CHAPITRE III
ARAOUAN ET VOYAGE A TIMBOUCTOU.
Position d’Araouan. — Puits. — Maisons. — Habitants. — Zébus. — Berabich. — Chérif. — Major Laing. — Importance d’Araouan. — Impôts. — Ouragans de sable, djaoui, samoum. — Manque de végétation. — Maladies. — Vente des chameaux. — Prétentions des Tazzerkant. — Émeute. — Malaise. — Envoi de lettres. — Le guide Mohammed. — Outils de pierre. — Alioun Sal à Araouan. — Mardochai. — Départ d’Araouan. — El-Azaouad. — Bouchbia. — Chaneïa. — Hasseini. — Boukassar. — Kadchi. — Traces de lions. — Disparition de Sidi Mouhamed. — Premier aspect de Timbouctou.
Le chérif d’Araouan, Sidi Amhamid bel Harib, vieillard de quatre-vingt-deux ans, qui jouissait dans cette ville de la plus grande influence, à côté du cheikh de la tribu des Berabich, nous fit désigner une maison comme logement ; les chameaux furent remis aussitôt à la garde d’un homme du pays. Ils furent menés assez loin pour trouver du fourrage.
La situation d’Araouan est absolument affreuse ; au milieu d’une région de dunes d’étendue colossale, sont éparses un peu plus de cent maisons, entourées de masses de sable où l’on ne pourrait trouver un brin d’herbe. Partout où la vue s’étend, on ne voit que des dunes d’un jaune mat ; le sable est dans l’air, dans les maisons, dans les chambres. On ne pourrait comprendre comment des hommes peuvent vivre ici, si l’on ne savait que dans un bas-fond situé près de la ville se trouvent des puits extrêmement abondants. Araouan est le point d’eau le plus riche de tout le Sahara occidental ; on ne peut dire que c’est une oasis, car ce nom rappelle d’ordinaire un endroit couvert de végétation, etc. ; ici, au contraire, malgré l’abondance de l’eau, il n’y a pas un brin d’herbe ; pas même des plantes à chameaux, si peu exigeantes, et que l’on peut trouver dans toutes les régions d’areg. Le bas-fond dont j’ai parlé contient des puits nombreux, en partie très profonds, et qui renferment toujours de l’eau.
Il n’y a pas de rues à Araouan ; les grandes maisons carrées sont placées irrégulièrement, partout où il y a un peu de place entre les dunes ; on leur a donné la forme d’une sorte de château fort, et les masses de sable s’étendent jusqu’au pied de leurs murs. Elles sont construites en argile bleu clair, riche en sable, que l’on retire en creusant les puits. Leur unique rez-de-chaussée est entouré de quatre murs élevés ; les chambres, très obscures, donnent sur une cour ouverte. Malgré la situation si triste de l’endroit, les habitants ont le désir de donner une sorte d’ornementation à des demeures aussi simples. On n’en trouve pas une dont les murs ne soient ornés de pointes et de dents d’argile desséchée. La porte domine généralement un peu la muraille et est enduite d’une couleur sombre. Le sol est de terre fortement battue et couverte de nattes en paille ; il n’y a aucune espèce de luxe dans ces intérieurs.
La maison qui nous est assignée a plusieurs chambres, longues et étroites, où un peu d’air et de lumière ne pénètre que par la porte. L’air et le jour, que l’on voit entrer si volontiers partout dans les appartements, sont ici évités avec soin. Tout est hermétiquement fermé contre les ouragans qui règnent journellement et font entrer le sable fin partout ; quant à la lumière, on ne la laisse pas pénétrer volontiers dans les chambres, afin d’être un peu à l’abri d’un fléau redoutable : la présence de milliards de mouches importunes. La chaleur, les ouragans de sable, les mouches, la mauvaise nourriture et la situation en somme malsaine d’Araouan ont fait pour moi de ce séjour un véritable enfer, et j’étais sérieusement malade quand je pus enfin en partir.
[Illustration : Maisons d’Araouan.]
Tous les articles d’alimentation que consomme Araouan sont forcément tirés de Timbouctou, situé à environ 200 kilomètres de distance. De misérables poulets, ainsi que quelques moutons sans laine du Soudan, sont tout ce qui existe à Araouan en fait d’animaux ; il n’y a pas la plus petite sorte de jardin, et tout doit être apporté de Timbouctou. Le soir de mon arrivée, le chérif eût désiré m’envoyer un festin, mais il n’avait qu’un peu de riz et de viande de chèvre desséchée.
Araouan a été fondée, dit-on, il y a environ 190 ans, par le grand-père du chérif actuel, Amhamid bel Harib, et, malgré sa situation lamentable, a conquis une grande importance, à laquelle sa richesse d’eau a contribué en premier lieu.
[Illustration : Maisons d’Araouan.]
Le chérif savait bien que j’étais Chrétien, mais, malgré tout, sa réception fut fort amicale ; la population se montra également prévenante et ne donna pas la moindre preuve d’animosité. Elle se compose de gens de la grande tribu des Berabich et d’Arabes de Timbouctou, qui ont des maisons dans les deux villes et arrivent à Araouan à l’époque des caravanes, pour y conclure leurs affaires. Il y a en outre d’anciens esclaves nègres, nommés Rhatani, qui sont entièrement libres, et s’occupent d’abreuver les nombreux chameaux qui passent à Araouan. En outre il arrive ici, surtout au moment des caravanes, des gens de tous les pays, même du Sénégal ; par suite on y trouve déjà une foule de produits du Soudan : par exemple, les moutons sans laine dont j’ai parlé, la noix de kola, la noix de terre (arachide), etc. Pendant mon séjour un troupeau de bœufs y arriva également pour être conduit au pâturage ; c’étaient des bœufs à bosses, des zébus, qui sont très communs au Soudan. Leur vue nous causa une grande joie, non seulement parce qu’elle nous promettait le plaisir de manger de la viande fraîche, mais parce que c’était la nouvelle bienvenue de l’approche tant désirée du Soudan.
Les Berabich habitent surtout aux environs de la ville, où ils trouvent des pâturages pour leurs chameaux ; le cheikh seul reste d’ordinaire à Araouan ; mais pendant mon séjour lui aussi était près de ses troupeaux, c’est pourquoi je n’ai pu voir que son fils, déjà grand. Les Berabich forment une quantité de tribus, les Oulad Dris, les Saïd, les Gnaim Tourmos, les Arterat, etc. ; à plusieurs milles à l’est d’Araouan, sont les villes de Mabrouk et de Mamoum, également habitées par des Arabes.
Pendant mon séjour à Araouan, la plus grande partie des Berabich se trouvait à Timbouctou ; par suite il était resté peu d’or dans la ville, et il me fut difficile de vendre mes chameaux. Les Berabich sont du reste constamment en lutte avec les Touareg leurs voisins, presque toujours à cause de vols de bestiaux. On m’assura d’ailleurs que le chemin de Timbouctou était libre.
On nous apporte la nouvelle, venant du Soudan, que l’un des fils du célèbre Hadj Omar, Ahmadou, est mort à Ghedo.
Le 12 juin je passe la soirée chez le vieux chérif, qui m’a demandé quelques médicaments ; mais il n’y en a pas contre sa maladie, la faiblesse sénile. Les habitants d’Araouan se tiennent tout le jour dans leurs chambres obscures, afin d’être à l’abri des mouches ; le soir seulement, ils en sortent pour s’établir dans les cours ou devant les maisons. Le chérif est fort hospitalier et nous conte toute espèce d’histoires, surtout au sujet de l’Anglais tué longtemps auparavant sur le chemin de Timbouctou à Araouan (le major Laing). Sidi Amhamid fait remarquer avec une insistance particulière que le _Raïs_ (major), comme on nomme en général l’infortuné voyageur, n’a jamais pénétré dans Araouan, que son assassinat est survenu à quelques journées de la ville : par conséquent il ne peut en être rendu responsable en aucune façon, pas plus que sa famille.
Pendant le séjour de Barth à Timbouctou, ce voyageur s’est souvent entretenu du Raïs avec le chef de la famille chérifienne el-Bakay. Barth réclama les papiers laissés par le major, mais il apprit qu’aucun n’était parvenu à Timbouctou ; il crut pouvoir en conclure que la partie la plus considérable et la plus importante avait été renvoyée avant la mort de Laing, et était réellement parvenue à Rhadamès en 1828. On ignore absolument ce qui a pu en advenir. Laing n’aurait pu les remettre qu’à une caravane allant de Timbouctou à Rhadamès. Il devait les avoir eus encore entre les mains à Timbouctou, car l’ami de Barth lui assura que Laing y avait terminé ses cartes de la partie nord du Sahara. A Araouan on me conta les détails suivants sur le major Laing. Le Raïs arriva du Touat, à travers le désert, à Oualata et en partit sans passer par Araouan, pour Timbouctou. Il avait avec lui six chameaux ; on dit que Laing, qui parlait fort bien l’arabe, s’entretenait volontiers, avec les chourafa des pays traversés, de religion, de science, etc. ; aussi il avait été voir les lettrés de Oualata et ceux de Timbouctou, et était alors en voyage pour aller visiter le chérif d’Araouan, le père de celui âgé de quatre-vingt-deux ans que j’ai connu, Sidi Amhamid bel Harib. On prétend que, peu après le départ du major de Oualata, un lettré connu y serait mort d’un médicament à lui remis par cet Anglais ; le même fait se serait renouvelé à Timbouctou, où mourut également un lettré qui avait été soigné par lui. Ces nouvelles se répandirent naturellement très vite, et, quand le bruit parvint à Araouan que l’intention du Raïs étranger était de chercher à connaître la manière dont on discutait dans cette ville, après avoir pu apprécier celle dont on usait à Oualata et à Timbouctou, on prétend qu’on y redouta également la mort de l’un des chourafa de l’endroit. Le chef des Berabich chargea, sans en prévenir le chérif, quelques-uns de ses gens de tuer le major avant qu’il eut atteint Araouan. On lui jeta donc, par derrière, un lacet autour du cou, au moment où il montait sur son chameau, et il fut étranglé.
Je ne puis décider de la dose de vérité contenue dans cette histoire. A-t-elle été inventée pour justifier l’assassinat, ou cette tragique aventure s’est-elle passée ainsi ? je n’en sais rien ; mais je remarquai d’une façon évidente l’empressement de Sidi Amhamid à décharger la mémoire de son père, ainsi que lui-même de ce crime ; à cette époque il avait déjà près de trente ans, aussi était-il parfaitement au courant de l’affaire.
[Illustration : TOME II, p. 96.
ARAOUAN, DANS LA RÉGION DES GRANDES DUNES.]
Quelques vieillards d’Araouan nous contèrent pourtant, en secret, que cette histoire était véridique et que, dans les deux villes nommées plus haut, des lettrés étaient morts peu après le séjour de Laing ; mais ils ajoutèrent qu’une histoire de femme avait été également en jeu dans le meurtre de ce voyageur.
Quoi qu’il en soit, ce malheureux, aussi énergique que bien préparé à sa tâche, fut étranglé sur le chemin d’Araouan, après un court séjour à Timbouctou. Mais ce qu’ajouta Sidi Amhamid était nouveau pour moi : il me dit que l’on conservait encore à Araouan tous ses effets, et qu’ils étaient même en la possession du cheikh des Berabich ; malheureusement ce dernier était absent pendant mon séjour, et son fils se déclara dans l’impossibilité de me montrer ces objets.
D’après la déclaration du chérif Sidi Amhamid, ce sont les suivants : de nombreuses fioles de médicaments, deux bouteilles de vin, des vêtements et du linge, des manuscrits et 45 douros d’Espagne en argent. Le peu d’importance de cette somme s’explique par ce fait, que Laing était en voie de retourner dans son pays, qu’il avait six chameaux, et qu’il aurait pu facilement opérer son voyage par le désert sans avoir plus de ressources. Sidi Amhamid attachait une valeur toute particulière à la présence de l’argent, qui démontrait, d’après lui, qu’il ne s’agissait pas là d’un vulgaire assassinat suivi de vol.
Voilà tout ce que je pus apprendre à Araouan sur le major Laing ; le malheur voulut que le cheikh berabich fût absent, et que je ne pusse même pas voir les effets de ce voyageur, conservés dans des caisses fermées.
Malgré sa situation très défavorable, et presque intenable, Araouan est un endroit très important du Sahara occidental ; ses habitants sont aisés. Toutes les caravanes allant à Timbouctou, qu’elles viennent de l’oued Noun ou de Tendouf, de l’oued Draa, du Tafilalet ou de Rhadamès, doivent passer par Araouan. C’est, il est vrai, un point d’eau fort important, où les chameaux peuvent se remettre de la longue traversée du désert ; les caravanes doivent y payer des droits de douane avant d’aller vers Timbouctou. Le chérif d’Araouan en reçoit d’abord des présents de prix, et en outre elles ont à payer au cheikh des Berabich, pour chaque chameau chargé d’étoffes, sept mitkal d’or, et cinq mitkal pour ceux qui portent d’autres articles (sucre, thé, etc.). A Araouan, un mitkal d’or vaut à peu près de neuf à dix francs. Cet impôt est fort élevé, on le voit ; aussi les caravanes chargent leurs chameaux autant qu’il est possible et préfèrent voyager très lentement. Le chérif de Tendouf a le privilège de ne payer que la moitié de ces sommes. En échange, les Berabich garantissent la sécurité des caravanes d’Araouan à Timbouctou : ce qui leur cause fréquemment des conflits avec les Touareg.
Chaque année, plusieurs milliers de chameaux passent par Araouan ; mais une très grande partie viennent des salines de Taoudeni ; ces derniers ne payent, que je sache, aucun droit. Le point d’eau d’Araouan est donc extraordinairement animé, ainsi que les pâturages, situés à une grande distance de la ville. La fourniture, l’entretien et la surveillance des chameaux qui viennent se refaire ici après de longs voyages au désert sont les occupations principales des Rhatani, Nègres libérés. La présence de tant de chameaux est aussi la cause d’une des plaies les plus désagréables de l’endroit : les mouches. On ne peut se faire une idée exacte de la masse et de l’importunité de ces essaims d’insectes, auxquels on ne peut échapper un peu qu’en se tenant tout le jour dans les coins les plus sombres des chambres. Ajoutez à cela une nourriture défectueuse, de l’eau tiède, et la situation malsaine en général de toute la ville, une chaleur terrible, des ouragans de sable aussi violents qu’étouffants, le manque absolu de toute espèce de végétation : ces conditions réunies font d’Araouan un des enfers de la terre.
Les ouragans de sable embrasé venant du sud sont ici très fréquents ; on ne connaît pas pour eux le nom de _samoum_[6], et on les nomme _djaoui_. Nous eûmes dans la nuit du 14 au 15 juin l’un de ces plus terribles djaoui, dont je pressentais l’approche plusieurs heures auparavant ; j’éprouvais un violent mal de tête, une grande surexcitation nerveuse, et la plus petite circonstance était à même de me mettre en grand émoi : j’étais mal à mon aise en tous points. Dès dix heures du soir l’air était extraordinairement ardent. Je tentai de dormir, mais j’eus des cauchemars et des rêves pénibles ; vers une heure j’étais réveillé par un ouragan formidable, qui lançait, de tous les côtés, des masses de sable dans la maison. Bientôt tout y fut couvert d’une épaisseur uniforme de sable gris ; rien n’en était à l’abri. Des caisses bien fermées en montrèrent une couche quand on les ouvrit : on avait beau s’envelopper soigneusement la tête, le sable pénétrait dans les yeux, les oreilles, la bouche et le nez, même dans les montres ! Pendant ce phénomène, qui dure à peine une demi-heure, il tombe quelquefois aussi de larges gouttes de pluie.
Quand on se trouve dans une maison, à l’approche d’un de ces djaoui, il est encore plus aisé de le supporter qu’en plein air ; cette dernière circonstance s’est également présentée plusieurs fois pour moi. Une heure avant le début de ce djaoui on voit au sud d’épais nuages jaunes s’assembler lentement ; l’air devient plus ardent, et l’on se sent inquiet ; même les chameaux sont agités. Mais, quand l’ouragan se déchaîne, il est nécessaire de faire coucher les animaux, le dos tourné contre le vent ; les hommes se calfeutrent étroitement dans leurs vêtements, et couvrent leur visage aussi complètement et aussi hermétiquement que possible, le tout en vain : on n’a plus qu’à laisser passer la fureur de la tourmente embrasée. En général, le véritable ouragan ne dure pas plus de dix minutes dans le djaoui ordinaire que nous avions à supporter à Araouan, presque tous les jours vers quatre heures.
Il est à peine nécessaire de dire que les récits sur le _samoum_, ce vent de mort, qui engloutit, a-t-on raconté, des caravanes entières, ne peuvent être véridiques. Un ouragan de ce genre peut fort bien couvrir les animaux et les hommes d’une mince couche de sable, mais rien de plus. Il ne me paraît même pas possible que l’on puisse périr étouffé dans un ouragan de ce genre, car le véritable phénomène ne dure que peu de temps : chacun protège sa bouche, son nez, ses oreilles et ses yeux sous un voile, par lequel pénètre certainement toujours un peu de sable, mais qui peut être facilement écarté ensuite. Ces ouragans qui recouvrent et anéantissent des centaines de chameaux font partie des fables multiples écrites sur le désert. Il a dû certainement arriver que des caravanes tout entières fussent anéanties ; mais leur disparition a été la suite du manque d’eau. Le sable se glisse dans les outres les mieux fermées et fait évaporer leur eau très rapidement ; de même un puits peut être mis à sec ou comblé, de sorte qu’il n’est pas possible à la caravane de s’y pourvoir ; elle peut également s’égarer : toutes ces raisons sont à même de causer la perte d’un grand nombre d’hommes ou d’animaux, mais un seul ouragan n’est certainement pas de nature à l’entraîner.
Il est évident que le samoum et le djaoui sont une des plaies les plus terribles du désert et qu’ils ont pu causer beaucoup de mal ; mais, avant de raconter des histoires semblables à la disparition de grandes caravanes sous le samoum, il faudrait tenir compte des effets physiques entraînés par un ouragan de ce genre ; un coup de vent n’est pas capable d’entasser tout à coup dans un endroit une couche de sable haute de plusieurs mètres, d’où les nombreuses personnes enterrées ne puissent s’échapper ; cela me paraît une impossibilité. Il est pourtant difficile de déraciner des opinions aussi fortement assises, et les contes de caravanes englouties dans les sables se reproduiront sans doute aussi longtemps que ceux concernant les poches à eau des chameaux et le lion du désert.
Le 15 juin, dans l’après-midi, nous avons un véritable orage, avec ouragan, tonnerre, éclairs et pluie ; cette dernière n’est pas très forte, il est vrai. L’orage venait du sud, c’est-à-dire de Timbouctou, qui est déjà dans la zone des pluies tropicales.
Les vents ardents du sud, si fréquents à Araouan, sont les auteurs, à mon avis du moins, du manque absolu de végétaux dans les environs immédiats de la ville. Tandis que, partout ailleurs dans le désert où un peu d’eau apparaît, la végétation se développe également, et que les autres régions de dunes sont d’ordinaire riches en fourrages, ici il n’y a pas un brin d’herbe ; je ne puis attribuer ce fait qu’à ce djaoui étouffant qui couvre tout de sable.
Araouan est sous tous les rapports un lieu malsain, et la population souffre beaucoup de ce climat si dur. Chaque jour des gens venaient me trouver, malades de la fièvre, d’affections des yeux, ou de faiblesse générale, suite d’une mauvaise nourriture ; mais, ne possédant que très peu de médicaments, j’étais forcé de renvoyer le plus souvent ces pauvres gens, en ne leur donnant que des remèdes très simples.
Des femmes venaient également à nous, pour demander des médicaments ; la plupart étaient des Négresses, quoiqu’il y eût aussi parmi elles des femmes arabes, de couleur assez foncée il est vrai, et par conséquent de sang un peu mêlé.
Mon hôte, un Rhatani, c’est-à-dire un Nègre libéré, nommé Boubefka, était extrêmement fier de voir constamment chez lui beaucoup de visiteurs, et il cherchait, par des attentions de tout genre, à m’adoucir le séjour d’un endroit aussi effroyable. Mais tout était inutile, je devenais malade moi-même et j’aspirais à me retrouver aussitôt que possible dans le désert immense, à l’air libre et salubre, et à quitter cette fournaise d’Araouan ; mais mon départ n’alla pas aussi vite que mes désirs, et j’eus encore différentes contrariétés à supporter.
Comme ç’avait été la coutume dans chaque endroit, nous avions bientôt trouvé quelques amis de la maison, et ils venaient chaque jour nous voir, soit pour apprendre des nouvelles, soit pour en apporter ; c’étaient généralement des gens inoffensifs et bienveillants, dans lesquels je n’ai surtout jamais trouvé trace de fanatisme religieux, quoiqu’une grande partie d’entre eux ait dû s’apercevoir que je n’étais pas Mahométan. J’appris par eux qu’il y avait à Araouan un certain Abdoul-Kerim, négociant aisé, qui avait pris part au vol et à l’assassinat commis sur Mlle Tinné, et s’était enfui à Araouan. On prétend que, dès mon entrée dans la ville, il m’a désigné, aussitôt après m’avoir aperçu, comme un Chrétien. En tout cas, la considération dont il jouit ne paraît pas grande, car il n’a rien pu me faire arriver de fâcheux.
Dès Tendouf le cheikh Ali et le guide Mohammed m’avaient dit que je ne pourrais conserver mes chameaux que jusqu’à Araouan, et qu’il faudrait les vendre dans cette ville, pour en louer d’autres jusqu’à Timbouctou. Ce serait plus sûr sous tous les rapports, car les Berabich, qui considèrent la location des animaux de charge comme leur monopole, sont toujours prêts à voler ces animaux à un voyageur qui marche avec les siens. Il est vrai que nos chameaux étaient fortement blessés, et que surtout quatre d’entre eux avaient des blessures graves, mais on pensait qu’avec quelques mois de pâturage et de repos ils seraient remis sur pied. Le guide Mohammed prit en payement l’un d’eux, en meilleur état et le plus vigoureux de tous. J’avais promis 600 francs en tout à cet homme ; il en avait reçu d’avance à Tendouf 160, je lui donnai encore ici 24 mitkal d’or, à peu près 250 francs : aussi ce bon chameau lui revint-il à 200 francs. Je vendis les huit autres pour 80 mitkal d’or, c’est-à-dire près de 800 francs, de sorte que je reçus plus de la moitié du prix d’achat de mes animaux, quoiqu’ils fussent fatigués et épuisés. L’or qu’on me donna n’était pas frappé, car le mitkal n’est pas une monnaie, mais une unité de poids d’environ 4 grammes. L’or circule généralement sous forme d’anneaux grossièrement fabriqués, de plaques minces ou de petits grains ; les premiers servent également de parures aux femmes. Ces 800 francs, ainsi qu’un petit reliquat d’environ 500 francs, formaient toute ma fortune, et il me restait à entreprendre avec cette somme le voyage de Timbouctou et du Sénégal. Il est vrai que j’avais en outre une quantité d’étoffes qui sont employées aussi comme monnaie.
Mes chameaux avaient été vendus dans des conditions relativement fort avantageuses ; pourtant mes affaires n’allèrent pas aussi vite que je l’avais espéré. Il apparut tout à coup un homme de la tribu des Tazzerkant qui se dit le propriétaire de l’un des animaux achetés par moi au mougar de Sidi-Hécham : il affirmait que ce chameau lui avait été volé. En effet, ces animaux avaient la marque des Tazzerkant ; là-dessus s’engagèrent de grandes et longues négociations. Il fut évident que c’était un complot contre moi, quand, le soir du 17 juin, trois autres hommes de la même tribu survinrent également, à qui d’autres animaux avaient été volés, prétendirent-ils, et qui déclarèrent avoir reconnu leurs chameaux parmi les miens ! Cela menaçait de devenir pour moi une méchante histoire. J’étais à la veille de perdre le prix de quatre chameaux, et, si ces gens avaient vu leurs machinations perfides réussir, ils auraient probablement accusé plus de vols. Au début il sembla que le chérif et nos autres connaissances voulaient leur donner raison. Hadj Ali, qui menait pour moi les négociations, avait une situation difficile, et il dut présenter toutes les preuves possibles, démontrant que nous étions les véritables propriétaires des chameaux. Nous avions, il est vrai, deux attestations écrites, prouvant que nous les avions payés ; mais, d’après les règles de droit en usage dans ce pays, nos adversaires avaient le pouvoir de nous les reprendre s’ils donnaient la preuve qu’ils en étaient les propriétaires. Ces Tazzerkant étaient entêtés et arrogants au plus haut point et refusaient de renoncer à leur droit sous aucun prétexte. Les négociations durèrent plusieurs jours, et il paraît que cette circonstance seule, que nous étions soutenus par le cheikh Ali, ce que le guide Mohammed confirma particulièrement, fut assez puissante pour nous assurer la propriété des animaux, c’est-à-dire du prix payé. Hadj Ali s’était fort bien comporté dans cette circonstance et avait défendu nos droits avec une grande patience et une éloquence très persuasive. Sans lui on nous aurait sans doute repris les animaux en litige, et le reste aurait été perdu également. Toute cette affaire me mit en grand émoi ; les Tazzerkant furent violents au plus haut point et proférèrent toute espèce de menaces en voyant leur cause perdue. Le vieux chérif Sidi Amhamid avait d’ailleurs vu évidemment qu’il nous ferait tort en agissant autrement, et il me préserva ainsi d’une perte considérable.
Je n’avais pas de grands présents à lui offrir, mais il me fallut pourtant lui donner quelque chose : un revolver, un peu d’essence de rose, une pièce d’étoffe, une paire de sabres, du sucre et du thé ; comme il vit que nous n’étions réellement pas riches, il se déclara satisfait.
Le 18 juin au soir eut lieu une autre scène émouvante. Hadj Ali arriva subitement en courant chez moi, et fit tout préparer pour la défense. Chacun dut s’armer d’un fusil ou d’un revolver et d’un sabre, les portes furent fermées, comme si nous attendions une attaque. Nous ignorions absolument ce qui en était ; jusque-là les habitants s’étaient comportés fort tranquillement et nous ne pouvions établir de relations qu’entre cette alerte et l’affaire des Tazzerkant. Au dehors on entendait en effet courir une foule de gens, avec de grands cris, et je croyais déjà à une surprise. Mais il n’en fut rien. Tous passaient devant notre maison et couraient vers un autre endroit. Nous demeurâmes un instant dans notre attitude défensive ; puis, comme l’ennemi ne se décidait pas à venir, nous nous risquâmes à sortir. Tout était redevenu tranquille, et la ville aussi déserte que jamais. Hadj Ali alla immédiatement trouver le chérif et se plaignit de ce qu’on avait voulu nous surprendre et nous assassiner. Un éclat de rire sans fin, de la part de tous les assistants, accueillit ces mots, et l’on finit par expliquer à Hadj Ali que le bruit avait été causé uniquement par les Noirs Rhatani. L’un de ces hommes avait vigoureusement bâtonné un Arabe d’une tribu quelconque, qui se trouvait là par hasard. Ce dernier avait appelé ses compatriotes à l’aide, le Rhatani en avait fait autant, et il en était résulté une querelle, qui s’était terminée plutôt avec des mots que par les armes. Plus tard je vis les Rhatani, armés de sabres et de piques, revenir de joyeuse humeur. La volée de coups de bâtons avait été sans doute justement appliquée, et chacun s’en alla tranquille et satisfait ; mais les habitants d’Araouan s’amusèrent fort, pendant plusieurs jours, de notre défense. Hadj Ali fit bonne mine à mauvais jeu et rit comme les autres.
Il y a ici beaucoup de petites pierres, de la grosseur d’un œuf de pigeon, fort estimées et qui sont, dit-on, un excellent antidote. Un peu de cette pierre râpé dans une tasse de thé arrêterait toute action vénéneuse. Ce sont des rognons de phosphate de chaux qu’on trouve dans le corps d’un animal nommé _emhor_, probablement une espèce d’antilope (peut-être aussi de zèbre, car on me dit ensuite qu’il ressemblait à un cheval) ; ces rognons sont recueillis avec soin et vendus ici à des prix élevés pour tous les pays musulmans d’Afrique ; ils sont expédiés jusqu’en Turquie.
Cependant mon malaise s’accroissait constamment ; le djaoui, qui soufflait chaque jour entre quatre et cinq heures du soir ; notre séjour durant toute la journée dans un espace sans air et sans lumière pour éviter la terrible plaie des mouches, de sorte que nous passions en plein air quelques instants seulement de la matinée et du soir ; l’ennui causé par l’affaire des Tazzerkant ; la chaleur et la situation absolument malsaine d’Araouan, m’affaiblissaient trop fortement ; j’avais souvent des accès de faiblesse, des symptômes analogues à ceux d’un début de dysenterie et, de plus, des maux de tête et un malaise général.
Le 22 juin, après la fin du démêlé avec les Tazzerkant, il arriva enfin quelques hommes, qui consentaient à me conduire à Timbouctou et qui vinrent examiner nos bagages. Ils se déclarèrent tout prêts à me louer six chameaux pour aller à Timbouctou moyennant 15 mitkal, environ 150 francs. J’y consentis, uniquement pour m’échapper le plus vite possible de ce lieu de torture, et nous fixâmes le 25 juin comme jour de notre départ. En somme, ce prix pour un voyage de six journées n’était pas trop élevé, eu égard à la circonstance que l’on ne peut accomplir ce trajet en sûreté sur ses propres chameaux. Si j’avais persisté à voyager avec mes animaux, j’aurais eu à donner aux Berabich, qui garantissaient ma sécurité, des présents d’une valeur supérieure à ces 15 mitkal.
Le 20 juin j’ai écrit une quantité de lettres, pour les confier aux soins de mon excellent guide Mohammed. Ce dernier va les emporter jusqu’à Tendouf, les enverra dès qu’il le pourra à Tizgui, d’où une caravane du cheikh Ali les transportera à Mogador. Toutes ces lettres sont arrivées ainsi heureusement en Europe. Il est étonnant que les manuscrits circulent dans ces pays avec une pareille sécurité : il est extrêmement rare qu’il s’en perde ; ils parviennent presque tous à leurs destinataires, mais souvent, il est vrai, au bout d’un temps considérable. Un manuscrit est quelque chose de sacré pour un Mahométan, et, si peu scrupuleux qu’il soit d’ordinaire sur les idées du tien et du mien, il conserve et remet toujours les lettres avec soin. Mon guide ne voulut pas quitter Araouan avant de s’être assuré que j’étais arrivé à Timbouctou, de manière à remplir entièrement sa mission. Avant mon départ je lui donnai encore quelques petites choses, surtout du thé et du sucre, auxquels il attachait une très grande importance. Ce fut lui qui, le premier, fit parvenir en Europe la nouvelle de mon entrée dans Timbouctou. Je ne sais s’il a regagné Tendouf seul ou avec une caravane ; je suppose seulement qu’il a dû se joindre à des gens retournant à Taoudeni et qu’il est parti ensuite de là, tout seul, pour rentrer dans son pays. Il avait un bon chameau, je lui donnai deux outres, dont je n’avais plus grand besoin, et il partit ainsi pourvu d’eau et de vivres. J’aurais eu de la peine à trouver un meilleur guide que lui, un homme qui sût mieux s’orienter et qui supportât davantage les souffrances de la route, en dépit de son âge avancé, qui tout d’abord nous avait un peu effrayés ; la proposition fut en effet sérieusement faite d’engager un deuxième guide, pour le cas où le vieux Mohammed succomberait à ses fatigues.
A Araouan je reçus, à ma grande joie, quelques exemplaires des outils de pierre que l’on trouve à Taoudeni. Je reviendrai plus tard sur l’importance de ces objets au sujet de certaines questions concernant le Sahara. Pour l’instant, je ferai remarquer que les Rhatani, en allant chercher du sel à Taoudeni, rapportent souvent des objets de cette sorte à leurs femmes, qui s’en servent pour des travaux domestiques, écraser du grain, etc. Ce sont des outils d’environ quatre pouces de diamètre, en forme de marteau et de couteau, d’un beau poli, fabriqués d’une pierre verte fort dure, avec toutes les apparences d’un travail soigné. En tout cas cette trouvaille est importante.
Autant que j’ai pu le savoir, Araouan n’a été visité qu’une fois avant moi par un Européen : ce fut en 1860 l’officier de spahis Alioun Sal[7]. Cet officier partit, accompagné tout d’abord de l’enseigne de vaisseau Bourel, qui revint du reste bientôt sur ses pas, du poste français de Podor, sur le Sénégal. Il franchit avec beaucoup de peine le pays des tribus arabes des Douaïch et des Brakna. Enfin il put se diriger vers l’est, et arriva au plateau d’Asaba, en passant un peu au nord du pays de Tagant. Puis il dépassa le plateau d’el-Hodh et arriva à la ville de Oualata, au milieu du désert. D’après ses descriptions, elle doit être beaucoup plus importante qu’Araouan, car elle aurait 1500 mètres de long sur 600 de large ; ses maisons sont construites en argile comme celles d’Araouan, ont quelques ornements, et leurs portes sont peintes d’une couleur terreuse. Oualata doit être un centre de commerce assez important ; encore aujourd’hui c’est le point de départ d’un trafic considérable, aussi bien vers le Maroc que vers le Soudan. Il s’y est développé une intéressante industrie en cuir, et les jolies poches à tabac ainsi que les sacs en cuir en usage à Timbouctou et au Soudan en proviennent pour la plupart. Aucune culture n’est de même possible à Oualata, et la ville reçoit des vivres de l’extérieur, aussi bien de Timbouctou que du Sénégal.
Le plan d’Alioun Sal d’aller d’Araouan vers Timbouctou et d’atteindre l’Algérie en partant de ce dernier point ne put aboutir ; il alla seulement de Oualata à Araouan, en se joignant à une grande caravane de la tribu des Tazzerkant. Il fit la remarque intéressante qu’à une certaine distance dans les environs de Oualata, se trouvaient de nombreuses ruines de localités jadis habitées ; elles démontrent la grande importance qu’avait autrefois cette ville ; aujourd’hui tout est inhabité et inhabitable dans la région.
Alioun Sal ne demeura que peu de temps à Araouan, et il arriva, en revenant vers le sud, à Bassikounnou, où il fut reconnu comme étant au service des Français. Un des compagnons du célèbre Hadj Omar le dépouilla et le fit prisonnier. Un ami arabe lui fournit un chameau et un guide, et il réussit à s’échapper pour regagner le Sénégal après beaucoup de difficultés. Il y mourut au bout de peu de temps.
Je demandai au cheikh Amhamid si des Chrétiens et des Européens avaient déjà passé dans son domaine ; il répondit que non. D’après lui, pourtant, un voyageur était arrivé à Araouan plusieurs années auparavant, et il avait été pris pour un Français. Mais il parlait couramment l’arabe, s’était rendu à la mosquée peu après son entrée dans la ville, bref s’était comporté comme un Croyant sans reproche, de sorte qu’on renonça aux soupçons conçus. L’officier français de spahis, qui évidemment n’était autre que cet étranger, devait être, à ce que je crois, Musulman ; il put donc aisément parvenir à tromper les habitants. En tout cas, son passage nous a valu les premiers renseignements exacts et les premières cartes dans les directions d’Araouan et de Timbouctou, de même que sur toute la partie sud-ouest du Sahara.
Depuis ce temps, aucun voyageur n’a parcouru ces contrées, à part le Juif marocain Mardochai, d’Akka, qui a traversé plusieurs fois Araouan dans ses voyages à Timbouctou et qui a même dû y rester involontairement pendant longtemps, avant d’arriver dans cette dernière ville.
Le soir du 25 juin, tout était enfin prêt pour le départ et nous étions joyeux de pouvoir quitter ce bourg malsain et haïssable d’Araouan. Mon malaise s’accroissait constamment et je me sentais extrêmement faible et attaqué de violentes douleurs d’intestins.
Pour compagnon de voyage, nous avions un jeune cheikh, el-Bakay, dont l’oncle, qui habite Timbouctou, est l’homme le plus considéré de la ville, comme membre de la famille chérifienne, déjà connue depuis Barth.
La population d’Araouan s’était montrée extrêmement amicale et complaisante ; beaucoup de gens nous accompagnèrent pendant une bonne partie de la première marche ; il n’est pas question ici de fanatisme religieux, et nombre de nos amis de l’endroit vinrent plus tard nous voir à Timbouctou.
Le soir, vers cinq heures, nous quittons Araouan, et nous marchons, presque sans interruption, dans la direction générale du sud, jusqu’au matin suivant à six heures. Au début nous sommes encore dans la grande région d’areg ; mais, bientôt après, nous atteignons une plaine de sable couverte d’alfa et de fourrage ; l’endroit où nous dressons nos tentes est au début de la grande forêt de mimosas nommée Azaouad, qui s’étend encore un peu au sud de Timbouctou et paraît couvrir une large zone à travers le Sahara méridional.
Le jour suivant, ou plus exactement la nuit suivante, notre marche continue par un terrain sablonneux, extrêmement uniforme, et nous faisons halte, le matin vers sept heures, à un endroit très ombragé, qui porte le nom de Chaneïa. Il s’y trouve des arbres que je n’ai pas encore vus, et en assez grand nombre : ils portent de très grosses épines et des feuilles charnues. La chaleur est encore assez forte, et pendant la plus grande partie du jour le thermomètre demeure entre 36 et 40 degrés centigrades.
Un gros orage venant du sud-est passe au-dessus de nous en se dirigeant vers l’ouest, sans éclater. A quelques milles à l’est de notre route est la ville arabe de Bouchbia.
Nous avons encore à supporter un violent djaoui, très pénible comme toujours ; par bonheur il n’arrive que quand nous sommes campés : on en souffre toujours davantage lorsqu’on est surpris en route.
Le 27 juin, vers cinq heures du soir, nous continuons notre marche et ne faisons halte qu’à huit heures du matin, en un point nommé Hasséini. Je me sens de nouveau très mal.
Le terrain est toujours le même : plaine de sable couverte d’alfa et d’autres végétaux. Des montagnes apparaissent au sud-est de notre bivouac, mais elles sont fort éloignées. Les gens du pays les désignent sous le nom de Tsentsouhoum, probablement d’origine targuie, et qui doit signifier à peu près « mer de pierre ». Le ciel est de nouveau très couvert, mais il ne tombe aucune pluie.
Plus tard, le terrain devient un peu ondulé et quelques tamaris isolés apparaissent : des dunes aplaties constituent de nouveau la surface du sol, à partir du point où nous sommes, mais elles sont partout couvertes d’herbe et d’alfa.
Le jour suivant, même marche de six heures du soir à sept heures du matin, avec une courte halte pendant la nuit. Le soir, vers dix heures, de nombreux éclairs sillonnent l’horizon, du côté du sud ; c’est une vue que nous n’avons pas eue depuis longtemps : il tombe également un peu de pluie. Vers le matin, nous faisons halte dans un endroit nommé Boukassar, où s’est développée une végétation plus abondante. Des buissons de tamaris et des mimosas, de nombreuses variétés d’herbes et de plantes, même de petites fleurs écloses, et beaucoup d’oiseaux chanteurs animent le paysage. Il est déjà fort joli ici et je me serais trouvé très bien, si mon malaise n’avait augmenté et si je n’avais eu à craindre une dysenterie. C’était la conséquence de mon long séjour dans le plus effroyable de tous les endroits que j’aie connus, Araouan. Nous approchons enfin de contrées plus clémentes et nous sommes près de sortir du désert ; déjà le sol est plus solide, il renferme moins de sable et plus d’argile, de sorte qu’une flore plus variée peut y vivre.
Le 29 juin, longue marche de nuit de cinq heures du soir à neuf heures du matin. Le terrain est très ondulé, et consiste généralement en dunes plates, couvertes de végétaux ; nous traversons un ravin profond et sans eau, creusé dans un sol déjà tout à fait argileux, et nous arrivons à un endroit nommé Erridma, où, à ce que me disent mes guides, cinquante Touareg ont été tués par les Berabich il y a peu de temps. La végétation devient toujours plus abondante, les buissons de tamaris et les mimosas apparaissent en grande quantité, et la faune est plus variée également. Le monde des insectes et des oiseaux est déjà très riche : en même temps que les gazelles et les antilopes, nous apercevons pour la première fois le zèbre. L’endroit où nous dressons nos tentes, de grand matin, se nomme Kadji ; il y a aux environs une quantité de puits : on me nomme le Bir Mobila, le Bir Tanouhant, le Bir Tsagouba, le Bir Inalahi, le Bir Arousaï et le Bir Tsantelhaï.
De Kadji nous n’avons plus qu’un jour de marche à faire pour gagner Timbouctou ; il est vrai que c’est un voyage un peu fatigant de cinq heures du soir à dix heures du matin, mais nous avons atteint notre but !
La grande forêt de mimosas de l’Azaouad est ici très fréquentée par des animaux de toute espèce ; la végétation devient toujours plus variée et plus fournie. On nomme Hachaouas un des endroits que nous traversons. Le gibier est abondant et nous voyons, pour la première fois sur notre passage, des traces certaines de lion : elles sont même très récentes, ce qui inquiète fort ma troupe ; ceux qui connaissent le pays déclarent que c’est une lionne avec deux lionceaux, et qui a croisé notre chemin peu d’heures avant ; plus tard nous apprîmes en effet qu’une lionne avait tué dans le voisinage un jeune chameau. Le monde des oiseaux est aussi très richement représenté ; on voit fréquemment le vautour et l’aigle, ainsi qu’un étourneau bleu à éclat métallique, qui aime à se poser sur le cou ou sur le dos des chameaux quand ils sont à la pâture, et qui les débarrasse des insectes.
Sur le chemin entre Araouan et Timbouctou il nous est de nouveau arrivé un accident, qui paraît incompréhensible. Sidi Mouhamed, le déserteur marocain que nous avions pris à notre service à Tizgui, a disparu une nuit pour ne jamais revenir ! Cette nuit-là il était de service près des chameaux, c’est-à-dire qu’il allait à pied pour les activer.
D’ordinaire, par ennui ou par bravade, il courait à une longue distance en avant de la caravane, se couchait et attendait que nous l’eussions dépassé, pour nous rejoindre de nouveau en courant. Je l’avais vu plus d’une fois exécuter ce manège. Au matin on appelle Mouhamed, mais il a disparu. Mes gens ont aussi remarqué qu’il se couchait pendant la marche, et pensent qu’il s’est endormi de fatigue sans s’apercevoir que nous le dépassions. Quand il s’est réveillé, croient-ils, nous étions depuis longtemps hors de vue. Nous nous consolons de sa disparition en supposant qu’il reviendra bientôt, car, étant donnée la circulation plus active au sud d’Araouan, il aura des chances sérieuses de rencontrer des bergers. Mais il ne revint pas et n’entra jamais dans Timbouctou ! Nous n’avons pu savoir ce qu’il était devenu. La distance d’Araouan à cette ville est assez grande pour qu’on puisse mourir d’épuisement dans l’intervalle ; mais c’est pourtant peu vraisemblable. Mouhamed avait simplement à suivre pendant le jour des traces de chameaux pour rencontrer sûrement des hommes. Nous nous souvînmes qu’il n’était pas fort aimé de la population d’Araouan ; peut-être avait-il été dépêché sans autre forme de procès ? Mais il aurait fallu pour cela qu’il retournât vers cette ville, au lieu d’aller sur Timbouctou. Sa disparition demeura un problème pour nous. Plus tard nous avons trouvé à Timbouctou des gens d’Araouan qui se souvenaient fort bien de lui, mais qui nous assurèrent ne l’avoir jamais revu. J’avais donc, en peu de temps, perdu deux de mes serviteurs, d’une façon plus ou moins énigmatique, mais probablement effrayante, la mort par la soif !
A environ une heure de Timbouctou, cette végétation abondante disparaît, et un terrain stérile et sablonneux se retrouve devant nous. _C’est de là que nous avons pour la première fois la vue de la grande ville soudanienne !_ Aussi est-ce avec un sentiment indicible de satisfaction et de reconnaissance pour notre heureux destin, que j’aperçois dans le lointain les maisons et les tours des mosquées, connues depuis les descriptions de Barth : Timbouctou, où depuis le séjour de ce voyageur, vingt-sept ans auparavant, aucun Européen n’avait pénétré ; Timbouctou, le but ardemment désiré de tant d’explorateurs, qui ont déployé leurs meilleures forces pour l’atteindre et ont dû y renoncer devant le découragement et les désillusions ; l’antique _emporium_ du commerce soudanien, l’ancienne pépinière des arts et des sciences d’Orient, Timbouctou est devant moi, et une courte marche m’y conduit !
Eux aussi, mes compagnons saluaient joyeusement la ville qui apparaissait au loin, et nous nous félicitions réciproquement sur notre succès. Les gens d’Araouan et le cheikh el-Bakay nous montraient fièrement cette Médine, cette grande ville, et nous faisaient mille contes sur ses maisons, son excellente eau et ses repas exquis. Il est vrai qu’une pensée nous inquiétait encore : comment allions-nous être reçus ? On finirait bien par me reconnaître pour un Infidèle : de quelle façon se comporteraient alors les habitants et surtout les autorités de la ville ?
Le 1er juillet de l’année 1880 restera toujours pour moi inoubliable. Peut-être pourra-t-on bientôt naviguer avec des bateaux à vapeur sur le Niger, où des chemins de fer amèneront les voyageurs pris sur la côte atlantique ; alors on sourira en pensant qu’il y a eu un temps où arriver à Timbouctou pouvait être regardé comme un succès difficile. Pour le moment on en est réduit à la pénible traversée du désert, et cela durera sans doute encore longtemps ; aussi, bien peu auront le bonheur de pénétrer, d’ici à quelques années, dans la ville frontière entre le Sahara et le Soudan, Timbouctou, jadis si grande et si puissante.
Nous traversons rapidement la zone stérile qui sépare la ville de la forêt de mimosas. Des restes de murs et des monceaux de décombres indiquent que jadis Timbouctou a eu une étendue plus grande ; à droite nous voyons un étang au brillant miroir, entouré de troupeaux de bœufs, de moutons, de chèvres, d’ânes et de chameaux ; dans l’intervalle marchent quelques silhouettes allant vers la ville ou en revenant. C’est une _daya_, un des étangs caractéristiques de la zone tropicale, qui commence.
Nous nous approchons toujours plus de la ville, qui n’est entourée d’aucune muraille ; une troupe d’hommes, à pied et à cheval, vient au-devant de nous ; ce sont généralement des gens de couleur foncée, le visage voilé ; quelques-uns ont des piques à la main. Nous sommes amicalement salués et félicités de l’heureuse fin de notre voyage au désert. Nous nous rendons tous processionnellement, par un dédale de ruelles, à la maison du _kahia_, en quelque sorte le maire de l’endroit. Les nombreuses Négresses accroupies dans les rues, où elles vendent des vivres, nous saluent en nous appelant à haute voix, et en poussant le cri particulier que l’on entend de leur part dans toutes les occasions solennelles. Un très grand nombre de gens se pressent autour de nous ; quelques-uns crient en me voyant : « Yhoudi » (Juif), mais nous n’avons pas la moindre démonstration hostile à subir. Nous ne rencontrons nulle part le regard fier et haineux d’un saint fanatique quelconque, comme il y en a au Maroc, ou ces masses de peuple qui s’étaient fait connaître à nous dans Taroudant d’une manière si désagréable.
Après une courte présentation au kahia, qui nous salue et nous félicite dans les termes les plus emphatiques, mais pleins des meilleures intentions, et qui nous promet sa protection, nous repartons pour être conduits non loin de là dans une jolie maison, où nous allons nous reposer à notre aise des fatigues du voyage au désert, tout en préparant de nouvelles entreprises.