CHAPITRE VII
VOYAGE DE BASSIKOUNNOU A KALA-SOKOLO.
Départ de Bassikounnou. — Bœufs de selle et de bât. — Euphorbiacées. — Temps pluvieux. — Le baobab. — Farabougou. — Inondation. — Benitez tombe malade. — Kala-Sokolo. — Ahmadou. — Ségou. — Le chérif de Kala. — L’empire des Bambara. — Curiosité du chérif. — Coquilles de cauris. — Maladies. — Les chanteurs. — Avidité des Bambara. — Industrie. — Le tabac. — Benitez est gravement malade. — Les guides foulbé. — Les curiosités du chérif. — Vengeance du cheikh. — Absence de Juifs espagnols. — Départ. — Climat malsain. — Historique de Kala. — Remarques sur Ahmadou-Ségou et les Nègres bambara.
Notre caravane, au départ de Bassikounnou, se composait, outre mes quatre Marocains et moi, de cinq hommes de la ville, demi-Nègres, demi-Arabes, qui nous avaient loué des bœufs. Mes hommes s’en servaient comme de montures, mais je préférai conserver mon âne. Il est aussi désagréable que peu sûr de monter ces bœufs chargés de ballots de marchandises ; ils portent en guise de selle deux sacs de cuir remplis de foin, placés sur leur dos sans y être attachés ; par-dessus on met la charge, qui pend sur les flancs de l’animal ; enfin le cavalier couronne le tout. Tant que le terrain est complètement plat et découvert, et que les bœufs peuvent marcher tranquillement et à pas réglés, tout va bien ; mais, aussitôt qu’ils s’avancent irrégulièrement ou qu’ils sont arrêtés par les buissons, les bagages entassés sur leur dos tombent souvent, et les cavaliers s’y trouvent fort mal. En outre, ces bœufs ont leurs cornes dirigées en arrière, aussi, quand on est assis trop près du cou, la position devient dangereuse. Enfin ces animaux vont beaucoup plus lentement que les chameaux.
Kala-Sokolo est directement au sud de Bassikounnou ; avant d’y arriver, nous rencontrerons un petit village bambara, nommé Farabougou.
J’ai déjà dit que la nature du sol et de la végétation n’est pas la même dans le pays de Bassikounnou que dans celui de Ras el-Ma. Après avoir quitté la ville, nous trouvons aussitôt une végétation plus riche, parmi laquelle sont surtout à citer des Euphorbiacées charnues, que nous n’avions pas encore vues. Il est vrai que par places le sol est encore un peu sablonneux ; mais il n’en est pas moins couvert d’un épais tapis d’herbes, partout où il n’est pas transformé en champs de sorgho ; le terrain lui-même est très faiblement ondulé, et s’élève peu à peu vers le sud.
Nous sommes obligés d’emporter d’ici quelques outres pleines, car on en est réduit à des dayas isolées, tandis que les rivières n’apparaissent pas encore dans ces contrées. L’eau des étangs situés près de Bassikounnou n’étant pas très bonne, j’en envoyai chercher dans un puits situé dans le voisinage, profond de 30 mètres et de 5 à 6 mètres de circonférence ; mais cette eau était salée. A un mille à l’ouest de Bassikounnou il y a une daya grande et profonde, malheureusement elle était trop éloignée.
Nous quittons la ville à sept heures du matin et avançons lentement vers le sud avec notre caravane de bœufs ; vers midi nous faisons halte, pour marcher ensuite de trois à six heures. A ce moment il faut dresser les tentes, car de lourds nuages d’orage se montrent, et un violent ouragan se déchaîne bientôt. Je suis arrivé presque au début de la saison des pluies, et le premier inconvénient de cette circonstance est que nous rencontrerons plus tard des zones d’inondation fort étendues ; en outre il est malsain de voyager à cette époque, et nous en souffrirons tous.
Le matin suivant, nous partons de bonne heure pour continuer vers le sud par un terrain toujours semblable, couvert d’herbes et de bouquets d’arbres disséminés. La contrée étant complètement inhabitée, nous sommes étonnés de rencontrer un homme qui conduit quelques esclaves bambara ; il vient de Kala, où il les a achetés pour les revendre chez les Arabes. Vers midi nous faisons halte, car nos animaux sont trop fatigués ; mais nous n’avons pas d’eau. Mes gens ont été hier soir très imprévoyants avec la provision emportée, pensant qu’ils rencontreraient bientôt une daya : il n’en a rien été. Aussi, ne pouvant nous installer pour le repos, nous faisons paître un peu nos animaux et repartons vers une heure, par la grande chaleur. Au bout de deux heures de marche seulement nous atteignions l’étang désiré, large mare pleine d’eau trouble et laiteuse : elle n’avait pas du moins l’arrière-goût de l’eau salée du puits de Bassikounnou. Les bœufs étaient extrêmement altérés et il fut impossible de les arrêter. Quand nous arrivâmes près de l’eau, ils s’y jetèrent brutalement et burent à longs traits ce médiocre breuvage.
Nous demeurons auprès de cette daya, nommée Kantoura, et dressons nos tentes. De nouveau le ciel s’est couvert de nuages noirs ; le vent s’élève aussi vers le soir, mais la pluie ne tombe pas.
Nous sommes peu riches en provisions, et notre nourriture quotidienne ne consiste qu’en couscous ou en riz, préparé avec un peu de beurre. Je n’ai pu acheter de moutons à Bassikounnou, car les habitants eux-mêmes n’en ont pas beaucoup ; du reste ils sont chers. La contrée où nous sommes paraît du moins être indemne des brigandages des Arabes, qui ne descendent pas si loin, car ils ne trouvent plus ici de grands troupeaux de bestiaux, comme dans les régions placées au nord. L’altitude est la même qu’à Bassikounnou : environ 270 mètres ; à midi la température s’élève d’ordinaire à près de 30 degrés centigrades à l’ombre, et s’abaisse un peu le matin et le soir.
Le 12 août, vers sept heures du matin, nous quittons la daya, pour marcher vers le sud. A Bassikounnou on m’a dit que Kala n’est qu’à trois jours de marche, mais nous y mettrons probablement le double de temps. En outre je reconnais maintenant que mes guides et mes conducteurs de bœufs n’ont jamais été à Kala et n’en connaissent le chemin que d’une manière générale. Ils ont cherché à se renseigner à Bassikounnou, où personne n’a voulu m’accompagner, et on leur a dit, entre autres choses, que nous devons rencontrer un grand baobab isolé.
Nous marchons de sept heures à midi, vers le sud : la température est élevée, mais un peu adoucie par de faibles souffles de vent. Puis nous dressons nos tentes pour le repos. Lorsque vers trois heures nous voulons continuer la marche et que tout est déjà paqueté et chargé sur les animaux, un ouragan s’élève tout à coup, suivi d’un terrible orage : ils surviennent si subitement, que nous sommes tous complètement traversés. Il est impossible de marcher dans ces conditions ; nous tendons de nouveau les toiles mouillées et restons sur place, pour leur permettre de se sécher. Mais pendant la nuit la pluie tombe encore. C’est un bivouac extrêmement malsain, sur un sol humide et dans des tentes mouillées ; je crains que plus tard nous n’ayons beaucoup à en souffrir.
Le matin suivant, vers neuf heures, nos bagages sont secs et nous pouvons partir ; mais, après une heure et demie de marche seulement, tout le ciel se couvre d’épais nuages d’orage : nous n’avons pas encore fini de tendre nos tentes, qu’une pluie violente et de longue durée recommence. Comme de nouveaux nuages se rassemblent toujours dans le sud, nous ne pouvons songer à aller plus loin, et il faut encore demeurer sous des tentes humides. J’en suis fort contrarié, car je voudrais atteindre aussi vite que possible la ville, où nous serons à l’abri de ces pluies, dans des maisons bien sèches.
Le terrain s’est relevé et atteint une altitude d’environ 300 mètres ; la contrée a un joli cachet de parc : c’est une forêt remplie de clairières, couvertes de gravier de latérite. Elle doit être riche en toute espèce de gibier, mais nous n’en rencontrons pas ; il est d’ailleurs impossible de faire arrêter la caravane pour parcourir les environs : ce serait un jour de perdu, et nous sommes forcés, à cause de nos maigres provisions et du temps pluvieux, de marcher le plus vite possible. Ces pluies continuelles ont déjà eu pour mes gens un fâcheux effet. Hadj Ali ainsi que Benitez se sentent tout à fait mal. Le premier se plaint, en même temps que d’une faiblesse générale, de douleurs d’estomac, suites évidentes de l’eau malsaine qu’il a bue. Chez Benitez se montrent, à cause de ces pluies fréquentes, des symptômes de fièvre. Je suis forcé d’entendre des reproches au sujet de mon refus de prendre le chemin du désert par Oualata. Je ne pouvais répondre qu’en rappelant le but de mon voyage qui m’obligeait à parcourir les contrées les moins fréquentées, et les dangers dont nous aurait menacés dans les pays au sud de Oualata une population arabe de rôdeurs et de pillards. Sur cette route, au contraire, dès que nous aurons atteint Kala, nous pénétrerons dans des contrées peuplées, et pourrons chaque soir nous arrêter dans un village. Je dois l’avouer, j’aspirais ardemment à ce moment : ce bivouac durant des semaines en plein air, cette vie pure et simple de l’homme des bois, deviennent insupportables, et l’on aspire à se retrouver dans des demeures humaines.
Une sorte de mécontentement et de découragement apparaît chez mes compagnons, et se trouve encore accrue par ce fait, que nous remarquons chez nos guides une grande ignorance du chemin ; nous n’avons, il est vrai, qu’à marcher toujours vers le sud, pour arriver enfin dans une localité bambara, mais cela pourra durer longtemps. Je ne puis les consoler qu’en leur faisant espérer en l’avenir, en notre prompte arrivée chez les Français, etc. Mais je sais mieux que mes gens ce que nous aurons encore de difficultés à vaincre.
Le 14 août nous avançons encore un peu vers le sud ; pendant la nuit il n’a pas plu, mais, quand nous nous levons le matin, le ciel est complètement couvert, et nous attendons plusieurs heures que le temps se soit un peu assis. Vers dix heures nous pouvons partir, pourtant dès midi mes gens ne veulent plus avancer ; notre marche se fait donc très lentement, et nos vivres nous causent de grands soucis. Les conducteurs de bœufs ont emporté pour eux de Bassikounnou une sorte de farine de semoule, qui est presque complètement épuisée, aussi ils ne mangent plus qu’une fois par jour. Il me faut finalement leur donner encore un peu de nos provisions, déjà si minces et quoique nous n’en ayons plus que pour trois ou quatre jours.
Nous parcourons aujourd’hui une forêt très épaisse, dans laquelle il est difficile aux animaux d’avancer ; la latérite apparaît toujours plus abondante.
Vers trois heures nous levons les tentes pour marcher comme toujours vers le sud ; mais dès cinq heures nous faisons halte, après avoir atteint une grande daya. Un peu auparavant, nous avons vu le baobab géant dont j’ai parlé, magnifique arbre d’environ 6 mètres de tour, et qui produit une grande impression par son apparition isolée au milieu de buissons bas et de petits arbres. Comme je l’ai dit, il sert de repère aux caravanes, et indique à peu près le milieu du chemin entre Bassikounnou et Kala. Nous avons plusieurs fois perdu notre route, et nous avons erré dans les bois ; sans quoi nous aurions atteint cet arbre depuis longtemps. A partir de Bassikounnou on voit des sentiers frayés par des animaux de charge et que nous avons naturellement pris ; mais, quand la contrée est devenue plus boisée, ces traces se sont perdues : nous avons fréquemment suivi de fausses pistes de bœufs, qui nous ont écartés de la direction principale. Il a fallu, par suite de ces circonstances et des pluies fréquentes, cinq jours pour atteindre uniquement ce baobab.
Le 15 août se passe sans pluie. De sept heures du matin jusqu’au soir nous errons dans les bois épais, sauf pendant deux heures ; nous conservons en général la direction du sud, mais les traces de chemin se sont perdues. Mes gens espèrent en vain atteindre un village bambara ; à la fin nous sommes si épuisés que nous faisons halte vers cinq heures du soir au milieu de la forêt, et y dressons les tentes. Notre nourriture est fort maigre ; nous sommes forcés d’attacher nos bœufs et nos ânes pour les empêcher de s’écarter, de peur des lions. Quoique nos conducteurs aient entretenu du feu toute la nuit, aucun de nous ne peut dormir ; pour la première fois depuis le début de notre voyage, nous avons à souffrir des moustiques.
Pendant la nuit mes gens prétendent avoir entendu des coups de fusil, provenant sans doute de chasseurs ; le matin suivant, nous partons dans leur direction. La forêt est très épaisse et nous avons peine à la traverser avec nos bœufs chargés ; de place en place apparaissent des élévations formées de latérite. Mais, à mesure que nous avançons vers le sud, la forêt tend à s’éclaircir, et elle prend bientôt le caractère d’un parc, avec de vastes clairières découvertes, des groupes de buissons et quelques grands arbres, baobabs ou arbres à pain de singe : c’est un terrain de chasse favorable sous tous les rapports. Après avoir erré plus de quatre heures dans une direction plus ou moins arrêtée, nous voyons enfin de loin les hautes tiges de champs de sorgho, qui nous annoncent la présence d’un lieu habité dans le voisinage ; nous remarquons bientôt les rares traces d’un chemin frayé, et, en le suivant, nous atteignons, après une heure et demie de marche, les premières maisons de la petite ville de Farabougou. Barth, dans l’un des nombreux itinéraires qu’il a recueillis par renseignements, indique également cet endroit comme se trouvant sur la route de Oualata à Sansandig.
Farabougou est une petite bourgade composée de maisons d’argile, et à peine aussi grande que Bassikounnou. Les habitants sont des Nègres bambara, dont une petite partie seulement a embrassé l’Islam ; le reste est païen, c’est-à-dire ne s’inquiète absolument pas de ce qui ressemble à une religion. Même les Bambara que les guerres de Hadj Omar ont convertis de force à l’Islam sont des croyants extrêmement tièdes ; ils font à peine leurs prières une fois par jour. Les Bambara ordinaires n’entendent pas l’arabe, et, en dehors de : _Allah Kebir !_, ils ne savent à peu près rien des enseignements de Mahomet.
A la tête de la ville sont deux frères, dont l’un a préféré devenir Mahométan, tandis que l’autre est demeuré païen. Aussi l’autorité demeure-t-elle aisément dans la famille ; l’un des frères a pour amis les Nègres bambara convertis, l’autre les Infidèles sans aucune croyance : de sorte que les deux partis vivent en paix l’un près de l’autre et se livrent à leur seule occupation, le commerce des esclaves.
Comme partout dans les villes de ces contrées, beaucoup d’Arabes se sont fixés ici ; l’un d’eux est un parent éloigné d’Abadin, dont la considération en cet endroit est fort grande ; quand nous déclarons venir d’auprès de lui, nous sommes généralement bien accueillis. Nos tentes sont dressées hors de la ville, et bientôt arrivent de nombreux curieux. Vers le coucher du soleil, les esclaves reviennent des travaux des champs et s’arrêtent étonnés devant ces tentes étrangères. L’un des cheikhs apparaît aussi, et, peu après, chacun des deux frères nous envoie un mouton comme cadeau d’hospitalité. Mais ils demandent en échange de si grands présents, que Hadj Ali, fort mal disposé surtout pour cette incrédule population bambara, entre dans la plus violente colère et maudit en termes énergiques ces Nègres grossiers, « qui ne croient ni en Dieu ni en son Prophète ». A la fin nous envoyons un peu d’étoffe et quelques sabres comme présents, en déclarant n’avoir rien de plus. On fut très mécontent de cette réponse, et l’on nous négligea de toute manière. La population nègre, et surtout la partie la plus jeune, se comporta d’une façon importune et insolente, et, si nous n’avions eu dans notre compagnie quelques Arabes de l’endroit, nous aurions été exposés à toute espèce de scènes désagréables.
Comme je l’ai dit, de grands champs de sorgho entourent la ville, et en outre nous vîmes des troupeaux assez importants de bœufs, de moutons et de chèvres, ainsi que beaucoup de chevaux et d’ânes. Cette localité paraît être aisée ; la population doit compter plusieurs milliers d’âmes, y compris les nombreux esclaves.
Tout près de la ville sont plusieurs grandes dayas, qui ont de l’eau toute l’année. On rassemble ici, au moment de la floraison, les semences des herbes et l’on s’en sert comme moyen d’alimentation. A différents endroits situés en dehors de la ville, je remarquai des femmes occupées à promener dans les herbes un appareil ingénieusement construit pour recueillir les semences. Il consiste en une corbeille avec une quantité de petits bâtons, placés les uns près des autres en forme de herse : en la promenant dans l’herbe, un mouvement habile de l’ouvrière y fait tomber les semences des tiges.
Mes gens de Bassikounnou étaient fort joyeux de pouvoir enfin manger à leur faim de la viande ; je leur en fis donner autant qu’ils voulurent, pour les tenir en bonne humeur. Hadj Ali et Benitez étaient assez mal disposés : le premier à cause des Nègres grossiers et incrédules, auxquels il importait peu qu’il se fît passer ou non pour un chérif et un neveu d’Abd el-Kader et qui ne connaissaient que leur maître fanatique et pillard de Ségou ; Benitez se trouvait décidément très mal depuis plusieurs jours. Je croyais même avoir remarqué que ce changement remontait à notre surprise par les Oulad el-Alouch ; cet incident avait causé sur lui une profonde impression, et en outre l’humidité du climat lui avait donné des symptômes de fièvre.
Il fallut faire veiller pendant la nuit quelques-uns de nos guides, car la population bambara passe pour adonnée au vol, surtout quand tant d’esclaves se trouvent réunis.
Pendant la nuit suivante il plut encore très fort, ce qui ne nous empêcha pas de partir le matin du 17 août à sept heures, pour atteindre enfin Kala et pouvoir habiter dans une maison sèche. Mais quel chemin parcourons-nous ! Le terrain, presque sans aucune pente, était devenu un étang, à la suite des pluies fréquentes des derniers temps ; les animaux marchaient constamment dans l’eau et s’y abattaient souvent. C’était toujours une tâche extrêmement pénible que de remettre sur pieds des animaux chargés d’un lourd bagage. Pendant longtemps il fallut que nous marchâmes nous-mêmes dans l’eau jusqu’aux genoux, parce que les bœufs ne pouvaient plus nous porter ; mon âne surtout s’enfonça si profondément dans la boue, qu’il était incapable d’avancer ou de reculer. Nous passâmes ainsi près de quatre heures avant d’atteindre un terrain plus élevé et d’arriver à un petit village, où nous demeurâmes quelque temps afin de nous sécher. Ce fut une journée terrible, surtout pour Benitez, déjà malade. Les champs de sorgho, qui étaient aussi en partie sous l’eau, s’étendent au loin vers le sud, et nous marchâmes longtemps dans cette inondation. Vers trois heures nous quittions notre lieu de halte, où nous avions remis nos bagages en ordre et où nous nous étions reposés aussi bien que possible ; après plus de trois heures de marche, nous entrions dans Kala-Sokolo. Le terrain, devenu plus élevé, était sec en très grande partie.
De Bassikounnou au point où nous étions, on constate la présence d’une pente ascendante constante, quoique fort peu sensible. La première ville a environ 270 mètres d’altitude, tandis que la contrée située entre Farabougou et Kala en a 320 ; pendant ces derniers jours, la température, supportable, rarement atteint 30 degrés centigrades. La petite ville de Farabougou est la localité la plus septentrionale du grand empire bambara, qui aujourd’hui est gouverné de Ségou par le sultan Ahmadou, l’aîné des fils de Hadj Omar ; autant que j’ai pu le savoir, à Kala on était peu satisfait de cet étranger (c’est un Fouta en effet) et de ses expéditions de pillard.
_Séjour à Kala._ — Les champs de sorgho qui entourent la ville s’étendent pendant des heures, et, quand nous vîmes les premiers indices de culture, nous respirâmes plus légèrement, comptant sur un accueil pacifique. On nous avait dit qu’un chérif arabe se trouvait dans la ville, et Hadj Ali tenait naturellement à ce que nous réclamions son hospitalité et non celle du cheikh bambara. Le chérif nous accueillit du reste très amicalement. C’était un homme maigre, d’environ cinquante ans, aux cheveux noirs et touffus, vêtu simplement de la toba bleue ordinaire ; il souffrait un peu de rhumatismes aux jambes. Il nous donna une petite maison, construite en argile comme toutes les maisons de Kala ; mais elle avait un porche couvert en paille, formant en quelque sorte une véranda.
Kala, comme les Arabes nomment la ville, ou Sokolo, suivant la dénomination des Bambara, est d’étendue assez considérable et doit compter au moins 6000 habitants, Nègres bambara pour la très grande partie. Une petite colonie d’Arabes venus du Hodh s’y est également fixée.
Les rues de la ville sont relativement larges, mais irrégulières ; outre les maisons d’argile battue se trouvent aussi de nombreuses huttes en paille et en roseau, placées surtout autour d’une rue très large, ressemblant à une place et dont le niveau est un peu plus bas que ma maison ; elle n’est habitée uniquement que par la population noire.
Comme je l’ai dit, l’agriculture est en honneur à Kala, et des champs de sorgho très étendus l’entourent ; tout près d’elle sont de grandes dayas qui ont toujours de l’eau, et vers l’une desquelles se trouvent trois arbres gigantesques.
Quand le cheikh bambara apprit que des étrangers étaient arrivés chez le chérif, il envoya aussitôt un de ses neveux pour visiter nos bagages ; il fallut vider complètement chacun de nos sacs et montrer ce que nous possédions. On nous dit que c’était afin de voir les marchandises soumises à des droits de douane, certains articles de commerce payant ici, à leur entrée dans le pays bambara, des droits d’importation. Comme nous n’en avions pas, l’envoyé du cheikh s’éloigna ; mais néanmoins il avait vu ce que nous portions avec nous et ce qui, à l’occasion, pourrait servir de présents. La fureur de Hadj Ali reprit à ce propos, et il déplora, de la façon la plus vive, d’être venu chez ces grossiers Infidèles.
Nous étions entièrement nourris dans la maison du chérif, c’est-à-dire que deux fois par jour on nous apportait un plat rempli de riz au beurre, dans lequel étaient placés de petits morceaux de viande de bœuf. C’était une alimentation peu substantielle, mais nous ne pouvions nous procurer mieux. Le peu de pièces d’étoffe et les quelques douros que je possédais encore étaient réservés pour payer la location d’animaux de charge ; en outre, Hadj Ali désirait que nous n’achetions pas de viande fraîche, afin d’éviter les apparences de la richesse. Mais je ne pus pourtant me dispenser d’échanger des œufs et des poulets contre des coquilles de cauris. Un œuf coûtait cinq cauris ; un poulet, de 30 à 40, selon la grosseur.
[Illustration : Nègre bambara.]
Abdoullah (Benitez) est très malade et ne peut absolument plus rien manger depuis plusieurs jours ; son teint est livide, il a maigri et passe toute la journée étendu sur une natte, morne et apathique. J’ai de lui les plus tristes pronostics. De plus, mes autres compagnons tombent malades et j’ai constamment à entendre des reproches.
[Illustration : Négresse bambara et son enfant.]
Les Arabes du pays ne paraissent pas très pieux, car ici le Kerim n’est pas du tout observé. Par bonheur nous avons encore un peu de thé, mais pas de sucre, et le chérif, qui passe chez nous toutes ses journées, boit du thé avec plaisir et fume en même temps. Quand nous l’interrogeons à ce sujet, il répond qu’il est malade et que dans cet état il peut tout se permettre. Le chérif, qui sait que je suis Chrétien, mais ne s’en émeut en aucune façon, est fort avide de s’instruire, et chaque jour il nous interroge sur tous les sujets. Je suis forcé de lui peindre l’état politique de l’Europe ; il me demande des nouvelles géographiques et désigne lui-même grossièrement sur le sable les côtes du nord de l’Afrique, en se servant d’un bâton : il indique même, d’une manière exacte en général, la situation de chaque pays. Il veut voir ce qu’est notre écriture, et je dois lui écrire quelque chose ; il demande que je lui parle allemand, pour qu’il sache comment sonne cette langue : bref, il veut s’instruire de toute façon.
J’avais à payer aux conducteurs de bœufs de Bassikounnou le reste de la somme convenue, et ils le réclamèrent en cauris. Le chérif s’occupa de faire échanger de l’étoffe contre ces coquillages et m’en apporta 12000 en échange d’une pièce de _guinée_ ; pour un douro d’Espagne je n’en reçus que 3500. Il est possible que le chérif ait un peu gagné à cette affaire, dont il ne voulut laisser le soin à personne : mais cela n’a pu être bien considérable.
Nous discutâmes alors sérieusement la question du reste du voyage. Lors de notre séjour à Bassikounnou nous avions formé le plan d’acheter des bœufs à Kala pour atteindre lentement le Sénégal, en marchant de village en village, sans dépendre de personne. Mais le chérif nous en dissuada vivement. Si les Bambara s’apercevaient, pensait-il, que j’avais encore beaucoup d’argent, ce qui aurait lieu forcément si j’achetais des bœufs, dont chacun coûterait au moins de 40000 à 50000 cauris, la cupidité du cheikh serait éveillée ; de plus, nous ne serions pas en sûreté en route. On nous reconnaîtrait au premier abord pour des étrangers et l’on ne se ferait aucun scrupule de nous voler nos animaux. Le plus sûr serait donc de louer quelques bœufs aux habitants de Kala pour aller à la première ville importante ; nous aurions ainsi un certain nombre de conducteurs et de guides qui s’occuperaient des animaux. Ces conseils furent naturellement de mon goût, mais il fut difficile de trouver des conducteurs. Un homme se déclara prêt à me louer des bœufs pour aller à Goumbou si je lui payais 36000 cauris par animal ; je ne pus déférer à des exigences aussi impudentes.
Le 19 août tous mes compagnons étaient alités : Benitez très fortement atteint, les autres moins ; les douleurs d’estomac, le froid et l’humidité les avaient tous attaqués, et j’eus moi-même à réagir vigoureusement pour ne pas tomber sérieusement malade. Par malheur, nous manquions de tout : le café, le vin, le sucre, le tabac étaient épuisés depuis longtemps, et il ne me restait qu’un peu de thé vert, qui devait durer encore quelques jours. Comme médicaments, je n’avais plus que de la quinine ; mes purgatifs, mes vomitifs, ma poudre de Dower étaient en général détériorés par l’eau ; je n’avais sauvé qu’un peu d’émétique et j’en donnai à Hadj Ali ; après l’avoir pris, il se sentit un peu mieux. Kaddour, le Marocain, jadis si vigoureux et d’une santé si robuste, dut aussi se coucher, et j’eus une nuit sans sommeil.
Le cheikh des Bambara exigeait des présents, sans m’avoir rien donné, et il voulait en recevoir beaucoup : une toba brodée de Timbouctou, des couvertures de laine, de l’étoffe, etc., tout lui convenait. La colère de Hadj Ali le reprit à cette exigence d’un Infidèle, mais il fallut pourtant lui envoyer quelque chose. Voyant que nous avions peu à lui donner, il se déclara momentanément satisfait.
L’institution des chanteurs de cour (griot) existe déjà ici. Ce sont des gens qui se tiennent constamment parmi la suite du cheikh, sont nourris par lui et doivent chanter les louanges de leur maître dans les circonstances convenables, pendant les repas et surtout quand il y a des étrangers dans la ville. Un de ces poètes de cour vint également nous éveiller dès le matin à diverses reprises. Après avoir célébré les vertus de son maître en termes peu harmonieux, pour lesquels il s’accompagnait d’une sorte de guitare, il nous chantait aussi, nous estimant heureux d’avoir accompli sans malheur notre grand voyage, et ne partait pas d’ordinaire sans avoir reçu un présent de cauris. Ces gens-là ne paraissent pas estimés par les Arabes, car le chérif renvoya durement à diverses reprises cet acharné mendiant. Les griots doivent aussi accompagner leur maître quand il entreprend des expéditions de guerre ou de pillage, et encouragent leurs compagnons par des chants. Ils paraissent en même temps servir d’espions, et je suppose que ces griots venaient nous voir pour se renseigner sur tout ce qui nous arrivait. Le cheikh éprouvait une grande défiance envers nous et le chérif ; il était courroucé de voir ce dernier, et avec lui, par suite, la colonie arabe, nous protéger et nous soutenir de toute façon : il supposait que nous avions fait au chérif un gros présent d’or ou d’argent, qui lui avait été ainsi enlevé, à lui le cheikh du lieu. Je m’apercevais déjà que les relations avec les Bambara sont difficiles ; ce sont des gens farouches et cupides, qu’ils appartiennent ou non à l’Islam.
Le 22 août nous avions le soir un violent orage ; tous mes compagnons étaient encore étendus malades ; le petit Farachi s’occupait seul et avec peine du ménage. Le chérif avait également fait dire qu’il était souffrant ; ses douleurs rhumatismales semblaient s’accroître avec les pluies. Aussi étions-nous dans une fâcheuse disposition d’esprit.
Il est difficile de trouver des gens qui consentent à nous accompagner et à nous louer des animaux ; le cheikh de l’endroit m’est évidemment hostile ; nous sommes tous malades ; nos ressources sont extrêmement limitées ; nous n’avons aucun aliment européen et en sommes réduits au plat de riz de notre hôte, quoiqu’il continue à être très bien disposé pour moi : son riz est rarement remplacé par un couscous de sorgho à peine mangeable ; toutes ces causes, accompagnées des reproches constants de Hadj Ali, qui me demande toujours pourquoi je n’ai pas voulu passer par Oualata, m’émeuvent beaucoup et je crains de tomber malade moi-même.
A Kala il n’y a presque aucune industrie ; un de nos visiteurs est pourtant habile ouvrier en fer. Il fabrique surtout de petits poignards élégants avec des fourreaux de cuir ; d’ordinaire, leurs lames sont ornées d’inscriptions et d’arabesques, de même que les pipes dont j’ai parlé. Leur fourneau est en bois teint en noir et garni de petits anneaux d’argent incrustés ; leur bout, qui est long, est en tôle. On fume beaucoup ici, surtout un tabac indigène très fort, auquel je ne pus m’habituer. Il peut être bon, mais ces gens ne savent pas le préparer. Je constatai également ici une coutume que j’avais observée ailleurs : avant de bourrer le tabac dans la pipe, on l’enduit de beurre ! J’avais vu déjà une fois, dans l’oued Draa, et sans vouloir en croire mes yeux, le cheikh Ali rouler son tabac dans du beurre et le bourrer ensuite dans sa pipe ; ce procédé donne au tabac un goût et une odeur extrêmement forts, et même répugnants, impossibles à supporter pour un étranger. Le tabac à priser n’est pas inconnu, mais je l’ai trouvé plus en usage à Timbouctou et Araouan ; c’est une poudre jaune, très énergique, que l’on conserve dans de petites boîtes élégantes en cuir.
Cependant je cherchais à poursuivre, du mieux possible, les négociations pour la continuation du voyage. D’après tout ce que j’entends, le mieux est d’aller au bourg de Goumbou, à environ six jours de marche, et là de louer de nouveaux animaux. Le 22 août le chérif me fait dire qu’il a loué quatre bœufs pour moi de quelques Foulani, qui se déclarent prêts également à m’accompagner à Goumbou ; deux jours après, ces gens retirent leurs promesses, de sorte que je suis constamment dans l’incertitude.
Un Arabe, très fin, de Kassambara, un peu au sud-ouest de Oualata, s’est montré pour nous un ami de la maison ; je me donne beaucoup de peine pour l’engager à faire avec nous le voyage de Médine sur le Sénégal ; je lui promets de fortes sommes ; il refuse, en apparence à cause de sa femme. Par contre, il réussit à nous soutirer une quantité de petits présents, en échange de renseignements et de promesses de tout genre, qui n’eurent plus tard pour nous aucune utilité.
Le 24 août Hadj Ali se sent un peu mieux et se lève ; Benitez a pu prendre, lui aussi, hier, pour la première fois depuis huit jours, un peu de nourriture ; pourtant il a le délire, et ne peut rester debout ; quand il quitte la hutte, deux hommes doivent le conduire, et il tombe d’ordinaire sur les genoux au bout de deux pas ; sa tête s’incline et il demeure sur place. C’est une triste vue que celle d’un homme aussi fort et aussi jeune en pareil état, sans que nous ayons quoi que ce soit pour le guérir. Abdoullah éveille la compassion même de nos visiteurs de Kala, mais ils n’ont rien contre une pareille maladie, qui semble être une fièvre typhoïde et dont les habitants du pays ne sont jamais atteints. Je crois que des déplacements seraient le meilleur des remèdes, pourtant il m’est impossible d’emmener un pareil malade.
Le 25 août Hadj Ali est de nouveau atteint ; je ne me sens pas bien moi-même : de sorte que le petit Farachi est seul en assez bonne santé. Le chérif vient ce jour-là ; il boite fortement et se plaint beaucoup de ses rhumatismes. Le soir il nous envoie un peu de lait frais, qui nous fait beaucoup de bien. Je regrette vivement de ne pouvoir user plus souvent de cet excellent aliment ; les habitants ont leurs troupeaux en dehors de la ville ; quelques chèvres seulement y reviennent le soir des pâturages.
Les jours suivants se passent dans une monotonie insupportable ; aucun de nous n’est bien portant, et chacun attend avidement le jour du départ. Nous avons fréquemment des pluies pendant la nuit, souvent aussi pendant le jour ; du reste, nous sommes en pleine saison pluviale. Mon malaise s’accroît et j’ai des symptômes analogues à ceux d’Abdoullah : tête lourde, faiblesse dans les membres, manque d’appétit. Abdoullah s’est remis pendant les derniers jours de notre passage à Kala, au point de pouvoir se tenir debout et de faire péniblement quelques pas.
Le 28 août le chérif a définitivement conclu avec les Foulbé ; ils iront avec nous jusqu’à Goumbou et nous loueront six bœufs de charge. Pour moi, je me servirai de mon excellent âne de Timbouctou, qui m’est aujourd’hui fort utile, car à son défaut j’aurais dû louer un bœuf de plus, ce qui m’eût été difficile ; j’ai eu déjà assez de peine et de dépenses à en réunir six. Il est entendu que les Foulani seront payés à Goumbou : j’achèterai là, contre quelques anneaux d’or que j’ai encore, de l’étoffe bleue qui, dans ce pays, est partout acceptée comme moyen de payement.
Je ne comprends pas pourquoi les habitants se décident si difficilement à se diriger vers l’ouest ; pour aller au sud, vers Sansandig, Ségou, etc., j’aurais facilement trouvé des guides, mais je ne veux pas prendre cette direction, parce que je crains que le climat ne soit encore pire dans le voisinage du Niger. D’ailleurs le sultan Ahmadou de Ségou n’a pas une bonne réputation. Si alors j’avais su que l’expédition française de Galliéni se trouvait dans ce pays, j’aurais probablement pris cette direction ; n’ayant reçu sur les événements qui se passaient à Ségou que des nouvelles tout à fait vagues, et que je devais accueillir avec une grande défiance, je préférai m’en tenir à mon premier plan, c’est-à-dire aller à Médine.
Pendant les derniers jours de mon passage à Kala, le chérif me tourmenta fort pour avoir des médicaments. J’en avais une certaine quantité, mais ils étaient généralement gâtés : il voulut pourtant avoir de tous ; je lui donnai finalement une certaine quantité de poudre de quinine, ainsi que du sulfate de soude et un grand flacon de poudre de riz, qui s’était merveilleusement conservé ; enfin il me demanda de quoi écrire. Il n’avait jamais vu de plumes de fer, et je dus lui en laisser, ainsi qu’une paire de lunettes ; bref, je lui remis tout ce dont je pouvais me passer. Il enveloppa avec soin chacun de ces objets, et écrivit pour chacun une étiquette en arabe. Il m’apporta une fois sa caisse de curiosités, où se trouvaient de l’or, de l’argent et des pierres précieuses, ainsi qu’il me le dit mystérieusement. Mais l’or et l’argent étaient de la pyrite de fer ou du minerai de plomb, et les pierres précieuses des cristaux de quartz.
Le chérif possédait une jolie pipe, qui avait depuis longtemps éveillé ma curiosité et le désir de la posséder. Elle avait la même forme que celle en usage chez nous, mais son fourneau, au lieu d’être en bois, était en pierre creusée. Quoique je ne l’aie vue que très rapidement, cette pierre me parut être de la néphrite. Le chérif y attachait un grand prix et ne voulait s’en séparer en aucun cas ; son grand-père l’avait trouvée dans un voyage à travers le Sahara, du Maroc au pays d’el-Hodh. Ce serait donc l’une des rares trouvailles de néphrite que l’on connaisse en Afrique. Si j’avais pu offrir beaucoup en échange, j’aurais peut-être décidé le chérif à me la céder.
Ce chérif nous a rendu de très grands services ; c’était un homme intelligent et aux aspirations élevées : malgré son éloignement du monde civilisé et sa situation dans cette petite ville bambara, il s’était fait une idée plus exacte des puissances chrétiennes que beaucoup d’Arabes et de Maures habitant à peu d’heures des grands États de l’Occident. Je dois le dire à l’avance, j’appris, après avoir quitté Kala depuis quelques semaines, que le cheikh bambara de Sokolo lui avait enlevé la plus grande partie de ses biens, et même avait voulu le chasser de la ville. Il lui reprochait son hospitalité pour un Chrétien, qui avait donné à lui cheikh des présents minimes, alors qu’il en avait fait probablement de très importants au chérif. Cette nouvelle nous fut donnée par plusieurs personnes avec une telle précision, qu’elle pourrait bien avoir quelque fondement : je serais fort peiné que, par suite de l’amitié que m’avait montrée ce chef, une telle injustice eût été commise envers lui.
Je n’ai jamais pu voir ce cheikh bambara, mais ses parents et ses fidèles vinrent plusieurs fois nous visiter. Du reste, les gens dominant à Kala paraissent ne pas être des Bambara ; beaucoup sont évidemment des Fouta, c’est-à-dire des favoris et des créatures du sultan de Ségou, qui les a placés ici. Les Fouta ont un extérieur beaucoup plus intelligent que les Bambara.
En dehors de ces derniers et des Arabes, il y a aussi une certaine quantité de ces Nègres assouanik, qui avaient jadis fondé un royaume particulier ; je reviendrai sur ce qui les concerne à propos des localités qu’ils habitent.
Tandis que, dans ses migrations, l’Arabe a pénétré profondément dans le Soudan, le Juif espagnol paraît n’avoir pas dépassé Timbouctou ; en tout cas il n’y en a aucun dans les pays bambara ; plus à l’ouest, les Juifs voyagent probablement davantage vers le sud, et, comme quelques-unes de leurs familles doivent se trouver à Oualata, il n’est pas impossible qu’elles se soient étendues jusque dans certaines villes du Hodh.
Kala n’est pas aujourd’hui un centre de commerce important ; on y vend surtout des esclaves ; peut-être envoie-t-on de là un peu de sorgho au nord, dans les pays pauvres en grains ; le riz est peu cultivé et même doit être apporté du dehors. On ne trouve à acheter ici qu’en petite quantité des noix de gourou (kola) ; l’or n’existe absolument pas : en guise de monnaies, il ne circule que des étoffes, des coquilles de cauris et du sel.
Hadj Ali est fort heureux de quitter les Bambara ; il ne se sent pas en sûreté chez eux et demande uniquement à se rendre dans des pays où l’Islam soit la religion de tous et où chacun parle arabe, s’il est possible. Il a l’espoir qu’on y respectera sa qualité de chérif, contrairement à ce qui se passe ici.
Les adieux de notre ami le chérif de Kala sont très affectueux ; il nous souhaite tout le bonheur possible et recommande plusieurs fois à nos guides foulani de s’occuper de nous ; il me donne également des lettres de recommandation pour un de ses correspondants de Goumbou.
Nous n’étions pas, il est vrai, en parfait état de santé en quittant la ville bambara, mais un plus long séjour n’eût servi de rien, et je tenais toujours les déplacements fréquents pour le meilleur remède. Les pluies, nombreuses et violentes, supportées sur le chemin de Bassikounnou à Kala, le séjour dans des tentes humides sur un sol détrempé, et la marche par un pays inondé, enfin, et surtout, de mauvaise eau : toutes ces causes nous ont atteints plus ou moins profondément. Du reste la situation de Kala ne paraît pas saine, quoique la ville soit à environ 320 mètres d’altitude, fort loin du Niger, déjà sur le plateau, et non dans la zone d’inondation du fleuve ; le chérif lui-même se plaint d’y être souvent malade. Le manque d’eau courante y est très sensible, et celle des dayas est corrompue par de nombreuses matières organiques en décomposition, ce qui la rend nuisible. Seuls les Nègres peuvent la supporter, parce qu’ils y sont habitués dès l’enfance.
Le 30 août nous quittons Kala-Sokolo : avant de continuer la description de notre route, je puis dire quelques mots des Bambara en général.
La ville de Kala est très ancienne, car, suivant toute vraisemblance, c’est la même Kala qui formait jadis un petit royaume indépendant, et ensuite une des trois grandes subdivisions du royaume du Mellé, puissant pour un temps. Le plus grand roi de ce royaume, Mansa Mouça (Kounkour Mouça), monta sur le trône en 1311, et donna à son pays un développement considérable, de sorte que, suivant l’expression du vieux géographe Ahmed Baba, dont j’ai parlé, il possédait une puissance d’attaque sans mesure et sans limite. Ce roi soumit les quatre grands pays de la partie occidentale du Soudan, c’est-à-dire le Baghena, le Sagha ou Tekrour occidental, avec le Silla, et enfin Timbouctou et le Sonrhay. Politiquement, le Mellé était divisé en deux parties, nord et sud, séparées par le Niger ; au point de vue des nationalités, le Mellé formait trois grandes provinces : celles de Kala, de Bennendougou et de Sabardougou, chacune avec douze vice-rois. Celui de la province de Kala était nommé _Ouafala-ferengh_. Sous le nom de Kala on comprenait également la province et la ville de Djinnir, le long de la rive nord du fleuve, comme les villes de Saré et de Samé (Barth). Les habitants du Mellé faisaient partie du puissant peuple des Mandingo, qui ont eu une grande influence dans cette partie de l’Afrique jusqu’à ce que les Foulbé ou Foulani y arrivassent et s’y établissent de telle façon qu’on doit les regarder aujourd’hui comme le peuple le plus important du Niger moyen. Les Bambara, demeurés longtemps païens, sont des congénères du peuple mandingo. Le chef fanatique des Fouta dont j’ai parlé, Hadj Omar, soumit tous les districts bambara et s’établit fortement à Ségou, dont il fit la capitale du pays. Après sa mort, le pouvoir passa au sultan actuel, Ahmadou, l’aîné de ses fils, tandis que les deux autres, Aguib et Bechirou, lui servent de vice-rois dans les villes de Nioro (Rhab) et de Kouniakari, dont je parlerai plus tard. Si les Français réussissent à établir leur influence jusqu’à Ségou, le pays bambara est appelé à être plus en évidence que ce n’a été le cas jusqu’ici. Nous aurons l’occasion de revenir sur les Bambara en parlant de ces tentatives d’expansion et des chemins de fer projetés au Sénégal.
Les Bambara appartiennent à une peuplade nègre assez laide, et qui n’a jamais atteint un développement particulier. Ils se trouvent dans un état de démoralisation et d’abêtissement, par suite du commerce d’esclaves qu’ils font depuis de longues années ; récemment survinrent les guerres de conquêtes de Hadj Omar, qui voulut en faire des Musulmans et leur livra des combats sanglants, signalés de part et d’autre par la plus grande cruauté. L’esclavage existe encore, comme on sait, dans tous les États mahométans du nord de l’Afrique, et le pays des Bambara est celui qui fournit le plus d’esclaves. Chaque année des marchands du Maroc le parcourent pour en acheter ; les esclaves parviennent aussi dans le nord par l’intermédiaire de marchands de Timbouctou et d’Araouan.
D’un côté les Bambara sont mécontents du gouvernement d’Ahmadou à Ségou ; de l’autre, ils mettent obstacle aux tentatives des Français pour s’y établir et y organiser un meilleur état de choses. Les dernières expéditions françaises, celles de Galliéni et du colonel Derrien, ont eu beaucoup à souffrir des attaques des Bambara.
Ce sont surtout des explorateurs français qui ont visité le Ségou et les pays bambara. Mungo Park a donné le premier une relation détaillée de son voyage dans ces contrées ; puis vint en 1860 l’importante exploration de Mage et Quintin, qui nous fit connaître le Ségou, et surtout Hadj Omar et l’aîné de ses fils, Ahmadou ; Raffanel avait visité avant Mage, vers 1840, le pays de Kaarta.
Mage fut presque obligé d’accompagner Ahmadou dans une expédition contre des tribus bambara révoltées. Plus tard Galliéni, Soleillet, Derrien et d’autres, tous plus ou moins munis de missions officielles du gouverneur du Sénégal, ont parcouru ces pays. Il est, en effet, de la plus grande importance pour cette colonie d’entrer en relations suivies avec le royaume bambara de Ségou, afin d’établir une communication entre le Sénégal et le Niger. Aujourd’hui, comme on sait, on s’en occupe très sérieusement (1884).
Tous les voyageurs qui ont vu le Ségou sont d’accord sur ce point, qu’Ahmadou ne possède pas la puissance et la considération de son père Hadj Omar et que, sinon avant sa mort, du moins aussitôt après, la domination de cette famille fouta sur les Bambara prendra fin. Ahmadou n’a pas su se ménager de partisans fidèles ; il passe également pour avare et a, dit-on, entassé d’énormes quantités d’or dans son palais. Nous avions déjà entendu raconter à Timbouctou les histoires les plus fabuleuses sur cette richesse, parée avec une véritable exagération orientale. Hadj Ali croyait ces racontars sur parole et se mettait en colère quand je déclarais exagérés ou faux tous les récits de ses amis mahométans.
Ahmadou, qui s’est donné également le titre d’_émir el-Moumenin_ (commandeur des Croyants), n’est pas non plus heureux dans ses entreprises : au lieu d’un accroissement d’étendue et de puissance, son royaume supporte chaque année des déchirements intérieurs plus grands, de sorte que les anciens partisans de son père se retirent de lui. Il ne pourrait rétablir son autorité que par une grande guerre heureuse.
Le commerce du pays des Bambara est plus dans les mains des intelligents Nègres assouanik (Saninkou, etc.) que dans celles des indigènes eux-mêmes, qui ne sont que des producteurs et ne s’entendent pas à tirer parti de ce qu’ils récoltent ; de même, il s’y trouve beaucoup d’Arabes et de Maures du Hodh, surtout d’origine marocaine, qui remplacent ici les Juifs.
En somme, le gouvernement de la dynastie fouta de Ségou n’est pas un bienfait pour le pays bambara, si riche en toutes sortes de produits naturels, et l’influence des Français y serait très profitable ; mais il leur faudrait d’abord briser la puissance du fanatique Ahmadou.