Part 16
Plusieurs jeunes filles de la cour s’exerçaient à la pratique des plus hautes vertus; car le secret de la reine avait été divulgué; le _car_ que je viens d’écrire ne doit pas vous faire supposer que tout était faux dans leurs qualités intellectuelles et morales. L’homme est si compliqué, que presque jamais le bien ni le mal n’arrive en lui à la perfection; elles étaient sincères, sans être absolument désintéressées. Par une inconséquence naturelle à notre espèce, une certaine jalousie, parfaitement contraire à l’esprit de lumière que cependant elles recherchaient, une certaine jalousie ternissait peut-être ces regards qu’elles jetaient les unes sur les autres, non pas tous les regards, mais quelques-uns, non pas peut-être les regards de toutes, mais de quelques-unes.
Chose singulière et encore inconséquente! Cette jalousie, s’il était vrai qu’elle existât, n’osait pas se prendre à la fille même de la reine, à Electa. Et cependant, comme il n’y avait qu’une couronne à donner, que signifiait la jalousie? Cependant un certain combat inaperçu et mystérieux se livrait entre elles, comme si un autre combat plus inaperçu et plus mystérieux s’était livré au fond d’elles; c’était l’espérance et le désespoir qui se livraient l’autre combat. Il est infiniment rare que l’espérance soit triomphante dans l’homme, infiniment rare aussi qu’elle soit morte absolument. Même quand elle se croit morte, tant elle est faible, cependant elle a encore une légère respiration qu’elle ne sent plus, et la glace qu’on lui mettrait devant les lèvres trahirait l’haleine imperceptible de la mourante qui se croit morte.
Electa, depuis la mort de sa mère, s’était rendue presque invisible. Cependant un certain nombre d’ouvriers, particulièrement d’ouvriers mineurs, l’abordaient facilement. C’était la recherche de la pierre précieuse. Cette recherche était profondément silencieuse. Personne n’en connaît les détails mystérieux, et, comme la pierre choisie, la pierre nécessaire, n’était caractérisée par aucun signe précis, on ne savait jamais si on l’avait trouvée.
«Ce doit être probablement, avait pensé Electa, la plus riche, la plus rare.» Et elle avait fait fouiller les entrailles de la terre, et elle possédait maintenant une collection de pierres, telle qu’il ne s’en était jamais vu; et aucune couleur de pierre, aucune nuance, aucun reflet, aucune forme, aucune espèce, aucune nature de pierreries n’avait échappé à son ardente inquisition.
Tous les ans, à un jour donné, c’était, je crois, au moment où la moisson était faite, tous les gens de la maison de la reine, et tous ceux des environs, tous les vassaux et tous les vassaux des vassaux, toute la population de la campagne avoisinante se réunissait au palais d’été, situé à quelque distance de la ville, et là, on portait en triomphe ou la reine, ou quelque personne qui tenait sa place, et on faisait le tour de l’aire où le blé avait été battu, et les chants et les acclamations de tout le peuple fêtaient la souveraine ou dans sa personne ou dans la personne de celle qu’elle avait désignée.
C’était un concours, une assemblée, une réunion énorme et confuse où tous les âges, tous les sexes, tous les costumes de tout le royaume s’étaient donné rendez-vous.
Dans cette foule j’aperçois une famille que nous connaissons un peu, bien peu, mais qui ne nous est pourtant pas tout à fait étrangère. C’est cette famille qui habitait dans une cabane de sabotiers. Cette mourante, recommandée par son frère aux prières d’Electa, cette mourante n’était pas morte. La voici qui marche avec son frère sur le bord de la mer. Elle se traîne languissamment. «Prenons-nous à droite ou à gauche? demande son frère. Les deux chemins conduisent par deux détours de même longueur devant la porte du palais.
--A droite,» répond-elle machinalement.
Mais au moment d’entrer dans la cour du palais, elle se heurte le pied contre une pierre et tombe.
--Je ne veux pas, dit-elle, en se relevant, que le caillou qui m’a blessée, en blesse d’autres. Elle le prend et l’emporte.
Cependant elle boitait, et la gaucherie naturelle de sa démarche et de sa personne, augmentée par sa dernière maladie, amena le sourire sur toutes les lèvres.
Tout à coup une lourdeur étrange se fit sentir, le ciel se couvrit de nuages étagés, superposés, noirâtres ici, blanchâtres là: un roulement lointain se fit entendre, et les bœufs épouvantés labourèrent la terre avec leurs cornes; le tonnerre se rapprocha; quelques gouttes de pluie tombèrent, rares et chaudes. La foule assemblée chercha un refuge dans le palais dont toutes les chambres, toutes les salles, tous les salons, tous les vestibules furent remplis en quelques minutes, et l’orage se rapprochait. Le désordre de la foule distribua les maîtres et les serviteurs, les grands et les petits, sans ordre apparent, et l’orage se rapprochait. L’épouvante brouilla les rangs, et Electa se trouvait jetée par la cohue au milieu de ses rivales quand un éclair terrible jeta sur elles toutes sa lueur blafarde. Le coup de tonnerre fut simultané; entre la vision et le fracas nul n’eut le temps de compter une seconde; le coup fut déchirant, terrible, le palais trembla; les portes ouvertes se fermèrent, les portes fermées s’ouvrirent, et, au nombre des portes fermées, celle-là s’ouvrit qui ne s’ouvrait jamais.
* * * * *
Electa, toujours maîtresse d’elle-même, se dit: «Voici l’heure.» Elle seule ne tremblait pas; comment trembler, puisque voici l’heure? Chaque coup de tonnerre était pour elle l’accompagnement de son triomphe, et quand la porte s’ouvrit, elle était seule calme, dans la terreur universelle.
Elle approche; voici le portrait.
Le portrait n’était pas le sien. Son œil, qui n’avait jamais été troublé, dépassa tout à coup le trouble, et resta immobile. Il avait toujours été en deçà de l’émotion; maintenant il était au delà de l’horreur.
Et l’orage redoublait. La foule tomba à genoux, prosternée par l’horreur. Dans l’horreur universelle, Electa seule gardait l’amour-propre. Electa seule songeait à autre chose qu’au tonnerre. Electa cherchait sur tous les visages la ressemblance fatale, et si le mot de consolation eût eu encore un sens pour elle, il eût signifié ceci: je ne lui ressemble pas; mais au moins personne ne lui ressemble. Les éclairs qui lui montraient successivement tous les visages de sa connaissance et de sa rivalité, la rassuraient contre la rencontre d’une ressemblance quelconque. Elle interrogeait le portrait, puis les visages, et les éclairs qui confrontaient portrait et visages, et les éclairs répondaient: non.
«Non, disait Electa, personne ne lui ressemble. La couronne n’est à personne.» Mais voici un éclair qui n’est pas seulement terrible, qui est cruel: que montre-t-il? Une petite figure sans beauté et sans caractère: il découvre, au milieu de la foule, la personne du monde entier la plus parfaitement oubliée dans tous les moments, et surtout dans ce moment.
C’est la petite fille de la cabane, la fille du sabotier.
Et elle ressemble au portrait.
Le tonnerre n’avait pas encore été si terrible depuis le jour de sa naissance.
Electa confronta le portrait et la figure, éclairés du même éclair. Et la figure était ressemblante. Et dans la main de la jeune fille agenouillée et épouvantée, un caillou était serré machinalement. Sa main s’ouvrit, le caillou parut, et c’était la pierre du portrait.
C’était la petite pierre ramassée par la blessée, pour qu’aucun autre ne se blessât.
Electa sortit, malgré l’orage, oubliant tout jusqu’au tonnerre; tel était le délire de sa rage, qu’elle avait tout oublié, la vie et la mort. Il n’y avait plus de place en elle pour autre chose que le désespoir. A côté de l’orgueil, il n’y avait plus de place en elle pour loger la peur. Elle sortit, et l’orage s’exaspéra jusqu’au tremblement de terre. Une secousse, légère partout ailleurs, ouvrit la terre devant elle seulement, elle tomba à genoux, non pour prier, mais pour s’accrocher, se ramasser, et tomber de moins haut, si tout à l’heure elle tombait. Elle glissa à genoux. Mais la terre ne lui opposa pas de résistance. Elle s’ouvrit; Electa disparut.
* * * * *
Quand la souveraine, nouvellement acclamée, chercha les traces de l’engloutie, à l’endroit où le genou d’Electa avait touché le sol, elle ne vit qu’un peu de poussière noircie, et une odeur de fumée.
LES DEUX ENNEMIS
C’était aux eaux de Kreusnach. Une société brillante était réunie. La France, l’Allemagne, la Russie et toutes les nations européennes y avaient leurs représentants. Le matin, dès six heures, on se réunissait à la fontaine; car le café au lait ne se prenait qu’ensuite; il fallait l’avoir digéré pour prendre le bain d’onze heures; puis le dîner réunissait les convives, puis le casino, les promenades, et la soirée se passait, commencée par la musique et terminée par le souper. C’était l’heure des toilettes.
Quelques groupes plus intimes se formaient au milieu de cette société; la conformité de langues, de goûts, de tempéraments établissait quelques intimités qui commençaient comme si elles devaient durer toujours, et qui quelquefois mouraient avant d’avoir bien vécu.
Deux hommes particulièrement, d’une soixantaine d’années peut-être, semblaient unis par un lien si serré qu’il leur était difficile d’aller l’un sans l’autre, soit à la source, soit partout ailleurs.
On les voyait toujours ensemble, le long de la Nahe, du côté des Rochers-Rouges.
Une mélancolie prononcée se lisait sur leurs deux visages, et c’était sur l’un et sur l’autre à peu près la même teinte de mélancolie. L’un se faisait appeler M. Pierre, l’autre M. Jean, et on ne connaissait pas leur nom de famille. S’il était inscrit sur le registre de l’hôtel du Palatinat, il n’était jamais prononcé ni rappelé nulle part.
Ces deux hommes semblaient avoir souffert profondément, diversement, et être arrivés par deux routes fort différentes à deux états de brisement qui se traduisaient à peu près de la même manière chez l’un et chez l’autre. L’un et l’autre avaient certains sourires tristes et significatifs qui avaient l’air de pleurs versés sur les illusions perdues. Ils vivaient tous deux dans une demi-conversation faite de mots échangés, puis de réticences, puis d’allusions.
Devant le monde, à la table commune, au casino, ils gardaient généralement un silence singulier. Étrangers à la conversation générale, ils se jetaient l’un à l’autre un regard d’intelligence, quand quelque chose se disait qui choquait trop fortement leur sentiment intérieur. Les autres convives parlaient et ne s’entendaient pas. Ceux-ci ne parlaient pas et s’entendaient. Les autres se livraient quelquefois à de longues et bruyantes expansions qui les laissaient aussi étrangers et peut-être plus étrangers les uns aux autres, après une dépense de paroles apprêtées. Jean et Pierre ne se disaient presque rien, mais ils se comprenaient d’un regard. Un peu isolés dans la foule par leur supériorité intellectuelle, ils la dominaient aussi par leur silence, car le silence est une force à nulle autre pareille; l’homme qui ne se livre pas semble garder en réserve une chose précieuse. La chose cachée semble toujours importante.
Quand le soleil baissait, vers quatre heures de l’après-midi, ils se trouvaient, sans s’être donné rendez-vous, à la porte de l’hôtel. Celui qui arrivait le premier attendait l’autre instinctivement, sans savoir qu’il l’attendait. On eût dit qu’il y avait dans ces deux hommes déjà très mûrs, et dont les cheveux exagéraient encore la maturité, car ils étaient l’un et l’autre blancs comme la neige, on eût dit qu’il y avait quelques-unes des douceurs et des rêveries de la jeunesse. Quand ils s’étaient rencontrés, ils partaient ensemble, sans savoir où ils allaient, se dirigeaient vers les bords de la Nahe, admiraient silencieusement les magnificences du paysage, se communiquant leurs impressions par des coups d’œil rapides, échangeaient quelques mots qui étaient ordinairement des réflexions générales, bientôt coupées par des réticences qui ressemblaient à des souvenirs. Car le souvenir avait évidemment une grande place dans leur vie. Mais une discrétion extrême et mutuelle éteignait sur leurs lèvres mille paroles qui auraient dû s’allumer. Cette discrétion n’était pas une gêne. Elle était plutôt un instinct.
Au lieu d’être une contrainte, cette discrétion semblait une liberté. S’ils se parlaient peu, ce n’était pas pour se cacher leur pensée et leur vie, c’était plutôt parce qu’ils se trouvaient dispensés d’explication, par le fait même de leur intimité. Il leur semblait qu’ils s’étaient connus toujours, et qu’ils s’étaient dit les choses qu’ils avaient à se dire. Leurs confidences leur semblaient si naturelles à faire, qu’ils croyaient presque les avoir faites. Au lieu de les exprimer, ils les avaient sous-entendues. Mais le résultat était le même.
Le résultat était le même, surtout pour Pierre, non pas tout à fait pour Jean. Jean se disait de temps à autre:
«Il est singulier qu’après tant d’heures passées ensemble, nous soyons encore si peu au courant l’un de l’autre!»
Mais ces étonnements se produisaient surtout quand ils étaient loin l’un de l’autre.
A peine l’heure du repos ou de la promenade les réunissait-elle, qu’un certain assoupissement endormait chez Jean comme chez Pierre le désir de parler et d’entendre. Et le commerce intérieur reprenait, plus intime que la conversation, et de temps en temps ce commerce prenait avec le souvenir quelque ressemblance bizarre et indescriptible. Ils se trouvaient l’un et l’autre subitement reportés à trente ans de là. Leur jeunesse leur apparaissait avec ce caractère merveilleux que le lointain lui donne. Car le souvenir efface les angles. Il a un prestige prodigieux pour embellir tout ce qu’il touche. Il montre la jeunesse passée à travers un prisme qui lui ôte toutes les douleurs et qui exagère toutes les joies. Il prend la substance des choses: il en supprime l’accident: il montre, dans une beauté idéale, des matins, des soirs, des printemps et des automnes qui ont souvent renfermé bien des tristesses et des laideurs. Mais le souvenir est un prestidigitateur qui cache tout ce qu’il veut cacher, et qui colore ce qu’il montre de la couleur qu’il veut montrer.
Peut-être cette faculté du souvenir se développait-elle spontanément chez ces deux hommes, quand ils étaient près l’un de l’autre, et peut-être le charme de cette émotion était-elle le lien secret de leur amitié. Le son de la voix de Pierre remuait quelque chose dans l’âme de Jean, et le regard de Jean remuait quelque chose dans l’âme de Pierre.
Il y avait une certaine ressemblance dans la cause même de leur présence à Kreusnach. Une certaine hypocondrie avait déterminé chez l’un et chez l’autre un affaiblissement du système nerveux. La ressemblance de leur état physique augmentait peut-être leur intimité.
Peu à peu leurs conversations devinrent plus intimes, sans encore être personnelles, par le fait des questions qu’ils abordaient ensemble. Elles roulaient presque toujours sur l’âme, sur ses blessures. Qu’elle fût littéraire, philosophique, politique, religieuse, ou qu’elle se localisât dans les faits que les circonstances mettaient sous leurs yeux, c’était toujours l’âme humaine qui en faisait le fond, et toujours l’âme humaine blessée.
Plus les jours s’écoulaient, plus le lien qui les attachait l’un à l’autre se serrait. Un jour Pierre resta au lit. Sa sensibilité nerveuse était plus maladive qu’à l’ordinaire. Jean sortit, pour faire la promenade qui faisait partie de son traitement. Mais une tristesse insurmontable s’empara de lui, et à peine était-il arrivé au pont qui précède le casino des bains, qu’il revint écrasé d’ennui et, rentré à l’hôtel, s’assit sur une chaise, près du lit de Pierre. Les deux amis sentirent mieux ce jour-là qu’à l’ordinaire ce qu’ils étaient l’un pour l’autre.
La tristesse tenait ces deux célibataires si complètement célibataires, qu’ils semblaient absolument isolés dans le monde, sans famille et sans amis.
Un soir, quand Pierre eut repris quelques forces, il accompagna Jean au casino. La musique était ou du moins leur parut mille fois plus pénétrante qu’à l’ordinaire. La soirée était superbe; après une journée brûlante, un vent frais s’était levé vers quatre heures. Pierre, appuyé sur Jean, reprit avec lui le chemin de la Nahe. Les champs de vigne, disposés en amphithéâtre, semblaient se reposer, comme les hommes, de la chaleur du jour. Un silence profond semblait tomber du haut des montagnes. Ces montagnes qui bordent la Nahe s’éclairent le soir de reflets imprévus, quand le soleil dit adieu à cette masse de terre dont la couleur étrange a donné leur nom aux Rochers-Rouges. Cette terre, qui ressemble à de la brique rouge, s’empourprait ce soir-là avec plus d’éclat qu’à l’ordinaire. Ce silence ne semblait pas un silence mort, mais un silence vivant composé de bruits infiniment légers qu’on devinait sans les entendre.
La molle splendeur de cette soirée disposait l’âme à s’ouvrir, et l’inclinait vers l’expansion.
--Où serais-je, maintenant, dit Pierre, si ma vie n’avait pas été brisée autrefois?
--C’est justement là, dit Jean, ce que je me demandais à l’instant même.
--Votre vie a donc été brisée comme la mienne?
--Brisée.
--J’ai vécu seul. Je mourrai seul.
--Et moi aussi.
--Et comment, reprit Pierre, comment êtes-vous entré dans cette solitude?
--Par l’abandon d’un ami, répondit Jean.
--Singulier hasard! Et moi aussi.
--C’est un lourd poids, dit Jean, que celui de haïr, et je le porte depuis trente ans.
--On dirait, reprit Pierre, que vous êtes l’écho de mes pensées.
--Je pense avec douleur, dit Jean, que nous avons été pris au piège tous les deux. Ceux qui ont été mis sur notre route étaient donc précisément ceux qu’il fallait pour nous perdre.
--Ah! dit Pierre avec un profond soupir, si j’avais eu un ami comme vous!
--C’est ce que je me dis tous les jours, répondit Jean. Ah! si j’avais eu un ami comme vous!
--Mais voyez donc! On dirait que nos deux situations sont copiées l’une sur l’autre! Où la ressemblance s’arrêtera-t-elle?
--Pour le savoir, il faut que nous nous disions ce soir même toute notre vie l’un à l’autre.
Et tous deux firent silence comme pour se préparer à dire des choses secrètes.
--Peut-être, dit Pierre, dans le principe, alors que nos cœurs étaient tout chauds encore de notre amitié, peut-être aurais-je dû prier mon ami à genoux de ne pas s’éloigner de moi, peut-être qu’un accent, une inflexion de voix, un rien l’aurait retenu. J’ai fait cependant ce que je vous dis, mais si je l’avais fait une fois de plus, qui sait? Un grain de sable peut quelquefois faire pencher la balance.
--Oui, qui sait? dit Jean. Moi qui vous parle, il me semble aujourd’hui que si l’ami que j’ai perdu était venu une fois de plus me dire, ce qu’il me dit un jour: «Je vous supplie par le plus sacré de vos désirs!» Je serais revenu.
--Chose étrange, dit Pierre, votre ami vous a dit cela?
--Oui.
--Et moi j’avais dit cela à mon ami, et la haine est venue quand j’ai vu fuir celui que j’aimais.
--Et moi, dit Jean, mon cœur s’est endurci. Personne ne peut connaître la souffrance de celui qui porte un cœur endurci, il n’y a qu’en ce moment, où je veux parler comme autrefois je parlais à mon ami, que je sens quelque chose s’amollir au fond de mon cœur et ce commencement d’attendrissement me dévoile un peu nos torts. Car, oui, je crois m’en apercevoir, cet ami dont je vous parle je l’ai abandonné et trahi; mon cœur, moins dur, se gonfle en ce moment comme si je lui parlais, à lui même.
--Que ne lui est-il donné de vous entendre parler ainsi, dit Pierre d’une voix émue, à votre accent qui me pénètre, je devine qu’il vous pardonnerait. Vous accepteriez son pardon, comme il accueillerait votre repentir, car le pardon n’est fait que pour ceux qui se repentent, et ce mot, pardon, jette en ce moment dans mon cœur un trouble étrange, il me tente. Votre besoin, que je sens, me touche; je voudrais satisfaire votre désir et si celui qui a jeté en moi le sentiment terrible de la haine se trouvait devant moi, je lui accorderais peut-être le bénéfice de l’émotion généreuse que soulèvent dans mon cœur vos regrets. Oh! que la distance, l’absence et le silence sont terribles!
Et pendant que celui-ci parlait, il se passait dans l’autre quelque chose de singulier.
S’il était là, se disait-il, oui, s’il était là, il comprendrait ce qu’il n’a pas compris. Il sentirait ce qu’il n’a pas senti.
Et il revoyait l’ancienne figure de l’ancien ami devenu ennemi; mais ce n’était plus l’ennemi, c’était l’ami qui prévalait. Au lieu de considérer l’homme d’autrefois sous l’angle de la haine, il le considérait sous l’angle de l’amitié.
Le regard ennemi rend mauvaise l’âme sur laquelle il porte; non seulement il voit le mal, mais il le fait. Il produit la haine, parce qu’il est né de la haine. Il fait le mal qu’il voit.
Le regard ami améliore l’âme sur laquelle il porte. Il fait le bien qu’il voit. Il féconde les germes que tue le regard ennemi.
Et tout à coup Pierre, pensant à Jean, au lieu de le considérer sous l’angle de la haine, le considéra sous l’angle de l’amitié.
Et tout à coup Jean, pensant à Pierre, fit le même acte intérieur.
L’ennemi du genre humain aime la division; mais il l’aime surtout entre ceux dont il devine que l’amitié serait douce et féconde. Aussi, quand deux âmes sont spécialement faites l’une pour l’autre, il emploie toutes ses forces à les diviser; et il supporterait plus facilement la réconciliation de mille ennemis ordinaires, que celle de deux ennemis extraordinaires qui risqueraient, s’ils étaient amis, d’être de grands et forts amis.
Et il y a plus d’attrait pour lui à diviser deux âmes exceptionnelles, destinées par leur commune supériorité à une union exceptionnelle, qu’à diviser cent mille âmes inférieures qui n’ont jamais quitté la voie de la division.
C’est pourquoi, quand deux âmes sont faites pour s’unir, ou pour se réunir, il met en jeu, dans l’une vis-à-vis de l’autre, tout l’arsenal de la calomnie.
Il évoque, dans chacune d’elles, toutes les amitiés trompées, toutes les bonnes intentions méconnues, toutes les illusions généreuses qui ont été flétries par l’ingratitude, et il combat dans chacune d’elles les tentatives de l’amitié par les tentations de l’hostilité, et il confond à dessein la circonstance présente et favorable avec d’anciennes circonstances passées et défavorables: il engage la mémoire et le jugement dans des voies fausses pour trouver des ressemblances qui n’existent pas.
Et, pour comble de scélératesse, il donne aux mensonges et aux imprudences qu’il suggère, les apparences de la sagesse; il dit à sa victime:
«Tu n’es plus un enfant. Jusqu’à quand seras-tu trompé par les illusions de l’enfance? Jusques à quand seras-tu le jouet de tes ennemis et la dupe de ta générosité? Profite au moins de l’expérience, et ne va pas t’engager dans la route que tu as déjà suivie à ton grand préjudice.»
Ainsi il donne au mensonge l’apparence de la sagesse, et à la fermeture du cœur l’apparence de l’énergie.
Ainsi, pour mieux duper l’homme, il allume en lui la crainte d’être dupe, et pour le mieux précipiter dans l’abîme, il lui parle de force, d’expérience, de sagesse et de prudence.
Vous cherchez une personne amie; dans la rue, devant vous, quelqu’un se présente, qui lui ressemble de loin, vous approchez; ce n’est pas elle: mais, un instant après, c’est elle; c’est bien elle. On dirait que son image l’a précédée, et que, devant elle, marchait un mirage.
Ainsi, sur le chemin de la vie. Vous croyez avoir trouvé, et c’est une illusion; mais quand vous trouvez réellement, quand la chose est devant vous, la chose et non le mirage, l’ennemi s’approche et vous dit à l’oreille:
«Voici encore une illusion. Souviens-toi de tes erreurs passées. Tu étais un enfant, mais à présent tu es homme, et tu serais sans excuse si tu retombais dans les illusions de l’enfance. Souviens-toi que tu as ouvert ton cœur mal à propos, et ferme-le désormais.»
Car il y a une amertume qui se donne pour le fruit de la sagesse, et qui est le poison même de l’illusion noire, fermant la porte à l’espérance, et corrompant les sources de la vie.