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Part 5

Le Prêtre et le malade restèrent en effet vis-à-vis l’un de l’autre.

--Monsieur, dit le Prêtre au malade, je suis à vous.

--De quel droit? répondit le malade. Ceux-là seuls sont à moi que j’ai choisis moi-même. Tenez, voilà l’enfant que j’avais choisi. Il m’abandonne comme les autres, parce qu’il faut que tout m’abandonne. Vous ai-je appelé? Les hommes qui m’ont laissé vivre seul, ne me permettront-ils pas de mourir seul? Qui vous dit d’être à moi?

--Jésus-Christ, répondit le Prêtre.

--Jésus-Christ? dit le mourant. Je veux bien vous le dire, puisque vous voilà. J’ai porté un défi à Dieu. Je savais que Jésus-Christ était pour aller à lui, la route des _autres_. Je n’ai pas voulu qu’il fût la mienne. Ne me dites pas que Jésus-Christ est Dieu, je le sais. Ne me dites pas que s’il est la voie, il est aussi le but, je le sais. Ne me dites rien, car je sais ce que vous me diriez. J’ai voulu le Père, et je n’ai pas voulu des moyens que le Fils a offerts aux autres hommes. Ne me dites pas non plus que je suis vaincu. Je le sais. Ne me dites rien. Je ne me conçois pas autrement que je ne suis. Faites comme William qui vient de s’en aller. Voilà l’enfant que j’avais choisi, ajouta-t-il après un silence.

--Voilà l’enfant à qui vous avez donné la mort, et par qui Dieu s’apprête à vous rendre la vie.

--La vie? dit le mourant avec un sourire effroyable.

--La vie, dit le Prêtre.

Il prit son crucifix, le posa sur la cheminée, et se prosterna profondément.

Ils étaient là tous deux immobiles comme deux morts, l’un dans sa prière, l’autre dans son blasphème. La veilleuse jeta, comme au moment de mourir, une clarté un peu plus vive. La garde dormait, l’enfant, comme s’il eût fait trêve à sa vie propre, restait immobile et partageait le grand silence. On eût dit qu’il sentait, sans le comprendre, le combat qui se passait entre la vie et la mort.

Enfin, d’une voix douce, grave et pleine, le Prêtre récita les sept Psaumes de la pénitence. Quand il prononça ces mots: _Rugïebam a gemitu cordis mei_, le malade poussa comme un rugissement sourd qui ressemblait à la fois au râle de l’agonie et au cri du désespoir, et qui pourtant était moins lugubre que le silence glacé derrière lequel il s’abritait, comme pour en savourer à l’aise les approches, enfermé dans son isolement.

Les psaumes étaient terminés; les murs eux-mêmes avaient dû entendre ce _De profundis_ et ce _Miserere_, mais le mourant n’avait pas paru les entendre. Aucun effort ne lui pouvait arracher ni une parole, ni un signe de vie. Sans le mouvement de son œil, à la fois effroyable et rassurant, il eût paru mort tout à fait.

Le Prêtre, penché sur le mourant, faisait pour lui arracher ou une parole, ou un regard, ou un mouvement intérieur et extérieur, ce qu’auprès d’une telle mort pouvait faire un tel homme.

A la fin, il se releva terrible à son tour.

--Cela ne sera pas, dit-il, Seigneur! Cela ne sera pas! Où est William? Va le chercher, dit-il au petit enfant, descends et remonte.

William et l’enfant remontèrent.

William examina le malade:--Il est absolument perdu, dit-il au Prêtre en le prenant à l’écart.

--Je le sais, dit-il.

Puis il saisit par la main William et lui dit:

--J’ai souvent vu la haine; je ne l’ai jamais vue telle que je la vois en vous. Vous allez dire qu’elle fait _un_ avec vous, que vous ne concevez pas même par la pensée la possibilité lointaine du pardon, qu’avant de vous arracher la haine, je vous arracherais l’âme, que la pièce viendrait avec le morceau; taisez-vous! et dites le _Pater_.

Avant de prononcer ces mots: «Pardonnez-nous comme nous pardonnons,» visitez le dernier fond de votre âme, et ne dites cette parole que si vous pouvez, en face du ciel et de la terre, la prononcer sans peur.

Savez-vous quels sont, dans le monde invisible, les échos du pardon! Donnez un pardon, William, pour que Dieu en fasse ce qu’il voudra, et priez, comme si vous-même alliez quitter ce monde, pour l’étranger qui va mourir. Descendez en vous assez profondément pour découvrir le lieu du pardon; vous aurez trouvé le lieu de la prière.

Il y a des instants si suprêmes qu’en face d’eux l’homme ne se reconnaît plus. Habitué à glisser sur la surface de la vie, il ne se reconnaît plus quand il est jeté au cœur de la vie. Rien au monde ne nous semblerait si fantastique que l’apparition de la réalité, ordinairement invisible, et tout à coup aperçue! William était dans un de ces instants. La clarté soudaine des choses troublait sa vue.

Le silence augmentait. La petite chambre, où combattaient le ciel, la terre et l’enfer, semblait vide. Car on n’entendait aucun bruit, si ce n’est le bruit réguler de l’eau bouillante, et on se voyait à peine. Les respirations ne s’entendaient pas, et comme un mouvement trop rapide pour être saisi, à force d’être intense, la vie semblait avoir disparu. Le personnage principal du drame avait absolument l’air d’un cadavre, et pourtant, sans aucune preuve extérieure, chacun sentait dans ce mourant une activité inexprimable.

Le Prêtre promenait, de William au malade et du malade à William, ses regards ardents et calmes; car même alors, il était calme, et la force contenue dans ce calme agrandissait encore l’émotion, en prouvant à tous au Nom de quelle puissance il agissait.

Auprès de William, il avait senti qu’il fallait parler; auprès de l’étranger, il sentit qu’il fallait se taire. L’ardeur de sauver ces deux hommes, l’amour qu’il avait pour leur avenir humain et pour leur avenir éternel n’occupaient pas son âme tout entière. Il sentait qu’il n’avait pas seulement affaire à deux individus, mais que ces deux grands individus, représentants de l’humanité déchue, pouvaient devenir les représentants de l’humanité rachetée. Il contemplait en eux les faiblesses, les douleurs, les aspirations de ce tremblant cœur humain qu’il connaissait depuis longtemps, mais qu’il n’avait vu nulle part si plein de désirs et si plein d’accablements.

L’homme ignore ce qui peut se passer en lui, à l’instant où certaines choses qu’il a en puissance viennent en acte. Plongeant au fond de lui-même, le Prêtre y saisit subitement d’une main sûre toutes les forces qu’il avait ramassées et préparées depuis longtemps, et les présentant ensemble à Celui qui voit tout, il resta sans parole, comme s’il eût été vide, et dit enfin:

--Seigneur, je ne vois, ni ne sais, ni ne puis. Mais ayez pitié de ces deux hommes entre qui vous m’avez placé: car vous êtes leur Dieu et ils sont vos créatures. La terre est trop petite pour eux: ne les repoussez pas de vous; ne les éloignez pas de la fête éternelle, car vraiment ils ont besoin de joie, et la joie est un de vos dons. Ils ont épuisé les choses de ce monde; ils étouffent; ils ont besoin de franchir les bornes de notre atmosphère. O Dieu de délivrance, qu’ils saisissent enfin de leurs mains vivifiées la jeunesse et la résurrection. J’attends, Seigneur, j’attends: faites, faites. Amen aux explosions de la lumière qui va venir. Ne la ménagez pas, Seigneur; faites-la couler sur nos fronts, sous nos pas; car on ne sait où poser le pied, nous sommes encombrés de ténèbres. Amen aux splendeurs matinales de l’horizon qui s’allume, et que ces deux âmes soient délivrées! Faites éclater votre voix qui soulage en parlant! Esprit de paix, Esprit de joie, ô langues de feu, douces et dévorantes, souffle qui enflammes et qui rafraîchis, sérénité translumineuse, vivifiante, embrasante, devant laquelle meurt ma parole, j’ai prié, et j’attends. Du fond de l’abîme, Dieu de gloire, je vous parle pour eux dans toute la faiblesse, dans toute la terreur, dans toute l’impuissance, dans toute la solennité dont mon âme est capable. O lumière adorée, pour leur apprendre à dire: Amen! ravissez-les jusqu’aux régions de la joie et de la foudre. Qu’ils disent Amen de plus près, Amen sur la montagne, Amen dans leur langue, dans la langue de leur patrie, dans la langue dont l’harmonie fait oublier, se souvenir, se reconnaître et pleurer! Que leur Amen éclate enfin dans les cieux.

William pleurait déjà; l’étranger, pas encore. Une contraction nouvelle agitait sa figure mourante. Les teintes qui terminent l’agonie commençaient à paraître, et cependant le regard du Prêtre s’éclairait, comme si, mêlées à ces teintes lugubres, il eût aperçu d’invisibles clartés.

--Mon père, dit William, voilà la mort.

--Mon fils, dit le prêtre, voilà la vie.

La garde dormait toujours; l’enfant était toujours là, il promenait autour de lui son regard bleu et pur, effrayé, et ne comprenant pas.

Le Prêtre alla vers lui, le prit par la main, le fit agenouiller au dos du lit, derrière la tête du malade, qui ne pouvait pas l’apercevoir, et lui dit tout bas: _Fais ta prière._ Puis, parlant en lui-même:--Cela presse, dit-il, mon Dieu! puis, parlant à celui qui mourait:--Vous rappelez-vous, dit-il, que vous ne vous êtes pas créé vous-même!

Le petit enfant disait l’_Ave Maria_ pendant que le Prêtre faisait cette question très simple, et la figure du mourant, cette figure de cadavre glacé, s’éclaira tout à coup d’un sourire tel qu’en voient rarement les habitants de la terre.

Se levant sur son séant:

--Il est Celui qui Est, dit-il. J’avais oublié que je n’étais pas l’Être.

Puis sa voix s’adoucit; sur son front solennel passa une lueur douce; sa figure devint jeune, candide, enfantine; son regard plus naïf, plus caressant que celui de l’enfant qui priait au pied du lit, et tendant les bras.

--Pardon, dit-il, William, pardon!

William se jeta dans les bras qui l’attendaient, et quand il put essayer de parler:

--Nous allons donc vivre ensemble! balbutia-t-il.

--Oui, dit l’étranger, mais non comme tu l’entends. Je vais quitter, Dieu aidant, ce rivage désolé où tu vas rester encore. Aussi faut-il d’abord que je parle au Prêtre; va et reviens bientôt me dire adieu.

Et, se tournant vers le Prêtre:

--Mon père, dit-il, c’est moi qui suis à vous. J’ai faim et soif d’être petit enfant; dites, que faut-il faire?

Quelques heures plus tard, les mêmes hommes se trouvaient réunis dans la même chambre. L’étranger mourait et consolait William de sa mort. Étendu sur ce grabat, et plus visiblement près de sa dernière minute, il avait l’air d’un triomphateur et parlait de sa naissance.

--Écoute, William, dit-il en prenant les mains du jeune homme, écoute bien. Tu feras ce que je n’ai pas fait. Adieu, mon bien-aimé, oublie ce que j’ai été, et souviens-toi de ce que tu dois être. La science et l’art attendent quelqu’un et c’est toi qu’ils attendent. Vois ce petit enfant, William, vois cette boucle de cheveux blonds qui tombe sur cette petite épaule. Je remets entre tes mains cette majesté trois fois sainte. N’oublie jamais que cette petite bouche rose a dit un _Ave Maria_ pour le pauvre pécheur. Je lui parlerai, à lui, le dernier. Je lui dirai adieu à lui, le dernier, je l’embrasserai le dernier parce que c’est un enfant.

Sa figure changea et resplendit tout à coup d’une majesté incompréhensible.

--Il y a donc sur terre une montagne, s’écria-t-il, en retrouvant la voix, une montagne que Jésus-Christ a montée, et qui s’appelait le Calvaire!

--William, ouvre ce tiroir et donne-moi l’Évangile.

William obéit.

Le malade cherchait à lire et ne pouvait pas. Après de longs efforts:--Approche aussi la lampe, William. Tiens, voilà l’homme, ajouta-t-il en souriant. J’aurais pu faire toute la nuit d’inutiles efforts pour lire l’Évangile, et oublier d’approcher la lampe.

Et il lut:

«Je suis la Voie, et la Vérité et la Vie».

--Oui, dit-il, cela est ainsi. Jésus-Christ a pu dire sans effort: Je suis la Vérité, car Il est Elle, en effet. La Vérité! qui suis-je pour prononcer seulement son nom! Je me sens écrasé. Suprême élévation, suprême misère! J’ai peur de moi, j’ai peur de moi en face d’elle, parce que j’ai un front qui plisse, et que la Vérité ne plisse pas. Elle est immuable! Immutabilité! mot incompris des hommes!

Ah! ce sera un beau jour que celui où je mourrai! Un beau jour! Mais c’est aujourd’hui! Mais c’est tout à l’heure, et moi qui ne songeais plus que c’était tout à l’heure! Embrasse-moi, William, et chante au lieu de pleurer! Si tu penses à moi, souviens-toi que je suis un misérable et secondaire individu, et pourtant chante ma naissance, car je vais naître. Penche-toi sur mon berceau. Tant que je n’ai pas aimé, tu n’as pas pu dormir; maintenant j’aime, dors et chante, Dieu te donnera ton oreiller.

Sa sublime figure, alternativement sévère et attendrie, semblait voyager, en un instant, de la terre au ciel.

--Vis dans la vérité, William, dit-il, et traite avec douceur ceux qui ne la connaissent pas. Pauvres gens, qui se trompent! Fais l’œuvre que je n’ai pas faite, l’agneau de l’Apocalypse te regardera de là-haut.

--Jésus-Christ! Jésus-Christ! s’écria-t-il. Songez-vous qu’il y a encore autour de nous quelque chose de l’air qu’il a respiré?

--Bénissez-moi encore, mon Père. Adieu, William; où est cette femme qui m’a gardé? Il faut que je lui dise adieu.

--Enfin, toi, dit-il au petit enfant, viens m’embrasser, et souviens-toi qu’il faut aimer le bon Dieu.

Puis il murmura:

--Notre Père qui êtes aux Cieux, que votre Nom soit sanctifié, que votre règne arrive...

La voix s’éteignit.

SIMPLE HISTOIRE

LE BONHEUR ET LE MALHEUR

Sur les hauteurs qui dominent la ville d’Hennebont, entre Vannes et Lorient, il y avait une fois, comme disent en ce pays ceux qui racontent des histoires, il y avait une fois une partie de plaisir. Deux familles s’étaient réunies pour s’amuser, et, chose merveilleuse! elles s’amusaient. Une bande de jeunes filles rieuses et légères voltigeait dans la campagne. Mais, comme il faut bien que quelque chose manque en ce monde, une des amies manquait à la fête, bien qu’elle y assistât. A la fois absente et présente, Mlle Exuline Romiguière restait assise à côté de sa mère, déjà vieille, non pour lui tenir compagnie, mais pour lui témoigner son chagrin. L’attitude de cette jeune fille révélait un découragement profond, une douleur incurable. On la sentait frappée à mort. Ses amies lui apportaient les fleurs les plus parfumées, inventaient pour elle des divertissements et l’excitaient à vivre. Mais Exuline souriait par complaisance, et retombait dans sa léthargie. Les rires de la bande joyeuse n’allaient pas jusqu’à son âme.

Mme Romiguière jetait sur sa fille des regards désolés. Un instant elle s’éloigna d’elle pour causer de sa douleur avec son amie, Mme Larey.

--Pauvre petite, disait la mère d’Exuline, de quel chagrin meurt-elle?

--Peut-être ne le sait-elle pas elle-même, répondit Mme Larey.

--Au fond de son âme, reprit Mme Romiguière, elle souffre peut-être d’un vide qu’elle ne m’avoue pas.

--Mon fils Adrien a demandé votre fille en mariage, l’avez-vous oublié?

--Non! et pourtant je suis heureuse comme si je l’apprenais, reprit avec un sourire plein de grâce et de tendresse la pauvre mère.

Le soir, toute la société se réunit chez Mme Romiguière. Cette famille, sans avoir les soucis de la richesse, qui oblige aux représentations du monde, n’avait pas non plus les soucis de la pauvreté. La maison était simple, mais charmante, le jardin, rempli de fleurs, la table assez grande pour donner place aux amis: toute la famille était unie, on s’aimait dans cette maison, et l’on était aimé de tous: celui qu’Exuline semblait préférer allait devenir son mari. Que lui manquait-il donc pour être heureuse?

Ces réflexions, Mme Romiguière les faisait chaque jour à sa fille, et les lui faisait faire par Mlle Marie Répel. Mlle Marie avait été riche et donnait actuellement des leçons de piano, au rabais, afin de ne pas mourir de faim; sa mère était morte en apprenant sa ruine. Son père, grand propriétaire autrefois, électeur influent et personnage distingué, l’une des _notabilités_ du Morbihan, avait été réduit, par une spéculation où sa fortune avait péri tout entière, à devenir postillon de diligence; car c’était encore au temps _heureux_ des diligences et, aux environs d’Auray, la voiture qu’il conduisait et qu’il savait mal conduire, avait versé et l’avait écrasé. Marie avait eu sous les yeux le cadavre mutilé de son père.

Cette jeune fille, déjà habituée et résolue à tout, avait demandé du travail et n’en avait pas trouvé. Ceux qui dînaient autrefois à la table de son père ne se souvenaient plus de son nom. Seule au monde, Marie avait appris ce que c’était que de rentrer le soir dans sa petite chambre sans avoir gagné son pain du lendemain.

Frappée d’admiration et de respect, Mme Romiguière fit de Marie l’amie d’Exuline.

--Mademoiselle, lui dit-elle, il me semble que vous devez savoir consoler; consolez ma fille, je vous prie.

Marie et Exuline se lièrent, et ce fut Marie qui tâcha de consoler Exuline.

Marie fit à Exuline un portrait charmant du bonheur dont elle aurait dû jouir. Elle lui représentait la bonté de sa mère, la bonté d’Adrien, qui l’avait demandée en mariage, la beauté de son avenir, la beauté de la nature.

--Crois-moi, répondait Exuline, personne plus que moi ne sentirait toutes ces choses, si j’étais heureuse. Ah! si j’étais heureuse, je serais bonne, affectueuse, je jouirais de ton amitié, je jouirais du soleil et des fleurs.

--Je jouirais de cette petite maison si jolie, je jouirais du dévouement d’Adrien! Mais, hélas! le soleil m’irrite, il se moque de moi, il me rappelle mon désespoir; ton amitié me fait regretter de ne pouvoir l’apprécier et en jouir. Adrien me rappelle, sans le savoir, que le bonheur n’est pas fait pour moi, et quant au jardin, quant aux fleurs, ne me parle jamais d’elles, Marie.

Là s’arrêtaient les épanchements d’Exuline, et la confidence suprême mourait sur ses lèvres.

--Que désires-tu? disait Marie; parle, nous sommes à ton service.

--Ah! Marie, tu ne sais pas ce que c’est que le malheur, toi! tiens, je voudrais être morte!

Les jours se passaient ainsi, et ni sa mère, ni Marie, ni Adrien n’avaient arraché à Exuline son terrible secret. On la voyait de plus en plus sombre. Les soins et les tendresses étaient perdus. Le matin, après une nuit agitée, sa mère l’embrassait et lui demandait de ses nouvelles. Exuline détournait la tête d’un air mourant.

--Ton mariage aura lieu dans huit jours, lui disait-elle, et Adrien est bien bon.

--Je ne sais pas, répondit Exuline, cela se peut.

Bientôt tout s’aggrava. Exuline avait une passion, et une passion de l’espèce la plus compromettante et la plus noire. Elle s’enfermait dans sa chambre, tirait la clef, sortait de là pâle, défaite, et on avait vu dans sa main tremblante, des billets d’une écriture inconnue.

Mme Romiguière appela Adrien.

--Je dois tout vous avouer, lui dit-elle, mon fils. Voici ce qui se passe: non seulement je ne veux rien vous cacher, ce qui serait un crime, mais je viens vous demander un service. Exuline est malade: si quelqu’un peut la guérir, c’est vous. Mais, avant de porter remède, il faut savoir quel est le mal. Il faut pour vous, pour elle, pour nous tous, qu’avant votre mariage, avant huit jours, vous sachiez le secret terrible qui compromettrait le bonheur et l’honneur de deux familles. Ce secret, mon fils, il faut que vous le découvriez. Je vais vous dire tout ce que je sais, afin que vous puissiez me dire ce que je ne sais pas.

--Comptez sur moi, madame, répondit Adrien; si je n’ai pas le bonheur de vous ramener ma femme, je vous promets au moins de vous ramener votre fille.

A partir de cet instant, Adrien mena une vie singulière et mystérieuse. On le vit le soir longer les murs de la maison d’Exuline, épiant quiconque approchait. Le plus suspect des passants, c’était le facteur. Quand il aperçut le collet rouge de ce digne fonctionnaire, Adrien sentit son cœur battre. Il se cacha derrière un buisson et aperçut Exuline. Elle allait au-devant du facteur! Ah! Dieu! voici l’instant! pensa le malheureux jeune homme. Exuline prit des mains du facteur plusieurs lettres, en mit une dans sa poche, et alla d’un air dégagé remettre les autres à sa mère, laquelle n’était pas loin. Aucun de ses mouvements n’échappa à Adrien qui suivit de loin la jeune fille. Exuline s’enferma dans sa chambre, et quand elle rentra dans le salon où sa famille était réunie, son regard froid et sec s’arrêta à peine sur Adrien.

Un imperceptible tremblement agitait le bout de ses doigts. D’amères réflexions traversèrent l’âme du jeune homme. Je l’épouse, pensait-il, je voudrais la rendre heureuse. Elle me sacrifie, et se sacrifie avec moi à je ne sais quel étranger, qui se moque d’elle, sans aucun doute.

Exuline, triste et froide, faisait de la tapisserie dans un coin du salon. Il fallut dévider un écheveau de soie. Exuline prit dans sa poche le papier nécessaire, et Adrien reconnut, avec la plus grande surprise, la lettre qu’elle venait de recevoir. Exuline le pria de tenir l’écheveau, et ce fut avec le plus grand calme qu’elle dévida la soie sur la terrible lettre.

Quelle profondeur de dissimulation! pensait Adrien; que d’habileté dans une enfant! Le plus sûr moyen de cacher une lettre, c’est de la montrer. Jamais les soupçons ne s’arrêtent sur un papier étalé à tous les regards. Oui, mais j’emporterai le peloton, ajouta-t-il intérieurement, en tremblant de son audace. Sa mère m’a chargé d’elle, et d’ailleurs ma tête s’en va; il faut que je prenne la lettre, que je la lise, avant de devenir fou.

La soirée fut terrible pour Adrien. Il ne perdait pas de vue la lettre fatale, et tremblait à chaque mouvement d’Exuline. Pendant ce temps, Marie cherchait le moyen de lui dire un mot, afin de l’interroger et de l’aider dans son entreprise. Adrien l’évitait, prenait ses avances pour des coquetteries, et un malentendu général donnait au salon de Mme Romiguière l’aspect d’une scène de comédie.

Quant à Adrien, il parlait des jeunes filles en général, de leur légèreté, de la vanité des sentiments qui n’osent pas se montrer au grand jour, du danger des correspondances secrètes, etc., etc., si bien que les jeunes filles lui demandèrent pourquoi il n’avait pas produit plus tôt un si joli talent de prédicateur. Exuline se moqua de lui cruellement. Adrien sortit furieux et navré; mais il emportait la lettre!

Il s’assit dans sa chambre, et dévida lentement cette soie qui contenait le secret d’Exuline et leur destinée à tous deux. Ma vie va se décider, disait-il tout haut. Il s’arrêtait, les larmes lui venant aux yeux, reprenait lentement son cruel travail, s’arrêtait encore, posait la main sur son cœur pour en contenir les battements, mesurait les minutes pendant lesquelles il aurait encore le bonheur d’ignorer, regrettait son audace, se désespérait d’avoir emporté la lettre! Enfin il tint dans ses mains tremblantes le papier; se recueillit un instant, appela son courage, ouvrit et lut:

«Mademoiselle,

«Je n’ai pu me procurer le muguet rose que vous paraissez désirer tant.

«Veuillez croire aux regrets sincères de votre dévoué serviteur.

«JEAN FORTIN,

«_Horticulteur_.»

Quand Adrien sortit de l’hébétement où nous plonge la surprise lorsqu’elle dépasse les limites connues, il prit sa cravache, attacha ses éperons, sonna son domestique, demanda son cheval, et partit à franc étrier sur la route de Vannes.

Cependant Exuline dormait; le lendemain matin, elle descendit dans le salon où elle trouva Marie.

--Je suis triste, lui dit Exuline, je suis navrée, désolée. Je succombe, ma chère Marie. Je voudrais être morte! A quoi suis-je bonne!...

A ce moment on entendit le galop furieux d’un cheval qui brûlait le pavé. Chacun courut à la grille, l’épouvante était générale: les événements sont rares à Hennebont. On crut qu’une estafette arrivait de Paris, annonçant une commotion sociale: on aperçut un cavalier couvert de poussière; son cheval s’abattit plutôt qu’il ne s’arrêta à la porte d’Exuline, qui recula effrayée.