_fin_).
Situation de la ville. — Climat malsain. — Manque d’arbres aux environs. — Orages et ouragans. — Eau potable. — Mode de construction de la ville. — Nombre des habitants. — Quartiers. — Mosquées. — Écoles. — Population. — Affaires commerciales. — Objets en cuir de Oualata. — Il n’y a pas d’industrie à Timbouctou. — L’or. — Vêtements brodés. — Sel. — Noix de kola. — Coquilles de cauris. — Marchandises mises en vente. — Marchandises européennes. — Exportation. — Avenir du commerce. — Résumé historique.
_Situation et climat ; la ville._ — Timbouctou est à environ 15 kilomètres au nord de la rive gauche du Niger, peu au-dessus de son niveau moyen, à une altitude de 245 mètres. Il n’y a pas d’observations astronomiques qui donnent la situation exacte de la ville, mais les données calculées par Petermann et Jomard, 17° 37′ de latitude nord (ou 17° 50′) et 3° 5′ de longitude ouest de Greenwich (ou 3° 40′), ne peuvent différer beaucoup de la réalité. La méfiance des habitants rend extrêmement difficiles les observations pour la détermination des lieux dans ces pays : ils ne voient que trop facilement dans tout étranger un espion d’une puissance quelconque qui veut étendre ses conquêtes jusque-là, et les progrès des Français dans le nord de l’Afrique aussi bien qu’au Sénégal sont suivis avec soin à Timbouctou.
On ne peut dire que le climat de cette ville soit bon pour les Européens : Barth et moi, nous y souffrîmes souvent d’accès de fièvre. Il n’y a ni places publiques, ni jardins, ni verdure en général ; Barth raconte que de son temps on ne pouvait y voir que quatre ou cinq misérables exemplaires d’un arbre, le _Balanites Ægyptiacus_ ; je n’en vis aucun, et ce n’est qu’en dehors de la ville, près des dayas situées au nord-ouest, qu’il est encore demeuré quelques mimosas et des palmiers. On dit qu’avant la conquête du Sonrhay par les Marocains il y avait beaucoup d’arbres à Timbouctou, mais à cette époque tout a été coupé pour servir à la construction de bateaux.
Les vents chauds du sud sont ici très fréquents, et en certaines saisons, surtout entre juillet et septembre, les orages violents joints à des ouragans ne sont pas rares. Il est évident que les pluies doivent y être abondantes, car on a non seulement creusé au milieu des rues des rigoles d’écoulement, mais encore pourvu les toits de la plupart des maisons de gouttières en terre cuite qui s’avancent assez loin dans la rue, pour que l’eau ne reste pas sur les toits plats et ne dégrade pas les murs d’argile.
L’eau potable est tirée de quelques puits et des dayas, larges étangs peu profonds, dont quelques-uns renferment de l’eau en permanence ; dans les crues ils sont même directement reliés au Niger : surtout au sud de la ville, beaucoup de ces étangs n’ont de l’eau que pendant une partie de l’année. Barth raconte que, le 25 décembre 1853, ils furent remplis par le Niger, ce qui, dit-on, n’arrive que tous les trois ans ; à la suite de cette crue, presque tout le terrain de Timbouctou à Kabara fut inondé, et de petits bateaux purent arriver jusqu’auprès de la ville. Quand on la visite à pareille époque, on croit qu’il existe autour d’elle de nombreuses petites rivières, se réunissant au Niger ; en réalité, elles sont formées uniquement par l’eau du fleuve, qui pénètre dans le pays et se retire ou se dessèche après la crue. Cette masse d’eaux stagnantes n’est naturellement pas de nature à faire de Timbouctou une ville salubre, et à la suite de leur disparition progressive il se produit des fièvres dont souffrent même les indigènes.
La ville forme aujourd’hui un triangle, dont la pointe est tournée vers le nord. Lorsqu’on arrive, comme je le fis, par cette direction, on franchit une zone couverte de ruines d’antiques constructions, de décombres, etc., large de plusieurs milliers de pas, et qui pourrait bien prouver que jadis la ville était située plus au nord ; à gauche, on voit le tombeau de Faki Mahmoud, qui était alors, dit-on, au milieu des maisons. Il est évident que la ville n’est plus le moins du monde aujourd’hui ce qu’elle était au temps de la splendeur de l’empire du Sonrhay.
Comme je l’ai dit, Timbouctou est une ville ouverte, car les Foulani ont détruit les murs qui l’environnaient, au moment de leur entrée, en 1826 : une ceinture de huttes rondes existe sur une partie de sa circonférence. Ces paillotes sont habitées par des Nègres et, en les dépassant, on arrive dans les rues (_tidjeraten_) de la ville. Les maisons d’argile sont assez semblables à celle que j’habitais et dont j’ai parlé ; leur état d’entretien est fort bon.
Barth donne pour Timbouctou le chiffre de 950 maisons et de plusieurs centaines de paillotes, et estime à 13000 le nombre des habitants. Depuis, la ville ne doit pas s’être accrue de beaucoup, et pourtant, d’après la vie qui y régnait, je porterais plutôt ce nombre à environ 20000. Il est vrai qu’un grand nombre de Touareg et de Foulani étaient présents, tandis qu’il s’y trouvait peu de marchands étrangers venus du nord. Mon compagnon Hadj Ali prétend avoir lu que la ville possède 3500 maisons : il n’admet pas qu’il s’agisse là de l’ancien Timbouctou.
La partie sud, la plus large, est la plus peuplée. Le terrain sur lequel repose la ville n’est pas complètement plat, mais a une profonde dépression dans sa partie nord ; le quartier Baguindi qui s’y trouve est sans doute celui qui fut inondé en 1640 par la grande crue du Niger.
La ville est partagée en sept quartiers[11] : 1o Sanegoungou, la partie sud-est de la ville ; c’est en même temps la plus belle, habitée surtout par les négociants de Rhadamès ; 2o le quartier Youbou, avec la place du marché Youbou et une mosquée, à l’ouest du précédent quartier ; 3o au dernier se relie, vers l’ouest, le quartier Sanguereber (ou Djinguere), ainsi nommé d’après la grande mosquée de ce nom ; 4o au nord du quartier Sanegoungou est le quartier Sarakaïna ; c’est là que demeurait du temps de Barth le cheikh el-Bakay ; son fils Abadin y habite aussi, quand il vient à Timbouctou ; le kahia y vit de même, et j’y fus logé ; 5o au nord se trouve le quartier Youbou-Kaïna, avec le marché à la viande ; 6o le quartier Baguindi, dont j’ai parlé ; 7o le quartier Sankoré, que je traversai d’abord, forme la partie nord de la ville, qui passe pour la plus ancienne, habitée surtout par des Nègres du Sonrhay.
Les seuls bâtiments publics sont les mosquées. Caillé dit qu’il y en a sept ; Barth rapporte que de son temps il n’en existait que trois grandes : 1o la « Grande Mosquée », Djinguere-Ber, en arabe Djema el-Kebira, fondée en l’année 1327 par le roi du Mellé, Mansa Mouça ; 2o la mosquée de Sankoré, dans le quartier du même nom, « Ville des nobles, des blancs » ; cette mosquée, qui, dit-on, a été bâtie aux frais d’une femme riche, est divisée en cinq nefs et est longue de 120 pieds sur une largeur de 80 ; 3o la mosquée de Sidi-Yahia. Les autres mosquées portent les noms de Sidi-Hadj-Mouhammed, Msid Belal et Sidi-el-Bami. Depuis ce temps les négociants arrivant de Fez ou en général du Maroc, et surtout la famille des Rami, dont j’ai parlé, ont élevé une nouvelle grande mosquée, que d’ailleurs je n’ai pas vue.
Parmi ces mosquées, la « Grande », Djinguere-Ber, est un très beau monument. Ainsi que Barth le fait remarquer avec raison, ce bâtiment important n’a pas dû être construit sur l’extrême périphérie de la ville, là même où se trouvaient encore, il y a peu de temps, les murailles de l’ouest, mais évidemment vers le centre. Aujourd’hui il est complètement en dehors de Timbouctou, qui a dû avoir autrefois une étendue beaucoup grande vers l’ouest et le nord, et qui était alors au moins une fois plus considérable qu’aujourd’hui.
Naturellement, jamais un étranger n’a encore pénétré dans cette mosquée (probablement à l’exception de Caillé). C’est un bâtiment fort étendu, avec une cour très vaste où se trouve une grande tour de forme carrée, comme au Maroc : elle est bâtie non en briques, mais en argile, et va par suite en se rétrécissant un peu vers le haut, où elle se termine par une petite plate-forme carrée. D’ailleurs on ne peut, avec de pareils matériaux, élever des tours bien hautes. La partie principale de la mosquée renferme neuf vaisseaux de différentes grandeurs et d’architecture diverse ; la moitié occidentale, à trois nefs, est la plus ancienne et date probablement du temps de Mansa Mouça, le roi du Mellé, comme on peut le déduire d’une inscription à peine visible. La longueur du bâtiment est de 262 pieds et la largeur de 194.
Il n’y a plus rien à voir de l’ancien palais des rois du Sonrhay, ainsi que de la citadelle. Barth pense que le vieux palais royal Ma-dougou se trouvait à l’endroit où est aujourd’hui le marché à la viande, tandis que la citadelle a dû être construite plus tard dans le quartier de Sanegoungou.
Les nombreuses conquêtes de la ville par divers peuples ont fait beaucoup de ruines ; aujourd’hui Timbouctou est complètement ouverte, sans kasba, sans murs, et chacun peut y entrer à sa guise ; les habitants en sont réduits à une attitude toute passive et payent tribut tantôt aux Foulani, tantôt aux Touareg, selon que l’un de ces peuples est le plus fort.
Des écoles sont adjointes aux mosquées, et l’on y voit également des collections de manuscrits, parmi lesquels on trouverait peut-être encore des documents intéressants pour l’histoire du pays, quoique Barth en ait déjà rassemblé et publié la majeure partie.
Bien que Timbouctou ne soit plus un grand centre d’érudition, la population est instruite, c’est-à-dire que la majorité des habitants peuvent lire et écrire et savent par cœur une bonne partie du Coran, sur lequel ils sont aptes à discuter. Il y a quelques hommes qui ont une réputation d’érudition particulière ; l’un d’eux était notre hôte. Hadj Ali reçut de lui un traité sur des questions de droit, et promit de le faire imprimer au Caire ! Si j’en avais eu les moyens, j’aurais peut-être pu acquérir différents manuscrits ; mais, dans les circonstances où je me trouvais, il me fallait songer à continuer mon voyage et je ne pouvais me livrer à des dépenses de ce genre. Comme je l’ai dit, le jeune cheikh Abadin passe pour être particulièrement lettré.
La population de Timbouctou n’est pas homogène, et comprend les éléments les plus divers. Les Arabes marocains en constituent les meilleurs et les plus essentiels ; ils sont en grande partie de couleur foncée, par suite de mariages, continués pendant des siècles, avec des Négresses ; mais quelques-uns sont encore de teint aussi clair que les Maures de Fez et de Marrakech. Au contraire, les femmes blanches sont très rares, et, quand ce sont de vraies Mauresques, elles restent invisibles pour tout le monde. De nombreux descendants des anciens Nègres sonrhay vivent encore dans la ville, ainsi qu’une foule d’esclaves des parties les plus écartées du Soudan. Nègres Ouangaraoua (Mandingo), Assouanik-Foulbé, Touareg, gens du Bornou et du Sokoto, Arabes des tribus du Sahara occidental, d’Algérie, de Tunisie ou de Tripoli, Nègres des pays bambara, fouta : à l’arrivée des caravanes on y rencontre des gens de toutes ces provenances. Timbouctou n’est réellement qu’un grand marché, un point de réunion de négociants, qui y échangent les produits du nord contre ceux du sud. Elle n’appartient à aucune puissance, car on ne peut l’attribuer au Moassina, le grand État foulbé. C’est un entrepôt de marchandises ; Touareg et Foulani se disputent constamment le droit d’y prélever des impôts, sans gouverner la ville. Celle-ci est administrée par le kahia seulement, qu’on ne peut considérer que comme un maire. Aussi longtemps que durera cet état de choses, Timbouctou ne pourra prospérer.
Le manque de citadelle, de murailles et de garnison a pour résultat que la ville ne peut être considérée comme la puissante capitale d’un empire, et que sa population doit se soumettre au plus puissant du jour.
Quelques familles de Juifs espagnols ont depuis longtemps le droit de faire ici du commerce ; parmi les plus connues est celle du rabbin Mardochai, qui à différentes reprises y a acquis une fortune et l’a perdue chaque fois. En ce moment plusieurs familles juives de l’oued Noun ont acheté le droit d’habiter et de commercer à Timbouctou. Il va sans dire qu’elles sont complètement sous la dépendance du kahia et du cheikh Abadin, qui leur imposent des contributions à leur fantaisie et font étroitement surveiller leurs affaires.
_Le commerce à Timbouctou._ — Comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, au point de vue commercial cette ville ne peut être considérée que comme un entrepôt : ce n’est point un lieu de production ou de fabrication, mais un intermédiaire qui permet l’échange ou la vente de certaines marchandises pour des pays déterminés. Oualata était et est encore une importante ville industrielle, et les jolis objets en cuir, remarquables par leur originalité, que l’on trouve à Timbouctou, ne sont fabriqués dans cette dernière ville que pour une très faible partie. Parmi ces objets, les _biout_, petites poches à tabac et à amadou, ont surtout une forme particulière : on les porte attachées au cou par un long cordon de cuir. Ces poches, composées de trois, quatre ou cinq petits sacs, sont souvent ornées de broderies du plus ravissant travail. Les sacs en cuir, fabriqués de toutes dimensions et en grandes masses, les étuis de fusils et les espèces de coussins en cuir que l’on remplit de sable et qui servent d’oreillers ou de coussins d’appui pour les bras, ont la même origine. Ce sont là des travaux tout particuliers, fabriqués avec un cuir de mouton ou de chèvre très bien tanné, et qui vient, en grande partie, des différentes villes du Moassina placées sur le Niger.
Quelques forgerons trouvent à vivre dans Timbouctou, en fabriquant ou en réparant des chaînes, etc., mais, là non plus, il ne peut être question d’industrie. Tout ce dont on a besoin vient du dehors, surtout du sud, et le maintien de la circulation entre Timbouctou et les localités industrielles du Sokoto, du Haoussa et du Moassina est de la plus grande importance pour la ville.
Les Touareg, surtout les femmes, fabriquent également des objets en cuir ; les grands et beaux chapeaux de paille, d’un travail solide, la poterie, les vêtements, etc., viennent presque tous du sud ; les pantoufles de cuir et les fusils, du Maroc. Comme ville industrielle, Timbouctou est donc sans aucune importance et, sous ce rapport, bien au-dessous des villes du Haoussa et du Sokoto.
Timbouctou était jadis un grand marché pour le commerce de l’or, mais il a beaucoup diminué. Ce métal vient des pays du Bambouk et du Bouré, connus de toute antiquité pour leur richesse aurifère ; déjà du temps de Barth l’or du Ouangaraoua allait surtout dans les ports de l’Atlantique : aujourd’hui c’est le cas même pour celui du Bouré et du Bambouk, dont les habitants trouvent un débouché plus facile à Ndar (Saint-Louis). La conséquence de cet état de choses a été la hausse considérable du prix de l’or à Timbouctou. Le mitkal de ce métal sert dans les transactions ; ce n’est pas une monnaie frappée, mais une unité de poids, pesant environ 4 grammes. Du reste, sa valeur diffère selon les villes. Barth donne, comme taux du mitkal d’or, des chiffres d’après lesquels je vois que, dans les vingt-sept ans qui se sont écoulés depuis le séjour à Timbouctou de ce célèbre et heureux voyageur, il y a eu des fluctuations importantes dans les prix de cette unité. D’après Barth le mitkal de Timbouctou aurait le poids de 96 grains de blé et la valeur de 3000 à 4000 cauris. D’après cela, le prix des coquilles de cauris doit avoir beaucoup baissé, et celui de l’or a dû s’élever dans d’énormes proportions. A Timbouctou je payai de 10 à 12 francs le mitkal d’or, c’est-à-dire plus de 2 douros d’Espagne ; pour 1 seul douro je reçus plus de 4000 cauris. A Araouan le mitkal vaut de 8 à 10 francs ; à Saint-Louis, au contraire, sa valeur courante est de 14 à 15 francs.
L’or circule à Timbouctou presque exclusivement sous forme d’anneaux, ou de feuilles minces, qui servent aussi de bijoux aux femmes ; il est plus rarement en grains ou en poussière.
L’exportation de l’or des districts aurifères par Timbouctou ou Araouan vers les pays mahométans est aujourd’hui peu considérable ; la plus grande partie va probablement à Mogador : il est impossible de donner des chiffres pour cette exportation.
Un article aussi important pour le commerce que pour le change est formé par les grandes et larges chemises bleues, garnies de broderies de soie très originales, les épaisses couvertures teintes en bleu pâle, d’un travail également très beau, les pantalons d’étoffe bleue à parements brodés, etc. Tous ces articles viennent en grande partie de Sansandig et des autres villes du Niger. L’étoffe, tissée en petites bandes teintes de couleur bleu indigo, que l’on coud ensuite ensemble, est excellente ; malheureusement le misérable article de provenance anglaise, de prix beaucoup moindre, tend de plus en plus à prendre le dessus et à remplacer les articles indigènes, meilleurs, mais plus chers.
Ces chemises larges, garnies de broderies de soie, sont répandues dans tout le Soudan occidental et estimées ; on les trouve même dans les pays au sud de l’Atlas, dont les habitants entretiennent des relations avec Timbouctou. Dans cette dernière ville on n’en fabrique que pour l’usage local.
Le commerce du sel est fort important à Timbouctou, et le nombre des chameaux qui y arrivent de Taoudeni, avec une charge de quatre plaques chacun, s’élève, dans le cours d’une année, à plusieurs milliers. Comme je l’ai dit, ces plaques (_rouss_, singulier _râss_) sont d’environ 1 mètre de long et du poids moyen de 27 kilogrammes. Du temps de Barth, où le commerce semble avoir été peu prospère, le prix de la plaque de sel devait être de même fort bas, car il dit que le râss oscille entre 3000 et 6000 cauris. Aujourd’hui on le paye de 8000 à 9000 cauris ou environ 1 mitkal d’or ; mais, comme pendant le séjour de Barth l’or était également moins cher, et que 1 mitkal ne valait guère que 3000 à 4000 coquillages (c’est-à-dire la valeur actuelle de 1 douro d’Espagne), il n’y a pas de différence essentielle entre les prix d’alors et ceux d’aujourd’hui. Ce commerce de sel a une grande importance dans le Sahara occidental, car le Soudan, très vaste et très peuplé, mais fort pauvre en sel, offre un bon débouché de cette denrée.
Les salines de Taoudeni sont en exploitation depuis 1596 ; auparavant on exploitait un peu au nord celles de Teghasa : elles ont dû l’être avant le onzième siècle.
Un important article de commerce à Timbouctou est aussi la noix de kola, qui vient en grande partie des régions situées à l’intérieur des côtes de Sierra Leone, de même que du nord de l’empire des Achantis, quoique la zone d’extension de cet arbre soit très considérable. Barth rapporte que l’on distingue à Timbouctou les espèces de cette noix d’après la saison où on les recueille : les _tino-ouro_, les _siga_ et les _fara-fara_. Dans les pays haoussa, surtout dans le Kano, ce commerce est beaucoup plus actif encore ; on y nomme ces fruits _gouro_, nom tout à fait analogue au mot sonrhay en usage à Timbouctou, tandis que _tino_ est le nom d’un district.
Du temps de Barth, le prix d’une noix oscillait, d’après sa grosseur et sa qualité, entre 10 et 100 coquilles ; je ne me souviens pas de les avoir payées moins de 100 cauris.
Cette noix rouge pâle, à saveur amère, assez agréable, constitue un article de luxe, mais qui joue dans le commerce un rôle très important et occasionne un mouvement actif de marchandises. En raison du manque de thé et de café en ces pays et du besoin que l’on y éprouve d’aliments excitants, beaucoup de millions de noix sont mises chaque année dans le commerce et représentent, grâce à leur prix relativement élevé, une somme importante pour leurs producteurs, en même temps qu’elles sont l’origine de gains considérables pour les marchands ; car leur prix d’achat dans le pays de production et les prix de vente dans Kano, Sokoto, Timbouctou et les autres villes diffèrent notablement.
Le _Bulletin de la Société de Géographie de Marseille_ a publié il y a peu de temps une étude fort intéressante, avec des dessins à l’appui, de M. Édouard Heckel, au sujet de cette noix de kola, qui joue un si grand rôle au Soudan. La véritable noix de kola ou de gouro (il y a encore d’autres noms chez les différentes races nègres) est le fruit d’un bel arbre, haut de 10 à 12 mètres, le _Sterculia_ (_Cola_) _acuminata_, qui, extérieurement, a un peu d’analogie avec notre châtaignier. Il pousse dans toute l’Afrique occidentale, de la latitude de Sierra Leone à l’embouchure du Congo ; vers l’intérieur, sa zone d’extension ne paraît pas dépasser de 150 à 200 milles anglais, en partant des côtes. Jusqu’ici on croyait cet arbre inconnu dans l’Afrique orientale, mais Schweinfurth cite également une Sterculia.
Il a été importé dans le centre et le nord de l’Amérique, et les Anglais l’ont beaucoup planté dans l’Inde. Il croît surtout facilement sous les climats côtiers chauds et humides, dans des pays élevés de moins de 200 à 300 mètres au-dessus de la mer ; à l’âge de dix ans il donne une récolte extrêmement riche, environ 120 livres anglaises, et, comme il fleurit deux fois par an, il arrive qu’il porte en même temps des fleurs et des fruits. Ces derniers consistent en une cosse orangée de 10 centimètres de diamètre, partagée en cinq ou six cellules, dont chacune contient de cinq à quinze noix de kola. On les enveloppe dans des feuilles, pour qu’elles ne se dessèchent pas trop vite, et elles peuvent alors être transportées au loin ; ces feuilles doivent être maintenues un peu humides. On les achète dans cet état en grandes masses, que l’on envoie dans l’intérieur du pays, jusqu’au Bornou, au Sokoto et à Timbouctou, et même de là dans le nord de l’Afrique. Cette partie du monde est le principal pays de consommation de ce fruit, mais en outre on en expédie, chaque année, des quantités importantes au Brésil, où les Nègres africains les achètent avec avidité ; c’est surtout par les ports de Porto Novo (Dahomey) et Ambrizette (au sud de l’embouchure du Congo) que les noix de kola sont exportées.
Sierra Leone est la place principale de ce commerce : on y achète les noix au poids ; 45 kilogrammes sont vendus de 50 à 150 francs, suivant la saison et la demande.
Au début de ce siècle elles étaient beaucoup plus chères et plus rares ; les chefs et les prêtres seuls pouvaient en manger. Les noix fraîches apportées de Sierra Leone à Gorée y ont déjà une valeur supérieure de 50 pour 100 : à l’intérieur et surtout dans les pays du Niger, leur prix s’élève très considérablement.
Cette noix rouge pâle et à saveur amère remplace dans ces pays le thé, le café et le cacao ; de même que ces aliments sont devenus un besoin pour d’autres peuples, de même l’habitude de mâcher des noix de kola est généralement répandue au Soudan. C’est un présent habituel quand on fait des visites ou quand on en reçoit, et une sorte de marque d’amitié, analogue à l’offre d’une prise de tabac chez nous. Quand on arrive dans un endroit, si les habitants se laissent entraîner à une conversation où des noix de kola sont offertes, on peut être relativement assuré de leurs bonnes dispositions. Chez les peuples de l’intérieur de l’Afrique, la noix de kola sert de symbole pour les traités, les mariages, les déclarations de guerre, l’administration de la justice.
A l’état sec, la noix est aussi mise en poudre et, vendue sous cette forme, mélangée avec différentes substances. Souvent la kola est simplement mâchée, comme le tabac chez nos matelots, sans être avalée. La kola a certainement, en raison de sa saveur amère, un effet utile sur l’économie ; la caféine et la théobromine qu’elle contient en font un excitant, et, après qu’on en a mâché, les mets les plus fades prennent un certain goût. Non seulement les indigènes, mais aussi beaucoup d’Européens vivant dans ces pays en consomment ; nous nous y étions tous habitués à Timbouctou. Pour des gens qui font de longs voyages dans des pays peu ou point peuplés, la noix de kola est fort précieuse, car elle rassasie, c’est-à-dire qu’elle rend moins pressant le sentiment de la faim. En outre, comme les Nègres le savent fort bien, elle constitue un bon remède contre la dysenterie et un aliment que l’estomac supporte toujours parfaitement. Enfin, la croyance aux effets aphrodisiaques de cette noix est également répandue chez les Mahométans et chez les Nègres.
A côté de la véritable kola il y a encore une « fausse kola » ou une kola amère, qui provient d’un autre arbre, la _Garcinia Kola_ ; ce végétal se présente sur les mêmes points que la Sterculia, et ses fruits sont aussi en usage, quoiqu’ils ne renferment ni caféine ni théobromine. On se borne à les mâcher, mais on ne les mange jamais avec du lait, ainsi qu’on le fait pour les vraies noix de kola ; leur goût est analogue à celui du café vert et amer. On prétend qu’elles constituent un bon remède contre les refroidissements.
En tout cas, la noix de kola joue en Afrique un rôle tout à fait extraordinaire, et la valeur de ces fruits récoltés et vendus tous les ans est très importante.
Quoique cette noix soit en usage dans les pays des Noirs probablement depuis un temps immémorial, elle était jusque dans ces dernières années peu connue en Europe ; sa composition chimique toute particulière, ses effets ainsi que la faveur dont elle jouit, et qui en sont la conséquence, ont été tout récemment expliqués.
Longtemps on a désigné l’arbre qui la produit sous le nom de « café du Soudan » ; mais c’est une erreur. Le « café du Soudan » est le fruit de l’_Inga biglobosa_, légumineuse africaine dont la semence rôtie est employée en guise de café : autrefois on la croyait identique avec la kola.
A Timbouctou on se sert comme monnaie divisionnaire, je l’ai dit plusieurs fois, des coquilles de cauris, dont la valeur varie souvent, ainsi qu’il arrive d’ailleurs pour tous les articles commerciaux. La saison, la situation politique, les circonstances atmosphériques, et en général une foule de motifs déterminent le prix des marchandises, et le négociant qui vient du sud ou du nord ne peut jamais le fixer à l’avance.
Barth rapporte que 3000 cauris correspondent à 1 douro d’Espagne ; j’en reçus davantage à Timbouctou : d’ordinaire 4500 (une fois, par exception, 5000 d’un Juif) ; plus loin, la valeur monta jusqu’à 3000 par douro.
Sur le marché, et en général pour tout le petit commerce, on ne compte que par cauris, et même des objets plus importants, valant de 40000 à 50000 cauris, sont encore vendus de cette manière quelque peu embarrassante. Les coquillages sont, en effet, non pas pesés, mesurés ou enfilés dans des cordons, mais comptés un à un ; il est vrai que les gens du pays ont pour cela une grande habitude, et opèrent avec beaucoup de sûreté ; mais un pareil mode de payement n’est possible que dans des pays où l’on ignore le prix du temps.
En présence de l’importance colossale que les coquilles de cauris ont en Afrique, aussi bien comme monnaies que comme ornements, quelques renseignements sur leur origine et sur leur importation dans ces pays pourront utilement trouver place ici.
La coquille de cauri[12] (_Cypræa moneta_) forme déjà depuis longtemps l’objet du commerce européen et surtout des échanges des négociants anglais avec les Nègres de l’Afrique occidentale, et particulièrement avec ceux du pays de Lagos. Vers 1840, quelques marchands de Hambourg saisirent cette occasion et envoyèrent, à titre d’essai, de petits bâtiments à voile aux Maldives, l’endroit où l’on récolte surtout ces coquilles. On achetait alors les 100 livres de cauris des Maldives, à peu près de 45000 à 48000 coquilles, pour 8 à 9 dollars ; tandis que ceux de la côte de Zanzibar, de taille un peu plus grande (_Cypræa annulus_), se vendaient par 100 livres (18000 à 20000 coquilles) au prix peu élevé de trois quarts de dollar. On employait alors la plus forte espèce comme pierre à chaux.
L’armateur hambourgeois Hertz, qui commença à cette époque ce genre de commerce, vendit sur la côte occidentale d’Afrique le quintal de cauris des Maldives 18 dollars, et celui de Zanzibar de 8 à 9 dollars ; ces derniers cauris rapportaient donc un plus grand bénéfice. A la suite de ce premier envoi, les négociants de Hambourg se bornèrent au transport des coquilles de Zanzibar, quoiqu’elles fussent moins volontiers acceptées sur la côte occidentale. Au Soudan on les compte ; leur valeur tient donc à leur nombre, et une charge de petits cauris contient plus d’exemplaires que le même volume en coquilles de Zanzibar. Ce commerce prit un nouvel essor lorsqu’ils furent introduits dans le Bornou comme monnaie divisionnaire, et cela sur l’avis de Hadj Bechir, conseiller du cheikh Omar, connu par les récits de Barth. Jusque-là les bandes de cotonnades longues de trois à quatre mètres et larges de cinq à six centimètres avaient remplacé dans le Bornou la monnaie jadis en usage, le _rotl_, unité de poids de cuivre. Le cheikh Omar introduisit dans le pays comme monnaie officielle le douro d’Espagne et le thaler de Marie-Thérèse, qui y avaient déjà cours ; au contraire, les cauris servirent de monnaie divisionnaire. La fraction de thaler comptant 32 cauris fut nommée _rotl_, en souvenir de l’ancienne pièce de cuivre, et son cours fut réglé de temps en temps. Quand Nachtigal, auquel nous devons ces renseignements, était au Bornou, 1 thaler y valait à peu près de 120 à 130 rotl de 32 cauris, c’est-à-dire environ 4000 cauris. Cette valeur est à peu près celle de ces coquillages dans les pays que j’ai parcourus.
Au bout d’un certain temps, le transport des cauris sur la côte occidentale prit de telles proportions, qu’ils y perdirent toute valeur, et en 1859 la maison Hertz fermait sa factorerie de Zanzibar.
Depuis quelques années, la demande de ces coquillages est redevenue active ; les guerres fréquentes au Soudan et les destructions de localités qui en ont résulté, ainsi que la fragilité naturelle des cauris, ont fortement diminué la quantité des coquillages en circulation.
La zone d’extension de ceux employés comme monnaie s’étend du lac Tchad à l’est au pays des Mandingo à l’ouest, et de Timbouctou au nord jusqu’à l’embouchure du Niger au sud ; le royaume des Achantis était exclu de cette zone, au moins jusqu’à la dernière guerre avec l’Angleterre. C’est donc en général dans l’immense bassin du Niger, y compris le Bénoué, que cette monnaie est répandue ; au contraire, comme objet d’ornement, sa zone d’extension est beaucoup plus considérable, et une grande partie des peuplades nègres emploient ces coquillages de cette façon.
Dans le Kouka on prend toujours pour compter, d’après Nachtigal, quatre coquilles à la fois, de sorte qu’avec huit poignées le rotl est complet ; comme je l’ai dit, à Timbouctou on les compte cinq par cinq ; quelquefois aussi on emploie la méthode en usage plus au sud, notamment au Ségou, et que Mage décrit en détail, après le long séjour qu’il a fait dans ces contrées. Dans le Ségou, le Moassina et au nord jusqu’à Timbouctou, on fait du nombre 16 fois 5 coquilles une sorte d’unité, qu’on évalue non pas à 80, mais à 100. On obtient ainsi :
16 × 5 = 100 10 × 100 = 1000 10 × 1000 = 10000 et 8 × 10000 = 100000
De cette manière on a en réalité :
Au lieu de 100000, seulement 64000 (_oginaje temedere_) ;
— 10000, — 8000 (_oginaje sapo_) ;
— 1000, — 800 (_gine oginaje_) ;
— 100, — 80 (_debe_).
L’emploi des cauris comme monnaie est fort ancien. On sait que des coquilles de ce genre ont été retirées des anciennes tombes et des stations préhistoriques de Suède, ou de celles qui sont attribuées aux Anglo-Saxons, ainsi que des tombes païennes de Lithuanie. Chez les anciens écrivains arabes, les cauris sont cités comme monnaies ; quand les Portugais découvrirent et conquirent l’Afrique occidentale, ils les y trouvèrent déjà répandus.
Jadis ils étaient également en usage pour les échanges dans l’Inde, dans le royaume de Siam et aux Philippines. Cette jolie coquille, que l’on nomme aussi « petite tête de serpent » ou « de vipère », est encore plus répandue comme objet d’ornement. Même en Allemagne elle servait à garnir les brides des chevaux, etc. Nulle part pourtant cette coquille n’est autant en usage et n’est apportée en masses aussi considérables qu’en Afrique ; Timbouctou est le point le plus élevé vers le nord de son immense zone d’extension ; les Arabes, qui y ont trouvé les cauris en usage dès leur arrivée, ont dû les accepter, au moins pour le petit commerce. Ces coquillages n’ont jamais trouvé accès comme moyen monétaire dans les oasis du désert et les États du nord de l’Afrique.
A Timbouctou et dans ses environs immédiats on ne peut cultiver aucun produit des champs ou du jardinage, et tout arrive du dehors sur le marché. Parmi les produits alimentaires, les plus importants sont naturellement les grains : j’ai remarqué surtout le froment et le sorgho (millet), qui sont employés à la préparation du pain et du couscous ; puis vient le riz, cultivé au Soudan en grandes quantités, de même que le maïs. On met également en vente du beurre végétal (_boulanga_), que la population pauvre emploie au lieu de beurre animal, tandis que le reste des habitants s’en sert pour l’éclairage. Au marché on trouve encore des épices, telles que diverses espèces de poivre, de piment, etc., ainsi que des oignons, des fruits et des légumes ; la viande est vendue sur une place spéciale, comme le poisson à demi pourri du Niger. Les pigeons, qui sont ici en masses ainsi que les poulets, forment encore un important article du marché.
Parmi les marchandises importées d’Europe, qui viennent du nord avec les caravanes, les plus importantes sont les draps et les cotonnades bleues, puis le thé vert de Chine, le sucre et les bougies, les dattes et le tabac, ainsi que toute espèce de marchandises de petit volume. Chose bizarre : à Timbouctou comme au Maroc, les pierres précieuses sont très recherchées, quoique le commerce en soit fort limité, car il n’y circule pas assez d’argent pour qu’on puisse réellement vendre des pierres de prix.
Les routes de caravanes les plus importantes sont celles du Maroc et de Rhadamès. Par les premières on entend toutes celles qui viennent de l’oued Noun, de l’oued Sous, de Mogador, de l’oued Draa, du Tafilalet, etc., et sur lesquelles les marchandises sont ordinairement transportées avec l’aide des Tazzerkant. Les négociants de Rhadamès, qui jouent un rôle très important à Timbouctou, apportent toutes les marchandises d’Algérie, de Tunis et de Tripoli.
Il est impossible de déterminer le chiffre des chameaux et la quantité des marchandises arrivant tous les ans à Timbouctou par ces deux faisceaux de routes ; d’ordinaire un certain nombre de petites caravanes se réunissent en une grande, de manière à être plus en sécurité ; mais de faibles troupes de 50 à 60 chameaux n’en traversent pas moins le désert. Il est probable que par ces voies il n’arrive pas annuellement à Timbouctou au delà de 5000 charges de chameaux.
Le tabac et les dattes viennent spécialement du Touat ; Barth cite pour sa qualité le tabac de l’oued Noun ; cependant il semble que ce pays n’en produise plus beaucoup. A Timbouctou et plus loin dans le sud on fume généralement le tabac dans de petites pipes en bois, gracieusement incrustées d’anneaux d’argent, munies d’un bout en fer, et qui sont attachées au cou par un mince cordon de cuir ; un cure-pipe et une pincette pour placer sur le tabac un charbon ardent, tous deux en fer très élégamment travaillé, pendent également à ce cordon, tandis que le tabac, le briquet, la pierre à fusil et l’amadou sont placés dans les jolies petites poches en cuir dont j’ai parlé. Chez les Foulani, aux croyances strictes et aux mœurs ascétiques, le commerce du tabac est interdit : il ne peut être introduit qu’en contrebande.
Parmi les produits exportés de Timbouctou en Europe, les plus importants sont les plumes d’autruche, la gomme et un peu d’or ; la petite quantité d’ivoire qui en est expédiée reste au Maroc ; de même que les Nègres esclaves, encore exportés en assez grand nombre, se répartissent entre les États musulmans du nord de l’Afrique. La gomme et un peu de cire vont plus à Saint-Louis (Ndar) que vers le Maroc.
Si Timbouctou se retrouvait un jour sous l’influence d’un gouvernement puissant, elle prospérerait de nouveau, et les relations commerciales y seraient plus actives. En ce moment cette ville, dominée par tant de maîtres et pourtant sans chef, ne peut augmenter d’importance ; il semble que l’antique querelle entre Foulani et Touareg ne sera pas terminée avant qu’une troisième puissance, un peuple d’Europe, vienne s’immiscer dans leurs luttes. Il faudra, il est vrai, que ce peuple évite avec soin la destinée des Foula sous Hadj Omar. Lui aussi intervint comme le troisième larron entre les deux combattants, mais ce fut pour essuyer dans Timbouctou une terrible défaite.
Dans la situation actuelle du commerce européen et des relations de peuple à peuple, Timbouctou ne reprendra pas son importance avant qu’un autre trafic ait remplacé celui des caravanes, si pénible, si lent et si risqué : il semble que le cours du Niger doive être appelé à jouer un rôle dans ce commerce.
_Historique._ — On sait que Barth a réussi à trouver et à traduire un manuscrit écrit dans le Gando et qui contient l’histoire détaillée des anciens États nègres, surtout de celui du Sonrhay. Ces annales ont été composées, sous le titre de _Tarich es-Soudan_, par un lettré nommé Ahmed Baba, qui écrivit un grand nombre d’ouvrages, forma beaucoup d’élèves et jouit partout de la plus grande considération. Son histoire remonte jusqu’à la période de l’hégire, époque à laquelle la dynastie Sa fut fondée dans le Sonrhay ; elle était originaire de Libye. Le quinzième roi de cette dynastie embrassa l’Islam au début du onzième siècle, et depuis cette époque les États du Niger moyen sont demeurés le boulevard principal de cette religion ; dans la suite ils furent également le centre d’une civilisation prospère pour l’époque et d’une grande érudition.
Timbouctou même a été fondé, vers la fin du cinquième siècle, par des Touareg (Imocharh), appartenant surtout aux tribus des Idenan et des Imedidderen ; elle demeura probablement une ville entièrement indépendante jusqu’à ce qu’elle fût conquise par le célèbre Kounkour Mouça, roi du Mellé, vers le milieu du quatorzième siècle. Ainsi, quoique les Touareg, qui y avaient leurs bivouacs depuis longtemps, doivent être considérés comme les vrais fondateurs de Timbouctou, dès le début beaucoup de Nègres du Sonrhay y ont sans doute demeuré, et Barth suppose que la forme primitive du nom de la ville Toumboutou a été empruntée à leur langue ; les Imocharh en ont fait le mot Toumbutcou, qui s’est changé plus tard en Toumbouctou ; dans les derniers temps, l’influence des Arabes surtout a fait transformer ce nom en Ti_me_bouctou ; c’est le nom que tous donnent en parlant de la ville, tandis qu’ils écrivent Ti_ne_bouctou. Le mot sonrhay _toumboutou_ signifie « bas-fond, dépression », et il s’explique parce que la ville est en quelque sorte placée dans une dépression au milieu des dunes.
Si ancien que soit l’empire du Sonrhay, il y avait déjà longtemps que ses deux voisins, les royaumes du Mellé et du Ghanata, étaient fondés quand il le fut lui-même ; Ahmed Baba raconte que ce dernier avait eu déjà vingt-deux rois lorsque Mahomet commença à répandre sa religion.
En 1326 le Sonrhay et Timbouctou furent conquis par le puissant roi du Mellé, Mansa Mouça, et il construisit dans cette ville un palais, Ma-dougou, et la grande mosquée de Djinguere-Ber. Timbouctou y perdit son indépendance, mais fut incorporée à un grand royaume, en état de la protéger contre les tribus ses voisines. Elle devint très vite prospère et se transforma en un puissant centre de commerce, aux dépens surtout de Oualata. Beaucoup de marchands du Maroc, de l’oued Sous, du Tafilalet, du Touat, etc., quittèrent cette ville pour se fixer à Timbouctou.
Mais, au bout de peu d’années, en 1329, celle-ci fut conquise par le roi païen des Mo-Si, pillée et complètement détruite, après la fuite de la garnison des Mellé. Pendant sept ans Timbouctou demeura abandonnée à elle-même et ne retomba qu’en 1336 au pouvoir du royaume de Mellé, pour y rester les cent années suivantes.
En 1350 le célèbre Arabe Ibn Batouta visita ces pays et alla également à Timbouctou. Il s’embarqua dans son port pour voir la capitale du Sonrhay, Gogo, après avoir été auparavant au Mellé. En 1373 la ville de Timbouctou paraît pour la première fois sur une carte, sous le nom de Timboutch figurant sur la mappemonde catalane.
Le peuple du Mellé perdit de plus en plus son influence, et en 1433 les Imocharh conquirent Timbouctou et en chassèrent pour toujours les Mellé. Le roi targui A’kil ne résida pas dans cette ville, mais y plaça un vice-roi, _Toumboutou koy_, nommé Mouhamed Nasr, de Chinguit ; c’est de la fin de 1450 que date l’importance de Timbouctou comme entrepôt de sel.
En 1464 enfin, Timbouctou est conquise par le puissant roi du Sonrhay Sonni Ali et presque complètement détruite ; une partie des habitants sont, dit-on, cruellement massacrés. A partir de cette époque, Timbouctou demeure incorporée au royaume du Sonrhay, jusqu’à sa conquête par les Marocains.
Sous Sonni Ali commencèrent également les premières relations avec les États chrétiens, car le roi Jean II de Portugal envoya une ambassade au roi du Sonrhay. Sonni Ali se noya dans une rivière en revenant d’une expédition entreprise contre les Foulbé, alors établis au sud de son pays.
Le fils d’Ali, monté sur le trône, fut vaincu par un lieutenant de son père qui avait rassemblé une armée autour de lui ; cette mort mit fin à la dynastie. Cet indigène du Sonrhay, Mouhamed abou Bakr, monta sur le trône avec le titre de « chalif el-Moslemin » et se nomma le roi Askia. Il entreprit le voyage de la Mecque et se fit reconnaître officiellement comme chalifa du Sonrhay. Au cours de son long règne, Askia entreprit des expéditions nombreuses dans toutes les directions et augmenta la puissance du royaume. Mais son fils Askia Mouça se révolta contre lui et le força en 1529 à abdiquer. Les successeurs de ce grand prince ruinèrent peu à peu le pays par des guerres continuelles, et dès 1584 le danger parut imminent du côté du Maroc. Le sultan Mouley Hamid envoya une grande armée, qui périt, il est vrai, presque tout entière, mais lui donna les salines de Teghasa. En 1588 les Marocains, commandés par Bacha Djodar, reparurent. Ce chef arriva à Timbouctou et éleva une kasba dans le quartier des Rhadamèsiens ; il fut plus tard remplacé par Mahmoud Bacha. Le dernier roi du Sonrhay fut enfin battu ; il s’enfuit chez des païens dont il avait autrefois envahi le pays et fut tué.
Ce fut la fin de ce puissant empire, qui avait étendu sa domination des pays du Haoussa jusqu’à l’océan Atlantique, et de Mosi jusqu’au Touat.
Les Marocains mirent alors des garnisons dans Timbouctou, Djinni et Bamba ; ils cherchèrent à fortifier leur domination par des mariages avec des indigènes, et parmi leurs descendants on compte encore les Rami, dont j’ai parlé et dont fait partie le kahia actuel de Timbouctou.
En 1603 mourut Mouley Hamed el-Mansour, sultan du Maroc et conquérant du Sonrhay ; son jeune fils Sedan lui succéda. Timbouctou avait repris une importance considérable, que des troubles intérieurs vinrent bientôt compromettre. En 1640 la ville fut inondée par une crue du Niger.
Cependant des troubles éclataient aussi au Maroc, et les sultans ne furent bientôt plus en état de tenir concentré dans leurs mains un empire aussi étendu. En 1680 Timbouctou est conquis par les Mandingo, qui sont peu à peu chassés à leur tour par les Touareg, de sorte que la ville redevient plus ou moins indépendante, car ces nomades ne s’y établiront jamais, et se borneront à y prélever des impôts. Cette situation paraît avoir duré jusqu’au début de ce siècle. En 1805 et 1806, Mungo Park suivit le Niger et traversa Kabara.
En 1826 les Foulbé du Moassina devinrent enfin assez puissants pour occuper Timbouctou et en chasser les Touareg. C’est également à cette époque que le major Laing vint à Timbouctou ; mais il en fut expulsé par les Foulbé, et, après avoir été dépouillé et blessé par les Touareg, il fut assassiné sur le chemin d’Araouan, à l’instigation du cheikh des Berabich. La même année mourut également le grand cheikh Sidi Mouhamed el-Bakay ; son fils, le cheikh el-Mouktar, lui succéda à Timbouctou. Caillé demeura dans cette ville du 10 avril au 3 mai 1828 ; pendant les années suivantes, les Foulbé y pénétrèrent en grand nombre ; c’est de là que datent leurs querelles presque ininterrompues avec les Touareg. Ceux-ci les vainquirent complètement en 1844 et les chassèrent de la ville. En 1855, après le retour de Barth, les Foulbé entreprirent une grande guerre contre les Touareg. Dès le temps de Barth, leur influence n’était pas sans importance ; son protecteur, le cheikh el-Bakay, s’appuyait, comme on sait, sur les Imocharh.
Peu après que Barth eut quitté Timbouctou, un nouvel ennemi apparut pour le pays et pour la ville : c’était le célèbre Hadj Omar. Ce chef de la race des Fouta, qui habite au Sénégal, revint en 1854 ou 1855 d’un pèlerinage à la Mecque et éprouva le besoin de jouer un grand rôle. Il voulut d’abord se donner pour le Christ revenu sur terre, puis il se contenta de la situation prise par le Prophète. Il avait entendu parler du célèbre cheikh arabe Abd el-Kader et avait vu les Foulbé fonder de puissants empires ; il voulut, lui aussi, mettre en honneur le nom des Fouta. Il entreprit donc une guerre de religion en armant ses nombreux esclaves ; ses compatriotes, avides de butin et guerriers comme ils étaient, le suivirent sans difficulté, et, le Coran dans une main, l’épée dans l’autre, il commença ses conquêtes. Il eut bientôt une armée de 20000 aventuriers pillards et fanatisés, et la jeta d’abord sur les pays noirs du Bambouk, pour convertir les Mandingo. Elle y commit les atrocités les plus horribles et anéantit tout, de sorte que, aujourd’hui encore, certains pays ne se sont pas relevés des brigandages de Hadj Omar. Il se dirigea alors vers le haut Sénégal et menaça même Ségou, alors capitale des Nègres bambara, qui avaient conservé le paganisme avec le plus grand entêtement. Mais il en fut repoussé, se rabattit sur le pays de Kaarta et le mit à sac ; les Nègres bambara qui survécurent furent forcés d’embrasser l’Islam. Hadj Omar revint alors dans le pays des Fouta, chargé d’un immense butin, et voulut faire de cette contrée le centre d’un grand empire. Ses tentatives pour chasser les Français du Sénégal ayant échoué, il se tourna vers Timbouctou. Uni avec les Foulbé, aussi fanatiques que lui, il envoya une petite armée de 4000 hommes contre la ville, avec mission d’exiger un tribut.
Le cheikh el-Bakay abandonna Timbouctou, mais força bientôt, avec l’aide des Touareg et des nombreuses tribus arabes des environs, les représentants et les troupes de Hadj Omar à se retirer. A la suite de cette retraite, Hadj Omar revint lui-même avec une grande armée de Fouta, au début de l’année 1863, et, soutenu par les Foulbé, arriva devant Timbouctou. A l’approche de Hadj Omar, el-Bakay et les Touareg quittèrent le camp dressé au sud de la ville, et le chef fouta, aussi fanatique que pillard, put y entrer et la faire piller. Mais à peine ses soldats s’étaient-ils dispersés dans Timbouctou, que les Arabes et les Touareg y pénétrèrent de tous côtés, et l’inondèrent du sang des Fouta ; Hadj Omar ne put s’échapper qu’avec une faible partie de ses forces.
Plus tard il s’établit dans Ségou et le Moassina, soumit à son joug les Nègres bambara, et les convertit en grande partie et de force à l’Islam. On dit qu’il mourut pendant le siège de Hamd-Allahi ; il n’y a rien de certain à cet égard, et les bruits les plus extraordinaires circulent sur sa mort. Nul ne sait exactement où et quand il est tombé ; seule une vieille femme le vit, dit-on, se brûler dans une petite hutte. C’est même une légende encore répandue chez les Fouta que leur grand compatriote vit encore !
Ses fils dominent aujourd’hui tout le pays entre le haut Sénégal et le Niger ; l’aîné est sultan de Ségou ; je reviendrai plus tard sur ces circonstances en décrivant le pays de Kaarta.
Depuis 1864 Timbouctou paraît avoir été exempte de grandes luttes ; Foulbé et Touareg continuent, il est vrai, leurs querelles, mais ils n’inquiètent pas la ville elle-même. Mardochai, qui a passé quelques années à Timbouctou après ces événements, ne parle pas de guerres, et je n’ai également rien entendu dire de semblable. Le changement le plus important qui soit survenu dans l’état politique de Timbouctou, depuis le séjour de Barth, est que le cheikh Abadin, contrairement aux traditions de ses ancêtres, s’appuie davantage sur les Foulbé, tandis que son père recherchait surtout l’aide des Touareg.