Chapter 3 of 19 · 3957 words · ~20 min read

Part 3

Le lendemain, quand Ludovic installa le trésor dans le coffre, il sentit redoubler le respect et l’adoration dont il tremblait devant son dieu. En entrant dans le coffre, l’or lui parut encore plus vénérable. La divinité augmentait avec la sécurité. Quand l’opération fut faite, il regarda le coffre d’un œil fixe et ardent. L’or représentait tout, mais le coffre représentait l’or. Quand pour la première fois elle ferma la porte du tabernacle, la main de Ludovic tremblait. Oh! cette clef! où la placer pour être sûr de ne pas la perdre! Il eût voulu la mettre au fond de lui, dans son cœur.

Oui, mais ce n’était pas tout.

Il fallait choisir un mot qui, écrit avec les cercles secrets, était aussi nécessaire que la clef à l’ouverture du coffre. Quel mot choisir? Le mot allait devenir sacré lui-même. Le mot allait s’identifier avec l’or. Le mot allait devenir au coffre ce que le coffre était à l’or, ce que l’or était à la nature. Le mot allait devenir l’ange gardien de l’or. Plus que cela, car sans le mot tout devenait rien.

Le mot allait devenir dieu.

Il y avait quatre cercles, dont il fallait quatre lettres. Voici le grand jour, dit Ludovic, et il convint avec lui-même que le dernier mot qu’il prononcerait en présence de son or aurait quatre lettres, et que ce dernier mot serait le mot du jour, et que chaque jour le mot serait changé.

--Voici le grand jour, dit-il, et avec les cercles métalliques il écrivit: Jour.

Il trembla jusqu’au lendemain comme s’il eût craint de ne plus savoir ouvrir le coffre. Il craignait, sans savoir quoi. Il touchait la clef plusieurs fois par minute. Le lendemain, il descendit plus tôt qu’à l’ordinaire. Il essaya; tout allait bien.

Ce jour-là, il jeta un regard de convoitise sur le trésor avant de l’abandonner.

--On dirait que je désire cela, pensait-il. On peut donc désirer ce qu’on possède. Tout cela est à moi: _aurum meum_. Et il adopta le mot: _meum_. Le latin lui sembla doux à cause du secret plus grand. Un autre jour, il écrivit: _amor_, et le lendemain: _meus_. Le surlendemain, il écrivit: _Dieu_.

* * * * *

Il s’élevait de la pratique à la théorie, et venait de déifier l’or.

Le lendemain, à l’heure de la visite, heure qui s’avançait et s’allongeait tous les jours ou plutôt toutes les nuits, le voici qui descend comme à son ordinaire au lieu ordinaire, et là, au moment de toucher le coffre, il s’arrête et demeure immobile.

Une sueur froide le couvre, ses yeux se ferment; il dit tout bas:--Non, non, je me trompe, je me trompe. Ceci n’est pas vrai; c’est un rêve.

Et il s’assit en disant:

--C’est un rêve! C’est un rêve! Ces choses-là n’arrivent pas. C’est un rêve.

Il resta assis, la tête entre les mains, et ne pouvant pas même crier. Cette impuissance le rassura, et le confirma dans l’hypothèse d’un rêve.--En rêve, se disait-il, on essaye de crier. On ne peut pas, et un instant après, on se réveille.

Et il essaya de se retourner brusquement, pour se réveiller. Il se retourna, mais s’aperçut avec désespoir qu’il ne se réveillait pas.

La sueur devint alors plus froide; il n’osait pas se parler à lui-même; il fermait les yeux sur lui-même. Il essayait de retenir la respiration, et se répétait machinalement:

--Non, non, non, cela n’est pas possible. N’est-ce pas que cela n’est pas possible? Et il semblait interroger quelqu’un qui n’était pas là, et se faisait faire des réponses rassurantes qui ne le rassuraient pas.

Cet homme, plaidant auprès de lui-même la cause du rêve, et perdant son procès, était épouvantable à regarder. La réalité s’attestait à lui.

IL AVAIT OUBLIÉ LE MOT!

Le coffre ne s’ouvrait plus, et ne pouvait plus s’ouvrir. Il avait oublié le mot!

L’espérance de rêver s’enfuyait, plus rapide de seconde en seconde. Il avait oublié le mot!

Que faire? Le demander? A qui? Personne ne le savait. Il était son unique confident, et il avait oublié le mot!

Non seulement il avait oublié le mot, mais il l’avait oublié profondément. Il y a des degrés dans l’oubli. Le mot qui s’échappe laisse entrevoir la distance qu’il a parcourue en s’échappant. On se dit:--Je vais le rattraper; il est là, sur le bord de mes lèvres, ou bien on se dit:--Non! je ne sais pas dans quelle direction il s’est envolé. Ici c’était le dernier cas qui se réalisait. Le mot ne voltigeait pas autour de la tête de Ludovic. Il le sentait loin, bien loin, horriblement loin, épouvantablement loin. Avec cette intuition que donnent les sentiments extrêmes, il se dit:--Non, c’est fini. Je ne me souviens pas, et même je ne me souviendrai pas. Ou plutôt il ne se dit pas cette phrase, car il y a des phrases qu’on ne se dit pas; mais elle se dit elle-même au fond de lui, malgré lui, et lui, il resta assis, la tête dans ses mains, demandant la folie et la folie ne venait pas. A qui la demandait-il! Il ne le savait pas lui-même.

Jamais il n’avait cru en Dieu, et en ce moment-là même il ne priait pas; car la prière comporte au moins une ombre d’espérance; mais il faisait la chose qui ressemble à la prière comme une pierre taillée en forme de cœur humain ressemblerait à un cœur humain. Il ne pleurait pas. Il cherchait à perdre conscience de lui-même, et la fureur de son désespoir devint une sorte d’absence dans laquelle il se réfugia un moment, et de laquelle il fut violemment arraché par un souvenir net de lui-même. Alors il poussa un cri, s’arracha une poignée de cheveux, se frappa la tête contre le coffre-fort, et jouit, un moment, de la douleur physique qui lui procurait une autre sensation que la sensation morne et uniforme de son désespoir. Mais la douleur physique passa, et il se retrouva noyé dans l’océan de son désespoir, océan sans rivage et sans effet de lumière, sans nuage, sans vague et sans accident.

Au bout d’un instant il sortit et se cacha. Il soupçonnait vaguement que sa figure était effrayante; car les choses violentes et voisines de la folie sont pleines de lucidité. Son instinct le portait à se cacher. Mais il ne se cacha pas toujours. Il avait passé la nuit dans la cave. Vers l’heure du déjeuner, il reparut, poussé par l’instinct de ne pas se trahir et de respecter ses habitudes.

Anna, qui le vit la première, jeta un cri. Les cheveux de son père, noirs la veille, étaient blancs ce matin. Elle alla prévenir sa mère. Le déjeuner fut terrible. On se mit à table, mais personne ne mangea. Ludovic épiait les paroles qui auraient pu sortir de la bouche des deux femmes; car peut-être elles allaient prononcer le mot, et toute conversation prenait dès lors pour lui un suprême intérêt.

Mais personne ne parla. Chaque bouche qui s’ouvrait pouvait prononcer le mot. Dès lors toute articulation d’une langue, d’une lèvre humaine devenait pour Ludovic quelque chose de sacré comme l’espérance.--Je le reconnaîtrai, se disait-il, quand quelqu’un le prononcera. Il me semble que c’est un mot qu’on prononce très souvent.

Quand Amélie entra dans la salle à manger, à la vue des cheveux blancs, elle dit tout bas en regardant sa fille:--Oh! mon Dieu!

Ludovic qui ne perdait aucune syllabe, tressaillit quand le mot Dieu fut prononcé, mais il tressaillit sans reconnaître.

Alors il prit un livre.--Je rencontrerai le mot, se dit-il.

Et il lisait, et il lisait, et il ne rencontrait pas le mot, ou, s’il le rencontrait, il ne le reconnaissait pas. Le premier livre qui lui tomba sous la main fut un livre d’astronomie.--Ce n’est pas cela, dit-il. Un instinct vague le portait vers les livres de piété. Il en demanda un à sa femme qui trembla d’étonnement et qui dit à Anna:

--Est-ce qu’il se convertirait?

--Non, répondit Anna, car sa figure est toujours sombre.

Il lut et ne trouva pas. Alors il prit le dictionnaire. Il lut et ne trouva pas. La page qui contenait le mot _Dieu_ était collée. Ludovic la sauta sans s’en apercevoir. Il arriva à l’I, et au mot Idole, il jeta un cri. Ce qui se passa en lui, échappe à l’analyse. Il croyait que c’était le mot, et il sentait que ce n’était pas lui. Moralement, pour Ludovic, c’était lui. Matériellement, ce n’était pas lui. Alors il chercha un dictionnaire des synonymes, mais les ironies de la langue l’égaraient, au lieu de l’éclairer. Il lui semblait entendre autour de son désespoir les ironies du langage qui lui cachait le trésor et ne lui montrait que ses voisins. Comme il arrive quand les enfants jouent à cache-cache, le langage lui disait par moments: _tu brûles; tu brûles_, mais au moment de se livrer, le mot branlait et disparaissait dans l’inexorable nuit d’un oubli sans retour.

--Voyons un peu, se dit-il, dans quel ordre d’idées étais-je, quand j’ai choisi le mot? J’avais pris: _Amor_, puis _meus_. Il s’agissait de ce qu’on aime, de ce qu’on peut aimer, de ce qui est aimable, de ce qui est adorable.--Voyons, qu’est-ce qu’on peut adorer?

A ce dernier mot, la pensée de Ludovic qui avait essayé de se ressaisir, et de devenir froide pour devenir lucide, s’échappa et mourut dans un cri de douleur.

--Ah! mon Dieu, cria-t-il, s’arrachant les cheveux et se roulant par terre, ah! mon Dieu! mon Dieu!

ET IL DISAIT LE MOT ET IL NE LE RECONNAISSAIT PAS!

Il ne le reconnaissait pas, parce que ce n’était pas un mot, c’était un cri! Et il ne savait pas que le cri était un mot! Symbolisant à lui seul tout le peuple des idolâtres, qui prononcent le nom de Dieu dans les accidents d’une phrase banale ou dans les contorsions d’une phrase désespérée, il se roulait par terre, en criant:--Ah! mon Dieu! mon Dieu! Et le nom de Dieu, à force de ne plus rien signifier pour son esprit, ne signifiait plus rien, même pour son oreille. A force de ne rien signifier, ce mot avait fini par ne plus être, pour Ludovic, un mot. A force de n’avoir pas pour Ludovic de sens, ce mot avait fini par n’avoir plus, pour Ludovic, de son!

Et il se roulait à terre, les yeux hors de la tête, criant:--Mon Dieu! mon Dieu!

Et il cherchait dans son esprit, il cherchait d’une recherche désespérée le mot qui était sur ses lèvres, et le mot fuyait d’une fuite éternelle, parce qu’il était vide!

VII

La mémoire est un univers où les mots sont tenus et retenus à leur place par leur sens qui est leur poids; le mot qui n’a plus de sens s’écoule comme de l’eau.

--Demain, se dit-il, ou j’aurai trouvé le mot, ou j’aurai cessé de vivre. Il n’avait pas le projet arrêté du suicide. Mais les situations violentes de l’âme mettent à découvert les choses cachées; elles soulèvent quelqu’un des voiles sous lesquels l’inconnu dort. Les ténèbres serrées sont traversées par des éclairs, et Ludovic vit dans un éclair que l’instant suprême approchait.

Au même moment, Anna dans sa chambre, se sentit lassée d’une lassitude inconnue. C’était ce moment où l’on ne peut plus supporter l’existence. Une agitation profonde s’empara d’elle.

--C’est fini, dit-elle. Je ne puis plus! ô mon Dieu! Je ne puis plus!

Le père et la fille disaient à la fois: _mon Dieu!_ le même jour, à la même heure; ils le disaient à la fois mais ils ne le disaient pas ensemble. Pour l’un et pour l’autre ce n’était pas un mot, c’était un cri. Mais, pour le père, c’était un cri vide, partant d’un cœur mort. Pour la fille, c’était un cri plein partant d’un cœur vivant. Pour le père, c’était moins qu’un mot. Pour la fille, c’était plus qu’un mot, plus qu’une idée, plus qu’un sentiment, c’était l’âme qui éclatait!

Quant à Ludovic, il allait devant lui, répétant: _Demain! demain!_ Et ce mot persistait dans son égarement.

Voici comment les choses s’étaient passées: voici le résumé de la vie de cet homme.

L’or, valeur représentative des choses, l’or qui n’est rien sans elles, avait dévoré les choses, et s’était fait adorer, indépendamment d’elles, pour lui-même. Ensuite l’or s’était identifié avec le coffre. Ensuite le mot du coffre, sans lequel le coffre n’était rien, le mot, valeur représentative de l’or, avait dévoré l’or lui-même. L’espèce avait dévoré les substances. Maintenant l’espèce de l’espèce dévorait l’espèce. Dieu avait été d’abord dévoré dans l’âme de Ludovic par les substances créées, puis les substances par les espèces, puis les espèces par le mot qui les représentait, et, ce mot était le mot:

DIEU.

Dieu était le point de départ et le point d’arrivée. Ludovic qui avait fui Dieu, cherchait le nom de Dieu, et ne le trouvait pas.

LE NOM DE DIEU VENGEAIT DIEU.

Ce soir-là, Amélie et Anna tremblèrent d’un tremblement inconnu. Au moment où Ludovic remontait l’escalier, Mirro passait devant lui, la queue en l’air, et se jetait, avide de caresses, entre les jambes de ses deux maîtresses. Le chien, voyant l’avare, fit entendre un grognement et courut aux deux femmes comme pour les consoler. Ludovic le regarda fixement. C’est pourquoi les deux femmes tremblèrent.

Le lendemain matin, Ludovic sortit comme à son ordinaire: comme à son ordinaire aussi, il revint avec un acheteur. Celui-ci avait un fouet à la main. C’était ce moment hideux et effrayant où les deux femmes se disaient chaque jour: Quelle partie de nous-mêmes va-t-il nous arracher aujourd’hui? Quelle dernière ressource, quelle dernière consolation allons-nous perdre? Quel morceau de notre vie va se détacher de nous? Quelle victime va brûler sur l’autel du démon?

Ce jour-là, leur anxiété était plus terrible qu’à l’ordinaire. Le temps d’ailleurs était à l’orage. Quelque chose d’inouï pesait sur l’âme des deux femmes.

Ludovic arrivait avec celui que sa femme et sa fille appelaient le bourreau. Les deux femmes s’enfuirent par un mouvement involontaire. Ludovic appela Anna, Anna, Anna!

La colère arrivait.

Anna parut.

--Où est Mirro? dit Ludovic.

Pas de réponse.

--Tu n’entends pas! Où est Mirro?

Anna, sans répondre, se jeta au cou de sa mère, en pleurant. Depuis la veille, les deux femmes avaient deviné sans oser le dire. Il y a des paroles qu’on ne peut pas prononcer. Elles n’avaient pas osé dire: Mirro va être vendu! Mirro, le seul fidèle, Mirro, l’unique ami! Mirro qui quelquefois ramenait encore le sourire dans la maison désolée. Ne sachant plus si elles étaient seules, ayant tout oublié jusqu’à leur résignation ordinaire, les deux femmes se jetèrent, devant l’étranger, aux pieds de Ludovic. Quant à Mirro, comme s’il eût compris, il s’était réfugié à la cuisine. Ludovic, d’un geste brusque, écarta et sépara les deux femmes qui pleuraient à terre, et appela: Mirro!

Le chien grogna, et ne vint pas.

--Ah! tu ne veux pas, vilaine bête: je saurai te trouver peut-être. Et prenant le fouet des mains de l’acheteur il se dirigea vers la cuisine d’où venait le grondement.--Ici, Mirro!--Mirro grogna profondément.

--Anna, dit Ludovic, appelle Mirro.

Anna pleurait à ne plus pouvoir parler. L’ordre d’appeler Mirro pour le trahir et le vendre lui fit éclater le cœur. Elle se tordait dans les sanglots.

--M’as-tu entendu? dit Ludovic.

--Mirro! dit Anna d’une voix étranglée.

Mirro accourut d’un air inquiet, lécha les mains à sa maîtresse pour la consoler, et son pauvre langage avait l’air d’un sanglot.

--Mirro, dit Anna, il faut nous séparer.

Mirro fit entendre un gémissement.

Ludovic se disposa à le prendre pour le remettre entre les mains de l’acheteur. L’animal se coucha à terre et s’accrocha au plancher.

Ludovic embarrassé regardait l’acheteur. Un mouvement que fit celui-ci permit d’entendre dans sa poche un bruit de monnaie; les yeux de Ludovic brillèrent et le demi-attendrissement qu’il venait d’avoir devant l’animal couché disparut.

Il prit le chien par le cou, comme pour le soulever, mais l’animal se fit lourd. Il refusa d’être emporté.

--Maman, dit Anna, fais tes adieux à Mirro, et allons-nous-en. Je ne veux pas que tu voies le dernier moment. Amélie, étouffant de sanglots, s’appuyait sur sa fille! Elle s’approcha du chien, l’embrassa, et lui dit:

--Adieu, Mirro! dans tous nos mauvais jours, tu nous a été fidèle. Seul tu nous as aimées. Seul tu nous as caressées. Tu sais bien que c’est malgré moi que je te quitte. Seras-tu heureux là-bas? Auras-tu seulement à manger? Penseras-tu à nous? Monsieur, dit-elle, contenant son horreur, et parlant à l’acheteur sans le regarder, soyez bon pour Mirro! Et elle tenait toujours la tête du chien dans ses mains et sous ses baisers.

--Viens, maman, dit Anna, sortons. Et la jeune fille entraîna sa mère qui se laissa faire sans savoir où elle était. Comme elles passaient la porte, le chien s’élança pour les suivre. Ludovic ferma la porte brusquement.

L’avare, l’acheteur et le chien restèrent en présence; mais le chien, qui, devant les deux femmes, n’avait été que tendre et caressant, changea de physionomie devant les deux hommes. Sa douceur le quitta avec ses deux maîtresses, et il toisa les deux individus avec un regard plein de colère.

Il fallait pourtant le prendre, l’enchaîner, l’entraîner. Mais, entre les deux hommes, c’était à qui ne l’approcherait pas. Mirro reconnaissait bien Anna et Amélie pour ses maîtresses; il ne reconnaissait pas Ludovic pour son maître. L’avare n’était pour lui qu’un ennemi.

L’acheteur s’avança.--Le chien grogna.

L’acheteur s’avança.--Le chien montra ses crocs.

L’acheteur s’avança.--Le poil de Mirro se dressa.

L’acheteur s’avança: Mirro devint si effrayant, que l’acheteur recula.--Jamais je n’ai vu pareille chose, dit-il; je repasserai demain. Et il sortit avec la rapidité d’un homme qui a peur et qui ne reviendra pas. A peine la porte était-elle fermée sur lui qu’il se passa une chose épouvantable. Ludovic leva le fouet sur le chien, pour le punir; le chien lui sauta à la gorge; l’homme jeta un cri rauque; le chien ne lâchait pas. Ses yeux jaunes si caressants avaient pris une expression effroyable, et il mordait et il étranglait. L’œil en feu, le poil hérissé, il avait l’air incrusté dans celui qu’il égorgeait. L’homme et la bête avaient l’air de ne plus faire qu’un. Les yeux, démesurément ouverts, ne clignaient plus. La gorge dévorée rendait des sons étranges qui allaient en s’affaiblissant. Les efforts de Ludovic exaspéraient la fureur du chien. Le râle de l’homme faiblissait, et le chien ne lâchait pas. Les dernières convulsions tordaient le misérable et le chien ne lâchait pas; un cri voulut sortir de sa gorge serrée. «Ah! mon Dieu!»

Et ses cheveux se dressèrent! Dieu! Voilà le mot! Il le reconnaissait! Le mot! le mot! le mot! le mot! Et il n’était plus temps! Le mot cherché avec toute la fureur du désespoir brûlant, toute la patience du désespoir suprême, morne et muet, le mot cherché à travers les conversations, les livres et les dictionnaires! Le mot pour lequel il s’était suspendu, haletant, aux lèvres de quiconque prononçait un mot! Le mot! voilà le mot et Mirro ne lâchait pas!

Et cette fois-ci Ludovic reconnaissait le mot, parce que le mot avait repris dans ce moment-là un sens pour lui. L’approche de la mort lui avait rendu un son, un sens; l’approche de la mort avait jeté sur lui une lumière, et Ludovic se souvint de l’avoir prononcé dans son désespoir, et de ne pas l’avoir reconnu; le mot, c’était le mot! Et maintenant il le reconnaissait, et Mirro ne lâchait pas!

Pendant ce temps les deux femmes parcouraient les rues, sans parler, cachant leurs larmes sous leurs voiles. Il y a des circonstances dans la vie qui peuvent donner à un chien des proportions gigantesques. Le dernier ami, quel qu’il soit, devient une créature d’une espèce à part. Au bout de deux heures, épuisées, mais ne sentant pas la fatigue, elles se trouvèrent devant leur porte et hésitèrent à rentrer. Revoir sans Mirro la maison où Mirro les avait aidées à supporter la vie, appeler Mirro et ne pas recevoir de réponse, se lever le matin, se coucher le soir, ne voir personne, ne sentir que la tristesse, et ne plus même apercevoir Mirro, Mirro remuant la queue!

Enfin elles entrèrent.

Mirro courut à elles, l’air doux, le corps mou et flexible, plein de tendresse, plein de caresses, et il les léchait, et il les baisait, et il les dévorait, et il avait l’air de leur dire:--Maintenant nous sommes libres, soyez heureuses!

Et à l’autre extrémité de la chambre, il y avait un cadavre tordu, les yeux sanglants à peu près sortis de la tête, les bras et les jambes qui, déjà dans la mort, semblaient encore dans la convulsion, une bouche crispée, un front livide: la dureté était encore là. Il avait l’air de maudire. Le cadavre semblait déjà vieux en tant que cadavre, et la pourriture, semblable à un avare qui voit enfin rentrer son argent, avait l’air de lui dire:--Je suis pressée, embrassons-nous! Il y a longtemps que je t’attendais!

DEUX ÉTRANGERS

--Comment va le docteur ce matin?

--La nuit n’a pas été bonne.

--Lui qui guérit si bien les autres, il ne peut donc pas se guérir lui-même?

--Ah! ne m’en parlez pas. Nous sommes au désespoir. Mourir à trente-cinq ans! un homme si bon et si savant!

--Mourir dites-vous? Il va mourir?

--Mais, Monsieur, s’il continue à ne pas manger, la chose est certaine; il va mourir.

--Et vous ne pouvez pas le faire manger?

--Si je le pouvais! si nous le pouvions! si quelqu’un le pouvait! Tous les premiers médecins de Paris se sont réunis ici hier matin. Ils ont causé deux heures. Mais que voulez-vous? Comment faire vivre un homme qui est dans l’impossibilité complète de manger?

Ce dialogue se tenait à la porte de William, illustre et grand docteur en médecine qui mourait d’un mal inconnu.

Un de ses amis interrogeait le domestique du médecin, et n’en pouvait tirer que la réponse ordinaire:

--Le docteur ne mange pas.

Depuis longtemps William avait perdu l’appétit.

--Je ne trouve plus de goût à ce que je mange, disait-il quelquefois.

Néanmoins, ce mal demeurait dans des limites supportables. William mangeait peu et sans appétit, mais il mangeait assez pour vivre. Insensiblement, cet état devint plus grave; William tomba dans une tristesse extraordinaire. Rien dans le monde entier ne l’attirait plus; ses sentiments s’éteignaient un à un; lui, dont l’ardeur avait été proverbiale, il devenait indifférent. Indifférent! quelle parole! Sa passion pour la médecine était seule vivante dans la ruine de son âme et de son corps. Mais un jour vint où cette passion elle-même baissa. Alors tous dirent: William est perdu!

Les médecins, ses amis, vinrent lui soumettre des cas difficiles, le consulter sur des choses intéressantes, lui poser des problèmes que seul il pouvait résoudre. William répondit d’un air distrait.

On le mit sur la voie d’une grande découverte. Lui dont ce mot seul, _découverte_, suffisait pour allumer le regard, lui, William ne répondit pas et s’étendit sur un canapé.

Cependant il cessait de visiter ses malades, les recommandait à ses confrères avec l’air négligent d’un homme malheureux qui s’acquitte par devoir d’une commission. La tristesse devint immense en lui et autour de lui.

--Qu’as-tu? lui dit Robert, son meilleur ami.

--Justement, je n’ai rien, répondit William. Ne me demande pas ce que j’ai; demande-moi ce que je n’ai pas. Il faut avoir, et je n’ai pas.

--Mais de quoi as-tu besoin?

--J’ai besoin de quelque chose; voilà tout!

--Mais enfin?

--Voilà le commencement et la fin: J’ai besoin de quelque chose.

--Tu n’as pas d’appétit?

--Je meurs de faim.

--Et pourquoi ne manges-tu pas?

--Parce que je n’ai pas la chose dont j’ai faim; cette chose-là me manque.

--Et quelle est-elle?

--Je ne sais pas.