Chapter 18 of 19 · 3987 words · ~20 min read

Part 18

--Père, que vous est-il arrivé? Vous avez quelque chose. Je viens de regarder vos cheveux blancs, et j’ai éprouvé une terreur que je n’avais éprouvée que deux fois dans ma vie, et voici la troisième.

--Mes enfants, dit le vieillard, voici le gâteau des Rois, et vous avez oublié la part de Dieu.--Autrefois, dans mon enfance, on servait aussi le gâteau des Rois; mais avant de le manger, on faisait une part qui était la part réservée, et le plus petit enfant, l’innocent de la famille, allait devant la porte, crier:

«La part à Dieu! La part à Dieu.»

Le premier pauvre qui passait prenait cette part qui était la sienne.

Et quand le gâteau des Rois avait eu le suprême honneur d’être goûté par un pauvre, alors seulement la famille y goûtait à son tour, et la gaieté était grande; car Dieu avait eu sa part.

Mais la terre aujourd’hui a perdu la joie, parce que la part de Dieu est oubliée.

Je veux, à ce propos, mes enfants, vous raconter une histoire que racontait mon grand-père, un jour qu’on était assis, autour de la table, le 6 janvier, et qu’on oubliait la part à Dieu. Il y a bien longtemps de cela, j’avais l’âge que vous avez, mes petits enfants; j’étais le plus jeune de la famille, aujourd’hui je suis le plus âgé. Un jour viendra peut-être où le plus petit d’entre vous sera devenu le plus âgé d’une nouvelle famille, et il se souviendra de moi le 6 janvier, comme moi-même, aujourd’hui, je me souviens de mon grand-père.

--Ah! s’écrièrent les petits enfants, subitement consolés et réjouis par un attrait supérieur au gâteau lui-même, une histoire, une histoire!

--Oui, mes enfants, dit le grand-père, une histoire. Quand mon grand-père commença son histoire, il avait l’air embarrassé, et nous faisions du bruit autour de lui, comme vous en ce moment autour de moi.

--Grand-père, est-ce une histoire vraie? interrompit le plus petit enfant.

--On dirait que vous voulez reproduire exactement la scène d’autrefois, reprit le vieillard, je fis la question que tu viens de faire.

Et mon grand-père me répondit: C’est une histoire vraie, et plus vraie que je ne puis le dire; c’est une histoire très vraie. J’insistai: As-tu vu toi-même ce que tu vas nous raconter?

Mon grand-père eut sur le front cet embarras singulier dont je parlais tout à l’heure. Et cet embarras me donna le frisson, quoique je fusse bien petit. Quoique ma question fut demeurée sans réponse, je n’avais pas envie de la répéter.

Mon grand-père reprit donc:

C’était autrefois. Il y avait plusieurs mendiants dans le pays, comme il y en a dans tous les pays. Mais il y en avait un qu’on désignait sous ce nom: le Mendiant. Celui-là n’avait rien, et avait besoin de tout. Il était effrayant de misère, et on l’appelait le Pauvre, parce que les autres pauvres étaient riches à côté de lui. Il allait de porte en porte, demandant l’aumône. Il avait une besace sur le dos, un bâton à la main. Il était très voûté. Il me semble que je le vois d’ici.

--On dirait que tu l’as connu, grand-père, s’écria un des petits.

--Tais-toi donc, fit tout le reste de la bande. Avec un bavard comme ça, il n’y a pas moyen de raconter. Tu vas te taire apparemment, et laisser parler grand-papa.

--Et il allait de porte en porte, reprit le vieillard, un peu pâle parce qu’il avait faim. Quand les gens du pays devaient se rendre quelque part, il était à genoux sur le bord de la route, à genoux, les jours de fête, à la porte de l’église, et sa voix était déchirante. Il demandait à manger, à boire, à se chauffer, à dormir. Car il n’avait rien, et il avait besoin de tout.

Il était comme un monstre de pauvreté, et ce que les autres pauvres possédaient, lui seul ne le possédait pas. Très souvent il tombait sur le chemin, en défaillance, et la voix lui manquait quelque temps pour mendier. Et quand la force de supplier et de gémir lui était revenue, il suppliait, il gémissait. Et quand il s’était présenté sur le seuil d’une maison, l’hospitalité lui ayant été donnée ou refusée, il faisait une marque avec son bâton sur la porte et s’en allait en silence.

Un jour, c’était le 6 janvier, il faisait froid, la neige tombait. Mais dans l’intérieur d’une maison que je crois voir d’ici, tant la description de mon grand-père l’a rendue vivante dans mon souvenir, on mangeait, on buvait, on riait.

Le gâteau des Rois venait d’être servi, et il n’en restait plus rien. Tout à coup on entendit au dehors une voix lugubre: c’était le Pauvre, qui était à genoux sur la neige et sous la neige. Il voyait du dehors briller les lumières dans la salle du festin: il entendait les éclats de rire. Il pensait que sa femme l’attendait quelque part, se demandant s’il avait obtenu quelque chose; car il y a dans la vie des pauvres des coups et des contre-coups de douleur que vous ne connaissez pas, mes enfants. La misère qu’on voit est un voile qui cache la misère qu’on ne voit pas, et il faut beaucoup d’attention et beaucoup de bonté pour deviner, même un peu, ce qui se cache de douleur sous les haillons d’un pauvre.

Celui-ci appelait d’une voix déchirante: la part à Dieu! la part à Dieu!

Il appela longtemps, sans que personne ouvrît; mais à la fin, comme il importunait, on lui enjoignit de s’en aller, avec menace de lâcher les chiens. Et comme il insistait, on lâcha les chiens. Les enfants, variant leurs jeux, coururent sur lui pour lui jeter des pierres. Les chiens aboyaient, et le maître de la maison, revenant se chauffer au coin de son feu, disait en se frottant les mains:

--On n’en finirait pas, s’il fallait penser aux mendiants. Toutes les parts du gâteau sont mangées. Le bonhomme croit-il être seul de son espèce?

Et pendant que les plus petits jetaient des pierres au mendiant, les plus grands riaient de sa tournure.

Dans l’entrain de leur gaieté, tous dansaient autour de la table, se tenant par la main.

II

Quelque temps après, le pays était changé en un désert. Un laboureur imprudent voulut essayer de tirer parti comme autrefois d’un terrain, qui, après tout, disait-il, lui appartenait.

Il s’aventura avec sa charrue et ses bœufs vers l’endroit où était debout le 6 janvier la maison dont je viens de vous parler tout à l’heure, mes enfants. A mesure qu’il avançait, ses bœufs manifestaient une inquiétude sourde. Bientôt ils refusèrent d’avancer, et comme il les piquait avec l’aiguillon, ils se retournèrent furieux, labourant la terre de leurs cornes, et l’un d’eux se jetant sur son maître, comme pour le punir de les avoir conduits de force au lieu maudit, le traîna cinquante pas plus loin, puis le saisissant avec sa corne, le jeta, comme s’il eût peur d’avancer lui-même, tout près de la place de l’ancienne maison. Le malheureux tomba étourdi de la chute.

--Mais, grand-père, dit l’un des enfants, le laboureur n’était pas coupable; pourquoi fut-il puni? Ce n’était pas lui qui avait chassé le mendiant.

--Rassure-toi, mon fils, répondit le grand-père en souriant, le laboureur se leva. Il ne fut pas puni, il ne fut qu’averti.

Vous ne savez pas encore ce que c’est, mes enfants, que d’avoir besoin, et puissiez-vous ne jamais le savoir par vous-mêmes!

Mais je veux vous dire déjà, avant l’âge et l’expérience, que si un pauvre frappe à votre porte, une grâce vous est faite, à vous. Dieu, qui s’est réservé le pauvre, vous charge de tenir un moment sa place auprès du mendiant. Quand le pauvre est à votre porte, vous devez toucher d’une main tremblante sa main sacrée; et prenez garde, s’il s’en va désolé, prenez garde que la terre ne s’entr’ouvre sous vos pas.

Le grand-père avait fini de parler. Un profond silence régnait alors dans cette maison si bruyante tout à l’heure. Mais ce silence n’était pas de la tristesse.

Tout à coup on entendit, au fond de ce silence, on entendit trois coups frappés à la porte de la maison. Un froid très singulier leva la peau de tous les convives, grands et petits. Personne ne parla; mais chacun se leva pour aller ouvrir.

Toutes les parts du gâteau étaient mangées, excepté une.

Le plus jeune des enfants, absorbé par le récit du grand-père, avait oublié de manger la sienne, et la donna.

LA RECHERCHE

C’était le plus grand des rois d’Asie, et, près de sa magnificence, les contes orientaux avaient l’air de récits bourgeois. Ne cherchez pas, en Occident, à vous en faire une idée. Vos splendeurs sont du fumier, près des siennes.

Chacune des colonnes du parvis de son palais eût illustré la capitale d’un grand empire.

Les serviteurs qui le servaient à genoux appuyaient le front contre terre quand ils approchaient de lui, et ils le faisaient volontiers, instinctivement, comme s’ils avaient été non pas contraints de le faire, mais sincèrement écrasés par la redoutable majesté de leur maître.

Et l’idée de la béatitude se mêlait, dans l’esprit de ses sujets, au spectacle de cette puissance et de cette richesse, et ils n’osaient pas dire: heureux comme un roi, dans la crainte de comparer quelque chose à la béatitude de leur souverain.

Et le peuple lui-même semblait en fête, parce qu’il avait un tel roi. On eût dit qu’il était heureux de contempler cette béatitude.

Mais depuis quelque temps le ciel s’assombrissait. Le soleil était moins brillant, et le peuple moins joyeux.

Mais nul n’osait se demander si par hasard sur le front du souverain avait osé passer un nuage.

Et cependant oui; sur le front du souverain avait osé passer un nuage.

Le roi était généralement invisible. Retranché au fond de son palais, il ne voyait que ceux des grands de sa cour qu’il avait manifesté l’intention de voir, et la peine de mort était prononcée contre quiconque l’aurait vu sans son ordre ou sans sa permission.

Un jour, il assembla tous les grands de sa cour, tous les sages du royaume, et leur dit:

--Mon esprit est travaillé par un besoin nouveau qui le trouble et l’importune. Mes honneurs me sont à charge et le gouvernement de mon royaume m’ennuie. Je voudrais savoir où est le Seigneur Dieu. Je voudrais savoir son Nom.

Chacun des grands, chacun des sages proposa un nom.

Pendant la séance, un bruit vague s’entendit dans la cour du palais.

--Que se passe-t-il? dit le roi.--Sire, ne faites pas attention. C’est un chien que vos serviteurs chassent.

Or ce n’était pas un chien, mais un mendiant. Mais ce mendiant-là, connu de tout le pays, était appelé partout le Chien, tant il était misérable. Près de lui, les autres mendiants avaient l’air de monarques orientaux; on eût dit, à le voir, qu’il marchait à quatre pattes, et on ne savait pas trop si c’était un homme.

La séance continua, dans le palais. La consultation fut longue, savante. Plusieurs discours furent prononcés.

Cependant, pendant les jours et les nuits qui suivirent ce jour-là, le front du roi s’obscurcissait, et le nuage se faisait plus sombre, sur la face de son peuple.

Il y eut cependant, dans la soirée, dans la cour du palais, un instant de gaieté; ce fut l’instant où l’on se raconta que le Chien avait voulu voir le roi, le Roi des rois, celui que personne n’approchait, et que, pour cette tentative, déjà amusante par elle-même, il avait choisi l’instant le plus occupé, et le plus solennel de la vie du prince.

Cependant le front du roi allait s’obscurcissant.

Et il convoqua, pour la seconde fois, les grands et les sages, et il leur dit de s’entourer des mages qui étudient les astres.

Et le roi, les voyant venir, se leva de son trône, avec un geste de douleur et dit:--Je n’ai pas trouvé la paix. Quelqu’un de vous sait-il le Nom du Seigneur Dieu?

Et chacun fit sa réponse. Les discours, plus longuement préparés que la première fois, étaient remplis d’une érudition plus profonde. Et chacun se disait intérieurement:

«Si c’est moi qui apprends au roi le Nom de Dieu, Dieu et le roi sont seuls à savoir jusqu’où s’élèvera ma fortune, et quel trône me sera donné.»

Cependant un bruit se faisait dans la cour du palais. C’était le Chien qui était revenu, et qu’on chassait pour la seconde fois. De nombreux éclats de rire se mêlaient au bruit des voix; car il avait insisté pour parler au souverain. Les injures et les pierres qu’on lui jetait à la face, les rires qui accueillirent sa supplication, tout cela attira l’attention du prince lui-même qui vit le tableau de sa fenêtre. Et son front sombre se dérida, et voyant quel était l’être, homme ou chien, qui avait osé vouloir se présenter devant lui, et dans quel moment, le souverain éclata de rire. Et les grands et les mages, qui avaient le même tableau sous les yeux, mais qui n’osaient pas rire les premiers, éclatèrent à leur tour, quand le roi, riant lui-même, eut donné au rire des autres la permission d’éclater.

Mais la gaieté fut courte.

Et la tristesse qui lui succéda fut tellement mortelle, que les paroles s’éteignirent sur les lèvres des docteurs, et ils s’en allèrent, les uns après les autres, aussi terrifiés au moment du départ, qu’ils avaient été fiers, au moment de l’arrivée, car ils craignaient la colère du roi.

Et, à partir de ce jour, ceux qui passaient devant le palais croyaient voir un drap noir, constellé d’or, suspendu devant la porte; la mort du roi était le sujet de toutes les conversations. Le sommeil avait fui sa couche, comme le sourire avait fui ses lèvres. Et il avait fait couvrir d’un voile son portrait. Fatigué de lui-même, il était fatigué de son image.

Cependant une troisième consultation était annoncée, et le majordome avait pris des mesures pour que l’incident burlesque du Chien ne pût se renouveler.

Et des mages furent appelés du fond de l’Asie, des mages lointains, au secours des autres mages; la Perse et l’Inde envoyèrent ceux que désigna la voix publique. Tout ce que l’Asie avait de grand, de superbe, de savant et de magnifique, tout cela monta sur des éléphants et des chameaux, tout cela se prosterna, le front contre terre, au jour et à l’heure indiqués. Et les rois avaient l’air de domestiques en livrée, étant à la cour du roi des rois.

Mais le roi des rois était pâle; car le sommeil n’était pas au nombre de ses sujets. Le sommeil ne lui obéissait pas. Et quand il lui disait: viens, le sommeil ne venait pas.

Tout lui était soumis, excepté le sommeil; et sa fureur éclatait contre ce révolté. Tantôt il l’insultait; tantôt il le suppliait.

Depuis que le majordome avait donné des ordres pour l’éloignement plus complet du Chien, depuis que les environs mêmes du palais étaient interdits au Chien, comme on eût craint qu’il n’eût troublé par ses aboiements le silence des nuits du roi, depuis ce moment, le sommeil, de son côté, avait fui plus loin du palais.

Le sommeil, le rire, et l’oubli comme trois exilés, avaient fui le palais du prince, puis la demeure du peuple.

L’insomnie, la tristesse et la préoccupation étaient assises au seuil du palais et au seuil des palais; puis elles envoyèrent leurs filles et leurs servantes s’asseoir au seuil des chaumières.

C’est pourquoi le roi était pâle, quand arrivèrent les rois d’Asie, suivis de leurs grands, de leurs sages, de leurs éléphants et de leurs chameaux.

Les éléphants et les chameaux étaient chargés des plus riches présents. Mais le roi, pâli, jetait un œil sans regard sur les magnificences qu’on lui offrait, et son œil avait l’air de dire:

«Le sommeil est-il au nombre de vos présents? Savez-vous le Nom du Seigneur Dieu?»

Et toute l’Asie versa dans le palais du souverain tous les trésors de son éloquence et de son érudition, comme tous ceux de son industrie.

Et les rois et les mages se regardaient les uns les autres et regardaient le front du roi, et du front du roi leurs regards retombaient sur les autres fronts, et, se jalousant les uns les autres, ils cherchaient à prévaloir les uns contre les autres, et chacun voulait lire son triomphe, à lui, sur le front du roi.

Mais le roi des rois se leva sans répondre. Il ne jeta pas même sur eux un regard! Non! pas même un regard de dédain. Il se leva et disparut. La porte se ferma, et nul n’osa le suivre. Et quand, après la première surprise, on demanda: Où est le roi? au lieu d’une réponse, chacun trouvait sur les lèvres de l’autre une question. Tous se demandaient les uns aux autres: Où est le roi?

La nuit tomba sur le palais, à son heure ordinaire. Et le roi n’était pas retrouvé.

Ce fut parmi les serviteurs une étrange et singulière émulation. Qui donc devinera?

On cherche, on fouille! On interroge les corridors, les détours, les cachettes les plus invraisemblables. Et le roi était absent. La nuit se passa en recherches vaines qui finirent par devenir des recherches folles. Chacun doutait de sa raison, et de celle des autres. Le palais finit par prendre l’apparence d’une maison de fous.

Cependant à travers l’Asie, et bientôt à travers l’Afrique voyageait une caravane. Les ânes et les chameaux transportaient les pèlerins; chacun disait le but de son voyage, excepté l’un des voyageurs. Celui-là était vraiment singulier. Magnifiquement vêtu, entouré de serviteurs qui ne venaient pas du même pays que lui, qu’il avait attachés à son service depuis son départ, il ne disait son nom à personne.

Il y avait sur son front un air de puissance, et son bâton ressemblait à un sceptre. Il se faisait appeler le pèlerin. Quand on lui demandait où il allait, il répondait: Je ne sais pas.

Partout où un homme illustre avait laissé trace de son passage, le pèlerin s’arrêtait. Il passait là de longues heures, étudiant les lieux, les inscriptions, interrogeant les hommes, fouillant les choses.

Et quand un pas célèbre avait fait sa marque sur le sable, il s’arrêtait au bord de la mer, assis sur une pierre, la tête dans ses mains. Et quand le soleil se couchait dans l’Océan, embrasé de son image, et quand la lune se levait, sereine et tranquille, à l’autre extrémité de l’horizon, lui, sans regarder ni à droite ni à gauche, repassait dans sa mémoire les recherches, les travaux, les études de la journée.

Les tombeaux illustres, fréquentés par les multitudes, l’attiraient.

Aux lieux où ils avaient vécu, aux lieux où ils étaient morts, il cherchait les traces des sages.

Il voulait s’inspirer de leur esprit; il méditait sur leur tombeau. Quelquefois aussi il pensait au sien. La cérémonie de ses funérailles lui apparaissait quelquefois dans le lointain de ses pensées: il se voyait conduit à sa dernière demeure, escorté par les savants et escorté par les rois. Mais dans cette dernière escorte, les pauvres n’avaient aucune place. Il les oubliait dans son rêve. Rêves glorieux, ou rêves funèbres, les rêves de ce pèlerin étaient pleins de choses fortes et pleins d’hommes forts. En ma qualité de scrutateur, je les scrute! Je les vois remplis de héros. La force les habite, les pénètre. Ils admirent ce qui est vigoureux, hardi, entreprenant. Ils admirent ce qui s’impose, et sans le savoir, ils admirent ce qui est riche. Je vois le pèlerin lui-même figurer dans ses rêves. Je le vois se contempler, roi d’abord, pèlerin ensuite. Je le vois préoccupé de sa grandeur, et se promenant dans sa gloire. Il me semble qu’à ses propres yeux le pèlerin grandit le roi. Il me semble que son voyage lui apparaît plus grand que son trône. Son investigation autour du globe lui apparaît comme la plus grande preuve qu’il se soit donnée à lui-même de sa richesse et de sa puissance. Il se pare intérieurement des splendeurs qu’il contemple; il lui semble qu’il boit et qu’il mange la substance des grands hommes qui ont vécu là où il passe. Je fouille encore ces rêves avec l’indiscrétion qui caractérise le conteur et avec les droits qu’il tient de sa position. Dans ces rêves fouillés, remués, creusés, je ne vois pas les larmes de ceux qu’il a quittés, malheureux et immobiles, aux régions d’où il est parti. Je ne vois pas la place des désolés. Je ne vois pas le souvenir des femmes cherchant le pain de leur mari malade. Je vois des navires et des chameaux. Je ne vois pas les remerciements d’un malheureux, et cependant je sais qu’il y a des malheureux dans son empire. Cependant tout a un terme ici-bas, et le tour du monde est bientôt fait. On ne peut pas marcher toujours. Le point de départ menace de devenir un point d’arrivée.

Un jour, on revit le roi dans son palais.

Ce fut une émotion indescriptible. On s’empresse; on crie; on tremble, on s’enfuit même. Qui pourra démêler dans les transports qui éclatèrent la part de la sincérité et la part du mensonge? Celui qui revenait, revenait maître, et il ne demandait à personne s’il avait bien fait de partir.

Il traversa les magnificences de ses jardins, aborda celles de ses palais, et rentra dans celles de ses appartements.

La foule des courtisans se disputait un regard et attendait un sourire.

Quant à lui, il s’assit sur son trône. Tous regardaient et tremblaient. Ses cheveux avaient blanchi. Sa figure hautaine avait contracté des plis étranges. Ses yeux étaient sans trouble, immobiles et froids. Un orgueil singulier, l’orgueil d’avoir fait ce qu’il avait fait, même inutilement, l’orgueil d’être ce qu’il était, même vainement, habillait son désespoir des vêtements du dédain et des vêtements de l’insolence.

Son front portait le pli d’une certaine douleur morne et inavouée, qui n’avait rien de touchant. La pompe qui l’entourait était pleine de richesse et vide de majesté. Une certaine ironie, mal définie dans sa cause et dans ses effets, errait vaguement sur ses lèvres, et si elles s’étaient ouvertes, il semble qu’elles eussent dit:

«Je n’ai pas trouvé le nom du Seigneur Dieu: mais si ma recherche était à recommencer, je la recommencerais, telle que je l’ai faite, et non pas autrement.»

Tout à coup le roi poussa un léger soupir, et, s’affaissant sur lui-même, glissa de son trône, jusque sur le tapis qui supportait le trône.

Le premier médecin du palais s’approcha, ce que les autres spectateurs n’osaient faire, et, appuyant le doigt sur la place où le pouls aurait dû battre:

--Il est mort, dit-il.

Le lendemain, les rois d’Asie, suivis de leurs grands et de leurs mages, suivaient les obsèques du roi des rois.

Or il se trouva que le Chien avait été chassé, par les ordres du majordome à une distance du palais, qui était précisément la distance du cimetière.

Et quand passa le dernier cortège du roi des rois, on vit le mendiant des mendiants à genoux, le long de la route, à la porte du cimetière.

Et, au fond de la sébile qu’il tendait aux passants, quatre lettres étaient écrites:

C’ÉTAIT LE NOM DU SEIGNEUR DIEU

LES TERREURS D’HELÈNE

Le jury sortit de la salle de ses délibérations pour entrer dans la salle d’audience; un frémissement parcourut la foule qui attendait anxieusement.

Le Président du jury:

--Sur mon honneur et conscience, devant Dieu et devant les hommes, la déclaration du jury est:

--Pierre Bretel est-il coupable d’avoir donné volontairement la mort à son frère Joseph?

--Oui, à la majorité.

Le verdict fut muet sur les circonstances atténuantes.

Le ministère public se leva:

--Je requiers l’application de l’article 302 du Code pénal.

Et quelques instants après, le Président des assises:

--La Cour, après en avoir délibéré, condamne Pierre Bretel à la peine de mort.

Et se tournant vers l’accusé: