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CHAPITRE II

VOYAGE DE TENDOUF A ARAOUAN.

Départ de Tendouf. — Hamada Aïn-Berka. — Douachel. — Djouf el-Bir. — Kreb en-Negar. — Fossiles du calcaire carbonifère. — Es-Sfiat. — Oued el-Hat. — Formes d’érosions. — Iguidi. — Sable sonore. — Mont des cloches. — Dunes. — El-Eglab. — Traces de chameaux. — Pluie. — Oued el-Djouf. — Bir Tarmanant. — Areg. — Oued Teli. — Sel gemme. — Taoudeni. — Ruines de murs antiques. — Outils en pierre. — Grande chaleur. — Oued el-Djouf. — Hadj Hassan. — Hamada-el-Touman. — Bir Ounan. — El-Djmia. — Bab el-Oua. — El-Meraïa. — Arrivée à Araouan.

Après avoir terminé à Tendouf tous les préparatifs de notre voyage pour Timbouctou, nous fixâmes au 10 mai 1880 le jour de notre départ, au début de la nouvelle lune. Nous étions debout dès trois heures du matin, et peu après quatre heures, tout étant prêt, nous nous mettions en marche. Le cheikh Ali et Amhamid nous accompagnèrent un instant, puis eut lieu une scène d’adieux vraiment émouvante ; le vieux et vénérable cheikh pleurait lui-même, et le noir Amhamid donnait cours à sa douleur de la manière la plus violente. Le cheikh Ali a beaucoup fait pour moi, et je dois à lui seul d’avoir atteint cette ville de Timbouctou tant de fois désirée. Les gens que j’avais pris au Maroc avaient le cœur gros en commençant cette entreprise, et ils se représentaient les dangers à courir sous les couleurs les plus vives. Pourtant ils gardèrent un maintien tranquille et résolu. Je ne devais être complètement rassuré à leur égard que quand nous eûmes franchi une bonne partie du désert, de manière à ne plus pouvoir penser à retourner sur nos pas.

Nous vîmes encore longtemps les amis qui nous quittaient ; enfin ils disparurent à nos yeux, tandis que nous continuions résolument notre route sous la conduite de l’excellent Mohammed. Pendant les premiers temps, nous voyageâmes surtout de jour ; plus tard seulement ce fut la nuit.

La première journée de marche dura de quatre heures du matin à trois heures de l’après-midi, c’est-à-dire onze heures, dont il faut en déduire deux que nous employâmes à une courte halte, à chercher du fourrage pour les chameaux, etc. La direction générale que nous avions suivie était celle du sud-est.

Aussitôt après avoir quitté Tendouf, qui est à environ 395 mètres d’altitude, nous voyons disparaître les petites montagnes et les chaînes de hauteurs ; nous rentrons dans la hamada, couverte de nombreux galets de quartz : elle se nomme ici, d’après un puits placé à quelque distance sur l’un des côtés de la route, hamada Aïn Berka. Nous traversons le lit étroit de l’oued Tatraa, qui coule de l’est à l’ouest, comme tous les fleuves du Sahara occidental, et se réunit sans doute plus tard à l’oued Merkala. On trouve là assez souvent du fourrage à chameau. Après quelques heures nous arrivons à un endroit nommé Douachel, dernier bivouac des caravanes revenant de Timbouctou, qui s’y reposent après un long et dangereux voyage, richement chargées des trésors du sud, avant d’entrer à Tendouf, où se termine la traversée du désert. A partir de là, le terrain se relève, nous franchissons les bords d’un petit plateau nommé el-Douachel et formé de couches horizontales d’un calcaire léger, un peu poreux. Bientôt apparaissent les premières dunes, encore isolées et ne constituant pas de longues chaînes de collines. Nous nous arrêtons vers trois heures en un point nommé Djouf el-Bir. Le guide, auquel le cheikh Ali a recommandé notre sécurité de la façon la plus formelle, nous défend expressément de dresser les tentes pendant les premiers jours : elles seraient visibles au loin et pourraient être aperçues par des Arabes rôdant peut-être aux environs ; de même nous ne devons rien allumer la nuit, plus tard nous ne ferons le feu nécessaire que sous la grande tente. Notre guide poussait peut-être un peu loin les précautions, mais naturellement nous suivions ses conseils, surtout pour le maintenir en bonne humeur. Les animaux sont menés au pâturage et nous cherchons à nous installer aussi bien que possible entre nos bagages. Tout le jour un vent d’ouest assez violent a soufflé, nous apportant une fraîcheur agréable, de sorte que notre marche est supportable. Vers le soir nous avons 20 degrés au bivouac.

Le jour suivant, nous marchons de cinq heures et demie à trois heures, avec une interruption d’une demi-heure seulement. La nuit, que nous passons en plein air, est très froide, et, quand nous nous levons à quatre heures, le thermomètre est à 8 degrés seulement, de sorte que le guide attend quelque temps avant de nous faire mettre en route. Le chemin suivi passe constamment sur ce plateau calcaire de Djouf el-Bir, qui est à une altitude de 396 mètres. Tantôt le sol est pierreux et tantôt sablonneux ; des collines aplaties de calcaire blanc s’élèvent par places au-dessus du plateau ; mais elles sont généralement couvertes de sable mouvant, de sorte qu’elles ressemblent à des dunes. Vers trois heures, nous arrivons à un endroit abondamment pourvu de fourrages et nous nous installons au bivouac comme le jour précédent. La solitude et le calme de la hamada produisent une impression puissante et grandiose : _aucun_ être vivant, pas un oiseau, pas un serpent, pas une gazelle, pas un insecte à apercevoir ; c’est la solitude complète.

Le 12 mai, de cinq heures du matin à deux heures de l’après-midi nous restons sur nos chameaux, avec un repos d’une heure seulement. La journée est beaucoup plus chaude que la précédente, quoiqu’un peu de vent souffle encore. La direction principale est toujours le sud-est. C’est dans ce pays que se bifurquent les grandes routes de caravanes de Tendouf et du Tafilalet ; aussi notre guide devient inquiet, car il pourrait aisément se trouver ici des coupeurs de route.

C’est là aussi que se termine le plateau calcaire de Djouf el-Bir ; nous descendons un peu, le pays se nomme Kerb en-Neggar et consiste en minces plaques calcaires, couvertes de nombreux fossiles, et appartenant aux formations carbonifères. Notre descente est très douce, quoique la différence de niveau dépasse 130 mètres ; cet endroit n’a que 260 mètres d’altitude.

Bientôt apparaît une zone de dunes isolées, nommée es-Sfiat ; puis un terrain rocheux couvert de nombreux cailloux roulés de quartz, parmi lesquels se trouvent des masses de fossiles paléozoïques. Enfin nous arrivons à un lit de rivière large et peu profond, l’oued el-Hat, au delà duquel nous décidons de passer la nuit. Le fourrage est peu abondant ici, et les animaux doivent s’écarter assez loin du bivouac : nous dressons les tentes et nous nous installons cette fois pour une bonne nuit, malgré les quolibets de notre guide endurci à la fatigue et qui n’a d’autres besoins que celui du thé. Il le boit avec un plaisir évident et n’en a jamais assez.

Mes deux nouveaux serviteurs ne s’entendent pas ensemble ; Benitez est également fort mal avec Sidi Mouhamed, qui a émis la supposition qu’il est peut-être Chrétien. Je dois couper énergiquement court à ces insinuations, car elles pourraient fort mal tourner pour mon interprète. Sidi Mouhamed reste toujours pour moi une nature peu sympathique, mais il a une capacité de travail inimitable : il ne se fatigue jamais à charger et à décharger les chameaux, à dresser les tentes, à ramasser de quoi faire du feu, etc., je suis donc toujours forcé de chercher à les réconcilier.

La jalousie qui a existé dès le jour de notre départ de Tanger, de la part de Hadj Ali contre Benitez, fermente de nouveau et peut à tout moment causer une explosion.

Le 13 mai nous avons encore une longue marche de six heures du matin à cinq heures du soir, avec un intervalle d’une heure. Notre direction est un peu plus vers le sud, pour ne pas croiser les deux grandes routes de caravanes dont j’ai parlé, et de peur de rencontrer quelqu’un. Nous ne serons pas en sûreté si nous trouvons une seule personne sur notre route.

Aujourd’hui encore, nous observons des formes d’érosion, qui ont l’aspect de ruines, dans les débris demeurés intacts des formations récentes qui couvrent les couches paléozoïques ; nous arrivons bientôt dans une vallée de rivière desséchée, qui se réunit sans doute à l’oued el-Hat, dont j’ai parlé ; ce dernier doit se jeter dans l’Océan, au sud de Tekna. L’espace situé entre ces deux rivières se nomme Kerb el-Biad.

Entre ce point et notre prochain bivouac le sol était couvert de nombreuses petites dunes (_el-areg_, en arabe), qui devançaient en quelque sorte la région de l’Iguidi. A droite nous laissons le puits d’Anina, avec quelques palmiers ; le pays d’alentour se nomme par suite Kerb el-Anina ; ce puits est sur la route des deux grandes caravanes, ainsi que la source d’Aïn-Berka dont j’ai parlé.

Des crinoïdes et des coraux fossiles sont ici en abondance dans les roches schisteuses qui constituent le sol ; je trouve également pour la première fois des fragments de grands cristaux plats de gypse.

La hauteur du terrain est encore celle d’hier, environ 260 mètres ; la chaleur était forte aujourd’hui : vers midi nous avions 40 degrés à l’ombre, et le soir vers cinq heures encore 32.

Le jour suivant nous conduit par un terrain stérile complètement plat, sans fourrage : c’est une plaine rocheuse, unie comme un miroir. La marche dure de six heures du matin à six heures et demie du soir ; les chameaux, qui sont fatigués et n’ont pas eu d’eau depuis six jours, marchent déjà très lentement. Le terrain s’élève peu à peu, à mesure que nous approchons de la grande région des dunes de l’Iguidi ; avec la première apparition du sable coïncide celle d’une maigre végétation et de fourrage à chameau.

La marche du jour nous a fait traverser le terrain le plus vide et le plus triste que nous ayons encore vu ; il n’existe rien autour de nous qu’un sol rocheux, brun et nu, sans la moindre trace de vie organique. Nous espérons trouver de l’eau dans la région de l’Iguidi ; peu après y avoir pénétré, le terrain s’élève et nous avons déjà atteint la hauteur de 340 mètres à notre arrivée au bivouac.

Le matin suivant (15 mai) était admirable. Nous fûmes surtout agréablement surpris par un chant d’oiseau ; l’alouette du désert lançait dans l’air pur son hymne du matin. Nous n’avons ce jour-là qu’une courte marche de six heures à midi, mais elle est très fatigante pour les animaux, car nous devons franchir toute une série de dunes ; la pente ascendante est généralement douce en venant du nord, tandis que la descente vers le sud ou le sud-est est le plus souvent très rapide, de sorte que nous sommes fréquemment obligés de pratiquer une sorte de chemin pour les chameaux. Ces animaux, lourdement chargés, s’enfoncent jusqu’au-dessus du genou dans le sable fin, pur de tout mélange ; de temps en temps, l’un d’eux s’abat, sans pourtant amener d’accidents.

Un peu à droite de notre chemin se trouve, au milieu de la région des dunes, le puits de Bir el-Abbas, qui est fréquenté par les caravanes ; mais mon guide, pour éviter toute rencontre, préfère chercher de l’eau autre part. Avec sa connaissance parfaite du pays, il nous mène vers midi dans un creux au milieu de masses de sable gigantesques, où nous dressons nos tentes. A un demi-mètre de profondeur nous rencontrons déjà l’eau : nous creusons un trou d’environ un pied de diamètre et dont les parois sont revêtues de l’herbe grossière ressemblant à du jonc qui pousse en cet endroit. Nous trouvons alors assez d’eau, tant pour remplir les outres qui ont été vidées en route que pour abreuver les chameaux.

Cette région de dunes est fort animée ; dès le matin nous avons laissé à droite un endroit nommé les Trois-Palmiers ; divers végétaux y croissent en abondance et nous voyons assez souvent des troupeaux de gazelles et de bœufs sauvages passer rapidement, sans qu’ils viennent à portée.

Le bivouac a de nouveau déjà atteint l’altitude de 376 mètres, de sorte que toute la région de Djouf el-Bir paraît être une plaine basse dans laquelle les formations géologiques récentes ont disparu jusqu’au sous-sol paléozoïque.

J’éprouve encore ici toutes sortes de soucis avec mes gens ; Kaddour est gravement malade, probablement de l’estomac, et les difficultés entre Benitez et Hadj Ali augmentent chaque jour ; le premier se comporte aussi pacifiquement qu’il lui est possible dans ces circonstances.

L’eau, que nous avons obtenue comme je l’ai dit, est excellente, mais les joncs lui donnent un goût particulier ; quand il s’agit de faire abreuver les animaux, ce qui n’est pas un travail facile, mes deux nouveaux serviteurs, qui doivent tout faire à eux seuls depuis la maladie de Kaddour, se montrent très actifs et pleins de bonne volonté ; ils ont grand soin des chameaux, et, en atteignant un puits, leur première occupation est de les abreuver ; dresser les tentes, etc., ne vient qu’en second lieu.

J’observe dans cette région de l’Iguidi l’intéressant phénomène des _sables sonores_. Au milieu de ces solitudes on entend tout à coup sortir d’une montagne de sable un son prolongé et sourd, analogue à celui d’une trompette, et cessant au bout de quelques secondes pour retentir de nouveau dans un autre endroit, après un court espace de temps. Au milieu du silence de mort de ces déserts, ce bruit subit produit une impression désagréable. Il faut remarquer tout d’abord qu’il ne s’agit pas là d’une illusion acoustique semblable aux mirages auxquels on est exposé dans le Sahara, car non seulement j’entendis ces bruits sourds, mais ils frappèrent toute ma troupe, et le guide Mohammed nous avait déjà annoncé ce phénomène le jour précédent.

Quoiqu’il soit rare, il se produit pourtant quelquefois et l’on en connaît déjà plusieurs cas. Nous ne parlerons pas ici des phénomènes acoustiques connus sous les noms de la « vallée chantante de Thronecken », des « forêts chantantes du pays de Schilluck » (Schweinfurth), des « sonneries de cloches » de la Kor Alpe sur la frontière styrienne, ainsi que la musique des vagues et des chutes d’eau ; pour ces dernières on aurait trouvé qu’elles donnaient toujours l’accord triple en ut majeur (_ut, mi, sol_) et la note plus basse _fa_, qui n’appartient pas à l’accord. Dans ces derniers cas, c’est l’air qui, mis en mouvement, joue un rôle plus ou moins important, et produit un phénomène tout autre que celui du _sable sonore_. Le pays connu depuis le plus longtemps et le plus visité où se trouve ce « sable sonnant » est le mont des Cloches, djebel Nakous, dans la presqu’île du Sinaï. Ce n’est qu’un piton de grès, à pentes escarpées, peu éloigné du bord de la mer, à peine haut de 300 pieds. Des deux côtés il présente des pentes de 150 pieds de long et inclinées de telle sorte que le sable quartzeux provenant de la décomposition du grès peut s’y maintenir en équilibre, tant qu’il n’est pas dérangé de son repos par une cause extérieure.

Si l’on fait l’ascension de ces rochers, on entend très souvent un son semblable à celui que l’on obtient en frappant une plaque de métal avec un marteau de bois. Dans les cloîtres du Sinaï on se sert de pareilles plaques, faute de cloches, pour annoncer les heures des prières ; aussi les Arabes des environs ont-ils une explication toute prête : il y a dans la montagne un couvent chrétien enchanté, et les sons de cloches proviennent des moines qui sont là, enfermés sous terre. Le voyageur allemand Ulrich Jasper Seetzen, qui visita ce pays au commencement du siècle, parle également de ce mont des Cloches et donne du phénomène une explication aussi simple que complètement satisfaisante. Le groupe de voyageurs dont il faisait partie remarqua, en faisant l’ascension de la montagne, un murmure particulier, qui évidemment provenait non de la roche dure, mais du sable quartzeux très pur mis en mouvement. Plus tard, le soleil était déjà haut, quand on entendit un son puissant, semblable d’abord à celui du ronflement d’une toupie et qui se changea peu à peu en un fort grondement. Seetzen constata alors d’une manière très simple que ce bruit émanait uniquement de la mise en mouvement du sable, sans la coopération du vent ; il gravit la montagne jusqu’à sa cime et glissa le long de la pente escarpée, en agitant le sable avec ses pieds et ses mains ; il se produisit un tel vacarme que toute la montagne sembla trembler d’une manière effrayante et parut être secouée jusque dans ses profondeurs. Seetzen compare la couche de sable mise en mouvement à un puissant archet qui frotte sur les aspérités de la couche inférieure et produit ainsi des vibrations sonores.

En 1823 Ehrenberg, qui visita également cette montagne, a, comme il me semble, donné une explication si complète de ce phénomène, qu’on ne comprend réellement pas pourquoi on ne s’en contente point, et pour quelle raison on veut toujours y chercher l’effet du vent. Les faits cités à ce propos, ceux des colonnes de Memnon en Égypte, ou des roches granitiques sonores trouvées par A. de Humboldt dans le Sud-Américain, ne me paraissent pas bien choisis, car ni la marche de ces phénomènes ni leur explication n’ont rien de commun avec le sable sonore du désert.

Ehrenberg gravit également le mont des Cloches et à chaque pas entendit le son, qui s’élevait de la masse en mouvement, augmenter d’intensité à mesure que cette masse s’accroissait elle-même ; il devint enfin aussi fort que celui d’un coup de canon éloigné.

Ehrenberg attribue l’importance du résultat final à la réunion de petits effets, par analogie avec ce qui se passe pour les avalanches. « La surface de sable, haute d’environ 150 pieds et aussi large à sa base, s’élève sous un angle de 50 degrés et repose par conséquent plus sur elle-même que sur le rocher, qui ne lui prête qu’un faible appui. Le sable est grossier et formé de petits grains de quartz très pur, d’égale dimension, et d’un diamètre d’environ 1/6 à 1/2 ligne. La grande chaleur du jour le dessèche jusqu’à une certaine profondeur (tandis que l’humidité de la rosée le pénètre toutes les nuits), et le rend aussi sec que sonore. Si un espace vide est pratiqué dans ce sable par un pied humain qui s’y enfonce profondément, la couche placée au-dessus de ce creux perd son point d’appui et commence à se mettre lentement en mouvement sur toute sa longueur. L’écoulement continuel, et les pas répétés, finissent par faire mouvoir une grande partie de la couche de sable sur la pente de la montagne ; le frottement des grains en mouvement sur ceux restant en repos au-dessous produit une vibration qui, multipliée, devient un murmure et enfin un grondement, d’autant plus surprenant qu’on ne remarque pas aisément le glissement général des couches superficielles. Quand on cesse de les agiter, elles cessent également peu à peu de glisser, après que les vides se sont comblés ; les couches de sable reprennent une base plus solide et reviennent dans leur position de repos. »

Cette explication est juste et s’applique parfaitement à ce qui se passe dans la région de l’Iguidi du Sahara occidental.

Les longues dunes de l’Iguidi, qui forment des chaînes entières avec des crêtes dentelées à angle aigu, ont, comme toutes les dunes, une surface faiblement inclinée du côté du vent, et une autre plus rapide, et même parfois très escarpée, du côté opposé. Elles consistent également en un sable quartzeux, fluide, très pur, de couleur orangée, et rendu brûlant par les rayons du soleil. Quand ces collines sont traversées par une caravane, il s’y produit un déplacement des petits grains de sable fluides et sonores ; ce mouvement, limité d’abord à une très faible étendue, occupe bientôt un espace de plus en plus grand et s’étend comme une avalanche sur toute la pente de la colline. Le déplacement de ces grains a pour résultat de les faire heurter les uns contre les autres, ce qui produit toujours un son, quoique extrêmement faible ; de la masse immense des grains de sable mis en mouvement et de la réunion des sons isolés, si petits qu’ils soient, provient alors un bruit qui, dans l’Iguidi comme dans la presqu’île du Sinaï, peut acquérir une intensité tout à fait extraordinaire. Ce phénomène n’a lieu en général que lorsque le sable est agité d’une manière artificielle, par les hommes ou par les chameaux, et même quand la rupture d’équilibre s’y étend un peu profondément ; les chameaux s’enfoncent souvent jusqu’au genou dans le sable fluide ; une agitation purement superficielle, telle que le vent en produit, ne pourrait provoquer ce phénomène que sur une échelle beaucoup moindre. Les conditions nécessaires à sa présence doivent être les suivantes : climat chaud et sec, sable quartzeux pur, et surface de frottement très inclinée ; l’occasion de ce phénomène est la rupture, aussi puissante que possible, par des agents mécaniques, de l’équilibre des grains de sable. Il peut sembler étonnant que le faible murmure produit en tombant par des grains de cette espèce soit capable d’augmenter à l’égal d’un bruit de trompette, ou même d’un roulement de tonnerre ; mais on a comparé avec raison ce fait à un autre analogue, dans lequel la cause primitive la plus insignifiante aboutit à un effet d’une force colossale, les avalanches. De même qu’un flocon de neige, en roulant, peut amener l’écroulement d’une masse qui entraîne tout sur son passage, de même le faible son de quelques grains de quartz se heurtant entre eux augmente jusqu’à produire un puissant grondement, qui est, pour le voyageur européen, un sujet d’étonnement, et, pour les indigènes et les animaux, une cause de terreur et d’effroi.

Si simple et si naturelle que me paraisse cette explication du sable sonore, il reste un point qui n’est pas encore complètement élucidé : ce phénomène ne se produit que sur un nombre de points relativement très faible. Les trois conditions préliminaires se trouvent presque partout remplies dans le Sahara, comme en d’autres pays de dunes, et il n’y a pourtant que peu d’endroits où la présence du sable sonore ait été constatée. Pourquoi est-il limité à une place déterminée de la région de l’Iguidi, où je l’ai observé, tandis qu’on ne remarque pas sa présence dans les autres espaces couverts de dunes d’une immense étendue ? Je n’ai en ce moment aucune réponse à cette objection et ne puis qu’insister sur le fait qu’elle signale.

La région de l’Iguidi forme une large zone de chaînes de collines et de montagnes de sable quartzeux, avec de longues et profondes vallées longitudinales et quelques coupures plates transversales, dont on doit se servir comme passages. La pente vers le sud et le sud-est est extrêmement rapide, et très pénible pour les animaux chargés. Le sable est chaud, et, quand on le traverse pieds nus, comme c’est la coutume, on ressent très fortement l’impression de ce bain de sable naturel. Nous mîmes près de deux jours à traverser cette région torride et étouffante, où d’ailleurs les végétaux ne manquent pas ; l’eau y est également abondante. Je remarquai par places, dans des coupures profondes, une couche d’argile bleu clair, imperméable, qui se trouvait à la base des dunes. Ces montagnes de sable forment des pics aigus et des dents, ainsi que des ravins profonds et verticaux ; leur hauteur moyenne est certainement de 100 mètres, tandis que des parties isolées sont plus élevées.

Quant aux modifications et aux déplacements des dunes, je puis faire remarquer que tout le massif de l’Iguidi forme un groupe stable de montagnes de sable quartzeux, qui ne subit aucune modification essentielle ; à l’intérieur de ce massif ont lieu au contraire, chaque année, des changements dans la configuration des crêtes et dans la situation des chaînons isolés. Je m’en aperçus en remarquant que notre guide perdait souvent l’orientation : à des places où l’année précédente se trouvait une dune, apparaissait alors la roche nue, et inversement.

Comme je l’ai dit, les régions d’Areg ou d’Iguidi constituent l’une des parties les plus chaudes du désert, et, entre des ravins étroits et profonds comme ceux de ce pays, au milieu de montagnes de sable hautes de plusieurs centaines de pieds, l’air atteint une température étouffante, même la nuit. 40 degrés ne sont pas un fait extraordinaire et se présentent ailleurs, mais l’immobilité de l’air et la réverbération des masses de sable toujours exposées au soleil rendent cette région l’une des plus insupportables de tout le Sahara.

Notre guide, qui laisse de côté la grande route des caravanes, évidemment la plus commode ou la moins pénible, nous conduit, pour notre sécurité personnelle, dans les masses de sable les plus épaisses et les plus hautes. Aussi avons-nous appris à connaître toute l’ardeur étouffante de l’Iguidi ; il y règne une chaleur accablante ; profondément plongé dans son apathie, on y est aussi incapable de penser que d’agir, et l’on se laisse porter machinalement par le chameau fatigué, à travers ce paysage désert aux tons orangés : partout où l’on jette les yeux, on ne voit que des objets de cette couleur, et même les petits animaux qui vivent dans ces régions l’ont revêtue.

La pureté du sable est remarquable, car non seulement il contient très peu de poussière, mais il consiste presque exclusivement en grains de quartz gros tout au plus comme un grain de millet ; si on l’examine plus attentivement, on y trouve beaucoup de petits points noirs, de plaques ou d’aiguilles de hornblende, etc., qui montrent que ce sable provient d’une montagne de quartzite avec dépôts de schistes à hornblende.

Nous passâmes la nuit du 15 mai au milieu de cette région de dunes. Nous partîmes le matin suivant, afin de sortir le plus tôt possible de ces masses étouffantes de sable, et au bout de quelques heures nous avions passé la dernière chaîne de collines. Le pays change aussitôt d’aspect d’une manière surprenante : le sol, qui a une altitude de 375 mètres, supérieure à celle du plateau paléozoïque, est couvert d’un épais lit de gravier, provenant de roches feldspathiques, de sorte que rarement la couche inférieure de sable fin apparaît ; bientôt nous trouvons des cailloux roulés de granit et de porphyre, et nous apercevons dans le lointain les montagnes d’où ils proviennent. De chaque côté du chemin se dressent ces hauteurs isolées, de 300 à 400 mètres, quelques-unes plus élevées, et dont l’apparition inattendue au milieu du Sahara me frappe beaucoup. Il est à remarquer que le granit se montre quand les couches paléozoïques semblent atteindre leurs limites méridionales, ou du moins lorsqu’elles n’apparaissent plus dans les plaines de sable.

Nous trouvons dans cette région suffisamment de fourrage, quoiqu’il y en ait moins que dans la région des dunes ; nous faisons halte vers cinq heures dans un terrain accidenté assez pierreux, où de grandes roches de granit rendent la marche difficile pour les animaux. Le pays au sud de la région de l’Iguidi porte le nom d’el-Eglab.

Le 17 mai, de six heures du matin à quatre heures du soir, nous marchons presque sans interruption, en traversant un terrain pierreux fort accidenté, et des deux côtés nous apercevons encore des montagnes de granit qui se perdent au loin. Puis nous arrivons à un vaste plateau, où nous campons.

Jusqu’ici nous avons toujours marché vers le sud-est, mais nous décrivons aujourd’hui une courbe étendue vers l’est. Ce matin, en effet, mes gens étaient en grand émoi : ils prétendaient voir des chameaux dans le lointain et, ce qui était encore pis, nous apercevions des traces assez fraîches de chevaux ! La crainte de rencontrer une bande de coupeurs de route était générale. Le guide nous ordonna de nous tenir cachés, ainsi que nos chameaux, derrière des rochers, et il scruta seul des yeux les environs ; il ne put voir de chameaux, quoique sa vue, comme celle de tous les gens de sa profession, portât à des distances incroyables ; il ne vit point également les cavaliers qui avaient certainement croisé notre route depuis peu, peut-être un jour auparavant. Nous avançâmes donc avec beaucoup de précaution, en tournant plus à l’est ; par bonheur, nous ne rencontrâmes personne.

Nous déduisons de l’inquiétude de nos chameaux, qui s’arrêtent en mangeant et regardent toujours dans la même direction, que d’autres de ces quadrupèdes ont dû passer aujourd’hui non loin de nous ; ces animaux ont l’odorat très fin et flairent l’approche d’une caravane à des lieues de distance.

Les traces de chevaux et de chameaux, mais surtout celles des premiers, firent toute la journée le sujet de conversation de mes gens, et les combinaisons les plus audacieuses furent exposées. On discuta sur la question de savoir de quelle tribu étaient les cavaliers, des Tekna ou des Aït-Tatta ; sur leur nombre, depuis combien de temps ils avaient franchi notre route. Il est étonnant de voir avec quelle sûreté ces hommes de la nature savent déduire des conséquences exactes des observations les plus insignifiantes, qui échappent complètement aux Européens. Parmi les plus inquiets était le guide Mohammed, qui avait pris envers le cheikh Ali la responsabilité de notre sécurité.

Ce jour-là le ciel était presque complètement couvert de nuages, et les vents de l’ouest et du nord-ouest, qui ne nous avaient jamais quittés, soufflèrent avec violence pendant cette journée surtout. Pourtant il faisait chaud, et même vers cinq heures nous avions 30 degrés centigrades à l’ombre. La région parcourue appartenait encore au pays d’el-Eglab. Nous prîmes le soir des précautions particulières pour le feu et la lumière, afin de ne pas trahir notre présence à de grandes distances.

Le jour suivant, nous marchons, de cinq heures du matin à quatre heures du soir, avec des haltes très courtes. Mes gens sont encore en émoi, car nous remarquons des traces toutes fraîches de chameaux : ils ne reprennent leur tranquillité que quand elles deviennent très nombreuses et qu’ils en déduisent, avec raison, le passage en cet endroit de la grande caravane de Timbouctou, attendue depuis longtemps par le cheikh Ali. Les traces isolées de chameaux peuvent provenir de cavaliers qui se sont écartés un peu de la colonne. Celles de chevaux de la veille proviennent évidemment de gens qui ont eu connaissance du passage de la caravane et ont voulu s’assurer s’il n’y avait rien à glaner autour d’elle ; peut-être aussi avaient-ils eu vent de mon voyage et ont-ils croisé notre route, mais sans nous rencontrer.

Au début de la journée nous avons à franchir une contrée très pierreuse ; à gauche apparaissent des chaînes de montagnes, qui, à en juger par les galets en provenant, sont composées de grès orangé ; le pays porte le nom de Hamou-bou-Djelaba ; puis vient une petite plaine avec des acacias et beaucoup de fourrage ; ensuite les chaînes de collines de quartzite réapparaissent.

Toute la région nommée el-Eglab est un pays de montagnes jeté au milieu du désert et qui s’étend probablement encore au loin vers l’est. Nous avons donc traversé jusqu’ici trois régions différant réellement dans leur constitution : la hamada (et les endroits nommés _es-serir_), la région des dunes de l’Iguidi et le pays montagneux d’el-Eglab.

Après avoir franchi les montagnes de quartzite, nous arrivons de nouveau à une plaine étendue, couverte de cailloux roulés, où nous dressons nos tentes. Le ciel a été très nuageux tout le jour, et le soleil n’a pas paru : même _vers quatre heures il pleut, et un arc-en-ciel se montre_. Cela arriva le 18 mai 1880, au milieu du Sahara, à peu près sous le 24e degré de latitude nord. Un temps semblable était évidemment précieux pour notre voyage, surtout parce que le vent de l’ouest soufflait de nouveau constamment.

Le 19 mai nous eûmes derechef une chaude journée et un voyage fatigant ; lorsque nous dressâmes nos tentes, le soir après trois heures, il y avait encore 33 degrés à l’ombre. Le terrain commence déjà à s’incliner ici, et notre bivouac d’hier n’avait que 353 mètres d’altitude, tandis qu’aujourd’hui nous ne sommes plus qu’à 255 mètres. A l’est nous apercevons de nouveau des montagnes, nommées djerb (djebel) el-Aït. Le pays parcouru, plat au début, devient bientôt pierreux, accidenté et stérile. Il doit avoir beaucoup plu hier ici, car le sable qui apparaît par places est encore très humide, et même une mare s’est formée dans un fond. Les traces d’antilopes et de gazelles sont fréquentes.

Bientôt nous arrivons à un large lit de rivière, dans lequel se jettent plusieurs affluents secondaires venant du nord-est. La rivière, nommée oued Sous, comme celle que nous avions déjà vue, a, dit-on, parfois un faible courant d’eau. Ainsi, au milieu du Sahara, se trouverait un cours d’eau temporaire, dont l’existence ne me paraît pas du tout invraisemblable depuis la pluie d’hier. Quelle fausse idée se fait-on de la nature de cette région ! Au lieu d’une plaine basse, nous y trouvons un plateau ; au lieu d’une uniformité infinie, une grande diversité de conformation ; au lieu d’une chaleur insupportable, 30 degrés seulement en moyenne ; au lieu d’un manque d’eau absolu, des puits abondants, et même des rivières !

La région de l’oued Sous a été probablement habitée il n’y a pas fort longtemps. A l’ouest du point où nous sommes, à quelques milles seulement, il y a encore dans cette vallée les restes de deux maisons et un puits ; on nomme ce pays Bir Mtemna-bou-Chebia : c’est évidemment une ancienne colonie arabe, dans une oasis qui, s’étant ensablée, a été abandonnée.

La rive gauche de l’oued Sous forme une plaine pierreuse avec peu de fourrage, de sorte que les chameaux n’y trouvent pas suffisamment à paître.

Le pays traversé le 20 mai porte toujours le nom d’oued Sous et se trouve être en pente descendante, de sorte que le bivouac, atteint après une marche ininterrompue de dix heures, n’a que 212 mètres d’altitude. Le matin, à quatre heures, quand nous nous éveillons, il fait un froid sensible, tandis que la journée est fort chaude ; au bivouac, dans un endroit nommé Mtemna, nous avons vers quatre heures 34 degrés à l’ombre.

Le terrain est encore pierreux, et accidenté en général ; nous franchissons même quelques collines, dans une zone de schistes foncés, sans fossiles et qui ne porte aucun végétal. Ce n’est qu’au bivouac de Mtemna que nous trouvons de nombreux acacias, qui donnent aux chameaux un fourrage bienvenu. Aujourd’hui encore, nous remarquons les traces de la grande caravane de Timbouctou, qui a passé ici.

A l’ouest se trouve un puits, Bir Eglif[3] ; comme nous avons encore de l’eau, nous marchons directement au sud-est. Il est vrai qu’après avoir séjourné dans les outres cette eau n’est pas très bonne, mais il faut bien s’en contenter. Heureusement nous avons encore assez de thé et de café pour préparer de l’un ou de l’autre chaque jour.

Le 21 mai la marche est extrêmement longue et fatigante, de cinq heures du matin à six heures et demie du soir, avec une halte d’une heure en tout. Il s’agissait d’atteindre un puits situé devant nous, afin d’y abreuver nos chameaux et de prendre de l’eau fraîche.

Après la région de Mtemna, riche en acacias et en végétaux, vient un pays désolé, stérile et pierreux, appartenant encore à ces schistes foncés que j’ai observés la veille ; on lui donne le nom d’Aslef. Ces régions pierreuses se prolongent jusqu’aux prochaines dunes, appartenant à un massif d’areg, qui porte le nom d’Areg el-Chech.

A l’intérieur de ce massif se trouve beaucoup de fourrage, acacias ou autres végétaux, et les traces de gazelles ou d’antilopes n’y sont pas rares ; nous ne réussissons pourtant pas à en tuer.

Nous dressons nos tentes au Bir Tarmanant, réunion de puits, placés au milieu de l’areg ; quelques heures plus à l’ouest se trouve le puits d’Amoul Graguim.

Il y a trois puits profonds, qui ont toujours de l’eau ; l’un d’eux passe pour le meilleur, mais son eau renferme un peu d’hydrogène sulfuré.

Je reconnais encore en cet endroit, de la façon la plus évidente, combien la présence de l’eau est liée d’ordinaire à celle des areg ; j’observe également ici de l’argile schisteuse bleue à la base des dunes. Le terrain n’a plus que 180 mètres d’altitude. La pente descendante débute à l’oued Sous ; en même temps commence là une série de puits (Bir Mtemna bou Chebia, Bir Eglif, Bir Amoul Graguim, Bir Tarmanant), que, à l’exception du dernier, nous avons laissés à l’ouest, parce que des coupeurs de route s’y embusquent assez souvent.

Nous sommes tous fatigués, hommes et bêtes, et, comme le pays est sûr, nous décidons de prendre un jour de repos. La journée du 22 mai se passe près de ces puits, et en outre la décision est prise de ne plus voyager que la nuit. Le guide nous y aurait obligés depuis longtemps, s’il n’eût craint de s’égarer dans le terrain pierreux que nous avons parcouru jusque-là ; il nous a toujours conduits par des chemins latéraux, uniquement pour éviter toute rencontre, et cela lui a parfaitement réussi. Durant le reste du voyage il se dirige au moyen d’une étoile qui, dit-il, est dans la direction d’Araouan et se trouve toujours à la même place. Naturellement, cette indication générale ne suffit pas ; le guide doit, pendant la route, observer une foule de petits indices et de repères qui ne frappent nullement les étrangers.

J’ai de nouveau avec Hadj Ali une scène violente : il a demandé tout à coup au guide de faire demi-tour et de nous ramener à Tendouf !

Le 23 mai nous quittons les puits de Tarmanant, après avoir rempli les outres d’eau fraîche, abreuvé les chameaux et nous être livrés à des ablutions complètes.

Nous avons encore à franchir une région de dunes dangereuses, en décrivant des zigzags sans nombre, pendant lesquels nos chameaux nous causent mille embarras ; puis nous arrivons enfin à une plaine pierreuse. Ensuite vient de nouveau une région d’areg, à l’intérieur de laquelle nous faisons halte vers deux heures, car il y a du fourrage en abondance. Cet endroit se nomme Aïn Beni Mhamid, d’après une tribu qui y a habité jadis, et est ensuite partie pour le Tafilalet. Par suite, il est probable que les conditions locales ont dû empirer il y a peu de temps, de sorte que les habitants, n’y trouvant plus les ressources nécessaires à leur existence, en sont partis.

Nous restons là jusqu’à deux heures du matin, pour marcher ensuite jusqu’à neuf heures dans la direction générale du sud-est. Tout le pays appartient encore à la région d’Areg el-Chech, et nous avons à franchir une série de dunes parallèles. On désigne un des endroits que nous traversons sous le nom de Daït Marabaf. Dans cette région on trouve toujours des végétaux en quantité suffisante. Vers le matin, les dunes disparaissent et nous entrons dans une large plaine de sable, avec du fourrage en abondance ; l’altitude est d’environ 200 mètres, un peu supérieure à celle du dernier bivouac.

Nous nous sentons déjà complètement en sûreté et croyons au succès du voyage. La santé de tous est bonne, et, s’il y avait assez d’eau, chacun serait content. Nous n’avons plus vu de traces de chevaux ou de chameaux ; le temps des caravanes étant passé, la présence de petites bandes isolées de rôdeurs est moins à craindre. Nous n’en rencontrerons aucune par hasard ; si l’une d’elles doit nous croiser, c’est qu’elle aura été envoyée à notre recherche.

Le pays que nous traversons ensuite est en général une région d’areg. Nous partons le 25 mai au coucher du soleil, pour marcher toute la nuit jusque vers huit heures du matin. Au début je ne m’habituais pas à ces marches de nuit, ou du moins je ne pouvais dormir en plein jour, pour être dispos à la nuit ; mais je dus y arriver quand même. Les chameaux étaient liés les uns aux autres et formaient une longue file ; l’un des serviteurs devait être toujours à pied, tandis que les autres étaient assis ou dormaient sur leurs chameaux. Seul le guide, placé en tête, demeurait éveillé et nous dirigeait avec une grande habileté à travers ces dunes séparées par des vallées plus ou moins larges.

Le matin, vers cinq heures, nous traversons la dernière ligne de dunes qui appartient à l’Areg el-Chech. D’abord vient l’Areg el-Fadnia, étroite zone de montagnes de sable, et ensuite l’Areg el-Achmer, entre lesquels nous campons dans la plaine ; le terrain a déjà une altitude supérieure à 233 mètres.

Le 26 mai nous marchons de sept heures du soir à sept heures du matin sans interruption, au début dans une région d’areg, puis sur une plaine de sable : le pays se nomme Okar. Chose remarquable, dans cette plaine je trouve des cailloux roulés de calcaire foncé où se voient des traces de fossiles paléozoïques : il doit y avoir ici un affleurement de cette formation ancienne, car ces cailloux ne proviennent pas des rivières, dont aucune ne se trouve dans un rayon rapproché de nous.

Le lendemain nous faisons encore une longue marche de nuit, de cinq heures du soir à six heures du matin ; la chaleur a beaucoup augmenté depuis quelques jours : vers midi nous avons toujours de 40 à 42 degrés à l’ombre ; la plus grande partie du terrain traversé est une région d’areg, et les vents d’ouest, si rafraîchissants ailleurs, ont cessé ou n’ont pas d’effet dans ces ravins étroits, entre des montagnes de sable : par suite, la consommation d’eau est très importante, et Hadj Hassan doit user de toute son énergie pour maintenir l’ordre dans la distribution de ce liquide. Nous avons incliné un peu plus vers l’est, car nous ne sommes pas loin de Taoudeni, que nous voulons contourner.

Au début nous avons encore à parcourir les dunes d’Okar, et nous arrivons ensuite à la plaine d’el-Saffi, qui consiste en calcaire bleu foncé, apparaissant partout au jour. Je puis maintenant m’expliquer la présence des fossiles des jours précédents ; les couches paléozoïques réapparaissent en effet à une altitude de 233 mètres. Le calcaire couvre le sol sous forme de larges plaques, qui semblent horizontales ; le fourrage est en abondance.

Le 28 mai, de six heures du soir à sept heures du matin, nous marchons vers le sud-est. Nous dépassons d’abord une petite zone d’areg, pour arriver ensuite dans la grande plaine d’el-Mouksi, couverte de nombreux cailloux roulés.

Le jour suivant, nous partons à cinq heures du soir pour atteindre, le lendemain matin, un des points les plus riches en eau du désert, l’oued Teli, un peu au sud-est de Taoudeni, que nous avons contourné par une large courbe. Le plus souvent, le terrain a été très pierreux, fort accidenté, difficile surtout pendant la nuit.

L’oued Teli est un lit de rivière, de largeur moyenne, pourvu de berges escarpées encore fort nettes, et formées d’un tuf calcaire très poreux, faiblement coloré en rouge et disposé en longues et étroites terrasses. On y a creusé plus de cent puits, qui ont toujours de l’eau. L’antique ville de Taoudeni, qui est dans le voisinage, vient en chercher là, car celle de la ville est trop salée ; c’est ainsi qu’ont été creusés ce grand nombre de puits.

Nous en trouvons un qui a en abondance de très bonne eau douce ; il doit avoir beaucoup plu ici ces derniers temps. Nous y abreuvons les chameaux, remplissons toutes les outres avec cette eau excellente et quittons dès neuf heures cet endroit, de crainte d’être aperçus par des gens de la ville. Nous marchons encore deux heures vers le sud et dressons nos tentes.

La contrée de Taoudeni compte parmi les plus intéressantes du Sahara occidental. C’est d’abord à cause de la présence de cette rivière si riche en eau et qui doit rouler, sous une couche de sable, une masse liquide assez considérable pour qu’un grand nombre de puits en soient toujours suffisamment pourvus. Jamais auparavant je n’avais vu de formations de tuf calcaire aussi développées que celles que j’ai trouvées en cet endroit et qui constituent des terrasses assez puissantes sur les deux rives de la rivière.

Quand on a franchi, au delà de son lit, une petite plaine couverte de cailloux roulés, de grès surtout, on rencontre de nouveau des roches blanches de marne et de calcaire, comme j’en avais vu plusieurs fois et dont les formes d’érosion sont particulières. On croit voir de loin des châteaux forts, des murailles et des tours, tant cette formation très récente est découpée en sections bizarrement rectilignes.

A l’ouest de notre bivouac apparaissent des hauteurs de grès rouge, qui ont envoyé jusqu’ici de nombreux cailloux roulés ; il est permis de supposer que le dépôt de sel gemme de Taoudeni appartient à cette formation.

Le commerce de sel de Taoudeni est fort ancien, et cette ville a une grande importance pour le Sahara occidental. On a façonné de toute antiquité le sel en plaques d’environ 1 mètre de long et du poids de 27 kilogrammes ; quatre de ces plaques forment la charge d’un chameau. Le sel est porté par de nombreuses caravanes, qui marchent en toute saison, jusqu’à Araouan et ensuite à Timbouctou. Cette dernière ville pourvoit tout le Sahara occidental, très pauvre en sel, de cette importante denrée alimentaire, dont la valeur s’élève à mesure qu’on avance vers le sud.

J’ai beaucoup regretté de ne pouvoir visiter Taoudeni ; mais tout mon voyage était en jeu, et il me fallut céder aux instances de mon guide en tournant la ville. La population, composée de Négro-Arabes qui exploitent le sel, est absolument livrée à elle-même et n’obéit à aucune autorité : seuls les maîtres des esclaves nègres isolés, qui vont et viennent dans cette triste contrée, y ont quelque influence. Les Touareg ne paraissent exercer aucun droit sur cette saline ; les Arabes de la tribu des Berabich, qui vivent à Araouan et aux environs, ainsi que les négociants de Timbouctou, semblent en être les propriétaires.

Pour l’alimentation la ville dépend entièrement du dehors ; on n’y cultive absolument rien, et l’eau doit être tirée du lit de l’oued Teli, à quelques heures de là. Le transport des denrées alimentaires ne semble pas toujours avoir lieu avec beaucoup de régularité, de sorte que la population souffre assez souvent de la faim. On dit que, dès qu’une petite caravane vient dans le voisinage de Taoudeni, elle doit y laisser au moins un chameau, qui y est abattu. On prétend aussi que des caravanes ont été pillées complètement dans le voisinage de cette ville.

Je regrettai surtout de ne pas avoir été à Taoudeni à cause de la saline, que j’aurais vue volontiers ; je suis disposé à croire qu’il ne s’agit pas là d’une _sebkha_, comme il s’en présente souvent dans le désert, ou d’un étang salé dans lequel le sel s’est déposé, mais d’une formation renfermant réellement du sel gemme. Je vis à diverses reprises, dans les plaques de ce sel, des traces d’argile salifère, même avec des coquilles brisées ; mais il était difficile d’en déduire exactement l’âge de cette formation ; je suis pourtant disposé à l’attribuer à une époque récente.

La terrasse de tuf de l’oued Teli dans laquelle les puits sont creusés est garnie en beaucoup d’endroits de grottes artificielles, où les habitants viennent souvent se réfugier pour peu de temps, quand il fait trop chaud à Taoudeni ; ils ont alors l’eau tout près d’eux, et elle n’est un peu salée qu’exceptionnellement. Après la pluie surtout, tous les puits renferment de l’eau douce.

Par bonheur, nous ne trouvâmes aucun de ces troglodytes, et nous pûmes puiser de l’eau sans être inquiétés. Mohammed, le guide, examine encore ce jour-là avec soin sur le sol des traces de chameaux étrangers ; il y en a naturellement dans une contrée si riche en eau, mais elles paraissent être toutes de date ancienne. Les caravanes se rendent ici des points les plus divers du nord de l’Afrique, pour s’y pourvoir d’eau jusqu’à Araouan.

Taoudeni est également intéressante en ce qu’un peu à l’ouest de la ville se trouvent d’antiques restes de murailles, des objets d’ornement et des outils, qui attestent une civilisation autre que celle de nos jours. Les maisons ont dû être bâties en bois et en argile salifère, mais on ne possède aucune tradition sur leurs anciens habitants.

Peut-être les trouvailles faites dans les environs, et qui doivent remonter à l’âge de pierre, ne sont-elles même pas en relation avec ces ruines : ce sont des couteaux d’un beau travail et d’un poli parfait, ou des instruments contondants, faits d’une pierre verte très dure qui gît probablement non loin de Taoudeni. Les ouvriers de la saline en trouvent assez souvent et les donnent aux gens qui vont à Timbouctou ou en viennent, car les femmes de cette dernière ville et d’Araouan les emploient pour écraser les grains.

[Illustration : Instruments de pierre trouvés à Taoudeni.]

Un peu au sud de Taoudeni est également un point important, en ce sens qu’il est à l’altitude minima observée pendant tout mon itinéraire au Sahara, altitude encore supérieure à 148 mètres environ, de sorte qu’il ne peut plus être question d’une dépression absolue au-dessous du niveau de la mer dans le Sahara occidental. Je ne pus réunir aucune donnée sur le nombre des habitants ni sur l’importance de la ville[4] ; mon guide ne savait rien là-dessus. Au contraire, quand je vins à parler de ruines antiques, il me conta, sans y être engagé, que souvent, dans ses pérégrinations au milieu du désert, il avait trouvé des choses extraordinaires loin des routes fréquentées : des os d’animaux domestiques, des débris de charbon de bois, et souvent aussi des bijoux de femmes, dans des endroits où personne ne pouvait séjourner et où pourtant on avait habité jadis. Encore une fois je regrette de n’avoir pu demeurer quelques jours à Taoudeni, d’autant plus qu’un Européen n’y retournera sans doute pas de longtemps.

Le soir du 29 mai nous quittâmes la région des puits de l’oued Teli, pour marcher directement au sud vers la ville d’Araouan : nous avions passé dans nos tentes une journée très chaude ; à deux heures de l’après-midi le thermomètre monta à 47 degrés à l’ombre : ce que nous n’avions pas encore atteint. Nous levâmes nos tentes dès huit heures du soir, et fîmes halte à trois heures du matin dans un endroit riche en fourrage.

Au début de cette marche nous avions eu encore à traverser un peu de terrain pierreux et les curieuses formes d’érosions dont j’ai souvent parlé et qui appartiennent à un calcaire néo-tertiaire (?). Puis vint une zone abondamment garnie de végétaux, après laquelle le sol prit une coloration rouge, provenant d’un sable ou d’un tuf extrêmement fin et poussiéreux.

Une petite place d’areg, garnie de beaucoup de fourrage, nous fournit l’occasion, fort désirée de tous, de nous arrêter. Pendant les deux jours qui se sont écoulés depuis que j’ai fait remplir les outres, beaucoup d’eau s’est déjà évaporée, et, si nous n’en trouvons pas dans le puits Ounan placé devant nous, notre position deviendra extrêmement difficile.

Le 31 mai, à cinq heures du soir nous quittons le bivouac pour marcher droit vers le sud, jusqu’au matin suivant à cinq heures, sans nous arrêter. Le pays est complètement plat, couvert généralement d’une mince couche de sable, et dépourvu pour ainsi dire de végétation. Ce n’est que de grand matin que nous rencontrons de nouveau une région d’areg, nommé Areg el-Chiban, ainsi qu’une rivière desséchée, l’oued el-Djouf, avec beaucoup de fourrage. La vallée de cette rivière est à une altitude de 200 mètres ; le terrain s’est donc élevé de nouveau, et la dépression de Taoudeni ne paraît pas avoir une grande étendue. Sur les cartes on indique ordinairement comme dépression profonde une très vaste partie du Sahara occidental appelée el-Djouf. Cette dépression existe certainement, quoique la partie la plus basse de notre itinéraire ait encore 150 mètres d’altitude ; peut être ce bas-fond est-il plus accentué vers l’ouest, mais je ne crois pas que l’altitude y descende au delà de 100 mètres. Je n’ai pas observé qu’on donnât le nom d’el-Djouf à une grande partie du pays, et je ne connais que l’oued el-Djouf au sud de Taoudeni, sous le 21e degré de latitude nord.

Aujourd’hui encore il a fait très chaud, nous sommes évidemment arrivés dans la partie la plus étouffante du Sahara. Les vents ardents du sud soufflent déjà jusqu’ici, et ceux de l’ouest et du nord-ouest cessent de rafraîchir l’atmosphère.

Pendant notre marche de la nuit il nous est arrivé un malheur, qui a causé à tous autant d’émoi que d’étonnement. Hadj Hassan, le serviteur tunisien engagé à Tendouf et qui se faisait remarquer autant par ses allures un peu violentes que par son adresse et sa force, a disparu pendant la nuit. Il était près de trois heures quand, une soif violente me faisant demander de l’eau, j’appelai Hassan. Celui-ci montait le dernier des neuf chameaux ; Sidi Mouhamed, que nous avions pris à Tizgui, allait à pied et poussait les animaux, tandis que les autres serviteurs étaient assis à moitié endormis sur leurs chameaux : c’est alors que fut constatée l’absence de Hadj Hassan. Par bonheur, nous nous trouvions dans une région d’areg, pourvue de fourrage, et nous pûmes y stationner en attendant l’homme disparu. Mais ce fut en vain. Nous tirâmes des coups de fusil et allumâmes des feux ; nous fîmes tout ce qui était possible en pareille circonstance : Hadj Hassan ne reparut pas. Sidi Mouhamed prétendit l’avoir vu une demi-heure auparavant sur son chameau ; Hassan en était alors descendu, dit-il, pour chercher son bâton, qu’il avait laissé tomber. Sidi Mouhamed ne s’en était pas inquiété davantage et avait continué avec les animaux.

Nous restons ici tout le reste de la nuit et le jour suivant jusqu’à quatre heures de l’après-midi, dans l’espoir que Hadj Hassan reviendra : mais tout est inutile. A notre grande inquiétude, le guide va fort avant dans la région des dunes pour l’y essayer de retrouver, mais cette dernière recherche est vaine : notre compagnon a disparu.

L’avis général fut que Hassan, afin de chercher son bâton, avait parcouru une assez grande distance en revenant sur ses pas ; dans la nuit il n’avait plus retrouvé les traces des chameaux, ou en avait vu d’autres qui l’avaient trompé. Toutes ces explications me semblaient insuffisantes. Hadj Hassan connaissait fort bien les voyages au désert, et il n’aurait pas commis l’imprudence de s’écarter de la caravane la nuit. D’un autre côté, c’était un Musulman fanatique ; il avait peut-être subitement regretté d’avoir aidé un Infidèle — car il m’avait reconnu pour tel dès le premier moment — à atteindre Timbouctou, si difficile à aborder. D’après cela, je croyais qu’il était peut-être retourné à Taoudeni. Mais tous furent d’accord pour affirmer que dans ce cas il se perdrait et mourrait de soif, quoique la ville ne fût qu’à une étape de distance. Il avait du reste laissé avec nous son bagage, si peu important qu’il fût ; cette circonstance rendait certainement un départ volontaire peu probable.

Malgré moi, je ne pouvais renoncer à une autre pensée, qui me sembla du reste très invraisemblable après mûre réflexion et que mon interprète déclara également non fondée. Sidi Mouhamed, dont j’ai parlé, et Hadj Hassan étaient ennemis mortels. Le premier n’aurait-il pas poignardé l’autre pendant une nuit assez obscure ? La tête de la caravane ne voyait pas ce qui se passait en queue, et un coup assuré, donné par derrière, aurait pu étendre ce malheureux à terre sans un cri. J’étais peut-être injuste envers Mouhamed, mais je ne pus me défaire de cette idée. Il fallut nous habituer à la pensée que Hadj Hassan avait disparu, et l’opinion générale fut qu’il s’était perdu et avait péri. La localité la plus proche qu’il pût atteindre était Taoudeni. Nous demeurâmes dans la suite longtemps à Araouan et à Timbouctou, et, pendant ce séjour, des caravanes de sel arrivèrent à diverses reprises ; mais toutes les informations que nous prîmes sur notre compagnon restèrent sans résultat, et sa mort dans le désert paraît certaine.

La perte de Hadj Hassan, abstraction faite de sa fin terrible, me fut très pénible, car il savait se rendre utile, et j’avais en lui un homme de plus avec lequel je pouvais causer, malgré ma connaissance imparfaite de la langue arabe ; je devais craindre, au cas où nous atteindrions Timbouctou, une rupture peut-être inévitable avec Hadj Ali.

Nous quittâmes donc fort tristement, le 1er juin, notre bivouac de l’oued el-Djouf, pour continuer vers le sud ; nous ne pouvions séjourner plus longtemps, car la provision d’eau diminuait toujours, et nous ignorions si le Bir Ounan ne serait pas à sec.

Au début nous eûmes encore à traverser quelques régions d’areg ; puis vint une grande plaine de sable, riche en fourrage. Mais ce n’était plus le beau sable quartzeux doré que nous avions vu jusque-là : il était fin et rouge, provenant évidemment de la désagrégation des roches de grès situées près de Taoudeni. On me nomma ce pays hamada el-Touman. La nuit, à trois heures, nous nous arrêtons ; nous avons perdu beaucoup d’eau par suite de l’évaporation, et, si nous n’atteignons pas le matin suivant le Bir Ounan, ou s’il est vide, nous sommes tous perdus ! C’est avec cette pensée que nous passons le reste de la nuit et le jour entier.

A cinq heures nous partons, pour marcher toute la nuit et arriver vers six heures au puits d’Ounan. C’est une petite ouverture invisible, creusée dans le sol, que l’on pourrait aisément dépasser et qu’il nous faut d’abord nettoyer ; mais elle renfermait de l’eau, sinon beaucoup. Nous pûmes faire abreuver nos chameaux, remplir les outres et nous laver. Si une caravane était arrivée le même jour, elle n’en aurait plus trouvé assez.

La région parcourue, la hamada el-Touman, était encore, au début, couverte de sable rouge ; plus tard elle devint pierreuse, et en même temps le fourrage diminua. Au Bir Ounan apparaissaient quelques collines de sable, de sorte que nous y trouvâmes aussi des herbes pour les chameaux.

La chaleur redevenait très forte, et le séjour dans les tentes par 40 degrés centigrades à l’ombre était désagréable. Nous demeurâmes donc un jour de plus, et ne partîmes que le 3 juin, vers six heures du soir. Ounan étant le dernier point d’eau avant Araouan, il fallut prendre des précautions en conséquence.

Le guide Mohammed me parle encore de trouvailles d’objets antiques. Ainsi à Trarsa il y aurait des murs anciens en terre et en sel gemme ; on y trouverait des bijoux et des objets fabriqués, des anneaux d’or, etc. Même, par places, on rencontrerait dans ces contrées des défenses d’éléphant. Il est vrai qu’elles pourraient provenir non d’animaux ayant vécu dans ces endroits, mais de caravanes disparues.

Le 3 juin, vers six heures du soir, nous quittons le puits, très heureux d’avoir pu nous y approvisionner d’eau. Nous traversons d’abord une plaine sans végétation, puis vient l’areg el-Nfech, zone étroite de dunes. Ensuite nous coupons une plaine étendue, couverte de gros blocs de pierre, qui a de nouveau atteint l’altitude de 266 mètres ; ce sont presque exclusivement des fragments de quartz blanc et gris qui gisent là en masses énormes. Le matin, vers sept heures, trouvant un peu de fourrage à chameaux, nous dressons nos tentes en cet endroit. La chaleur est redevenue très forte et s’élève presque toute la journée à 40 degrés à l’ombre.

Aujourd’hui nous rencontrons un homme isolé, le premier depuis notre départ de Tendouf, c’est-à-dire depuis vingt-six jours ; il fait partie d’une troupe de gens qui font paître des chameaux dans le voisinage d’Ounan. Mon guide Mohammed est très mécontent de cette rencontre ; nous n’avons plus, il est vrai, que quelques marches pour arriver à Araouan, mais il ne nous croit pas en sûreté contre une attaque, et ne sera entièrement rassuré que quand il aura accompli sa mission et m’aura remis au chérif de la ville.

Vers le soir nous partons, pour voyager, avec une halte de deux heures, jusqu’à sept heures du matin. Nous traversons d’abord une petite région d’areg, nommée As-Edrim ; puis nous arrivons dans une grande plaine couverte de blocs de pierres, et où il n’y a pas un brin d’herbe ; cette contrée, absolument stérile, sans aucune végétation, est nommée el-Djmia. Au bivouac nous ne trouvons même pas de fourrage, de sorte que nos chameaux jeûnent. La chaleur est encore très forte, et je me sens extraordinairement las de nos longues marches de nuit. Passer douze à quatorze heures sur un chameau, sans pouvoir dormir le jour, à cause de la chaleur, finit par vraiment fatiguer ; aussi je désire ardemment atteindre la ville la plus proche, Araouan. Si, le jour, il est à peine possible de se tenir sous la tente embrasée, il l’est encore moins de rester en plein air, où nulle part il n’y a d’autre ombre que celle projetée par nos chameaux affamés.

Le 5 juin, vers cinq heures du soir, nous reprenons notre marche jusqu’à huit heures du matin, avec de courtes haltes successives, car nous ne pouvons plus compter sur l’endurance des animaux. Nous traversons une région d’areg haute et étendue ; entre deux puissantes lignes de dunes court un chemin étroit, qui porte le nom de Bab el-Oua, et qui nous mène dans une plaine sablonneuse, couverte d’alfa (aswet). C’est le commencement de la grande plaine d’el-Meraïa (le Miroir), nommée sans doute ainsi à cause de la couleur blanc argenté que l’alfa prend sous le souffle du vent. Nous passons la nuit auprès de quelques petites dunes où se trouve un peu de fourrage. L’alfa ne peut en tenir lieu. L’altitude de la Meraïa est ici de 245 mètres, cependant le terrain s’incline faiblement vers le sud.

Le 6 juin, marche de cinq heures du soir à huit heures du matin, par la plaine d’alfa, avec une halte d’une heure. Nous dressons nos tentes dans un lit de rivière desséchée, l’oued Hadjar, dont le fond a une altitude de 212 mètres. La chaleur monte de nouveau à 42 degrés dans l’après-midi ; par bonheur il souffle un peu de vent, mais, à la longue, cette température est pourtant fatigante. Le jour suivant est aussi monotone et aussi chaud ; nous marchons de six heures du soir à sept heures du matin sans nous arrêter. Autour de nous, rien que la plaine d’alfa, sans une montagne, une dune, un arbre, une pierre ou quoi que ce soit qui rompe l’uniformité. L’altitude est encore ici de 200 mètres. La nuit du 8 au 9 se passe de même ; nous marchons de cinq heures du soir à neuf heures du matin, avec peut-être deux heures de halte en tout. Nous nous approchons toujours de plus en plus d’Araouan par ces marches forcées : aujourd’hui la limite de la monotone Meraïa est atteinte, et nous sommes au début de la colossale région de dunes au milieu de laquelle se trouve Araouan. Les animaux y retrouvent de nouveau des végétaux qui leur vont mieux que l’alfa, et nous sommes tous joyeusement émus en pensant que nous aurons bientôt derrière nous la partie la plus difficile de notre voyage à travers le désert, et qui nous avait paru si dangereuse de Tendouf. Nous pouvions voir, dans les traits desséchés de mon guide Mohammed, la joie et la satisfaction qu’il éprouvait à la pensée d’avoir pu conduire sans danger, à travers le Sahara, un Infidèle (car au fond il était convaincu que j’en étais un). Nous passâmes la nuit du 9 au 10 juin sous nos tentes, et décidâmes de n’aller que le matin suivant dans la ville, éloignée de quelques heures seulement, pendant lesquelles nous eûmes constamment à marcher entre de puissantes masses de dunes.

Le soir déjà, notre provision d’eau étant épuisée, il me fallut, auprès de la ville, faire acheter une outre pleine à un pasteur de chameaux.

Mohammed, le guide, part en avant et porte au chérif du lieu, le personnage le plus considérable d’Araouan, les lettres de recommandation du cheikh Ali ; il revient bientôt et nous pénétrons dans la ville, entièrement ouverte et composée uniquement, en réalité, de cent à cent cinquante maisons, dispersées entre les dunes. On nous y a déjà préparé un logis.

En somme, je dois considérer comme heureux mon voyage de trente journées depuis Tendouf jusqu’à Araouan ; eu égard aux circonstances, il n’a pas été trop pénible. Jusqu’à Taoudeni la température était supportable ; plus tard, il est vrai, elle s’éleva, et les marches de nuit, si épuisantes, commencèrent. A part la disparition de Hadj Hassan, aucun autre malheur ne nous est arrivé : personne n’a été sérieusement malade ; nous n’avons pas été attaqués par des coupeurs de route ; les vivres ont toujours été abondants, et nous n’avons pas précisément souffert du manque d’eau, quoiqu’il eût fallu être très prudents en ce qui concerne la consommation de ce liquide, dont la qualité et la fraîcheur laissaient fort à désirer.

Mohammed, notre guide, s’était parfaitement comporté et avait montré une connaissance du terrain tout à fait extraordinaire. Mes gens avaient prouvé leur bonne volonté, après avoir reconnu qu’une marche rapide en avant était le seul moyen d’abréger leurs fatigues. Hadj Ali et Benitez s’étaient réconciliés vers les derniers temps. Nous étions donc tous heureux quand nous pûmes apercevoir la première maison d’Araouan.

Nos chameaux se sont conservés tous les neuf ; aucun n’est resté en route, quoique plusieurs soient blessés et qu’ils aient surtout beaucoup maigri. Je puis dire qu’en général l’équipement et toute l’organisation de ma caravane se sont montrés appropriés aux circonstances.

Je n’ai éprouvé les illusions optiques connues sous le nom de _Fata Morgana_[5] que rarement et sur une très petite échelle. Ce que l’on raconte de lacs, de villes, de châteaux, de navires, etc., suspendus dans les airs, ne repose que sur la fantaisie audacieuse des narrateurs et sur les contes que les Arabes ne se lassent jamais de répéter. J’ai souvent vu des acacias, qui s’élevaient de loin en loin, isolés ou en groupes, paraissant suspendus dans les airs, un peu au-dessus du sol ; et des régions rocheuses m’ont apparu de loin comme une brillante nappe d’eau. Mais c’était tout : celui qui, malgré la chaleur et la fatigue, sait garder constamment sa lucidité, n’éprouvera jamais de pareilles illusions, ou ne croira jamais les éprouver. On reconnaîtra volontiers que j’avais su ménager la liberté de ma pensée, quand on saura qu’assez souvent, lorsque mes travaux étaient terminés, je jouais aux échecs sous ma tente embrasée avec mes deux compagnons Hadj Ali et Benitez.

Il paraît bien certain que des effets de mirage se produisent dans les contrées sablonneuses, puisqu’il existe de nombreuses observations à cet égard ; mais il ne faut pas tomber dans cette habitude d’exagération orientale, qui finit par entraîner le conteur à croire lui-même ce qu’il dit. De même, ces dangers effroyables du désert, tels qu’on en parle d’ordinaire, ne sont pas tant à redouter. Un voyage entrepris par des gens sérieux, convenablement équipés, échouera rarement, surtout si l’on évite de déployer trop de pompe, ou de provoquer une attaque en montrant une nombreuse troupe armée.

L’époque de mon expédition n’était pas favorable à cause de la chaleur ; par contre, j’avais cet avantage que les bandes de coupeurs de route, qui s’embusquent surtout dans le voisinage des puits, ne s’attendant à voir en ce moment aucune caravane dans le désert, étaient demeurées dans leurs villages. Ces coupeurs de route sont en général le seul danger à craindre ; et, pour le détourner, il est nécessaire de se mettre en relation avec un chef influent. J’ai eu le bonheur de faire en la personne du cheikh Ali la connaissance d’un homme d’honneur, qui fit beaucoup pour moi et avec un rare désintéressement ; il serait triste que, parmi les cheikhs arabes ou berbères des pays au sud de l’Atlas, on ne trouvât pas de gens de son espèce. Cela dépend d’ailleurs beaucoup du voyageur lui-même : une attitude prétentieuse et imposante a rarement valu de succès à ceux qui en usaient. La compagnie de Hadj Ali m’a certainement été fort utile, quoique nos relations fussent difficiles dans les derniers temps. Enfin je considère la route du Maroc par Tendouf comme une des meilleures pour aller à Timbouctou ; elle vaut mieux même que celle du Touat ; durant tout le trajet on ne rencontre pas un seul Targui (singulier de Touareg).

C’est une faune bien misérable que celle que l’on aperçoit pendant ce voyage dans le Sahara, et celui qui aurait l’espoir d’y chasser courrait risque d’être durement déçu. Les bœufs sauvages, les gazelles et les antilopes se trouvent dans le voisinage des régions d’areg, où le fourrage pousse, et nous vîmes souvent de grandes hordes de ces animaux passer rapidement devant nous. J’ai déjà expliqué comment le soi-disant roi du désert n’y apparaît pas et n’y peut point apparaître ; son domaine ne commence qu’au delà de la Meraïa, dans les grandes forêts d’acacias et de mimosas d’el-Azaouad, où il existe déjà une végétation plus riche et de l’eau plus abondante. J’ai mentionné la présence de serpents, de chacals et de grands lézards, ainsi que celle d’oiseaux chanteurs, qui vivent dans quelques régions d’areg, et dont les notes gracieuses portent réellement à la gaieté. En fait d’insectes, je vis souvent de grands scarabées coureurs, des fourmis noires, ainsi qu’une admirable fourmi d’un blanc étincelant et d’un éclat métallique, outre notre mouche commune et une autre, de fortes dimensions. Parmi les animaux venimeux, le scorpion n’est pas rare, et les Arabes le redoutent avec raison.

Au désert l’atmosphère est d’une pureté et d’une salubrité extraordinaires ; on n’y connaît pas de maladies, à l’exception des maux d’yeux, qu’il faut attribuer à la malpropreté des habitants. Je recommande comme une cure particulièrement salutaire contre certaines douleurs les bains de sable chaud dans les dunes : c’est une véritable jouissance que de se rouler dans le sable quartzeux fluide et pur, où ne se trouve pas un grain de poussière. Le désert est beau, très beau, malgré la chaleur et les dunes. La solitude immense a quelque chose de puissant, d’auguste, qui la rend analogue à l’Océan infini. Un lever de soleil ou un clair de lune au Sahara ont un charme qu’on ne saurait décrire ; c’est un spectacle d’une beauté grandiose, qui produit des impressions inoubliables. Celui qui est capable d’apprécier le grand et le beau de la nature, et qui est doué d’un caractère assez heureux pour ne pas être arraché, par la crainte d’un danger possible, à la contemplation de toutes ces merveilles, celui-là aura certainement plaisir à se souvenir du temps passé au Sahara, et remerciera l’heureux destin qui lui aura permis de jouir de ses beautés, avec un corps et un esprit sains.