Part 2
On avait passé de la richesse à l’aisance, puis de l’aisance à la médiocrité, puis de la médiocrité à la gêne, puis de la gêne à la misère, puis de la misère à la misère noire, et dans cette maison dévastée, ravagée, morne, désespérée, silencieuse, Amélie et Anna se disaient l’une à l’autre:--Nous sommes plusieurs fois millionnaires! Il cache l’argent quelque part.
On disait IL, car ce mot-là remplace volontiers le nom de celui qu’on aime ou de celui qu’on déteste. Les deux femmes n’avaient pas d’amis, car ce sont les richesses visibles qui les attirent, ce ne sont pas les richesses enfouies. Plus d’amis, excepté un chien.
Mirro était fidèle. Mirro n’avait pas fait comme les hommes, il n’avait pas disparu avec l’opulence. C’était un énorme _toutou_, gros comme un chien de Terre-Neuve, souple, mou, tendre, grognard, aux dents pointues, aux yeux jaunes, caressant, mais caressant comme jamais on ne l’a été.
Souvent, dans leur désespoir morne et muet, les deux femmes s’étaient laissé consoler par Mirro, Mirro, qui ne savait rien, Mirro gai malgré tout, et plus tendre seulement depuis qu’on était malheureux, comme si la tendresse lui eût donné ce qu’il fallait d’intelligence pour deviner quelque chose. Et comme la ration de pain et de viande diminuait chaque jour, ainsi que dans une ville assiégée, Anna avait quelquefois partagé avec Mirro une pitance à peine suffisante pour elle-même. Les deux femmes se cachaient l’une à l’autre leur appétit pour ne pas trop se déchirer le cœur. Il y eut des jours où elles aimèrent mieux souffrir elles-mêmes que de voir souffrir leur chien. Cependant Mirro, quand le repas était par trop court, ne demandait presque rien, on eût pu croire qu’il avait compris.
Où donc était allée la fortune des deux femmes? On finit par le savoir. Tous les soirs Ludovic s’absentait un moment. On le surprit. On le surveilla. Il allumait une lampe d’abord, plus tard une bougie, plus tard une chandelle et descendait par un escalier que lui seul connaissait. Cet escalier conduisait dans un certain endroit où personne de sa famille n’avait jamais pénétré.
De temps en temps, même le jour, il jetait de ce côté-là des regards étranges. Et depuis quelque temps, il se levait la nuit.
Car la ferveur des ascètes, s’ils sont fidèles, va toujours en augmentant.
C’était en sortant de là, encore tout brûlant de son colloque secret avec le dieu caché, qu’il imposait à sa famille la vente d’un objet précieux, ou quelque nouvelle privation, et peut-être avait-il un certain plaisir, quand la chose était particulièrement cruelle. Il lui semblait que l’or devait lui savoir gré et lui tenir compte des sacrifices qu’il faisait et exigeait pour lui. Peut-être avait-il un certain plaisir à voir pleurer sa femme et sa fille. Peut-être offrait-il intérieurement leurs larmes à l’idole. Peut-être à genoux devant son or, quand il était seul avec _lui_, car l’or était devenu quelqu’un, peut-être lui disait-il, dans le langage de l’adoration, dans le langage sans parole:--C’est pour toi que leur sang coule. Peut-être trouvait-il dans les privations monstrueuses et volontaires qu’il imposait et qu’il s’imposait une espèce de saveur âcre, la volonté de souffrir et de faire souffrir pour quelque chose d’adoré. Il n’aurait pas voulu agir sur des créatures insensibles.
Il voyait avec un certain genre de plaisir la ruine de cette maison dévouée à l’or, de cette maison faite anathème sur qui la divinité de l’or avait jeté ce regard terrible qui marque les victimes.
Sa femme et sa fille pleuraient de vraies larmes. Il en était bien aise, il tenait à s’acquitter de ses fonctions. Il n’aurait pas voulu offrir au Moloch épouvantable un sang versé sans douleur. Il tenait à entendre crier sous la scie la chair des victimes. Il voulait offrir à l’or sa famille et sa maison cruellement immolées, palpitantes et fumantes, esprit et vie, chair et flammes.
IV
C’était quelque chose d’étrange que de voir Ludovic descendre dans la cave. Il était évident qu’il s’y préparait comme à un acte religieux. Il se cachait. Il y avait dans sa manière d’agir beaucoup de dissimulation et de prudence; mais il y avait aussi quelque chose qui ressemblait à la pudeur de l’adoration. Il avait les timidités du ravissement. Il ne voulait pas être pris en flagrant délit d’extase. Peut-être même en arrivait-il à l’humilité. Qui sait si devant son or il ne disait pas secrètement:--Non, je ne suis pas digne? Qui sait si, au moment de toucher l’objet adoré, sa main ne s’arrêtait pas? Qui sait si cette main ne désirait pas une consécration? Il voulait que l’ombre de son amour abritât ses rapports avec sa divinité. Il se cachait pour allumer cette bougie, qui était devenue une chandelle. Il se cachait pour descendre. Il se cachait pour remonter. Il inventait à son absence des prétextes bizarres que le feu de ses yeux démentait. Car il avait un regard particulier qui disait malgré lui à sa femme et à sa fille:--C’est là que je vais.
Et elles tremblaient de tous leurs membres. Car elles sentaient que l’idole de Ludovic allait demander à l’idolâtre quelque sacrifice nouveau qui nécessairement retomberait sur elles. Car lui, à cause de son amour, ne sentait pas le sacrifice, ou ne le sentait que dans la mesure nécessaire pour le goûter. Mais elles, elles le sentaient parfaitement et doublement. Elles le sentaient en lui-même, et elles le sentaient dans l’horreur que leur inspirait sa cause.
Elles auraient mieux aimé avoir perdu leur fortune par quelque événement extérieur, pour n’importe quel désastre ou révolution. Mais être tombées de la richesse dans la misère parce que leur fortune s’était abîmée dans leur cave, être dévorées vivantes par ce monstre sourd, aveugle et muet, qui était là, invisible et tout-puissant, réclamant chaque jour une proie nouvelle, mangeant le pain des deux femmes pauvres, comme il avait bu le vin des deux femmes riches, c’était passer à la fois par les douleurs de la terre, et par celles de l’enfer.
L’enfer! Elles en parlaient continuellement, quand Ludovic descendait l’escalier. Elles étaient presque arrivées à croire que chaque soir il y allait réellement, et quand il était dans la cave, devant son or, offrant son cœur, son âme, son esprit, son corps, sa substance, sa femme et sa fille, elles le voyaient au centre de la terre, adorant quelque bouc ou quelque crapaud. Elles le voyaient au sabbat, et leur imagination, qui avait l’air de les tromper, leur disait des choses plus vraies et plus profondes que le tableau de la réalité.
* * * * *
Toute religion veut des sacrifices, et chaque soir, remontant l’escalier sombre, après avoir adoré, Ludovic décrétait une immolation. Que vendrai-je demain matin? Il promenait sur les restes de sa maison désolée un regard menaçant. Sa femme et sa fille connaissaient ce regard. Elles tremblaient devant lui. Ce regard qui s’allumait, sinistre, dans la chambre mal éclairée, c’était le bûcher de l’idole sur lequel une victime nouvelle allait être consumée, c’était l’éclair de cette foudre hideuse qui tombait chaque matin sur la malheureuse habitation. Il était sournois, ce regard, il était circulaire; il avait l’air à la fois honteux et souverain.
Pendant que Ludovic était en bas, dans la solitude, dans le recueillement, dans le silence, les deux femmes pensaient aux biens spirituels et temporels que l’idole avait dévorés. Elles disaient intérieurement:--Nous serions heureuses si le maître de la maison n’était pas méchant. Il nous aimerait; l’union, la gaieté, l’aisance régneraient ici. Nous ferions des heureux. Nous verrions des pauvres sortir de chez nous, les mains pleines, et le visage gai. Nous verrions rire quelquefois ceux qui pleurent si souvent.
Elles faisaient des châteaux en Espagne. Anna se voyait apportant chaque jour aux enfants qui ont faim, sous les yeux de leur mère, non seulement le pain, mais le gâteau, non seulement le gâteau, mais des sourires avec des fleurs, avec des violettes au printemps, et des roses pendant l’été. Car elle eût voulu donner non seulement le nécessaire, mais l’utile et l’agréable.
Elle voyait, dans ce rêve de bonheur, la joie autour d’elle. Elle devinait la joie qu’elle eût sentie elle-même, et tout à coup, s’éveillant, elle voyait la tristesse et l’amertume présentes et réelles s’augmenter des désirs auxquels elle venait de s’abandonner, désirs dont la réalisation était à la fois si facile et si impossible. L’argent était là, sous la main, prêt, inutile, demandant à être employé.
--Ma fille serait mariée, pensait Amélie. Elle ne me parle pas de son avenir, et je n’ose pas l’interroger. Mais au fond que se dit-elle?
* * * * *
Cependant Ludovic, qui très souvent se mettait à genoux pour compter son or, recommençait quand il avait fini, et recommençait encore et avait l’air de lui dire:
--Oui, mon or, regarde. Je suis à genoux! pour toi j’ai tout sacrifié, c’est pour toi que j’ai égorgé ma femme et ma fille et les pauvres qu’elles nourrissaient. C’est pour toi que leur sang coule. C’est pour toi que je me suis réduit moi-même à une vie misérable. Je pourrais jouir en te donnant. Car tu représentes toutes les jouissances de la vie. Mais je t’aime pour toi-même, je veux souffrir et te garder. J’aimerais une vie large et facile. J’aimerais les réceptions; j’aimerais les fêtes, j’aimerais les grands repas, les bals et les voyages. Mais j’aime encore mieux savourer le plaisir de te sacrifier tout cela. Et s’il n’y avait pas de sacrifice, où serait ton triomphe? Oh! jamais, jamais, ni pour l’empire de la terre ni pour l’empire du ciel, je ne consentirai à diminuer d’une pièce mon trésor, à compter mes pommes jaunes, et à en trouver une de moins, une de moins! une de moins!
A ce mot: une de moins, Ludovic pâlissait. Et pour se rassurer lui-même contre cette hypothèse épouvantable, comme on se rassure au réveil contre les fantômes d’un rêve effrayant, il tâtait ses pièces d’or. Et dès qu’il les tâtait, sa passion changeait de nature.
Elle devenait cette chose mystérieuse et terrible, qu’il faut appeler avec une précision rigoureuse l’amour physique de l’or. L’or faisait briller ses yeux et bouillonner le sang dans ses veines. Il mettait la main sur sa poitrine, comme pour calmer les battements de son cœur. Entre son cœur et son or une certaine attraction s’établissait, mystérieuse et dévorante, qui usait sa vie et la consumait comme un cierge devant l’autel.
Cet or semblait animé. Le sang et l’or allaient au-devant l’un de l’autre. Ils avaient l’air de s’embrasser. Un jour, il se meurtrit les mains en serrant convulsivement et maladroitement la chose adorée, une goutte de sang vint au doigt meurtri, Ludovic vit cette goutte avec plaisir. Le sang toucha l’or et l’or toucha le sang.
Entre le sang et l’or les effluves magnétiques couraient comme des torrents. Par moments Ludovic regardait fixement l’or, et cette fixité était effrayante, et il lui semblait que l’or le regardait aussi, et qu’ils s’enivraient l’un de l’autre; que l’or attiré par son regard, venait à lui, lui rendait sa passion. Ce n’était plus de l’attrait, c’était de la fureur. C’étaient des embrassements qui, aux yeux éblouis de l’adorateur enivré, semblaient des embrassements mutuels, donnés, rendus, dévorants, dévorés.
* * * * *
Il y a, entre les passions, des différences accidentelles et des ressemblances essentielles. Quand les ressemblances essentielles ont dévoré les ressemblances accidentelles, quand une seule passion a englouti toutes les passions, il se passe des choses effroyables. La nature humaine s’entr’ouvre, comme la terre dans un tremblement; la nature humaine s’entr’ouvre, laissant voir ses abîmes.
Alors le contre-nature approche. Le monstrueux gronde dans le voisinage. La passion qui a dévoré les autres passions prend par moments leur figure. Elle étale aux yeux de l’observateur une face qui n’est pas la sienne, la face d’une autre passion, une face étrangère. Les passions qu’elle a mangées lui circulent dans le sang, et la font bouillonner de leur ardeur à elles. Sa fureur victorieuse emprunte quelque chose aux autres fureurs de la nature humaine qu’elle a consumées, sans les détruire, et dans les grondements de la passion qui s’assouvit, on entend des bruits étranges et singuliers; ce sont les sanglots de l’autre passion qui ne s’assouvit pas, ce sont les rugissements de la passion égorgée.
* * * * *
Un soir, il arriva à Ludovic de se rouler sur son or. Dans les fureurs de son amour, il fit rouler un tas de pièces, et le bruit de cette chute le tirant de son extase, il pensa aux voleurs. Car il n’était pas assez réveillé pour comprendre ce qui arrivait. Des voleurs! Il arma son pistolet: personne ne vint, bien entendu, et il comprit son erreur. Mais il ne se rassura pas. L’impression dura dans son âme plus longtemps que dans son intelligence. Il pâlit et chancela. Il vit par la pensée la scène qui eût pu avoir lieu. Il souffrit réellement presque autant que si les voleurs eussent été là; il vit à quoi tenait l’idole, combien la chose était fragile. Une sueur froide le couvrit de la tête aux pieds. Il s’étendit sur son trésor comme s’il eût dit à quelqu’un:--Tu me tueras avant de le toucher, avant même de le voir. On eût dit une vestale devant le feu sacré qui s’éteint. Car, dans sa pensée, l’attentat était commis. Le sacrilège était consommé.
Enfin il se remit.--C’était un rat, dit-il. Très bien; mais la porte ferme mal. On ne confie pas l’or à un bois vermoulu, et vaguement préoccupé d’une nécessité qui allait bientôt s’imposer à lui, il se remit à compter. Une pièce manqua, ou du moins Ludovic le crut. Était-ce une erreur de sa part? Une pièce avait-elle glissé dans une fente du plancher? Quoi qu’il en soit, la chose est constante pour lui. Une pièce manque. Tout à coup le trésor entier apparaît comme rien devant Ludovic; la pièce perdue apparaît comme tout. Il eût volontiers donné le reste, il le croyait du moins, pour retrouver la pièce qui manquait. Des souvenirs d’enfance se présentent à lui, comme dans des moments solennels. Ludovic revoit par la pensée un prêtre en chaire qui, aux jours de sa jeunesse, commentait l’évangile de la drachme.--Cet homme avait raison, pensait Ludovic; la femme a dû abandonner tout le trésor pour chercher la drachme perdue. Ludovic recommença le compte. Cette fois-ci, deux pièces manquaient.--Je ne sais plus compter, dit-il, mes facultés s’altèrent. Cependant il était moins malheureux de deux pièces perdues que d’une.--Il est impossible, pensait-il, qu’on m’ait volé ici en ma présence, depuis tout à l’heure. Je me suis donc trompé. Mais il est nécessaire que j’aie un coffre-fort! Et le prix de cet objet! Pour garantir le trésor, il fallait l’entamer! Ludovic recula devant cette dépense actuelle.--Non, dit-il, il n’y a pas de danger. C’est moi qui baisse, ce n’est pas lui. Et, pour se rassurer, il pensa qu’il ne savait plus compter. Il accusa ses facultés pour justifier son trésor; il espéra que c’était lui, et non l’or qui diminuait. Cependant une vague inquiétude, plus forte que ses raisonnements, grondait en lui. Et le coffre-fort le suivit dans la journée, c’est-à-dire dans le sommeil; car maintenant il dormait le jour. Enfin il annonça à sa femme et à sa fille qu’il allait faire un voyage, sans s’expliquer sur la cause et la durée de son absence. Il partit une nuit, vêtu d’une blouse.--Je me ferai passer, se dit-il, pour un paysan, pour un domestique. J’irai à Lorient où personne ne me connaît. Je dirai que je suis chargé d’acheter un coffre-fort, et si le prix est trop élevé, il sera toujours temps de partir. Je ne m’engage à rien, je vais essayer. Voilà tout.
Puis il enferma pour trois jours sa femme et sa fille chez lui, afin que sans s’en douter elles gardassent le trésor. Il leur laissa Mirro et du pain. Elles s’assirent terrifiées et attendirent.
V
Il partit à pied. Trois jours après, il était à Lorient. Pour se consoler lui-même de la dépense possible, probable même qu’il allait faire, il se disait chemin faisant:--Si j’avais fait comme les autres, si j’avais placé mon or, que d’accidents possibles! J’aurais pu faire de mauvaises spéculations. J’aurais pu perdre plus que la valeur du coffre-fort et je n’aurais pas le coffre-fort.
Alors, comme un enfant qui se raconte une histoire effrayante, il se fit à lui-même le récit d’une spéculation qu’il aurait pu faire. Il se rappela un de ses amis, ruiné par un jeu de bourse. Le même malheur aurait pu lui arriver, et il se figura à demi que le même malheur lui était arrivé. Il se raconta le roman de sa ruine avec une vraisemblance parfaite et des détails merveilleux. Il fit exprès un rêve épouvantable dans l’intention de jouir du réveil prévu. Et il se dit au réveil:--Je ne perds que le prix de mon coffre-fort, et j’assure au trésor complet une sécurité éternelle. Non, non, je n’ai pas joué à la Bourse, non non, je ne jouerai pas. Non, je suis prudent, et je mets fin pour toujours aux possibilités renaissantes d’une inquiétude qui ruine ma vie. A Lorient il se fortifia par ces pensées. En face du marchand, il se fit un visage impassible, pour n’éveiller aucun soupçon.
--Montrez-moi, dit-il, plusieurs coffres-forts.
On lui en montra de plus ou moins solides. Les plus solides étaient nécessairement les plus chers, et un combat, prévu par lui, se livra dans son âme.
Habituellement il sacrifiait tout à l’or; mais ici, pour la première fois, il fallait sacrifier l’or à lui-même. Il avait immolé les autres choses de sa vie, y compris toutes les passions, à l’avarice; mais voici que l’avarice entrait en lutte contre elle-même.
Un coffre-fort moins cher, mais un coffre-fort moins solide! Ou bien un coffre-fort plus cher, mais un coffre-fort plus solide!
Moins d’or à donner aujourd’hui, mais moins de sécurité pour le trésor complet! Plus d’or à donner aujourd’hui, mais plus de sécurité pour le trésor complet!
Un déchirement moins grand, mais suivi d’une inquiétude éternelle, et peut-être d’un regret affreux. Un déchirement plus grand, mais suivi d’une tranquillité magnifique et merveilleuse.
Des images contradictoires tournoyaient devant ses yeux, et faisaient pencher son âme vers des résolutions contradictoires. Tantôt il se voyait payant, versant l’or, et le moins cher des coffres était encore trop cher; il ne voulait plus rien. Le bois suffisait. Il adorait le bois, il détestait son voyage.
Tantôt il se figurait le voleur et son invasion victorieuse, et son œil injecté de sang se posait avec amour sur le coffre le plus invincible. Cette dernière image entraîna sa résolution suprême. Mais quand il voulut parler, les battements de son cœur lui coupèrent la respiration. Il s’arrêtait à chaque syllabe; craignant d’être trahi par son balbutiement, et désigné comme le riche achetant pour son compte, il fit semblant de mal savoir le français. Alors le vendeur parla breton pour le mettre à l’aise. Ludovic, ne comprenant pas, sentit grandir son trouble. Pâle comme un mort, il désigna du doigt le coffre le plus solide. Peut-être puisa-t-il dans l’accès même de son trouble la force de faire ce choix. Car, ayant à peu près perdu conscience de lui-même, il ne vit pas d’un coup d’œil le sacrifice tout entier. Il y a des grâces d’état. L’obscurcissement de sa vue lui donna la force de payer. La douleur physique de lâcher l’or vint au secours de son âme brisée. Le trouble de son sang, quand ses doigts lâchèrent l’or, mit un nuage devant ses yeux. Il agissait dans un demi-évanouissement, et la douleur physique, amortissant la douleur morale, fit pour lui, pendant l’achat, l’effet du chloroforme dans une opération. Le coffre n’était pas facile à ouvrir, la clef ne suffisait pas.
Il fallait écrire des mots avec des lettres mobiles et tournantes sur les cercles métalliques et tournants qui pivotaient autour de la serrure. Cette précaution luxueuse, qui donne aux coffres-forts un air de magie, rappelle le: Sésame, ouvre-toi. La clef seule ne servait à rien. Celui-là seul pouvait ouvrir qui savait le mot fatal, et pouvait faire tourner les cercles de façon à l’écrire.
Je renvoie le lecteur, pour plus de détails, à l’examen mécanique des coffres-forts perfectionnés.
Pendant l’explication, Ludovic pâlit plusieurs fois. Le marchand se disait: En voilà un qui a l’air échappé du bagne. Mais cela ne me regarde pas. Il a payé: qu’il aille se faire pendre ailleurs!
Pour le retour, Ludovic acheta une barrique, y introduisit le coffre-fort, et, vêtu en charretier, conduisit la charrette qui portait le trésor.
--Au moins, se disait-il, à présent je suis en sûreté. Il n’y a plus rien à craindre. Je réponds de mon avenir. Ainsi parlent les gens qui viennent de signer leur arrêt de mort.
De Lorient à Hennebont, la route est pleine de côtes. Le regard de Ludovic, plongeant dans les vastes horizons des montagnes, s’assurait à toute distance, devant lui, derrière lui, qu’aucun ennemi n’était là.
Pendant une côte, comme il était descendu, pour diminuer la fatigue de ses chevaux, il vit un voyageur qui suivait la route pédestrement. Le voyageur, dont l’âme s’exaltait en face des chaînes de montagnes, et dont la pensée grandissait avec l’horizon, était un jeune homme pauvre. Voyant un malheureux roulier dont la tenue et la figure exprimaient une misère inexprimable, il se trompa sur la nature de cette misère et croyant rencontrer un homme à jeun depuis plusieurs jours, il s’approcha discrètement de lui, et presque rougissant, lui mit cinq francs dans la main.
Ludovic fit un mouvement où l’étonnement qui allait naître, mourut avant de naître et mourut dans la joie. Il accepta, baissant la tête.
--Je ne me trompais pas, répondit le jeune voyageur qui avait autrefois demandé Anna en mariage et qui passait, sans le reconnaître, auprès du père d’Anna. Mais comme la misère rend sauvage!
Cependant, me direz-vous, la famille ne mourait pas de faim. L’argent sortait donc quelquefois de la maison. Non! Une ferme qui était la propriété personnelle et inaliénable d’Amélie fournissait en nature le strict nécessaire.
Quand le strict nécessaire était dépassé, Ludovic vendait le surplus. Et la chose transformée en argent ne bougeait plus désormais. Il se passait ainsi un phénomène directement contraire à la nature des choses. La nature des choses veut que l’argent, c’est-à-dire l’espèce, se transforme en substance. La pièce de cinq francs peut devenir poulet ou livre, nourrir le corps ou l’esprit, faire du sang ou des idées. Dans la maison de Ludovic le contraire arrivait. Les choses naturelles se changeaient en argent, non pas pour redevenir ensuite choses naturelles, et rentrer dans le jeu de la vie, mais pour rester métal à jamais. Ce n’était pas l’espèce qui devenait substance, c’était la substance qui devenait espèce. La nature devenait métal. L’objet sortait alors de la circulation, dépouillait sa forme périssable, et entrait dans son immortalité.
Quand la barrique entra dans la cave, ce fut pour Ludovic un moment solennel. Personne n’avait un soupçon, le voyage s’était fait avec une tranquillité relative. Il remit au lendemain l’encaissement du coffre. A la première visite que Ludovic fit à son trésor, il compta avec une certaine anxiété. La pièce qui avait manqué ne manquait plus. Cette circonstance l’épouvanta. Un voleur était-il donc venu prendre d’abord et ensuite restituer? Est-ce que sa femme, est-ce que sa fille auraient deviné? Est-ce que, tentées par l’or, poussées par la misère, repoussées ensuite par le repentir ou par la peur, elles auraient pris et rendu?--Quoi qu’il en soit, se dit Ludovic, je vais en finir avec ces terreurs. Désormais je n’ai plus rien à craindre.
Quand un homme se dit: Désormais je n’ai plus rien à craindre, habituellement son dernier jour approche.
La prétention au définitif est un défi porté à la force des choses, qui s’irrite de votre sécurité, et se charge de vous prouver que le provisoire est votre condition.
VI