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Part 14

Le lendemain, Marie, quand elle arriva sur les Rochers-Rouges, ne trouva pas le colibri à sa place ordinaire; les roses ne parlaient plus, la nature était devenue muette et indifférente. Marie chercha partout dans la campagne désolée, celui qui manquait au rendez-vous; mais, quand elle voulut l’appeler, elle s’aperçut qu’elle ne savait pas son nom. Tout à coup, là-haut, à perte de vue, elle entrevit une seconde le colibri qui volait à tire d’aile; elle entendit une divine et lointaine harmonie. Tout disparut.

Marie était seule désormais sur la montagne. Le soleil ne se montrait plus, la nature était muette; il faisait froid; un ciel uniformément gris pesait sur les rochers sans couleur, ils ne s’embrasaient plus au soleil couchant comme dans les beaux jours. Chaque heure ajoutait sa tristesse à la tristesse de l’heure précédente. Marie, insensible à tout, restait immobile de longues heures, les yeux fixés à l’horizon; elle dépérissait, elle étouffait; elle ne connaissait plus les frémissements de la joie et les émotions de la santé.

«Il reviendra,» pensait-elle, et, sans rien voir, sans rien entendre, plongée dans une douleur muette, elle attendait son ami. Si un bruit la réveillait de sa contemplation douloureuse, elle travaillait et ramenait rapidement près d’elle son regard. «Pas encore, disait-elle, ce n’est pas lui.» Et elle restait debout sur la plus haute cime de la plus haute montagne; elle attendait.

Quelquefois elle levait la tête pour chercher l’air, mais l’air la fuyait comme s’il eût disparu avec l’oiseau voyageur. La jeune fille ne sentait plus la vie que par la souffrance, et quand elle rentrait à la cabane, son père était effrayé de sa pâleur. Elle redoublait pour lui de soins et d’attentions. Le bûcheron lui dit un jour:

--Marie, je n’ose plus te prendre sur mes genoux comme autrefois; je crains par moments que tu ne m’aies échappé sans me prévenir, et que tu n’habites déjà cet autre monde dont tu me parlais quelquefois quand tu étais toute petite.

--Rassurez-vous, mon père, répondit Marie, je sens que je suis encore sur la terre.

Le bûcheron baisa au front la jeune fille avec autant de respect et d’amour que s’il eût caressé les blanches ailes d’un ange pour le supplier de ne pas s’envoler encore; mais, pendant que le vieillard voyait sur le front de sa fille ces reflets de lumière qui le charmaient et l’effrayaient, Marie ne sentait, elle, que le poids cruel qui pesait sur sa tête et la chaîne inexorable qui la retenait en bas.

VII

Le rhingrave et sa femme, montés sur deux beaux chevaux blancs, lancés au grand galop, regagnaient leur demeure seigneuriale.

--Arriverons-nous avant l’orage? dit Ève à son mari.

--Je ne sais. Demain, reprit-il après un instant de silence, demain on dira que le frère du rhingrave n’existe plus.

--Vos domaines sont doublés, reprit la jeune femme, et nous n’habiterons plus en face des rochers que je ne veux plus voir.

Sa voix était stridente.

--Sans doute, reprit le rhingrave; mais le râle de la mort est affreux.

--Qui de nous, demanda Ève, a versé le poison?

--Je ne sais. Ne parlons pas de ces choses.

Un roulement de tonnerre se fit entendre à l’horizon.

--J’ai peur, dit-elle.

--Ne prononce pas ce mot-là, répondit-il.

--Ne vois-tu pas là, tout près, deux autres cavaliers?

--Ce n’est rien, c’est notre ombre.

--Pourquoi nous regarde-t-elle d’un air si terrible?

Ève s’accrocha au bras de son mari.

--Tu me fais mal, dit-il.

Un coup de tonnerre effroyable retentit, et dans le fracas Ève distingua clairement un frôlement à ses côtés. Elle se retourna avec horreur; un homme était derrière elle, sa main gantée de noir posait sur la croupe blanche et fumante du cheval ses doigts écartés et crispés comme pour s’accrocher à elle. Le cheval se cabra. Ève fut glacée d’horreur comme si elle avait pu attribuer à cette main le bruit léger qui la poursuivait.

Trois jours avant cette conversation, Ève se promenait avec son mari sur le Gans, et, malgré les liens nouveaux qui l’unissaient à lui, un malaise inexprimable la tourmentait; elle lui serrait le bras avec une tendresse inquiète, maladive.

--Tu es bien là, c’est bien toi, Edgar, n’est-ce pas? disait-elle, c’est bien toi?

--Folle que tu es, pourquoi cette question?

Ève sanglotait sans répondre.

--Qu’as-tu? lui dit son mari, que veux-tu? que te manque-t-il?

--Edgar, répondit-elle, tu viens de prononcer un mot terrible. Folle! as-tu dit, folle? Eh bien, oui, je crois que je suis folle ou que je vais le devenir. Edgar, Edgar, tu admires, toi, la vue de cette montagne; tu aimes, toi, cette nature belle pour les hommes. Eh bien, moi, je la hais. Vois-tu cette petite paysanne qui suit gaiement la rivière en chantant? elle rentre chez elle, on l’y attend, elle va embrasser son père et sa mère, elle entendra le son de leurs voix et le reconnaîtra. Ce seront des voix ordinaires, des voix comme j’en entendais quand j’habitais là en face, quand j’étais pauvre, quand j’étais jeune fille. Cette enfant ne dira pas ce soir, au moment de s’endormir: «Combien sommes-nous dans cette chambre?» Mais moi, je ne dors plus, j’ai peur; peur quand je suis seule, peur quand je suis entourée, peur loin de toi, et peur auprès de toi! Quand je monte l’escalier d’honneur du château, j’ai peur de sentir trembler la marche de pierre sur laquelle je vais poser le pied. Veux-tu que je te donne la preuve que je suis folle? Eh bien, maintenant, à cette heure, je ne suis pas sûre, en te parlant, que je te parle à toi, réellement à toi; je ne suis pas sûre, en te touchant, que ce soit toi que je touche. Quand tu t’approches, quand tu t’éloignes, je n’ai ni les joies, ni les tristesses des autres femmes. Quand tu m’appelles, je ne reconnais pas ta voix. Quelquefois quand je suis seule, dans mes grands appartements vides, je me dis: «S’il était là!» Tu approches toujours, et le frisson me prend. Je t’appelle et j’ai peur de toi. Je suis peut-être dans ce monde maudit la seule créature qui ait peur de celui qu’elle appelle! Ce palais, qui est le nôtre, eh bien, je n’y coucherai plus. Tu t’étonnes, si tu savais ce que j’ai donné pour avoir le droit d’y vivre, au lieu de t’étonner, tu frémirais. Ces montagnes, ces Rochers-Rouges savent mon histoire; je ne puis habiter que dans un lieu inconnu, je veux partir et ne revenir jamais. M’accompagneras-tu? Si tu le fais, quand avec la terre seigneuriale tu donnerais le sang de tes veines et le sang de tes enfants, si tu dois en avoir, tu ne donnerais pas ce que j’ai donné pour venir à toi. Tes ancêtres, dit-on, n’ont pas connu la peur; moi, je soutiens jour et nuit avec cette puissance terrible une lutte inégale. Fils de la vieille Allemagne, as-tu du courage à me donner?

La figure du rhingrave était impassible.

--Ève, dit-il enfin, je t’aime, je t’aime ainsi. Écoute, tu serais peut-être plus heureuse dans un autre château. Connais-tu celui de mon frère Wilfrid?

--Qu’importe! il n’est pas bâti en face des Rochers-Rouges, n’est-ce pas? Eh bien, je le veux.

--D’ailleurs, reprit le rhingrave à voix basse, mon frère n’a que moi pour héritier.

--Quand ce château sera-t-il à moi? répondit Ève. Savourant le vertige du crime, elle promena ses regards autour d’elle, et tout à coup vit surgir un serpent qui fuyait agilement dans l’herbe. Edgar, Edgar, où êtes-vous?

--Je viens de tuer cette bête qui t’effrayait, dit-il. Que tu es enfant! avoir peur d’une si belle bête!

Il prononça ce dernier mot avec un sourire étrange qui laissa voir une fine rangée de dents blanches.

Le lendemain, ils étaient partis ensemble pour le château de Wilfrid, où ils avaient agi de concert: c’était leur manière de s’aimer. Au moment où nous les avons vus à cheval, ils revenaient en prendre possession, certains de trouver le propriétaire mort. Ils entrèrent, Wilfrid venait de rendre le dernier soupir. Ève, qui avait besoin de prendre l’air, ouvrit une fenêtre. Un éclair l’aveugla, et, sans intervalle, elle entendit ce craquement, ce déchirement aigu de la foudre qui tombe. Elle rouvrit les yeux; un sillon de feu s’abattait en zigzag sur l’aile du château. «Si je voulais, pensa-t-elle plus rapidement que ne tombait la foudre, je me sauverais, je sauverais ce château conquis par un crime. Mais non, non!» Plutôt que d’appeler son terrible esclave, elle attendit l’événement. L’aile droite du château s’écroula avec un fracas terrible. Ève fut atteinte à la joue gauche par les éclats d’une pierre brisée. Elle sentit un mouvement de joie. «Voilà au moins un malheur qui arrive», se dit-elle intérieurement. On la soigna, on la guérit. Elle demanda à son mari une grande fête.

--Un bal funèbre, si tu veux, répondit-il.

--C’est cela, répondit Ève, nous danserons en noir.

Ève se fit préparer une toilette noire où resplendissaient mille diamants. «Qui donc, pensait-elle, oserait venir à mon bal et y danser?» A ce moment même, un homme inconnu la saisit et l’emporta.

--Cet homme a les mains froides, dit-elle; je ne danserai plus.

Quand ils se trouvèrent seuls, le rhingrave et sa femme parlèrent de choses indifférentes; ils évitaient de se regarder, ils se trouvaient les yeux trop brillants.

Pendant la nuit, Ève crut voir devant elle une longue galerie; au bout de cette galerie, le rhingrave, vêtu de noir, lui faisait signe de venir à lui. Elle marchait presque involontairement. Le rhingrave lui montra du doigt la statue de son frère, qui était réellement dans le château. Il lui sembla que la statue faisait un mouvement.

--Elle bouge, dit le rhingrave.

Ève prit la fuite à travers la galerie. La statue était debout devant elle et lui barrait le passage. Ève tomba à la renverse; elle se sentait étendue sur une dalle froide, près d’un abîme. A demi morte, elle laissa pendre sa main dans le vide; mais elle sentit une main glacée qui saisissait la sienne, puis cette main lâcha prise. Mais une voix dans le lointain prononça ces quatre mots:

--Je suis toujours là!

--Je suis toujours là! répéta l’écho de la galerie.

VIII

Un soir, Ève, seule dans le salon d’honneur du château de Wilfrid, se sentit prise d’une ardeur étrange et agitée, comme dans cette nuit où elle était montée sur les Rochers-Rouges. Le rhingrave était absent. Elle se levait, s’asseyait, et cherchait fiévreusement un repos impossible; elle n’avait pas peur ce soir-là; les meubles de sa chambre ne lui semblaient pas trop suspects: «Je suis seule ici, se disait-elle, bien seule, trop seule même. La haute et puissante dame, épouse du rhingrave, passera seule la soirée comme sa femme de chambre. Au moins il n’est plus là, celui que je hais, celui que j’appelais Edgar, je l’ai écarté, je ne craindrai plus sa vue d’ici demain. C’est étrange! le jour où nous arrivions dans ce château, au moment où mon cheval a fait un écart et où je me suis accrochée, éperdue, au rhingrave, il m’a crié: «Tu me fais mal.» A cet instant-là, j’ai senti comment je le haïssais.»

Puis elle regarda autour d’elle avec une inquiétude mêlée d’horreur; elle fit elle-même l’inspection des meubles de sa chambre, puis sonna:

--Anna, dit-elle, changez l’oreiller de mon lit.

Ève n’avait plus de cheveux.

Habituée aux caprices de sa maîtresse, Anna obéit sans s’étonner, puis ouvrit encore la porte du salon.

--Madame n’a plus d’ordres à donner?

--Avez-vous regardé l’oreiller que vous ôtez de mon lit et celui que vous y avez placé? Les avez-vous retournés en tous sens? Vous savez les ordres que j’ai donnés une fois pour toutes?

--Oui, madame.

--Et vous n’avez rien vu, rien?...

--Non, madame.

--C’est bien. Allez. «Décidément, pensa-t-elle, je suis délivrée.»

Elle traversa le salon, regarda partout avec effroi, se rendit dans sa chambre, visita elle-même ses rideaux, son oreiller, ses draps, et ne vit rien, rien...

--A présent, cria-t-elle à haute voix, comme pour profiter de la permission, j’ai le droit de parler, je m’exaucerai moi-même, je me devrai mon bonheur.

Elle parlait encore quand elle entendit grincer les herses du pont-levis, et le son du cor annonça la venue d’un étranger. Elle fit silence et prêta l’oreille; le bruit n’approcha pas, et elle écoutait encore les mouvements lointains de ses gens, quand quelqu’un se présenta devant elle. La porte s’était ouverte d’elle-même et l’homme inconnu marchait sans bruit.

--Soyez le bienvenu, dit-elle. (Pas de réponse.)--Par malheur, mon noble époux n’est pas là pour vous recevoir.

--Je le sais, madame, répondit l’inconnu.

«C’est étrange, pensa-t-elle, la voix du rhingrave comme dans mon rêve.»--Seigneur, dit-elle à son hôte, me ferez-vous l’honneur de partager avec moi le repas du soir?

L’étranger répondit par un gracieux sourire derrière lequel perçait une inexprimable férocité.

Ève eut peur; elle aurait voulu voir entrer Anna; elle regretta presque le rhingrave.

Ève éprouvait une curiosité inexprimable; ce qui était devant elle la glaçait comme dans le rêve. La malheureuse voulut se retourner et lutter, et fuir, elle ne le put. Ses yeux s’allumèrent comme dans l’ivresse...

Elle sourit, sa vue se troubla. Elle ne distinguait plus les objets; seulement elle entendit un petit souffle...

--Ce n’est rien, dit _ce qui_ était devant elle, j’éteins la lumière, parce que j’aime naturellement l’obscurité.

Que se passa-t-il au dernier moment? La légende est muette. J’ai interrogé en vain les échos des Rochers-Rouges. Le mieux renseigné n’a pu me dire que ces mots: Le premier qui entra dans la chambre fut le rhingrave. Il prit la fuite et depuis, n’a plus reparlé.

IX

Marie chantait une nuit sur la montagne:

Le pays où s’est envolée Ma vie éteinte et ma splendeur Ressemble-t-il à la vallée Où le froid pénètre le cœur?

L’air manque-t-il dans vos domaines? Là-bas les cœurs sont-ils fermés? Les vaincus traînent-ils leurs chaînes Jusqu’à la mort, sans être aimés?

Oh! parle-t-on dans votre monde Le langage de nos beaux jours? Boit-on à la source profonde Où s’abreuvèrent nos amours?

Dites si l’on pleure à l’aurore Comme je pleurais dans nos bois! Si je dois les trouver encore Mes saintes larmes d’autrefois?

Te souviens-tu que l’âme pleine, Sous le bonheur, prête à plier, Je te suivais sans perdre haleine, De l’aubépine à l’églantier?

Te souviens-tu du nuage rose, Entr’ouvert dans l’immensité? Où veux-tu que mon œil le pose Dans cette immense obscurité?

Te souviens-tu de cette fête Où tout chantait autour de nous? Jours de transport et de conquête, J’ai faim et soif: reviendrez-vous?

Te souviens-tu de nos silences? De nos sentiers, de nos ravins, De nos recueillements immenses, Du bruit du vent dans les sapins.

Te souviens-tu de l’Espérance Disant tout bas aux rayons d’or: Le jour de la Toute-Puissance Tardera-t-il longtemps encore?

Te souviens-tu de la couronne Que le soleil, au Taunus noir, Jetait, à l’heure où s’environne D’ombre et d’ardeur le front du soir?

Te souvient-il, ô mon prophète, De ce rayon d’or et de feu Qui fit étinceler ta tête Sous les rubis de son adieu?

Te souviens-tu que la lumière Donna sa parole d’honneur Qu’elle embraserait notre terre Au jour sacré de sa fureur?

Depuis que ce serment suprême Retentit dans l’immensité, La nuit, je vois l’homme au front blême Qui fait peur à l’obscurité.

Si vous connaissez le Dieu juste, Oh! dites-moi la vérité, Immensité trois fois auguste, Ombre, lumière, obscurité.

Si vous voyez encore sa face, Laissez tomber, ô majesté, Sur les ténèbres de l’espace Quelque rayon de sa clarté!

Le froid engourdissait vos ailes Sous ce ciel noir et désolé, Vous qui, des sphères éternelles, Vous souveniez, mon exilé?

Si j’avais, comme toi, deux ailes, Je dirais à mes deux saphirs: Emportez-moi, flammes fidèles, Où sont allés mes grands désirs!

Faut-il marcher vers la lumière? Faut-il aller plus près du jour? Et secouer cette poussière Pour te voir, mon céleste amour?

Faut-il abandonner les roses? Faut-il se déchirer le cœur? Faut-il oublier toutes choses, Pour retrouver le voyageur?

S’il faut traverser les nuages Pour te voir une seule fois, Je n’ai pas peur de leurs orages. Je veux entendre encor ta voix.

Je m’en vais cherchant dans l’espace, Où l’air du soir est embaumé, Et demandant aux lieux la trace Du voyageur, du bien-aimé?

O toi qui m’as donné la vie, Pourquoi m’abandonner en bas? Appelle-moi dans la patrie Où le soleil ne baisse pas.

Prête tes ailes triomphantes! Appelez-moi, sphères ardentes, A l’heure où l’ange de clarté Allume les nuits rayonnantes Dans la splendide immensité!

Bientôt l’horizon s’empourpra des premiers feux du matin. La jeune fille fixait sur l’Orient son regard ardent et clair. Tout à coup elle poussa un cri, elle venait d’apercevoir une trace dorée, c’était la lumière qui traversait l’espace. Marie entendit au même instant la voix des mondes qui s’appelaient l’un l’autre et se poursuivaient sans s’atteindre dans l’immensité. La jeune fille resta en extase et ferma les yeux; elle eut peur un instant d’entrevoir le foyer même d’où s’échappait la splendeur royale de la vie pour baigner au passage la création.

Cependant elle s’élança vers le soleil levant, sans savoir où elle allait tomber. En même temps, elle entendit la grande voix de l’abîme qui criait: «Je t’aime! ne crains rien, je t’aime! et je regarde au fond de moi la résurrection; je la cache sous un voile noir semé d’étoiles et de larmes d’or. Marie, Marie, Marie, abandonne-toi au souffle qui passe!»

Elle sentit la vie redoubler en elle, et une force inconnue l’emporta. Ce fut une ascension d’une rapidité terrible. Pendant la soixantième partie d’une seconde peut-être, il lui sembla qu’elle était portée à travers l’espace avec une vitesse inexprimable, qu’elle montait toujours, qu’une main de fer lui déchirait le cœur, qu’elle consentait volontairement à une douleur horrible et à une joie inconnue, puis qu’elle retombait sur la terre, brisée et meurtrie. Quand elle revint à elle, Marie était étendue sur une pierre nue, tachée d’un sang rouge qui devait être le sien. Elle regarda autour d’elle et ne reconnut pas les lieux; elle était loin de sa cabane et de son pays. Les larmes lui vinrent aux yeux avec le souvenir des premières joies de son enfance, des bois de sapin qu’elle aimait. Elle voulut se lever, car elle avait froid; mais ses jambes ne la soutenaient plus; elle porta la main à son front, la retira ensanglantée, et sentit au cœur une douleur profonde. Elle s’agenouilla et resta longtemps les yeux fermés.

Quand elle les rouvrit, une montagne immense se dressait devant elle, couverte de pierres et de ronces. «Si je l’apercevais de là-haut!» pensa Marie, et elle monta. Dès les premiers pas, son sang coula de ses pieds meurtris. Les plantes, autrefois amies, n’avaient plus aujourd’hui pour elle que des épines et déchiraient ses pieds. Chaque pas lui coûtait une goutte de sang. Le tonnerre éclata près d’elle et tomba à ses pieds. L’orage continua. Marie vit d’en haut les pâles éclairs fendre les nues qu’elle dépassait, mais elle ne les regarda pas. «Je souffre trop, pensait-elle, il n’est pas loin.» Tout à coup la terre entière se déroula à ses pieds au fond d’un abîme; il paraît qu’elle avait atteint, sans s’apercevoir, un plateau dégagé. Elle vit le monde que nous habitons à travers une vapeur dorée qui adoucissait tous les contours; autour d’elle l’air lui parut éclairé, il lui sembla qu’elle aspirait quelque chose de cette pénétrante illumination. La création, posée devant elle sur un plan incliné, lui apparaissait comme un immense amphithéâtre où chaque être montait en luttant, montait par degrés l’échelle de la vie. «Encore, encore! criait Marie. Ah! pourquoi la montagne n’a-t-elle pas été plus haute et plus terrible; la vue serait plus belle encore peut-être! O ma vallée, mes Rochers-Rouges, ne me reconnaissez-vous pas? Et toi, mon bien-aimé, toi qui n’es pas loin, puisque voici la lumière et que les couleurs flottent autour de ma tête, ne viendras-tu pas au-devant de moi quand j’approche des frontières de la patrie? ne vais-je pas entendre ta voix?»

Marie leva la tête avec un léger effroi, elle craignait de voir les astres de trop près. L’immensité lui parut agrandie. Marie cherchait toujours. Un petit cri bien connu se fit entendre; la jeune fille chancela, rejeta en arrière les belles tresses noires qui lui tombaient sur les épaules, et son regard entr’ouvrit l’Orient. Un arc-en-ciel se dessinait là-haut, et dans l’arc-en-ciel apparut le colibri. Marie pleurait. «Des ailes, cria-t-elle, des ailes!» Et elle prit son élan sans savoir si elle avait des ailes.

Au moment où ses pieds quittaient la terre, on eût peut-être entendu sur la montagne comme une harmonie triomphante.

Le pâtre, qui gardait les moutons dans la vallée au pied des Rochers-Rouges, entendit distinctement un chant clair et joyeux, et, tournant la tête vers le soleil levant:

--Déjà l’alouette! dit-il.

QUE S’EST-IL DONC PASSÉ?

Voici une histoire que je ne vous raconterai pas; car je ne la sais pas. Je n’en connais que le commencement et la fin; nous essayerons ensemble de deviner ce qui a pu se passer au milieu.

* * * * *

Leur mariage avait été plein de fête et de joie. Adèle A... était charmante et enviée. Émile B... était un jeune homme grave, modeste et innocent comme la jeune fille. Son visage rayonnait. Toute la réunion des amis et des amies semblait participer à la joie des époux. Richesse, beauté, jeunesse, concorde des personnes et des choses; je vois tout cela; seulement je vois par rares moments sur les lèvres de sa jeune femme un pli que je ne m’explique pas bien, et dans ces moments-là, l’éclat de son œil s’obscurcit.

Les revoici dix ans plus tard; les revoici comme la mort les a faits, car ils sont morts tous deux; la jeune femme morte et enterrée, le jeune homme mort et non enterré. Mais ses cheveux sont blancs. Ses cheveux sont blancs et ses habits noirs. Il conduit à la tombe de leur mère un petit garçon de deux ans et une petite fille de quatre. Un désespoir inouï se lit sur sa figure, un désespoir sourd et muet.

De quelle maladie sa femme est-elle morte? Personne n’en sait rien.

Tout le monde parle du bonheur dont ils ont joui l’un près de l’autre.

Personne n’ose interroger le survivant, et, s’il lui fallait parler, il ne saurait que dire.

Quand les circonstances l’obligent à dire un mot, un éloge immense et parfaitement sincère atteste le souvenir profond et déchirant qui fait son désespoir. Les grâces et les vertus de sa femme morte si jeune n’étaient pas seulement évidentes pour tous; elles étaient immensément et profondément connues et senties de celui qui était appelé à les connaître et à les sentir. Et pourtant un observateur eût compris que le malheur du jeune homme ne datait pas de la mort de sa femme. Il datait de beaucoup plus haut.

Les témoins les plus intimes auraient pu attester avec cette certitude _sui generis_, la certitude qui ne trompe pas, attester leur honneur, leur vertu, leur bonté, à tous les deux. Les personnes et les choses souriaient autour d’eux, eux-mêmes possédaient de nombreux éléments de bonheur, et cependant il était clair que le chagrin noir avait toujours été assis dans leur maison. Il était complaisant, affectueux, doux. Elle était primitivement complaisante, affectueuse et douce! Leurs rares qualités n’avaient pas été, il est vrai, trempées dans ce feu surnaturel qui divinise et étend sur l’humanité agrandie et divinisée elle-même, le rayonnement superbe et joyeux de la charité; c’étaient cependant des qualités rares, vraies, sincères et respectables.