Part 13
Le vieillard entra. Ève resta à l’écart, mécontente et contrainte. Marie débarrassa le bûcheron du bois qu’il venait de couper et qu’il portait sur ses robustes épaules; elle essuya respectueusement le front brun et ridé de son vieux père, qui trouva dans le sourire de la jeune fille la récompense des travaux de la journée.
--Mon père, dit Ève, vous avez travaillé aujourd’hui dans la forêt des Rochers-Rouges.
--Comment le savez-vous, ma fille?
--Je le vois.
Et elle se retira dans sa chambre.
La figure du vieillard s’attrista; Marie lui passa les bras autour du cou, comme pour l’enlever à lui-même.
--Parlons de toi, ma fille, dit le bûcheron. Comment as-tu passé la journée?
--J’ai cueilli des fleurs dans la campagne, j’ai cherché des plantes inconnues, et j’ai prié Dieu de me dire leurs vertus.
Ainsi se passaient en effet les jours de Marie. On était habitué à la voir suspendue aux flancs de la colline: tantôt elle demandait ses secrets à la terre, tantôt elle regardait le ciel. Elle restait là de longues heures, perdue dans je ne sais quelles pensées, et de temps en temps, quand un grand arbre tombait sous la hache de son père, la jeune fille pleurait la mort d’un compagnon d’enfance, car elle aimait tout ce qui respire.
Quand tout fut endormi autour d’elle, Ève ouvrit silencieusement la porte de sa chambre. Cette porte donnait sur le bois. La nuit était profonde. Ève n’entendait que le bruit de ses pas et le cri des oiseaux de nuit dans la forêt. Elle prit à tâtons la route des Rochers-Rouges, elle s’avançait dans la nuit, guidée par les poteaux dont elle voyait rayonner en lettres de feu l’inscription: _Nach dem Rothenfels_, et elle était attirée par la montagne, comme on est attiré par un gouffre.
«J’ai entendu dire dans mon enfance qu’il s’est fait non loin de là des choses terribles; il faut que j’aille ce soir sur ces montagnes, je ferai peut-être une rencontre. Si les seigneurs d’autrefois, les seigneurs rhingraves, reviennent la nuit sur les Rochers-Rouges pour revoir encore le château qui fut à eux, je demanderai à ces ombres détestées si elles sont heureuses. Mais j’espère que je les verrai souffrir, j’espère que la mort venge les pauvres!»
Quand elle rentra, il était environ une heure du matin. Tout dormait dans la cabane. Ève alluma une veilleuse; elle regarda autour d’elle avec terreur; elle ne reconnaissait plus sa chambre. A la voir inspecter ses meubles sans oser les approcher, on eût compris qu’elle s’attendait à quelque chose d’horrible.
«Il y a trois heures, pensait-elle, j’étais une jeune fille comme une autre; je pouvais m’endormir le soir, sûre d’être seule dans ma chambre... Il viendra quand je l’appellerai; ce ne sera pas pour cette nuit.»
Ève se mit au lit; mais il lui fut impossible de dormir et même d’éteindre sa lumière. Elle entendait, derrière une cloison mince, la respiration douce et égale de sa jeune sœur endormie.
«Petite, pensait-elle, je serai désormais plus heureuse que toi: j’aurai la vengeance, la richesse, le plaisir... dors ton somme.»
Elle se berçait dans ces pensées quand elle entendit derrière sa tête comme un frôlement, quelque chose qui s’approchait. Elle se leva sur son séant, plus pâle qu’une morte, et essuya la sueur qui lui glaçait le front. Elle n’osait ni se coucher, ni se lever, ni tourner la tête, ni ouvrir les yeux. Le bruit cessa, Ève se recoucha; ses rêves de toutes les nuits lui passèrent encore devant les yeux.
«Riche, honorée, châtelaine!»
Le même frôlement se fit entendre dans les rideaux de son lit, presque à son oreille. Elle étouffa un cri et se retourna avec horreur. Rien ne parut; mais le bruit avait approché. Elle se leva, ouvrit sa fenêtre, s’assit près de sa table, agita tout dans sa chambre, fit grand bruit elle-même pour se rassurer, et s’abandonnant aux délires que les événements de sa course nocturne avaient surexcités peut-être, elle s’oublia, elle remua les lèvres.
--La richesse, dit-elle tout haut, je veux la connaître! la connaître avant de mourir!
Elle s’arrêta pétrifiée; ses yeux étaient tombés sur son lit, elle crut y voir une forme onduleuse, chatoyante et terrifiante. Elle ferma les yeux; puis, craignant que cette chose-là n’approchât d’elle, elle se décida à la regarder en face. Au même instant elle sentit la terre se refroidir sous ses pieds. La bête s’allongeait, se roulait, se repliait, comme si elle eût eu je ne sais quelle épouvantable intention de s’étaler et de plaire. Ève fit un geste d’horreur.
--Est-ce toi? cria-t-elle d’une voix étouffée, en se détournant à demi sans oser toutefois la quitter des yeux. Et elle restait immobile elle-même, de peur de mettre en mouvement l’horrible bête. Mais celle-ci approcha. Oui, c’était bien la forme du serpent. Ève prit la fuite en jetant un cri, elle s’élança au dehors. Elle se hasarda à rentrer sur la pointe du pied et regarda; la bête n’avait pas bougé.
Elle la regarda plus à l’aise et se demanda si cette bête ne lui était pas envoyée pour entendre ses désirs. Elle eut comme une fascination.
--Eh bien, oui, je veux être la femme du rhingrave, cria Ève; mais va-t’en, va-t’en! Et elle tomba évanouie.
II
Cependant Marie, mal à l’aise depuis quelques instants, étouffait dans sa chambre. L’oppression qui la tenait éveillée augmentait de minute en minute. Aux premières lueurs de l’aube, dès qu’elle distingua la fenêtre par où venait le jour, elle se leva doucement, sans éveiller son père, et elle aussi se dirigea vers les Rochers-Rouges. Elle respirait à pleine poitrine l’air pur et fortifiant du matin; elle admirait, elle aimait, elle chantait, elle vivait! Elle eût voulu caresser chaque plante et boire la rosée. Elle gravit la montagne, le cœur débordant d’une joie inconnue, et, au moment où elle en toucha le sommet, ces fines paillettes d’or qui précèdent le lever du soleil brillaient sur le château du rhingrave. De petits nuages légers, soyeux, brillants, changeaient à chaque instant de forme et de couleur. Les oiseaux, secouant leurs ailes mouillées, faisaient entendre déjà leurs premiers gazouillements; la rivière étincelait; les vitres de Munster s’éclairaient au-dessous d’elle, et les feux du matin perçaient, en s’allumant, les vapeurs tremblantes de la vallée. Enfin la plus haute cime de la _Gans_ s’embrasa, et le soleil parut. Marie tomba à genoux. Au bout d’une heure, fatiguée, brisée, elle se coucha et s’endormit d’un sommeil léger. Un petit bruit se fit entendre à côté d’elle; mais Marie, loin d’en être troublée, respira plus à l’aise. Elle s’était endormie auprès d’un beau lis, qui, agité par le vent, lui caressait à chaque instant la tête. De la fleur sortit tout à coup une musique céleste, et si douce, si douce, qu’elle semblait vouloir respecter le sommeil de la jeune fille. Marie, sans s’éveiller tout à fait, ouvrit à demi les yeux; sa figure encore endormie s’éclaira d’un sourire divin: on eût dit qu’elle rêvait du ciel. Le musicien s’enhardit, il approcha de Marie et battit des ailes au-dessus de sa tête. C’était un voyageur, un étranger, un colibri qui lui chanta dans son langage:
«Éveille-toi doucement, tout à l’heure tu vas reconnaître ma voix. J’ai chanté près de ton berceau. Je suis né au pays de la lumière, et c’est elle qui m’a envoyé vers toi. Ne sois pas éblouie de ma parure quand tu ouvriras les yeux; les couleurs que je porte sont les reflets affaiblis du soleil qui m’a fait éclore; je suis léger comme l’air que tu respires en dormant; cette terre n’est pas la mienne, je ne la touche que du bout de mes ailes; mais les fleurs m’appellent quand elles m’aperçoivent là-haut, et m’ouvrent, quand j’approche, leurs corolles embaumées. Marie, Marie, Marie, éveille-toi doucement.»
Une brise fraîche et embaumée, qui soufflait de la montagne, caressait le front de Marie. La jeune fille s’éveilla et leva la tête, vive comme un oiseau. Marie avait les cheveux d’un noir d’ébène; ses grands yeux, noirs aussi et perçants, étonnaient par leur profondeur et leur limpidité; sa bouche était petite, sa figure ovale.
Le chant du colibri, qu’elle entendait vaguement depuis quelques minutes, les paupières à demi fermées, parvint distinctement à son oreille. Elle offrit son doigt à l’oiseau qui s’y posa gaiement, elle le caressa, le baisa, s’enivra de sa beauté.
--O mon bien-aimé, lui dit-elle, tu m’attendais sur la montagne. J’ai entendu le bruit de tes ailes et je suis venue. C’est toi qui dois m’apprendre le langage des fleurs et me raconter les merveilles de la patrie que j’aime tant!
--Suis-moi, lui dit l’oiseau, et il se cacha dans les pétales du lis.
III
Ce jour-là, le cor retentit dans la forêt des Rochers-Rouges; le rhingrave chassait.
Ève prêta l’oreille, elle entendit de loin les aboiements sauvages de la meute. Un cerf était lancé; la jeune fille se plaça sur son passage. Au bout de quelques heures, le magnifique animal, harcelé depuis le matin, tomba sans force tout près d’Ève. Elle courut vers lui, le couteau à la main. Le cerf, vaincu, pleurait et demandait grâce. Ève l’assassina. Le rhingrave approchait, il vit de loin l’exploit de la jeune fille et s’approcha d’elle pour la féliciter; mais peu à peu il oublia le cerf et la chasse. Ève avait une tête méridionale, l’œil profond et suave, le teint cuivré; une magnifique chevelure blonde et dorée tombait fièrement sur ses épaules; élancée, grande, forte et cependant élégante, elle semblait faite pour être l’épouse, la compagne d’un chasseur où d’un guerrier. Le seigneur du Rhin resta pensif. Le soir, pendant que ses compagnons de plaisir mangeaient et buvaient dans le grand salon du château, le seigneur partit seul, à pied. A la même heure, Ève, debout et inquiète, se promenait devant la cabane. Elle vit de loin approcher le rhingrave, comme la veille elle avait vu approcher son père.
«C’était donc vrai!» s’écria-t-elle.
* * * * *
Un mois plus tard, tout le pays était en fête. Le rhingrave rentrait dans son château et y ramenait la jeune femme qu’il venait d’épouser. Ève, vêtue de blanc, était pâle et glacée. Elle entra dans la chambre nuptiale, et le premier objet qui frappa ses regards, ce fut une glace superbe. La nouvelle mariée y vit son image, et elle crut voir quelque chose d’étrange mêlé aux fleurs de sa couronne. Enfin elle s’aperçut que le bouquet qu’elle tenait à la main était fané. Le rhingrave entra dans sa chambre pour rejoindre son épouse.
--Seigneur, lui dit Ève en lui présentant le bouquet, je vous offre les premières fleurs qui tombent de ma couronne nuptiale.
--Madame, répondit-il en souriant, je les accepte.
--Dort-on dans ce château? reprit la jeune femme.
--Pourquoi cette question, madame?
--Ne me demandez pas _pourquoi_? dites-moi si l’on dort.
--Si vous craignez le bruit, madame, commandez le silence, et le silence viendra. Vous êtes dame et châtelaine; vos caprices ont été des ordres et le seront toujours. On a préparé pour vous, selon vos désirs, une chambre tendue de blanc et une chambre tendue de noir: choisissez! Où m’ordonnez-vous de vous conduire?
--Ne me parlez pas de la chambre blanche. Ne devinez-vous pas qu’une couleur sombre se détacherait là d’une manière horrible?
--Allons donc dans la chambre noire, dit le rhingrave avec un sourire.
--Non, non, dit Ève avec égarement. Il approcherait sans être aperçu.
--Venez, madame, pour chasser les idées qui vous obsèdent, vous promener dans vos domaines.
Les deux époux sortirent; mais Ève crut remarquer que les fleurs qui couvraient la campagne se fanaient à son approche.
--Rentrons, dit-elle.
Les fêtes furent magnifiques; on était accouru de toutes parts aux noces du seigneur rhingrave; les paysans chantaient, dansaient, buvaient. Vers le soir, des jeux de toute espèce furent organisés. Enfin, on illumina la campagne; la verdure éclairée offrait un spectacle charmant. Un bal magnifique devait être donné dans le château seigneurial. Marie, qui depuis le matin s’était prise d’une tristesse inconnue, refusa d’y assister. Le bûcheron porta cette nouvelle à Ève.
--Elle est jalouse, répondit la jeune femme.
Vers le soir, elle prit le rhingrave à part.
--Seigneur, lui dit-elle, j’ai une grâce à vous demander.
--Parlez, madame, vos prières sont des ordres; vous êtes toute-puissante.
A cette parole terrible, Ève frissonna de la tête aux pieds.
--Eh bien, dit-elle, faites fouiller de fond en comble cet appartement, afin que rien d’étrange n’y apparaisse.
--Vous serez obéie, madame.
--Encore obéie! toujours obéie! pensait-elle en le quittant.
Deux heures après cette conversation, le bal s’ouvrit. Un jeune seigneur, d’un aspect étrange, dansa le premier avec la châtelaine. Elle lui trouva les mains froides et l’haleine glacée. Au milieu du bal, un feu d’artifice fut tiré sous les fenêtres du château. C’était une surprise du rhingrave. Ève s’aperçut, à la première fusée, qu’elle venait de désirer un feu d’artifice.
Le bûcheron s’approcha de sa fille:
--Ève, lui dit-il à l’oreille, es-tu heureuse?
Mais la jeune femme tourna la tête avec une horreur indicible. A travers le fracas des détonations, elle venait d’entendre derrière elle, tout près, tout près, un petit bruit, un frôlement.
IV
A demi caché dans les pétales du lis, le colibri chantait: tout à coup la corolle s’illumina, dorée par les rayons du soleil, et la fleur radieuse se pencha vers Marie, comme pour s’offrir à ses caresses, lui parler ou l’entendre. La jeune fille, attentive et éblouie, entendit ce doux bruit de la sève qui montait à travers la tige, de la racine à la fleur. En même temps, son regard pénétra le sol, et elle vit la terre fournir ses sucs à la plante, pendant que le ciel distribuait sa lumière à la corolle radieuse. A la fois transportée et recueillie, Marie se pencha doucement vers le lis qui s’inclinait devant elle; le colibri se rangea pour faire place à ses regards, et elle plongea dans l’intérieur de la plante. Le jeu de la vie s’offrit à elle, et envoya à son oreille une harmonie ineffable qui se confondait avec le chant du colibri.
--Oh! chante toujours, bel oiseau! disait-elle, sans perdre de vue le monde nouveau qui s’entr’ouvrait.
A l’harmonie qui s’échappait du lis, répondit celle des autres fleurs: les roses remplissaient l’air de leurs mélodies, aussi douces que leurs parfums. Marie sentit une force balsamique lui pénétrer la poitrine. Une belle rose, qui baissait la tête sous le souffle du matin, la salua comme si elle l’eût appelée. Marie courut à elle, pour écouter ses secrets; elle voulut l’embrasser, et se piqua les mains, le sang coula. La douleur lui eût arraché un cri peut-être, mais le colibri commença un chant si délicieux, que des larmes de bonheur vinrent aux yeux de la jeune fille.
--Belle rose! Tu es aussi pure que le lis, et plus ardente que lui, plus ardente et plus mystérieuse. Dis si je ne te blesserai pas en pénétrant le mystère que cachent dans ton sein tes feuilles repliées.
La rose blanche s’ouvrit à ses regards, et le vent lui apporta un concert nouveau. C’était la voix des fleurs, des arbres, des ruisseaux, des vallées et des montagnes qui l’appelaient en chantant. Immobile, elle eût voulu embrasser à la fois cette belle création. Le colibri se posa sur son épaule, puis vola devant elle pour la conduire. Elle le suivit, rapide, légère comme son guide aérien; elle effleurait la terre et ne la touchait pas. Elle faisait connaissance, au passage, avec les fleurs, les arbres et la mousse, saisissait les merveilles de chaque brin d’herbe, caressait les rouges-gorges; elle répondait au salut des pinsons, des chardonnerets, des rossignols qui chantaient sur son passage. Les yeux fixés sur le colibri aux magiques couleurs, et entraînée par lui, elle jouait, sans ralentir sa course, avec les écureuils, qui, passant d’un arbre à l’autre, sautaient gaiement sur son épaule, poussant de petits cris de joie, et s’élançaient de là sur la branche ployante. Elle écartait les buissons d’aubépine; les senteurs embaumées de la nature la pénétraient à la fois, et la brise du matin, agitant la cime mouvante des peupliers, les touffes de lilas et les cheveux de la jeune fille, produisait une harmonie divine et éveillait dans chaque créature de profonds accords endormis.
Souvent, après ces premières courses de l’aurore, Marie s’arrêtait, à l’heure où le soleil monte dans le ciel, pensive et recueillie comme la campagne. Elle prêtait l’oreille aux bruits lointains, aux bruits graves de midi, aux bourdonnements confus des champs dans les chaudes journées, et s’ouvrait tout entière au sommeil qui étend ses ailes sur la nature vivante, pendant que les bœufs poussaient au loin leurs mugissements longs et tristes. Le colibri murmurait à l’oreille de Marie le chant du repos. De ses yeux demi fermés elle suivait le vol languissant des abeilles fatiguées qui voltigeaient lentement d’une fleur à l’autre et s’endormaient en travaillant; elle voyait la vie de tous ces petits inconnus qui gazouillent dans l’herbe sans nous dire leurs noms. Elle sentait alors sa vie doucement dévorée par un sommeil réparateur. Quand elle s’éveillait, le cri monotone du coucou, qui semble toujours appeler quelqu’un et donner à quelque voyageur invisible le signal du départ, lui rappelait le temps qui ne s’arrête pas. Marie se levait et portait lestement le repas de midi à son vieux père, qui l’attendait dans le bois et qui sentait approcher la gaieté quand il apercevait de loin la robe de Marie.
Elle rentrait ensuite, prenait soin de la cabane et préparait le repas. En attendant son père, elle regardait silencieusement les teintes graves du soir s’étendre sur la campagne, le souvenir de ses impressions d’autrefois s’emparait d’elle, elle avait joué tout enfant près de tel arbre, avec sa sœur. Ève n’était plus là: sa pensée était pour Marie d’une amertume affreuse; mais les émotions que lui apportait le vent du passé se terminaient toutes en espérances; elle grandissait dans le désir; elle ne se sentait pas encore assez pleinement, assez richement vivante. Marie imaginait une heure plus splendide que les splendeurs de l’aurore, plus ardente que les feux du midi, plus tendre que les suaves douceurs des belles soirées, quand les pins agités saluent le soleil couchant, et cette heure-là, Marie l’imaginait éternelle!...
Son père la surprenait, sans la déranger, dans ses lumières, et Marie, gaie, vive, caressante, lui servait sa choucroute et sa bière en fredonnant quelque vieille ballade allemande.
Puis tous deux s’appuyaient sur la fenêtre ouverte, et leurs pensées montaient là-haut, confondues avec les harmonies et avec les parfums du soir.
V
--Avez-vous bien fermé les portes? demanda Ève.
--Oui, madame, répondit la femme de chambre.
--Assujettissez donc mieux les pieds de cette table, ils vont faire du bruit.
--C’est impossible, madame.
--Cette chambre, cette alcôve, tout est froid, tout est nu.
--Madame se souvient peut-être qu’elle a ordonné elle-même d’enlever les meubles.
--C’est bon, laissez-moi.
La domestique sortit. Ève sonna très fort.
--Pourquoi sortez-vous? Rien n’est prêt dans cette chambre, je ne puis me coucher ainsi.
--Quels sont les ordres de madame?
--La chambre est-elle nettoyée? Avez-vous regardé partout, partout?
--Oui, madame, partout.
Ève se laissa déshabiller par sa domestique.
--Maintenant, dit-elle, allumez la veilleuse... Sortez maintenant... Éteignez la veilleuse, dit-elle à très haute voix; vous savez que je n’aime pas ces lumières douteuses.
* * * * *
«Dame et princesse du Rhin! pensait-elle au lieu de dormir. Quelle horrible plaisanterie! Toutes les créatures qui vivent sur ses bords jouissent du grand fleuve, excepté moi! Qu’ai-je fait aujourd’hui? J’ai fait ce que je fais tous les jours, je me suis promenée seule dans ces longues galeries, sombres et froides, fuyant le rhingrave; j’ai peur de lui. J’ai voulu pleurer, je n’ai pas pu; j’ai voulu agir, ordonner, demander, je ne désirais rien; j’ai voulu désirer, je n’osais pas. O Dieu! Dieu! entre toutes les créatures malheureuses, je suis la plus malheureuse. Je suis sortie du château, la nature ne me dit rien, puisque je n’aime personne. J’ai regardé de loin la cabane de mon père, cabane où j’ai dormi tout enfant, elle ne m’a rien dit. J’ai entendu dans la forêt les arbres tomber sous la hache; les arbres ne m’ont rien dit en tombant. J’aurais pu être heureuse, j’aurais pu jouir de cette bienfaisante nature qui verdissait chaque printemps, et j’ai tourné vers ce château maudit mes regards stupides! Ce soir-là, fatiguée de ma vie de jeune fille, fatiguée de mon père, de ma sœur, de ma cabane et de ma pauvreté, je me suis dit: Je ne serai plus la fille du bûcheron, je ne verrai plus tomber sur moi les regards dédaigneux des jeunes seigneurs; ils s’inclineront devant moi, ils me salueront! Oui, mais j’avais oublié de dire: Serai-je heureuse quand ils m’auront saluée? Il suffirait pourtant de demander une émotion pour l’avoir, et je ne demande pas. O ma sœur, ma sœur! que vous êtes heureuse! Si je partais pour les pays lointains? Non, je partirais sans joie, je reviendrais sans joie. Ah! si...»
Un frôlement rapide se fit entendre près d’elle. Ève sonna de toute sa force.
--De la lumière, cria-t-elle, et ne me quittez plus.
Anna s’assit près d’elle et veilla. Au bout de quelques heures, le sommeil les enleva toutes deux. Ève se réveilla en sursaut: elle venait de rêver. Elle entendit un bruit clair, distinct, presque à son oreille.
Il approche, dit-elle, il approche; aurais-je désiré pendant mon sommeil? Il avait bien dit, sur les Rochers-Rouges, qu’il serait toujours là, près de moi, et qu’au moindre appel...
Le bruit se fit entendre. Anna dormait paisiblement, Ève la secoua avec fureur.
--Allez-vous-en, cria-t-elle, puisque vous n’êtes bonne à rien!
Anna sourit, fort heureuse d’être renvoyée.
«Celle-là peut dormir, pensa Ève, seule dans sa chambre. Les femmes sont faibles; mais le rhingrave est mon mari, il est fort, puissant, courageux, redouté. Mais il n’est pas le seul de sa race. Ah! si son frère mourait! Sa puissance serait doublée.»
La malheureuse avait élevé la voix, elle leva la tête et se jeta à bas du lit avec un cri sauvage. A la place où venait de reposer sa joue, elle voyait maintenant comme la tête d’un serpent. La bête sortait des franges de l’oreiller, des dentelles blanches. Ève appela le rhingrave de toute sa force et se jeta plus morte que vive au cou de son mari.
--Sauvez-moi! criait-elle, sauve-moi!
VI
Un jour le colibri entraîna Marie aux bords du Rhin. Le fleuve majestueux, qui serpentait devant elle, lui causa un sentiment inconnu de grandeur et de puissance. Elle voulut boire l’eau du Rhin et s’y baigner. Comme elle se penchait, une image frappa ses regards; Marie l’admira naïvement, sans songer tout d’abord que cette image était la sienne. Elle se baissa; son image approcha d’elle et lui dit à voix basse:
--Ne crains rien, Marie, tu peux me regarder sans peur, je suis belle: je te rends grâce, ma bien-aimée, ton haleine ne m’a pas ternie. Je ne te quitte ni jour ni nuit; quand le sommeil ferme tes paupières, il ferme aussi les miennes, et je repose près de toi, dans le calme et dans la paix. Marie, Marie, endors-toi doucement!
Et Marie s’endormait. Le colibri fidèle se cacha et s’endormit près d’elle. Quand la jeune fille se réveilla, un nuage rose qui passait sur sa tête s’entr’ouvrit, et elle aperçut encore son image aussi pure, aussi charmante que dans le fleuve, mais plus brillante, plus glorieuse.
--O jeune fille! criait-elle les bras tendus, que tu es belle. Je t’aime, et je voudrais te ressembler.
Elle courut vers l’orient, mais l’image avait disparu. Le vent du Rhin agita les arbres de la forêt de Rheintein, et, dans le frémissement du feuillage, Marie crut distinguer quelques paroles: il lui sembla que les fleurs mêlèrent leurs voix aux voix des arbres.