Part 12
Pendant leur aparté, le baron, couvert de sueur, faisait, pour se lever, d’inutiles efforts. Il éprouvait cette angoisse suprême d’un homme, qui, encore en possession de ses facultés, sent qu’elles lui échappent, d’un homme qui n’est pas évanoui, mais qui va s’évanouir, et qui se sent sur les tempes les premières gouttes de la sueur froide.
La baronne dissimula comme elle put la rapidité de son départ.
Et quand elle fut seule avec son mari.
--Qu’as-tu? dit-elle.
--Et toi aussi, toi aussi! répondit-il en la repoussant, et ses yeux s’injectaient.
V
--Il faut, dit le docteur, entrer dans sa manie pour tâcher d’en découvrir le fond. Il faut le faire parler sans l’interroger. Connaissez-vous, madame, dans la vie de M. le baron, quelque souvenir...
--Docteur, voulez-vous dire quelque souvenir criminel?
--Non, madame, je veux dire quelque souvenir effrayant.
La baronne chercha longtemps.--Aucun, dit-elle, aucun. Notre vie a toujours été la plus tranquille qui soit. Vous savez comment vivent les gens du monde. Eh bien! c’est ainsi que nous vivons, et que nous avons toujours vécu. Mon mari est un homme doux qui de sa vie n’a eu de querelle avec personne, et ne fait de mal à qui que ce soit.
--Vous n’avez jamais surpris chez M. le baron une inquiétude de conscience?
--Une inquiétude de conscience! lui! Et pourquoi en aurait-il? Mais il n’a pas eu dans sa vie un reproche à se faire.
--Le baron, reprit le docteur, a la réputation d’un homme bienveillant. Je ne crois pas qu’il soit naturellement exalté, n’est-ce pas, madame?
--Ah! docteur, je ne crois pas qu’il soit possible d’être plus loin de l’exaltation! Je dirai même qu’il avait peu de croyances.
--Mais quand et où avez-vous surpris le premier germe de sa manie?
--Ce fut un jour où rien d’étrange ne s’était passé. On avait causé ici de M. D***, ce jeune sculpteur qui fait aujourd’hui tant de bruit. Un ami nous racontait qu’il devait sa fortune à un riche banquier qui avait deviné ses aptitudes à un signe imperceptible et qui l’avait aidé de sa fortune et de son influence. Au sortir de cette conversation et dès que nous fûmes seuls, je crus qu’il allait se tuer! Comme cela, sans raison.
--A-t-il dans la vie journalière quelque bizarrerie que j’ignore encore?
--Bizarrerie pas précisément, dit Mme de B., ses goûts ont changé, mais sans bizarreries, il mettait sa fortune en tableaux, il en a de fort beaux qu’il admirait beaucoup. Aujourd’hui il ne les veut plus voir. Mais il avait un caractère léger.
--Parle-t-il la nuit?
--Non; mais un jour, c’est vous qui m’y faites penser, il se leva effrayé d’un rêve qu’il avait fait.--Ah! quel rêve j’ai fait! me dit-il. Il avait le visage fatigué, et, comme je le priais de me raconter son rêve, il détourna les yeux et refusa net; j’insistai, mais il s’obstina dans son silence et je n’ai jamais pu le décider à me le raconter.
Le docteur réfléchit.
--Peut-être que tout est là, dit-il. Mais si nous allions le lui demander maintenant, peut-être que demain il faudrait l’enfermer.
--L’enfermer, s’écria la baronne, docteur, la chose vous semble donc grave.
--Très grave, madame, et d’autant plus grave que M. le baron est plus sain, relativement à toutes les choses de la vie. Sa manie est bornée à un point: c’est ce que nous appelons _folie lucide_. Mon devoir m’oblige à vous le dire, madame, c’est un des cas où la science est jusqu’ici très impuissante.
--Mais, docteur, jamais homme ne fut moins fou. Ainsi pour les tableaux, qui est la seule passion que je lui aie connue jamais, il ne faisait pas ce qu’on appelle de folie, lui-même se plaisait à le dire, il n’achetait que des tableaux connus, signés, d’une valeur cotée. Moi qui vous parle, j’en aurais fait plus que lui; je me souviens même qu’il refusa...
--Cependant, interrompit le docteur, le cas est très grave.
* * * * *
Le baron étant seul dans sa chambre, sa femme colla son oreille contre la porte et écouta, puis son œil contre le trou de la serrure et regarda.
Le baron regardait sous son lit et levait les housses de ses fauteuils. Quand il se fut bien assuré qu’il était seul, il se parla à voix basse, mais sa femme entendit.
--Personne ne se doute, disait-il, non, pas même elle. Cependant tout devrait les avertir, tout... Les circonstances qui ont accompagné la chose se reproduisent à chaque instant. Les nuages, par exemple, ont dans le ciel, presque toujours, la même forme qu’à ce moment-là? Les nuages font exprès. Ils ont affecté, depuis ce jour-là, certaines ressemblances, toujours les mêmes. A quoi ressemblent-ils? c’est ce que je ne veux pas dire. Mais je le sais bien, depuis mon rêve. Oh! ce rêve! J’ai froid!... Comment se fait-il que jamais on ne me parle de ce rêve? Comment se fait-il que dans cette maison ils ne se souviennent de rien? Ils étaient là, pourtant, dans le rêve. Ma femme y était, et l’autre aussi, ajouta-t-il en baissant la voix.
Et après un silence mêlé de paroles inintelligibles jointes à une pantomime étrange, il ajouta:
--C’est effroyable comme cet homme tenait à la vie!
Et parlant toujours de plus en plus bas:
--Il se cramponnait à moi, et quand je le repoussais dans l’eau, il prenait une expression de figure qui ne s’est vue que cette fois-là sur la terre. C’était auprès du pont d’Austerlitz. Quel regard il m’a lancé, quand il a disparu pour la dernière fois! Comment se fait-il que dans la rue les passants ne se disent pas, en me voyant: Voilà l’homme! le voilà! l’homme qui a fait le rêve! Mais était-ce un rêve ou la réalité? Il y a des gens qui passent vite, à côté de moi, dans la rue; qui sait si ceux-là ne voient pas ou n’entendent pas quelque chose?
Le baron remuait d’une façon étrange, se retournant vivement. Et avec un soupir: Comment font, dit-il tout bas, les autres hommes, ceux qui ne sont pas poursuivis? Ils peuvent donc faire un pas sans entendre derrière eux un autre pas qui se ralentit ou se précipite suivant la vitesse de leur propre marche? Il y a donc des gens comme cela qui n’entendent derrière eux aucun pas en marchant? Pourtant, moi, je cherche toujours les endroits les plus bruyants. Aucun bruit ne couvre le bruit de ce pas, si faible pourtant, mais invincible. Le bruit des voitures! le bruit du canon. J’ai essayé de tout. Si je pouvais, j’irais dans le tonnerre! Mais la foudre éclaterait autour de moi, et m’embrasserait tout entier dans son fracas le plus formidable, que j’entendrais peut-être encore ce petit bruit imperceptible, un pied qui se pose à terre! J’ai froid! comme il fait froid! Le feu ne chauffe donc plus à présent! Comme ce pied se pose à terre légèrement! Il ne pèse pas comme les nôtres! Non, décidément, ce n’était pas un rêve. C’était la réalité.--Ce pied-là ne connaît pas la fatigue. Mais quand je m’arrête, il s’arrête. Il a une certaine manière de s’arrêter qui fait sentir qu’il est toujours là, et qu’il reprendra sa marche, dès que je reprendrai la mienne. Quelquefois j’aime encore mieux l’entendre et je marche pour le faire marcher. Il y a dans son silence une menace plus effrayante encore que son bruit. Encore s’il changeait de place! Mais non! toujours à égale distance de moi impitoyablement! Encore si je voyais quelqu’un! Il me semble que le spectacle le plus horrible serait moins effrayant que ce vide. Entendre et ne pas voir!
Ici le baron fit un saut rapide en arrière, et avança très violemment la main comme pour saisir quelque chose en l’air.
--Non, dit-il, il a échappé! Échappé comme toujours!
VI
Du reste dans le courant de la vie, rien n’était changé dans les habitudes du baron, et pour qui ne le voyait pas de près, il était l’homme d’autrefois.
L’été suivant, il voulut aller sur le bord de la mer.
On partit pour la Bretagne. Dans la conversation, comme il s’agissait d’une promenade, le baron demanda d’un air distrait à quel point du rivage le sable était fin. Il ne voulait pas visiter de falaise. Il voulait le sable, rien que le sable. On lui indiqua Gâvre. Ce fut à table d’hôte que cette indication lui fut donnée, par un convive non averti.
Le baron manifesta l’intention d’aller à Gâvre.
--A quelle heure partons-nous? dit la baronne.
Ce _nous_ déplut évidemment au baron. Il voulait être seul. Il chercha mille prétextes pour éloigner sa femme. Comme elle ne les acceptait pas, il dit, contrairement à son habitude: _Je veux_.
--Je veux me promener seul, dit-il. Suis-je en prison! Me prend-on pour un criminel?
Le baron partit par le bateau à vapeur de Port-Louis.
La baronne le suivit, sans être vue, sur un bateau de passage, à quelque distance, armée d’une longue-vue, et dirigeant ses mouvements de façon à être toujours cachée, mais toujours présente, elle distingua son mari sur la plage de Gâvre.
Or, voici à quel exercice il se livrait.
D’abord, comme toujours, il s’assurait de la solitude. Puis il faisait quelques pas, se retournait vivement; ne voyant rien, il interrogeait le sable, et distinguant la trace de ses pas, à lui, il cherchait, un peu plus loin, la trace des pas de l’_autre_. Ne trouvant rien, il allait ailleurs, et recommençait, toujours voyant sa trace et jamais ne voyant l’_autre_. Il avait espéré dans le sable, le sable l’avait trahi comme toute chose.
VII
Pendant ce temps-là, le docteur *** causait à Paris dans un salon du faubourg Saint-Germain. La conversation tomba sur la folie. On interrogea beaucoup le célèbre aliéniste sur la nature et les causes de la folie.
--Les causes de la folie, dit-il, sont si profondes, qu’il faudrait, pour les connaître, avoir fait le tour du monde invisible.
--Moi, dit un des causeurs, j’ai connu des fous qui se croyaient coupables d’un crime qu’ils n’avaient jamais commis; des hommes honnêtes, sages, rangés, incapables de faire le moindre mal à un oiseau, et qui se prenaient pour des assassins.
Il se trouvait là, par hasard, dans le salon, un peintre célèbre, M. Paul B., auteur de plusieurs chefs-d’œuvre, entre autres _le Premier Regard_, et _Caïn après son crime_.
--Quant à moi, dit-il, je n’ai pas étudié, comme vous, docteur, sur le vif. Je ne connais pas de fous, et ce que je vais vous dire n’est fondé sur rien. Mais pour expliquer ces étranges remords chez des innocents, voici ce qui me vient à l’esprit.
Qui sait s’ils n’auraient pas commis _spirituellement_ le crime dont ils se croient coupables matériellement? Dans cette hypothèse, ils ont profondément oublié le crime réel et spirituel qu’ils ont commis réellement et spirituellement. Ils ne l’ont même ni connu, ni compris dans l’instant où ils le commettaient. Mais ce crime réel, spirituel et oublié, se transforme, par la vertu de la folie, en un crime matériel qu’ils n’ont pas fait et qu’ils croient avoir fait. Peut-être tel homme, qui a trahi son ami, au lieu de s’accuser de cette trahison, s’accuse d’une autre faute qui ressemble à celle-là, comme le corps ressemble à l’âme. Je vous le répète: je ne peux pas citer d’exemple. C’est une pure hypothèse. Mais quelque chose que je ne peux définir la rend vraisemblable. Le coupable a trompé sa conscience. La conscience le trompe à son tour. Pour se faire entendre d’un enfant, on prend des exemples dans les choses sensibles. Peut-être, la justice se conduit-elle ainsi vis-à-vis de ces gens-là. Peut-être, les trouvant insensibles dans la sphère de l’esprit, transporte-t-elle leur crime dans la sphère des corps.
Peut-être est-ce un crime vrai, mais trop subtil pour être vu par eux, qui, se mettant à leur portée, les poursuit sous les apparences du crime extérieur et grossier, le seul qu’ils puissent comprendre. Il y a des scrupules bizarres qui ressemblent à la folie, comme l’exagération ressemble au mensonge. Qui sait si ces scrupules ne sont pas les égarements, ou, si vous aimez mieux, les transpositions du remords? Je dis _remords_: je ne dis pas: repentir, car le repentir éclairerait et le remords aveugle. Entre le repentir et le remords, il y a un abîme. Le premier donne la paix, et le second l’arrache. Peut-être la conscience, ne pouvant se faire entendre du coupable, sur le terrain où elle est, lui parle, pour se venger, un langage grossier comme lui, sur le terrain où il est. Peut-être la conscience, par une épouvantable justice, lui fait-elle un reproche injuste à la surface, et mille fois juste au fond. Peut-être la conscience, qui vous a parlé vraiment, quand l’homme était devant vous, s’arme-t-elle maintenant, contre vous, du fantôme. Nous sommes des hommes ici, ce soir, les uns pour les autres. Mais qui sait si nous ne sommes pas pour quelqu’un, quelque part, en ce moment, des fantômes?
Le docteur se leva, et prenant la main du peintre:
--Je ne sais pas au juste ce qu’il y a de vrai dans votre théorie, dit-il. Je ne sais qu’une chose, c’est que vous avez beaucoup à m’apprendre. Je réfléchirai à vos paroles. Elles m’ouvrent des horizons.
--J’ai toujours été poursuivi par cette pensée, dit le peintre, qu’il y a un moment où un homme voit pour la première fois ce qu’il voit depuis son enfance. Il voit pour la première fois le jour où les yeux de l’esprit s’ouvrent. C’est ce que j’ai voulu montrer dans mon tableau: _un Premier Regard_. Or l’horizon reculant toujours, j’essaye de jeter sur chaque chose, à chaque instant, un regard que je puisse appeler: le premier regard. Dans cette autre composition, _Caïn après son crime_, j’ai voulu montrer dans Caïn, non pas un assassin de mélodrame, mais un homme vulgaire. Le stigmate de la colère, dont il reçoit l’empreinte visible, lui ouvre les yeux de l’âme. Il jette sur son crime un premier regard. Il y a des Caïns spirituels dont le bras est innocent. Peut-être en existe-t-il parmi les fous dont nous parlons, et, en ce cas, leur folie contiendrait plus de vérité que n’en contenait leur sécurité précédente.
Leur folie les trompe seulement sur le genre des choses, leur sécurité les trompait sur les choses elles-mêmes.
Le docteur était pensif. Il prit le peintre à part, et lui parlant à demi-voix:--Voulez-vous, dit-il, que nous sortions ensemble.--Et ils sortirent.
Après leur départ, la conversation roula sur la conversation qu’ils avaient eue.
--Êtes-vous toujours matérialiste? demanda quelqu’un à son voisin.
--Vous n’êtes pas généreux, monsieur, répondit le voisin, de choisir ce moment-ci pour me faire cette question.
--Moi, dit une jeune dame, je n’aime pas entendre parler ce monsieur. C’est un grand peintre; je ne dis pas non; mais quand il se lance dans des considérations de cet ordre-là, il m’agace.
--Serait-il indiscret, madame, de vous demander pourquoi? demanda timidement un jeune homme dont la cravate était mal mise.
--Eh bien, parce que j’ai peur qu’il n’ait raison. Moi, voyez-vous, j’aime à aller devant moi, mon petit bonhomme de chemin. Si on l’en croyait, la vie serait tellement sérieuse qu’il faudrait faire attention à tout. A entendre ces gens-là, on se croirait vraiment entouré de mystères.
VIII
--Je veux voir et étudier avec vous votre tableau de Caïn, j’allais dire notre portrait de Caïn, dit le docteur au peintre. Car il me semble que vous l’avez connu personnellement, à la manière dont vous m’en parlez.
--Peut-être, dit Paul, l’ai-je connu. En tous cas, venez,--et ils allèrent ensemble.
Arrivé devant le tableau, le docteur eut un mouvement de surprise.
Le portrait de Caïn était celui du baron, horrible de ressemblance.
Il y avait tout sur cette figure, la froideur du criminel et l’épouvante du maudit. Et la froideur ne nuisait pas à l’épouvante, et l’épouvante ne nuisait pas à la froideur. Et de la bouche de Caïn, le spectateur croyait entendre sortir cette parole que sainte Brigitte entendit sortir de la bouche de Satan parlant à Dieu:
--O juge, je suis le Froid lui-même.
L’indifférence et le désespoir étaient ensemble dans ces yeux, sur ces lèvres et sur ce front. Et le désespoir n’était pas déchirant, car le repentir manquait; ce désespoir avait quelque chose de satisfaisant comme le repas de la justice qui mangeait son pain.
Le docteur resta très longtemps immobile, l’horizon s’élargissait à ses yeux, et sa science s’approfondissait. Il ne réfléchissait pas précisément; mais il se souvenait. Il eut, pour la première fois de sa vie peut-être, une heure de contemplation.
--Vous le connaissez donc? dit-il enfin à Paul.
--Qui?
--Mais, mon client!
--Je ne connais pas un seul de vos clients.
La discrétion professionnelle arrêta le nom propre sur les lèvres du docteur.
--Mais enfin, monsieur, dit-il, cette tête est un portrait. Vous ne l’avez pas faite au hasard.
--Ni l’un ni l’autre, dit Paul. Personne n’a posé devant moi, et je n’ai pas agi au hasard. Il me semble, quand je travaille, que certaines figures s’offrent à moi, sans s’imposer. Je les aperçois presque intérieurement, les yeux fermés, sans rien voir. Apercevoir n’est pas le mot propre, car le sens de la vue n’est pas en jeu. Si je les aperçois, c’est avec un sens inconnu, qui n’est pas celui de la vue. Je perçois ces sortes de choses dans un état particulier, près duquel la veille est un sommeil profond. Je pense que ces perceptions répondent à quelque réalité, ou lointaine ou future, dont l’image photographique me passe en ce moment devant les yeux de l’esprit.
Cette faculté, qu’on peut appeler inspiration naturelle, ne m’a jamais abandonné. L’aptitude à soupçonner ce que je ne sais pas est la forme la plus haute de mon activité. Et non seulement je soupçonne ce que je ne sais pas, mais très souvent je le fais, je le réalise, sans intention et sans connaissance. On dirait que je suis acteur dans un drame que j’ignore. Je récite un rôle que je ne sais pas dans une pièce dont je ne connais ni le titre ni le dénouement.
Cependant je me sens libre. Le sentiment profond de ma liberté éclate surtout dans le souvenir de mes fautes. J’ai voulu me donner la mort; la mort n’a pas voulu de moi. Je me suis demandé quelque temps, si ayant voulu perdre la vie, je n’aurais pas perdu l’inspiration; ce qui eût été pour moi une façon cruelle et subtile de mourir. Il m’a semblé que la question s’agitait quelque part, et que l’inspiration, qui a pitié des faibles, me revenait gratuitement. Si j’avais été criminel par malice, elle m’eût peut-être abandonné, ou peut-être elle fût devenue en moi l’auxiliaire d’un crime futur. Ou elle m’eût refusé ses services, ou elle m’eût servi à faire le mal.
IX
Quelques jours après cet entretien, le baron, revenu à Paris, semblait plus calme qu’à l’ordinaire.
--Allons, très bien, disait la baronne: le docteur m’avait presque alarmée; mais je savais très bien, au fond, qu’il n’y avait aucun danger. Mon mari est un homme froid, je n’ai rien à craindre pour sa raison.
La nuit suivante, le baron se leva sur la pointe du pied, comme s’il eût peur d’être surpris et dérangé: il se rendit à sa galerie, déchira un à un tous les tableaux avec un canif, creva les toiles avec son genou une à une, et, la chose faite, sortit vers le matin.
Le concierge le vit passer et ne le reconnut pas.
--Quel est donc ce vieillard, dit-il à sa femme, qui a passé la nuit dans la maison?
Les cheveux du baron, noirs la veille, étaient blancs comme la neige.
On l’attendit pour déjeuner, on l’attendit pour dîner; il ne rentra pas. Fouillant dans les tiroirs, sa femme trouva un papier avec ces mots:
«Cette fois, je n’échapperai pas. La police est sur mes traces.»
--Je m’en étais toujours douté, dit-elle, il devait m’arriver malheur.
Le lendemain, le corps du baron fut trouvé dans la Seine à la hauteur du pont d’Austerlitz.
X
--Vous me voyez désolé, mais non étonné, dit le docteur à la baronne. J’ai toujours regardé cette folie comme absolument incurable.
--Ah! docteur! il a tout détruit: je n’ai pas même son portrait.
--Vous l’aurez, madame, dit le docteur.
Huit jours après, le docteur tint sa promesse. Il apporta à la baronne une photographie.
Frappée au fond de l’âme, pour la première fois de sa vie peut-être, elle fut sur le point de s’évanouir.
--Ah! quelle ressemblance, dit-elle, quelle ressemblance! Docteur, comment avez-vous fait? Ceci n’est pas naturel. Ce n’est pas son portrait, c’est lui-même. Il va parler, j’ai peur.
Il y avait de l’horreur dans l’étonnement de cette femme. Elle jetait sur son mari et sur elle-même un premier regard.
--Mais enfin, docteur, comment avez-vous fait?
--Permettez-moi de garder le secret, madame.
* * * * *
En effet, la chose était bien simple. Il avait suffi de dresser un appareil photographique devant le tableau du grand peintre:
_Caïn après son crime_.
ÈVE ET MARIE
Je voudrais aujourd’hui éclairer d’une lueur fantastique cette vérité que nous oublions:
Le laid c’est le mal.
L’esprit du mal ne nous promet pas seulement le plaisir; s’il s’attaque à une âme noble, il lui promet la beauté.
Il ment.
Aussi la métamorphose est une de ses plus grandes puissances.
Je veux jouir, dit l’homme.--Tu jouiras, dit l’esprit du mal, et il se fait richesse.
Je veux être honoré, dit l’homme.--Tu seras honoré, dit l’esprit du mal, tu partageras mes honneurs. _Si tu désires, j’approche; si tu parles, je viens._
Mais un jour arrive où l’homme s’aperçoit que chacun de ses désirs est satisfait et que son âme n’est pas satisfaite.
Voici mon heure, dit alors l’esprit du mal, et il se présente pour saisir sa proie. Il n’est plus ni beauté, ni richesse, ni jouissance, il est lui-même; il ne tente plus, il dévore.
I
En Allemagne, non loin de Binghen, dans une vallée voisine du Rhin, vous rencontrerez une forêt, et dans cette forêt une chapelle taillée dans le roc, qu’on appelle l’Ermitage. Tout près de là était bâtie jadis une petite cabane, c’était la demeure d’un bûcheron.
Un soir, dans cette cabane, deux jeunes filles étaient assises près d’une grande cheminée. L’une d’elles filait sans lever les yeux; l’autre, oisive et inquiète, regardait de côté et d’autre, comme si elle eût été mal à l’aise, et prêtait l’oreille au moindre bruit, comme si elle eût attendu quelque chose. On n’entendait dans la chambre que le pétillement du feu et le tic-tac d’une vieille horloge; au dehors, que les gémissements du vent qui se prolongeaient dans les arbres. La fileuse éleva la voix, la première:
--Notre père tarde bien à rentrer ce soir, dit-elle en levant les yeux sur l’horloge qui allait sonner huit heures.
--As-tu peur? répondit d’un air moqueur sa sœur aînée. Ne crains rien, je suis là pour te garder, et, quand on rentrera, tu seras bien tendrement fêtée, choyée, caressée, tandis que j’irai me coucher, sans qu’on me dise bonsoir.
--Ne parle pas ainsi, ma sœur, répondit Marie d’une voix grave. Ramène ton cœur à nous, et tu reconnaîtras que nous t’aimons.
Elle se leva et embrassa sa sœur tendrement. Ève se laissa embrasser, mais un éclair de haine brilla dans son regard sauvage.
--Voici mon père, dit Marie.
Les deux jeunes filles virent approcher le vieillard. Marie, vive et joyeuse, courut à sa rencontre. Agités par le vent du soir, les cheveux blancs du bûcheron lui firent l’effet d’une auréole.
«Il vient de la montagne, se dit-elle, l’air des hauteurs est salutaire à respirer. Je sortirai demain au lever du soleil, et je monterai là-haut.»
Au même moment, Ève croyait voir sur la tête courbée du vieillard la trace des regrets et peut-être des remords.
«L’ombre des nuits est mystérieuse, se dit-elle. Qu’a-t-il vu sur les Rochers-Rouges?»