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Part 1

JACQUES BAINVILLE

BISMARCK ET LA FRANCE d’après les Mémoires du Prince de Hohenlohe

LES SOUVENIRS DE M. DE GONTAUT-BIRON ET SA MISSION A BERLIN LES IDÉES NAPOLÉONIENNES ET L’UNITÉ ALLEMANDE LES ALLEMANDS DE 1870 LES DIFFICULTÉS DE L’UNITÉ ALLEMANDE LA JEUNESSE ET LES PREMIÈRES ARMES DE BISMARCK LE CENTENAIRE D’IÉNA

PARIS NOUVELLE LIBRAIRIE NATIONALE 11, RUE DE MÉDICIS, 11 MCMXV

DU MÊME AUTEUR

_Louis II de Bavière_, 1 vol. in-18 jésus, br. 3 50 (_librairie académique Perrin_)

A LA MÉMOIRE DE P.-J. PROUDHON

_qui dans sa pleine liberté d’esprit retrouva la politique des rois de France et combattit le principe des nationalités_

A LA GLORIEUSE MÉMOIRE DES ZOUAVES PONTIFICAUX

_qui sont tombés sur les champs de bataille en défendant la cause française contre l’unité italienne à Rome contre l’Allemagne unie à Patay_

AVERTISSEMENT

Les essais que nous rassemblons ici ont, pour la plus grande partie, paru au cours de ces deux dernières années dans la _Gazette de France_. Des documents nouveaux, de récents ouvrages d’histoire, des polémiques ouvertes, la commémoration de grands événements, forment tour à tour le sujet de ces études détachées. Elles ont un lien cependant.

Après le tiers d’un siècle écoulé, nous sentons plus que jamais que notre pays a perdu toute sécurité depuis 1870. Sa situation et son avenir sont en perpétuel danger dans une Europe bouleversée par la formation de l’Italie et de l’Allemagne. Notre régime politique, qui ne mérite pas la confiance des patriotes, aggrave encore nos périls. Mais d’où viennent nos défaites? Qui a créé les puissances dont nous sommes entourés et menacés? Ce n’est pas, à notre avis, une occupation vaine que de rechercher les responsabilités et les origines de ces événements solidaires. Nous voudrions écrire un jour un ouvrage d’ensemble sur les causes de ces révolutions européennes qui ont anéanti un ordre de choses tout à l’avantage de la France, et dont la disparition a été pour elle une catastrophe. Cette catastrophe a une filiation certaine et des ouvriers connus. On voit aujourd’hui comment il eût été possible de l’empêcher, par quelle succession d’erreurs et de fautes elle s’est produite. Qu’on veuille bien trouver ici quelques études préparatoires à un plus grand travail sur le rôle respectif des institutions, des idées et des hommes dans la formation de ces deux grands États nouveaux, dont la naissance a détruit l’équilibre européen et modifié du tout au tout, non seulement les conditions d’existence de notre pays, mais celles aussi de l’ancien monde tout entier.

Le prince de Bülow, chancelier de l’Empire allemand, disait le 14 novembre 1906 à la tribune du Reichstag:

«La France était un royaume solidement constitué lorsque l’Allemagne et l’Italie ne constituaient encore que de simples expressions géographiques; c’était un solide bloc de marbre entre des plaques de mosaïque disjointes.

«C’était par conséquent une sorte de nécessité absolue, dans chaque ou presque chaque rencontre avec l’un de ces deux pays voisins, si ce dernier n’était pas soutenu par un tiers, que la France fût la plus forte... Je n’ai pas besoin de montrer davantage comment la politique française, des siècles durant, prêta la main aux querelles intestines allemandes en prenant parti pour les courants, pour les éléments centrifuges. 1870 vint mettre un terme à cette longue période de coopération française en Allemagne. Alors l’Allemagne ne reconquit pas seulement les territoires frontières qui lui avaient été arrachés au temps de sa désunion, partant de son impuissance, mais en même temps l’unité au dedans et l’unité au dehors.»

Le prince de Bülow résume très exactement ici, de son point de vue allemand, l’histoire de trois siècles. Il ne manque à ce tableau que de montrer la cause d’où procèdent de si grands changements. Mais le chancelier fut formé à trop bonne école pour l’ignorer. Cette cause, Bismarck la savait, comme la savait Cavour. Tous les esprits vraiment politiques s’accordent depuis longtemps à reconnaître que si la situation de la France en face de l’Allemagne s’est renversée, c’est par les conséquences directes et par le contre-coup inévitable de la Révolution. Les événements de 1870 sont inexplicables si l’on ne tient pas compte des circonstances et des courants nouveaux qui sont sortis des idées de 1789.

L’œuvre glorieuse de notre monarchie ne fut pas seulement de faire la France, de la constituer morceau à morceau. Ce que nos rois avaient créé, ils l’entourèrent d’un admirable système de défenses et de protection, dont le chef-d’œuvre fut de maintenir dans leur état de «mosaïque disjointe» les deux pays que la France avait devancés par son unité: l’Allemagne et l’Italie.

Pourquoi l’unité italienne et l’unité allemande, si longtemps entravées, ont-elles fini par être réalisées? Pourquoi les peuples d’outre-monts et les peuples d’outre-Rhin eurent-ils au XIXe siècle le bonheur inespéré de sortir de leur anarchie? Pourquoi la France abandonna-t-elle sa politique naturelle, sa politique tutélaire, et renonça-t-elle de gaîté de cœur à ce privilège, qui faisait sa sécurité, de n’avoir, sur ses frontières de l’est, au lieu de puissants Empires, que des voisins divisés? Comment cette faute, dont le discours du chancelier de Berlin, à défaut de l’expérience de quarante années, fait mesurer l’étendue, a-t-elle pu être commise? Ici, l’histoire toute seule répond. Dès que la France a été privée de ses chefs, de ses conducteurs et gardiens naturels, de ses Capétiens nationaux, on a vu, par une fortune inattendue, les maisons rivales sortir de leur médiocrité, les Hohenzollern et les Carignan-Savoie ceindre de nouvelles couronnes. Édifiant contraste: à tout affaiblissement de la monarchie en France, a correspondu l’accroissement des monarchies rivales et ennemies.

Certes, la France privée de la dynastie à qui elle doit l’existence n’a pas été sans connaître des jours de gloire, et même des jours de prospérité. Mais il se trouve qu’elle a constamment payé les plus brillants de ces «interrègnes» par des catastrophes, quelquefois à longue échéance, toujours à long retentissement. Triste histoire de vies, de forces, de ressources et de chances dilapidées que celle de la France depuis 1789! Les idées révolutionnaires, dont Napoléon fut le soldat, mettent la France au pillage, l’Europe en feu, préparent contre nous-mêmes la naissance des nations. La monarchie revient pour réparer ces ruines. Les traités de 1815, restaurant l’œuvre des traités de Westphalie, nous garantissent pour plus de trente ans la sécurité et la paix. Mais ils avaient rendu, en expiation de Waterloo, la France plus petite que Louis XVI ne l’avait laissée. Au moment où il vient de conquérir Alger et où il va restituer à la patrie son honneur avec ses frontières du nord-est, Charles X est criminellement renversé. La monarchie de juillet tombe à son tour. Et les temps révolutionnaires recommencent. Des idées et des principes funestes à la patrie prévalent. Un autre Bonaparte se fait leur champion aux applaudissements des jacobins, des libéraux, et même des conservateurs bornés. Le second Empire finit sur une catastrophe sans précédent. Il y aura désormais une Italie, une Allemagne. Les rêves napoléoniens et révolutionnaires sont accomplis. Le «droit des peuples» est proclamé, mais au profit de deux monarques. Et la France amoindrie reste sous le coup d’une perpétuelle menace. Cette fois, il n’y avait pas eu de Bourbon pour sauver ce qui pouvait encore échapper de ce grand naufrage. Une autre succession de fautes, qui sont des trahisons, car elles eurent la complicité de l’étranger, avait empêché la restauration de Henri V. Ainsi les idées révolutionnaires triomphaient: elles avaient établi l’anarchie en France, un roi à Rome, un empereur à Berlin.

Il apparaît aujourd’hui, par la suite de ces coûteuses expériences, que les idées de 1789, après avoir dissocié la France, dénaturé l’État, détruit les familles, les corps de métier, les provinces, ont, en outre, à l’extérieur, nui au prestige et à la grandeur de notre pays, ont même préparé ses défaites. Par un inexorable mouvement de balance, tandis que la France, privée de ses rois et trahie par les principes du libéralisme et par la religion des Droits de l’Homme, était abaissée et mutilée, les peuples voisins, appuyés sur des dynasties ambitieuses, réalisaient des espérances, autrement vouées à un échec nécessaire. Ces dynasties ont brillamment profité du concours que leur apportaient la Révolution et l’Empire, toujours alliés pour l’erreur et pour le mal.

Dans la proportion même où elle a servi les idées de 89, la France a compromis et sacrifié ses intérêts les plus évidents. L’histoire du principe des nationalités nous en donne un frappant exemple. Directement issu des dogmes révolutionnaires, propagé par les armées de la Révolution, proclamé par Napoléon Ier, repris par Napoléon III dans le testament de Sainte-Hélène, article de foi de toutes les gauches depuis 1815 jusqu’à 1870, le principe des nationalités, qui a fait et qui fera couler encore plus de sang que tous les conquérants réunis, a directement causé nos désastres. C’est lui seul qui a provoqué les grandes guerres modernes, dévoratrices de vies humaines. Ce sont ses effets qui suspendent aujourd’hui sur les peuples la menace d’effroyables conflits. C’est lui qui, en créant deux monarchies militaires et en jetant dans leurs bras, malgré ses répugnances, l’Autriche effrayée des incendies que ce principe allume entre ses frontières et jusqu’en Orient, est responsable de cette Triplice qui pèse sur le monde européen tout entier. C’est par une de ses dernières conséquences, enfin, que le système de la paix armée opprime les populations, les accable d’impôts, aggrave la misère et arrête la civilisation. Or, quel principe plus que celui des nationalités mérite d’être appelé un principe de gauche? La démocratie et le libéralisme l’ont considéré et le considèrent même encore comme un article essentiel de leur programme. Et lorsque Thiers ou Proudhon, libres intelligences politiques, le critiquaient et dénonçaient ses périls, toute la gauche les accusait de défection, et, leur infligeant sa suprême injure, les traitait de réactionnaires.

C’est, en effet, la réaction qui nous eût sauvés des événements de 1870 et de leurs conséquences. Nous savons aujourd’hui que, dans l’histoire de la France contemporaine, ce sont toujours les idées de contre-révolution qui ont ou qui auraient le mieux servi la patrie. Plus extrême elle est vers la droite, plus une idée a de chances d’être conforme à l’intérêt français. Nous avons entendu un jour M. Camille Pelletan expliquer, devant un auditoire populaire, qu’il ne fallait jamais craindre de voter pour le candidat avancé parce que plus un député est rouge, plus on doit être sûr qu’il servira bien la République. Aujourd’hui surtout que le divorce entre la République et la patrie est consommé, que la République poursuit ouvertement toute sorte de fins étrangères à l’intérêt national, il n’est pas moins vrai de dire que plus un homme est «blanc», plus une idée est de droite, plus on peut être assuré que la France se trouvera bien de l’homme et de l’idée. Les meilleurs Français du dix-neuvième siècle, et il faut dire les meilleurs parce qu’ils furent non seulement parmi les plus courageux mais parmi les plus clairvoyants, parce que, avec le patriotisme, la vérité politique habitait sous leur tunique, ce sont les zouaves pontificaux. Cette légion de catholiques et de royalistes, qui a fait l’admiration de Renan et mérité la haine de Bismarck, a défendu deux fois la France: sous les murs de Rome contre l’unité italienne, dans la plaine de Patay contre l’unité allemande. Et les braves qui sont tombés sur les champs de bataille romains ou sur les champs de bataille de l’Ouest, devant Garibaldi, fourrier de Victor-Emmanuel, ou devant les régiments de Guillaume Ier, payaient de leur sang les idées révolutionnaires, les principes de gauche, favorables à l’étranger seul, et donnaient l’exemple vivant de ce qu’il eût fallu faire avec résolution et avec esprit de suite pour le salut et l’intérêt de la nation française. Leur hymne, où le nom de Rome est joint au nom de la France, rappelle avec raison qu’en sauvant la Ville catholique on eût en même temps sauvé notre pays.

Tandis que les politiques et les diplomates vacillaient, Charette et ses soldats, fermes dans leurs traditions et guidés par elles, allaient à l’action dans le sens français. C’est pourquoi Proudhon, penseur intrépide, philosophe sans parti, lorsqu’il brave l’opinion de son temps pour s’opposer au mouvement insensé qui emportait les Français vers la cause de l’Italie-une, Proudhon reconnaît et atteste que c’est à l’extrême droite que se trouvent la sagesse, la prévoyance et la vérité nationale. Cet accord de Charette et de Proudhon, du soldat et du critique, c’est un des plus beaux exemples de l’entente naturelle et spontanée qui, en vingt circonstances, s’est faite au dix-neuvième siècle entre les plus traditionnels et les plus libres esprits. Et cette entente se renoue sous nos yeux, plus étroite et plus active que jamais, depuis que l’imminence du danger a révélé aux Français que de funestes erreurs les conduisent aux abîmes.

Dès qu’on se place au point de vue de l’intérêt national, on est obligé de constater que les idées révolutionnaires coïncident avec le désastre et la ruine, les idées de contre-révolution avec le bien public. Le Play, à la recherche de la meilleure organisation des sociétés, considérait la prospérité des peuples comme le seul signe certain de l’excellence de leurs coutumes. La prospérité, la réussite, le succès, il ne doit pas y avoir d’autre criterium, en effet, pour nous autres hommes qui vivons la dure vie de ce monde. Or, comment jugera-t-on une philosophie politique qui, après une expérience de cent vingt années, ce qui est une expérience assez complète, n’a réussi qu’à gâcher les ressources naturelles de notre pays, à perdre ses plus beaux avantages, à compromettre sa situation et ses chances, à le laisser enfin abaissé et menacé, mais au profit de l’étranger? Le patriote, surtout s’il a conscience que le nationalisme français trouve une justification supérieure dans les siècles de civilisation et de culture qu’il représente, le patriote se voit désormais contraint de renoncer à la démocratie, au libéralisme, à l’idéal républicain. Comme le disait Ernest Renan au moment où la France illusionnée célébrait le centenaire de 1789: «En guerre, un capitaine toujours battu ne saurait être un grand capitaine; en politique, un principe, qui, dans l’espace de cent ans, épuise une nation, ne saurait être le véritable.»

Le principe de 1789, c’est le mauvais capitaine qui conduit aux désastres. Nous voyons aujourd’hui qu’il est responsable de toutes les défaites et de tous les deuils français. La nation qui accueillit jadis avec un enthousiasme insensé ces idées de mort et de ruine en a souffert trop de maux pour pouvoir les aimer encore et les regretter jamais.

Bismarck et la France

D’APRÈS

LES MÉMOIRES DU PRINCE DE HOHENLOHE

I

LES SUITES D’UNE MÉDIATISATION DE 1806.

La publication des _Mémoires_ du prince Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst[1] fera date dans l’histoire de l’Allemagne contemporaine, moins peut-être encore par les choses que ce livre a dévoilées que par le mouvement d’opinion dont il aura été l’origine. Les souvenirs d’outre-tombe du prince de Hohenlohe ont donné un mauvais exemple à une aristocratie que ses maîtres ont pourtant disciplinée, dans les bureaux comme aux armées, aussi sévèrement que Louis XIV avait dressé la sienne au service de la cour. Derrière les indiscrétions de l’ancien chancelier, qui n’épargnent ni les souverains ni les héros de l’Empire, qui ne ménagent pas même les secrets d’État, un vent de fronde s’est levé à Berlin. Un esprit d’impatience et de sédition, qui n’a rien de commun avec la mauvaise humeur des libéraux et des démocrates, a soufflé sur le monde des plus grands et des moindres seigneurs de l’Allemagne nouvelle. On se rappelle les incidents divers qui ont suivi la publication de ces _Mémoires_: l’émotion à Saint-Pétersbourg et à Vienne, la colère impériale, la disgrâce du prince Alexandre de Hohenlohe, préfet de Colmar, fils du prince Clovis, et l’agitation de la faction bismarckienne, encore vivante et qui n’a pas désarmé. Toutes ces circonstances, tous ces mouvements, toutes ces intrigues de chancelleries et de cours, sont significatifs comme les indiscrétions de l’ancien ministre elles-mêmes: elles accusent le malaise allemand, les difficultés auxquelles doit presque quotidiennement faire face un pouvoir cependant fort, mais dont les origines sont trop récentes pour qu’il ne se trouve pas de temps en temps aux prises avec les complications du passé. Les _Mémoires_ du prince de Hohenlohe ont un caractère d’indépendance et de vengeance posthume. C’est un souvenir de la vieille anarchie allemande, du particularisme et de la féodalité. Et rien n’est aussi propre à éveiller l’inquiétude des nouveaux empereurs d’Allemagne que ces souvenirs-là.

[1] _Denkwürdigkeiten des Prinzen Chlodwig zu Hohenlohe-Schillingsfürst_, im Auftrage des Prinzen Alexander zu Hohenlohe-Schillingsfürst herausgegeben von Friedrich Curtius; Deutsche Verlags-Anstalt, Stuttgart, 1907.

On définirait d’un mot le prince Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst en disant qu’il fut toujours un mécontent. Ce grand dignitaire, ce haut chancelier de l’Empire, ce favori de Bismarck n’était pas satisfait de son sort, en dépit des honneurs et de la fortune, en dépit d’une ambition satisfaite, d’une carrière heureuse et courue avec la conscience du but à atteindre et des moyens à employer. Le prince de Hohenlohe, du commencement à la fin de sa vie politique, rendit d’importants services à la Prusse. Ce fut un des plus actifs, un des plus habiles, un des moins scrupuleux ouvriers du nouvel ordre de choses allemand. Mais nous savons aujourd’hui que la sincérité n’y était pas. Le prince prêtait à la Prusse et à l’Empire son activité et ses talents. Il avait reconnu de bonne heure que c’était le plus utile emploi qu’il en pût faire. Cependant il réservait quelque chose de lui-même, il ne consentait pas à se donner tout entier. Ses _Mémoires_ prouvent qu’il faisait nettement le départ entre ses fonctions et sa personne, qu’il conservait son quant à soi. Associé à une œuvre commune, à de ces grandes affaires d’État qui arrachent l’homme à lui-même et par leur intérêt supérieur absorbent l’individu, on le voit pourtant juger toutes choses d’un point de vue strictement Hohenlohe. Également détesté de tous les partis, il n’en était pas auquel il fût attaché par une sympathie véritable. Haut fonctionnaire de Bavière et de Prusse, il n’était pas de à plus que d’ailleurs, Il eût trouvé très naturel et très bon qu’on érigeât pour lui et les siens le gouvernement d’Alsace-Lorraine en charge héréditaire, ou tout autre gouvernement à défaut de celui-là. En somme, le prince de Hohenlohe cherchait ses commodités dans l’Allemagne nouvelle et unifiée et ne trouvait jamais qu’il fût avantagé selon ses ambitions et selon ses mérites. Il demandait à l’Empire de le possessionner le mieux possible. Libre d’humeur et d’esprit quant au reste, Hohenlohe demeurait, au fond, comme ses ancêtres, prince immédiat du corps germanique.

Suivant la remarque d’Auguste Himly, l’éminent géographe-historien qui vient de mourir, c’est toujours à la Révolution française qu’il faut remonter pour comprendre l’Allemagne contemporaine. Si les Hohenlohe n’avaient été médiatisés en 1806, avec tant d’autres princes, par la volonté de Napoléon, imprudent niveleur du chaos germanique[2], quelle eût été leur histoire au dix-neuvième siècle? Souverains de cent mille sujets, ils se fussent occupés de défendre leur indépendance et leurs privilèges, cherchant secours tantôt en Autriche contre la Prusse, tantôt en Prusse contre l’Autriche, tantôt ligués avec la Bavière, tantôt visant à s’arrondir à ses dépens, au besoin subventionnés par la France vers laquelle des princes catholiques, cultivés et chez qui le goût des choses françaises était naturel se sentaient attirés[3]. Si les bouleversements de la Révolution et de l’Empire n’avaient métamorphosé l’Europe centrale, si l’histoire du dix-neuvième siècle eût été ce qu’elle devait être, la France aurait trouvé en Franconie, dans la personne de ces petits princes autonomes, sinon des alliés sûrs, du moins des protégés utilisables moyennant argent. La médiatisation de 1806 transforma Clovis de Hohenlohe-Schillingsfürst en partisan de l’unité allemande. Et c’est le contrecoup des victoires napoléoniennes qui fit de lui un ambassadeur de Prusse à Paris, un statthalter d’Alsace-Lorraine et un chancelier de l’empire allemand.

[2] En même temps que les Hohenlohe, l’acte constitutif de la confédération du Rhin du 12 juillet 1806 priva de leur indépendance et de leurs droits de souveraineté, avec les trois villes libres d’Augsbourg, de Nuremberg et de Francfort, les illustres familles de Tour et Taxis, de Furstenberg, de Schwarzenberg, d’Auersperg, de Solms, de Ligne, etc. Cet acte de 1806 aggravait encore le recez de 1803 et le traité de Presbourg qui, par toutes sortes d’échanges de territoires et d’«apurements de frontières», aidaient l’Allemagne à sortir de son chaos, groupaient sa poussière d’États, avançaient d’une étape l’unité future et détruisaient l’œuvre des traités de Westphalie, sécurité de la France. (Sur le recez de 1803 et l’acte de 1806, voir HIMLY, _Histoire de la formation territoriale des États de l’Europe centrale_, I, p. 326 et ss.)

[3] Il y a même eu un Hohenlohe au service de la France et qui devint complètement français. Louis-Aloys de Hohenlohe-Waldenburg-Bartenstein, après avoir commandé un régiment de l’armée de Condé et occupé divers postes en Hollande et en Autriche, servit la France à partir de 1814. Naturalisé sous la Restauration, il mourut en 1829, maréchal et pair.

Ni ses goûts, ni sa religion, ni son origine, rien n’appelait Hohenlohe du côté de la Prusse, si ce n’est son ambition. Sa nationalité, depuis la médiatisation, était bavaroise. Les tendances de sa famille, autrichiennes. Le prince François-Joseph, son père, avait été élevé à Parme et à Vienne. Un de ses frères, le prince Constantin, sera grand-maître de la cour d’Autriche. Au contraire, et de fort bonne heure, le prince Clovis regarda vers la Prusse. C’est que, doué très jeune de vastes convoitises pour les honneurs et le pouvoir, il avait pressenti que l’avenir était là. Sa clairvoyance, ses capacités politiques, et surtout sa volonté de parvenir, expliquent toute sa carrière «allemande».

Grand seigneur médiatisé, réduit à son domaine utile et à un siège héréditaire à la chambre haute de Bavière, en quoi Clovis de Hohenlohe se fût-il senti Bavarois? Et en quoi se fût-il senti Allemand? Entre le Rhin et la Vistule, l’idée de patrie n’existait pas au dix-neuvième siècle pour les gens de qualité. La «patrie allemande», _das deutsche Vaterland_, on laissait cela aux étudiants et aux braillards de brasserie. Plus encore que le patriotisme, Hohenlohe ignorait le loyalisme. Quel lien personnel eût rattaché aux Habsbourg, aux Hohenzollern, aux Wittelsbach, aux Zæhringen ou aux Guelfes un féodal qui, au fond, se tenait, malgré la médiatisation, pour légal des chefs de ces dynasties? S’estimant libre de toute obligation, aussi intelligent qu’ambitieux, Clovis de Hohenlohe ne fut jamais embarrassé pour changer de gouvernement au mieux de sa carrière. Il servit deux rois, se déclara,--non sans la réserve et l’ironie qui appartiennent à l’héritier de princes régnants,--très humble sujet de tous les deux. Mais il ne se crut pas plus engagé envers l’un qu’envers l’autre, et traita avec eux comme avec ses pairs.

Deux exemples montrent bien quelle était l’inconsistance des opinions, des idées et des nationalités dans l’Allemagne de ce temps-là. Ces exemples sont fournis par Hohenlohe et par Beust. Tous deux, ministres de monarchies moyennes mais indépendantes, passèrent le plus naturellement du monde au service de plus grandes maisons. Le comte de Beust, après 1866 et l’échec de ses plans, se désintéressa subitement des destinées de la Saxe et devint ministre de l’empereur d’Autriche; le prince de Hohenlohe, ministre des affaires étrangères et président du conseil en Bavière avant 1870, abandonna sans esprit de retour Munich pour Berlin quand les affaires furent devenues sans intérêt auprès de son ancien maître, et recueillit aussitôt après la fondation de l’empire la récompense de sa perspicacité et des services rendus à la Prusse au détriment de la dynastie de Wittelsbach. De telles mœurs n’étaient possibles qu’en Allemagne et dans l’Allemagne d’alors. Imagine-t-on un ancien ministre du roi des Belges occupant tout à coup le quai d’Orsay? Tel serait pourtant chez nous l’équivalent du cas de Hohenlohe et de Beust. Rien ne prouve mieux que l’Allemagne n’existait pas il y a quarante ans encore, sinon dans l’idée de quelques ambitieux et de quelques rêveurs, et qu’il s’en est fallu de peu qu’elle dût se contenter à jamais de cette existence idéale.