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Part 11

--Et encore il faudra faire semblant de voir arriver avec plaisir le nouveau gamin.

--Plains-toi donc! Plans-toi donc! Tu épouses cinquante mille livres de rente et des espérances.

--Ça va être amusant, reprit Joad, il faudra faire le tourtereau pendant les premiers mois, et puis être aimable avec le bonhomme.

--Pourvu que ce bonhomme-là ne soit pas le Père éternel! c’est que vraiment il lui ressemble! Ah bah! l’hiver approche. Les bonnes gens ont des rhumes. J’ai confiance dans les rhumes, et toi?

Josabeth entra.

--Je me rafraîchirais volontiers, dit-elle.

--Que pourrait-on vous offrir, madame? demanda Joad.

--Une tranche de gigot, répondit-elle.

On sonna. Un domestique servit à souper. Joad, Abner et Josabeth se mirent à table.

--Or ça, dit Josabeth, réglons nos comptes. C’est moi, mes petits anges, qui vous ai fait entrer au château. J’y suis bien sérieusement madame la comtesse de Lisburne. La fin du monde arrivera avant que ces honnêtes Bretons aient suspecté ma Seigneurie de figurer le soir à Paris sur les planches du Vaudeville. Avouez que je joue bien les rôles de comtesse. Sans moi, Antoine, seriez-vous ici?

(Je vous expliquerai tout à l’heure, mes enfants, pourquoi Josabeth appelait Joad de ce nom vulgaire d’Antoine. Vous n’avez pas mon expérience; vous ne savez pas encore ce que c’est qu’un nom de comédie.)

--Antoine, dit-elle donc d’un ton ému, seriez-vous ici sans moi? En face d’une jeune fille qui n’a lu que son livre de messe, obligée, pour être agréable à papa et à maman, de faire de la littérature, auriez-vous su vous tirer tout seuls d’Esther et d’Athalie? sans moi, seriez-vous entrés, chaussés de cothurnes, dans les bonnes grâces de deux vieux imbéciles? Oui ou non, vous ai-je rendu service? Vous épousez les écus, Antoine! eh bien, mon agneau, il faut s’exécuter. Il faut être reconnaissant. Des promesses! on sait ce que ça vaut. Cent fois, j’ai promis d’être sage, moi, pourtant me voici! Il faut me faire, séance tenante, une petite reconnaissance de 10.000 francs, c’est plus sûr. Nous avons monté le coup par écrit, mon doux Antoine. J’ai l’honneur de posséder dix précieux autographes de votre main.

--Qu’est-ce qu’elle veut dire, cette coquine-là? reprit Joad.

--Elle veut dire, mon cher enfant, reprit Josabeth, que si par hasard (vous savez comme le hasard est méchant quelquefois), si par hasard une seule de vos lettres précieuses, une lettre contenant le nœud de l’intrigue, tombait sous les yeux de la belle, vous n’épouseriez pas ses écus.

Joad semblait furieux. Abner souriait. La scène se prolongea.

Une autre à ma place se fût étonnée. Je comprenais et j’admirais.

--Coralie, cria Joad, et il prit un couteau sur la table.

--Doucement, l’ami, reprit Josabeth, ou j’appelle. Allons! mon petit, du calme! 1.000 fr. pour chaque lettre que je te rendrai. J’estime 1.000 fr. chacune de tes épîtres. Trouve donc un éditeur qui les estime à ce prix-là. Pas facile, mon vieux.

Joad fit mine de vouloir arracher un paquet à Josabeth. Celle-ci se défendit. Ils jouaient leur rôle parfaitement bien.

--Et moi, dit Abner, je ne suis pas inutile, est-ce que je n’aurai rien?

On ne lui répondit pas.

--Allons, petit, dit Josabeth, faut en finir, donne ta reconnaissance, et voilà tes lettres.

Joad jouait admirablement la colère. Il donna un morceau de papier, on lui en rendit plusieurs autres.

--Allons, dit Josabeth, voilà comme j’aime la jeunesse française, généreuse et bien élevée.

Qu’on vienne nous dire encore, ajouta-t-elle d’un air de triomphe, que le théâtre ne sert pas à moraliser les populations.

Je fus frappée d’un trait de lumière.

Joad, Abner et Josabeth quittèrent la table. Tous trois chancelaient. Leur démarche était tremblante; l’inspiration poétique pesait sur eux et leurs membres fléchissaient sous le poids de leur pensée.

Josabeth tendit son verre à Joad; il y versa une liqueur étrange que je crois destinée aux poètes. Les abeilles, vous le savez, préparent pour leur reine, pour celle qui est chargée de peupler la ruche, de former de nouveaux essaims, un miel particulier. Sans doute les hommes réservent pour leurs chantres, pour leurs poètes, pour ceux qui parlent la langue sacrée, ce breuvage pétillant et argenté qui rendit un éclat nouveau à leurs regards fatigués. Leur parole devint si active et si ardente, que je ne distinguais plus les mots prononcés.

Hélas! je sentis ma misère native et ma condition de chauve-souris. Je ne pouvais plus comprendre. Joad et Josabeth exécutèrent une danse triomphante, signe de joie et de réconciliation, puis ils poussèrent des cris de victoire. Abner battait des mains. J’étais au troisième ciel. Quelque chose s’empara de moi, qui ressemblait à du délire. Je m’associai, malgré moi, au transport des poètes. Je battis des ailes; un cri aigu s’échappa de ma poitrine haletante. Abner me regarda:

--Tiens! une chauve-souris! s’écria-t-il.

Oui, mes sœurs, il a prononcé votre nom et le mien. Mon faible cœur ne put résister à tant de joie. Ma patte gauche lâcha insensiblement le rideau qu’elle tenait, je glissai jusqu’à terre, sans connaissance, gracieuse pourtant. Je n’ai jamais eu d’amour-propre, mais je ne voulus pas offrir notre espèce aux yeux de l’espèce humaine sous un jour désavantageux. Toujours est-il que ces hommes superbes, la voix ardente, l’œil enflammé, s’écrièrent à la fois:

--Quelle horrible bête!

Exclamation de pitié et de tendresse, sans doute: car leur belle figure d’hommes exprimait ces nobles sentiments. Je m’y connais et je ne m’y tromperais pas. Ils ouvrirent la fenêtre. O touchante bonté! J’avais besoin de prendre l’air et ils le comprenaient! Croyant que je me trouvais mal, ils m’entourèrent avec un empressement qui me réchauffe encore le cœur et approchèrent la lumière de moi! Leur main, tremblante encore, enflamma un rideau. J’ai peut-être causé, dans la demeure des hommes, un incendie! O siècles, ô mémoire! gardez ce qui doit faire à jamais la fierté de notre race! Les hommes se sont empressés auprès d’un pauvre oiseau malade.

Je me rappelle les pensées qui, dans ce moment suprême, me traversèrent l’esprit. O Dieu, disais-je intérieurement, pourvu que je ne paraisse pas faible aux yeux des hommes, eux qui jamais sans doute n’ont connu la faiblesse. Je ne suis qu’une chauve-souris, ô mes enfants, mais quand je revois cette scène, j’ai des éblouissements. O souvenir sans lequel je mènerais tristement une vie décolorée, ne m’abandonne pas dans mes heures de découragement, afin que sur mes vieux jours, entourée de jeunes oiseaux qui demanderont à leur mère une histoire du bon vieux temps, je puisse d’un mot les rendre heureux et fiers comme moi-même, heureux et fiers d’être chauves-souris; que je puisse leur dire: j’ai été soignée par des mains humaines. Cet honneur fut accordé à votre grand’mère, un jour où elle se trouva au milieu de trois artistes, qui s’entretenaient, recueillis devant le Seigneur, des plus hauts mystères de leur destinée humaine, et qui décidaient du sort des autres hommes, disposant des diadèmes, et plaçant la couronne sur la tête d’un enfant!

Cinq minutes après, Joad, Abner et Josabeth dormaient du sommeil de l’innocence. Oh! qu’il est beau, le sommeil des hommes! Je leur donnai ma bénédiction et je m’envolai. J’emportais le ciel dans mon cœur. J’emportais pour le reste de mes jours un exemple à imiter. J’emportais l’expérience, la sagesse, c’est-à-dire le bonheur.

--Mais, mes chers enfants, vous n’avez pas tout compris; la scène du pavillon est claire; celle de la maison est une énigme pour vous. Je pardonne à votre étonnement; votre grand’mère elle-même fut un moment surprise et troublée. Mais, grâce à mon expérience des choses humaines, je puis vous expliquer le mystère, et si je ne l’ai pas fait plus tôt, c’est que je voulais m’amuser de votre ignorance, et permettre à vos jeunes imaginations de s’exercer; car les travaux de l’esprit forment la jeunesse, et, tout incapables que vous êtes de trouver le mot de l’énigme, il vous est utile de le chercher. Eh bien, mes enfants, voici le secret: sachez que les hommes ont coutume de représenter certains individus de leur espèce dans certaines positions déterminées, et de leur faire parler un langage de convention pour l’instruction et l’édification des auditeurs. Ils appellent cela des comédies. Or, dans la maison, j’ai vu jouer une comédie. La conversation harmonieuse, musicale et sublime que j’ai entendue dans le pavillon du jardin était leur langage ordinaire, leur vie vraie de tous les jours. Abner, Josabeth et Joad traitaient là des intérêts réels de leur vie. Mais la scène à laquelle j’assistai dans la maison était une scène de théâtre, une comédie. Dans cette pièce, Joad jouait le rôle d’Antoine, et Josabeth celui de Coralie. Avant et après la représentation, ils parlèrent de théâtre et de moralité. Ces grandes âmes, par un dévouement vraiment admirable, avaient bien voulu descendre une heure jusqu’à représenter les passions mauvaises, afin d’avertir leurs frères, et de leur montrer jusqu’où pouvait s’élever l’homme puisqu’il était capable de descendre si bas.

La pièce finie, Coralie redevint Josabeth, Antoine redevint Joad: ils retournèrent à leurs grandes entreprises. Peu de temps après, il se fit un grand bruit dans le monde: sans doute le roi Joas était couronné.

QUESTION

La pauvre chauve-souris avait pris, comme on le voit, la tragédie pour la vie réelle des hommes et la vie réelle des hommes pour une comédie parce qu’elle l’avait jugée ignoble.

Prenant la tragédie pour la vie réelle, elle en attendait la prolongation et s’attendait à voir Joas sur le trône.

Le contraire n’arrive-t-il pas quelquefois à certains hommes? Quand ils entendent exprimer un sentiment noble, ils croient à un mensonge: ils ne croient la parole sincère que quand elle est basse.

C’est l’erreur contraire à celle de ma chauve-souris.

CAÏN, QU’AS-TU FAIT DE TON FRÈRE?

Le conte que voici a pour préface une histoire vraie. L’histoire est tirée de la vie des Pères du désert, traduite en français, en vieux français. Je cite la traduction.

* * * * *

«L’abbé Agathon, qui était prêtre dans le monastère du château, nous dit:

«Étant descendu un jour en Ruba pour aller trouver l’abbé Pémeu, solitaire, après que je lui eus dit ce que j’avais dans l’esprit, il m’envoya fort tard dans une caverne pour y passer le reste de la nuit. Or, comme c’était en hyver et que le froid était extrême, je me trouvay tout transi. Le vieillard m’étant venu voir le matin, me dit: Comment vous en trouvez-vous, mon fils?--En vérité, mon père, lui répondis-je, j’ai passé une rude nuit, à cause de la rigueur si extraordinaire du froid.--Et moy, je n’en ai point du tout senty, me répliqua-t-il.

«Ces paroles m’ayant rempli d’étonnement, parce qu’il était presque tout nud, je lui dis: Je vous supplie, mon père, de m’apprendre comment cela se peut faire?

«--C’est, me répondit-il, qu’un lion qui est venu dormir auprès de moy m’a réchauffé. Mais je puis vous asseurer néanmoins, mon fils, que je serai dévoré des bêtes farouches.

«--Et sur quoi vous fondez-vous pour dire cela? lui répartis-je.

«--Parce, me répliqua-t-il, qu’étant berger en notre païs (car nous étions tous deux de Galatie), j’aurais pu sauver la vie à un passant, si j’eusse voulu l’accompagner. Mais je le laissay aller, sans lui faire cette charité, et il fut mangé par les chiens. C’est pourquoi je mourrai assurément d’une mort semblable.

«Ce qui arriva comme il l’avait dit, des bêtes farouches l’ayant déchiré, trois ans après.»

I

Ma chère Marie, ne t’occupe plus de moi. Tout est fini, je suis perdu. Je ne te dis pas ce que je vais devenir; je n’en sais rien moi-même.

Je sais seulement que j’ai reçu hier le dernier coup, celui dont on ne se relève pas.

Je venais de finir cette œuvre dont j’ai tant parlé: _le Premier Regard_.--C’est la figure d’un jeune homme qui s’éveille à la vie, et regarde autour de lui, comme s’il voyait chaque chose pour la première fois.

Quelques-uns de mes amis qui ont vu le tableau l’ont trouvé sublime, et ont ajouté qu’il ne rapporterait rien, parce que mon nom est inconnu du public.

Après d’innombrables tentatives, toutes atroces et toutes infructueuses, j’eus à le montrer hier à un très riche amateur, M. le baron William de B. Il examina le tableau, le trouva remarquable, puis me demanda si j’avais beaucoup exposé. Sur ma réponse négative, sa physionomie changea.

--En effet, me dit-il, je ne connais pas votre nom. Il faudrait avant tout vous faire connaître. Ce tableau a du mérite, cette esquisse aussi, dit-il en jetant un coup d’œil rapide sur l’autre tableau commencé, tu sais, Marie, _Caïn après le crime_; mais enfin, dit-il, on ne vous connaît pas.

--Vous voyez, monsieur, lui dis-je, que je cherche à me faire connaître.

--Voyez-vous, monsieur, me dit-il, vous avez du talent, je m’y connais; mais je doute que ce talent soit de nature à être apprécié du public; j’achèterais votre tableau qu’on me demanderait d’où je l’ai sorti! Tel que le voilà, il a un certain prix; mais, si vous étiez mort, il vaudrait cent fois plus et peut-être qu’il trouverait des acheteurs, moi tout le premier. Mais que voulez-vous! les hommes sont ainsi: ils font des folies pour des objets d’art dont la valeur est garantie par la signature et n’aiment point à se faire les prôneurs d’un talent encore inconnu. Moi qui vous parle, ajouta-t-il avec un sourire heureux, j’ai acheté cent mille francs un tableau que je ne mets pas au-dessus du vôtre. C’est un Murillo! Je suis un homme modeste; je me range volontiers à l’avis du plus grand nombre. Le plus grand nombre finit toujours par avoir raison, et pour ma part je n’ai pas l’orgueil de penser que j’en sache à moi tout seul plus que le genre humain tout entier. Faites-vous connaître, tout est là, faites-vous connaître, exposez: soyez médaillé, décoré; mais surtout mourez, vos tableaux vaudront de l’or. Voyez-vous, ajouta-t-il, vous parlez à un homme pratique qui ne croit pas aux génies incompris. Au revoir... monsieur... vous avez vraiment du talent, plus que cela même, je ne marchande rien, vous avez du génie, au revoir... monsieur.

* * * * *

Voilà, Marie, ma dernière aventure; toutes les autres lui ressemblent; c’est ce qui me dispense de les raconter. Je te dis en peu de mots ce qui, en fait, a été très long. Mais le désespoir est bref. Il n’a pas le courage des détails. Il résume ses causes, et ne montre que ses effets.

Voilà, ma bonne Marie, l’affaire d’hier. Celle d’avant-hier, c’était un autre monsieur. Celui-ci n’avait pas le temps d’examiner mon œuvre comme elle mérite de l’être. Il m’a expliqué cela, deux heures durant, sans regarder le tableau; le temps lui manque. Par exemple, il visite tous les matins de dix heures à midi ses chevaux, de quatre à six il fait le tour du lac.

Quant à M. le baron, il m’a quitté en m’assurant qu’il avait pour mon talent la plus haute estime; qu’il voudrait avoir une galerie de tableaux tous peints par moi, et qu’il aurait probablement là une belle fortune, car plus tard mes tableaux vaudraient de l’or, et qu’il en vendrait cher la collection.

S’il y a pour moi un plus tard, plus tard je le trouverai quand je n’aurai plus besoin de lui et il se fera honneur d’avoir le premier...

Adieu, Marie, j’étais tellement habitué à l’espérance qu’il leur a fallu du temps, à ces gens qui n’ont le temps de rien, il leur a fallu du temps pour me mener où me voilà.

Le baron a vu, je crois, le désespoir sur ma figure, car il m’a dit, en me quittant, un mot singulier que rien ne provoquait:

--Cher monsieur, ne prenez pas un air funèbre. Je ne suis point le don Quichotte des génies en herbe; faites-vous connaître, faites-vous connaître, vous me trouverez! Mais si vous manquez de courage, si vous faites des sottises et si vous gâtez votre talent, je n’en serai point responsable; comme Pilate, je m’en lave les mains!

Je les écoutai descendre.

--Non, vois-tu, dit-il à sa femme, pour mon portrait, je veux un maître, une signature.

--Peut-être, répondit la baronne, peut-être avons-nous tort de décourager ce jeune homme?

--Décourager, que dites-vous donc? Je lui ai dit qu’il avait un grand talent. Voulez-vous savoir, ajouta-t-il en s’arrêtant devant elle, voici ma pensée; ce qui perd l’art dans le siècle où nous sommes, c’est qu’on le gorge d’or et qu’il ne meurt pas assez d’hommes de génie à l’hôpital, c’est comme cela!

Adieu Marie.

* * * * *

Il y eut quelque chose que Paul n’entendit pas.

Au moment de monter en voiture, la baronne s’arrêta.

--Eh bien, que fais-tu là? lui dit son mari.

--Je ne suis pas très bien, dit-elle.

--Raison de plus pour monter en voiture, qu’as-tu?

--La figure de ce jeune homme me poursuit. Qui sait de quel désespoir il peut être capable? Qui sait que de choses il cache en lui? Remontons. Je suis comme si nous venions de commettre un crime. Remontons: j’ai lu, il y a une trentaine d’années, un conte que j’avais oublié depuis, mais qui revient vaguement à la mémoire comme un avertissement. Je ne me souviens plus de l’histoire, mais l’impression me revient, vague et terrible après trente ans. Remontons.

Le baron s’arrêta en éclatant de rire.

--Ah çà, es-tu folle! Est-ce que je n’ai pas le _droit_, par hasard, de choisir les tableaux que j’achète? Est-ce qu’il y a une _loi_ qui m’oblige à acheter les tableaux de ce monsieur? Je te le dis très sérieusement, ma chère: c’est avec des pensées comme celles-là que tu deviendras folle. Il y a beaucoup de folies dans le temps où nous vivons.

Prenons garde, prenons garde!

II

A la réception de la lettre de son frère, Marie, qui le connaissait bien, monta en chemin de fer. Arrivée à Paris, elle courut à la petite maison du quartier latin où demeurait Paul. Son agitation l’avait empêchée de prendre une voiture. Il lui semblait que la vitesse de la marche, mieux sentie que celle du cheval, la soulageait. En chemin de fer, elle aurait voulu pousser le train. Dans la rue, elle aurait voulu avoir des ailes. A la porte, elle se serait voulue au bout du monde. Elle n’osait pas monter. Elle s’arrêta suffoquée par les battements de son cœur. S’il était trop tard, pensait-elle avec horreur! S’il était une minute trop tard!

Enfin dans l’escalier, elle pleura. Alors elle osa sonner. J’ai pleuré, pensait-elle, il est sauvé. Instruite par une longue et singulière expérience, la jeune fille savait que les larmes étaient pour elle le signe mystérieux et certain d’un désir exaucé. Elle sonne, une femme de ménage la conduit, sans parler, près d’un lit, et dit un seul mot: mort! Dans deux heures, ajouta-t-elle, l’enterrement. Il s’est jeté dans la Seine, à la hauteur du pont d’Austerlitz.--Il n’est pas mort, dit Marie.--La constatation du décès a été faite, dit la femme de ménage.

Sans répondre, Marie, l’œil fixe, se disait: il n’est pas mort. J’ai pleuré. Il n’est pas mort. Elle appela:

--Paul!

Silence.

--Paul!

Silence.

Elle décrocha un miroir et l’approcha des lèvres de son frère. Au moment où elle saisit le miroir, elle fondit en larmes. Vous voyez bien qu’il est sauvé! dit-elle. La femme de ménage la crut folle. Marie plaça le miroir devant les lèvres de Paul. Le miroir fut terni.

III

Sept ans plus tard, M. le baron W. causait dans une société nombreuse et choisie: c’était à un grand dîner. Les femmes étaient couronnées de fleurs. La conversation tomba sur un crime célèbre qui venait de se commettre, et dont le récit remplissait, dans chaque journal, deux colonnes. Tout à coup M. le baron W. témoigna une singulière agitation. Puis, d’une voix qu’il s’efforçait de rendre calme, et dont le tremblement était encore accentué par cette contrainte: La justice, dit-il, n’est pas, à ce qu’il paraît, sur les traces de l’assassin.

--Je ne sais, répondit un convive.

--Je crois que non, dit quelqu’un.

--Pardonne-moi, répondit un troisième personnage. Aux nouvelles de la dernière heure, la justice avait sinon des certitudes, au moins de grandes espérances.

M. le baron W. était beaucoup plus pâle que sa serviette. Voulant dominer et cacher ce qu’il éprouvait, il essaya de manger. Cet effort exaspéra le malaise contre lequel il combattait. Il s’affaissa, la tête en avant, sans connaissance.

On se leva, on s’empressa autour de lui; on lui jeta de l’eau sur le front; on lui fit respirer des sels. La maîtresse de la maison n’omit aucune des cérémonies usitées en pareil cas. Pour comble de bonheur, il y avait un médecin parmi les convives. _Les soins les plus intelligents_ furent prodigués à M. le baron. On appela sa voiture; on le transporta chez lui.

Le lendemain, il allait mieux; au bout de trois jours, il allait bien. Il se fit apporter et lire une quantité de journaux. Mme la baronne, qui lui faisait cette lecture, s’interrompit tout à coup:

--Tiens, dit-elle, voici cette vilaine histoire dont on parlait quand tu t’es trouvé mal.

--Eh bien? dit le baron, d’une voix singulière.

--Eh bien! l’assassin est arrêté... Mais quel intérêt étrange portes-tu donc à cette affaire?

--Moi? Oh! absolument aucun! Je t’en réponds! Est-ce que par hasard tu te figurerais le contraire?

--Non, mon ami; mais c’est ta vivacité qui m’a paru bizarre.

--Ah çà, voyons, reprit-il, de quelle vivacité parles-tu? T’imagines-tu par hasard, comme ces imbéciles au milieu desquels j’étais là, à table, que cette affaire m’intéresse en rien? Ils étaient là tous, qui me regardaient, qui me regardaient... avec des yeux... avec des yeux... vas-tu me regarder, toi aussi, avec ces yeux-là, maintenant?

Madame se leva, et écrivit un billet de deux lignes: _Cher docteur, venez à l’instant_.

--Portez cela, dit-elle, au télégraphe!

--Elle ne compte pas les mots, dit avec étonnement le domestique qui s’éloignait. Il y a quelque chose de grave.

IV

Le baron avait, depuis trois mois, repris sa vie ordinaire, quand, dans un salon du faubourg Saint-Honoré où il passait la soirée: C’est étonnant, dit un vieillard, comme les crimes se multiplient depuis quelque temps. Et il raconta le dernier assassinat que le dernier _fait divers_ du dernier journal lui avait mis sous les yeux.

--Pourquoi, monsieur, dit le baron, dites-vous de ces sortes de choses? Jamais les crimes n’ont été si rares qu’aujourd’hui. Les mœurs sont fort douces. On pourrait presque avancer qu’il n’y a plus de criminels, car il n’y en a plus dans les classes élevées, et la nation est tout entière dans l’aristocratie. Et même, à vous dire le vrai, je crois fort peu à tous ces forfaits dont les journaux remplissent leurs colonnes, quand les nouvelles politiques font défaut.

--Vous êtes bien incrédule, monsieur le baron, répondit l’interlocuteur, le comte de S.; ce n’est probablement pas par complaisance pour les journalistes que la police cherche les coupables et que le tribunal les jugera.

--Vous dites, reprit le baron, que la police cherche les coupables. Vous avez menti, monsieur; et d’abord il n’y a qu’un coupable. Et la police ne le cherche pas; elle l’a trouvé, et il n’y a pas de complice. Elle l’a trouvé, vous dis-je, elle l’a trouvé, et cet homme n’a pas de complice. Je le sais bien, moi, peut-être!

Pendant que le baron, pâle comme un mort, accroissait sa terreur de tous les mots qu’elle lui faisait prononcer, le comte le regardait fixement:

--Vous dites que j’ai menti, monsieur; voudriez-vous répéter? Il m’a semblé que vous aviez dit cela, mais je me suis peut-être trompé.

--Je n’ai dit qu’une chose, monsieur, reprit le baron, c’est que le coupable est reconnu et arrêté.

--Mais il y a une minute vous avez nié la réalité du crime.

--Je ne dis qu’une chose, monsieur, c’est qu’aucun doute n’est permis sur le nom du coupable.

Le maître de la maison prit le comte par le bras, et le conduisit dans l’embrasure d’une fenêtre.

--Ha! très bien! très bien, je ne savais pas, dit le comte en s’éloignant.