Part 13
Il se trouva quelques personnes pour trouver que Gœthe manquait un peu de sens allemand et de patriotisme germanique. Elles furent rares. Le cas de Gœthe n’était pas unique; tant de Berlinois eux-mêmes allaient faire aussi bon accueil que les gens de Weimar à nos soldats! Le fait est que l’Allemagne de 1806 ne prit pas Iéna pour une catastrophe nationale; qu’elle s’émut fort peu d’une défaite prussienne et que Gœthe, le plus représentatif de tous les Allemands, ne fut pas éloigné de se réjouir de l’invasion étrangère. Au lendemain d’Iéna, il se marie, il héberge les généraux français, il travaille à ses livres et à sa _Théorie des couleurs_, avec sa proverbiale sérénité: la tentative de pillage et d’assassinat commise dans sa maison et sur sa personne n’a même pas le don de l’émouvoir. Il conseille à ceux qui lui parlent de cet incident de faire plus attention aux pandours indigènes qu’aux pillards de la Grande Armée, laquelle a de la discipline. Et quand, après un tour de promenade dans Weimar, il constate que les jardins publics ont seuls un peu souffert et qu’il suffira de quelques heures de jardinage pour remettre les pelouses en bon état, il se console sur-le-champ d’Iéna et d’Auerstædt qui n’ont pas causé plus de dommage. «Avec quelques petits travaux, écrit Gœthe au duc Charles-Auguste, les traces du malheur seront réparées.» Cette petite phrase résume très bien l’état d’esprit allemand de 1806.
Deux ans après Iéna, en 1808, après l’entrevue d’Erfurt, où Napoléon lui adressa son salut fameux, Gœthe écrivait encore: «J’étudie maintenant de nouveau à fond la plus ancienne littérature française pour pouvoir m’entretenir sérieusement avec les Français. Quelle civilisation infinie avait déjà passé sur leur pays à une époque où nous autres Allemands, nous étions encore des gens grossiers. _L’Allemagne n’est rien[38]._»
[38] Voir l’appendice VI: _Quand il n’y avait pas d’Allemagne_.
Comment de cet abîme d’avilissement, de ce renoncement des citoyens eux-mêmes, de cet écrasement, de ce néant, de ce rien, l’Allemagne devait-elle arriver à être tant, sinon à être tout? Comment le réveil national de 1813 devait-il suivre de si près la défaite et l’abdication de 1806? L’Allemagne unifiée, revenue à la conscience d’elle-même, s’en rend compte aujourd’hui. C’est Iéna qui donna le grand ébranlement précurseur d’un ordre de choses nouveau. Napoléon, achevant ce qu’avaient commencé la Révolution et les idées révolutionnaires, eut l’imprudence de secouer et d’éveiller ce «corps germanique» que jadis la politique française s’appliquait à endormir. Depuis la paix de Westphalie, tous les efforts de nos hommes d’État avaient tendu à rendre inoffensif le colosse d’outre-Rhin. C’était un ouvrage adroit et solide. Sans contrainte, sans violence, en nous faisant aimer au contraire, en nouant, à la suite d’une habile politique de protection et d’intervention, toute sorte de liens intellectuels et moraux, nous étions arrivés à neutraliser l’Allemagne. Des fautes comme le ravage du Palatinat avaient montré combien il était dangereux d’irriter la bonne bête teutonique et de soulever ses ressentiments.
Napoléon commit la faute immense d’exciter et de brutaliser la bête. Iéna est une belle victoire française, un grand fait de guerre, et il faudrait n’avoir jamais mis le pied en Allemagne pour nier le prestige que cet écrasement total de la Prusse vaut encore au nom français. La honte de Iéna balance toujours pour les Prussiens la gloire de Sedan. Et je crois qu’il y a avantage à ne pas trop oublier que les Français ont vu, un jour qui n’est pas si loin, l’aigle de Prusse tourner casaque, si l’on ose s’exprimer ainsi.
Cependant le mot de Bonald est juste et vrai: «Toutes les victoires de Napoléon sont au Muséum.» Il ne reste d’Iéna que la gloire et les trophées. Ou du moins il en reste les résultats, inverses de ceux qu’on attend ordinairement de la victoire. Iéna fut un inutile et dangereux triomphe en préparant le nationalisme allemand, en faisant naître un patriotisme inconnu jusqu’alors.
Bismarck, fondateur de l’unité allemande, a bien discerné le service que l’intervention napoléonienne rendit à l’œuvre des Hohenzollern. On pouvait croire que l’empereur avait à jamais anéanti la Prusse qu’il tenait sous sa botte, la dynastie dont il avait le pouvoir de renverser le trône. Au contraire, il ouvrait à la Prusse et à l’Allemagne des destins inespérés. Bismarck en a témoigné en prononçant ces paroles, le 31 octobre 1892, sur la place du marché d’Iéna:
«Sans l’effondrement du passé, le réveil du sentiment national allemand en pays prussien, de ce sentiment national qui tire son origine d’une époque de honte profonde et de domination étrangère, n’eût pas été possible.»
C’est la vraie morale politique du centenaire d’Iéna. Et les paroles de Bismarck seront singulièrement complétées par ce passage des mémoires d’un soldat de Napoléon. Le brave Marbot, excellent cavalier, vaillante estafette et grand donneur de coups de sabre, n’était pas une intelligence de premier ordre. Pourtant, muni de bon sens, il jugeait la politique de son maître et en mesurait toute l’imprudence. C’est donc Marbot, homme de cheval et de bivouac, qui écrivait ceci dans ses _Mémoires_:
«Quoique je fusse encore bien jeune à cette époque, je pensais que Napoléon commettait une grande faute en réduisant le nombre des petites principautés de l’Allemagne. En effet, dans les anciennes guerres contre la France, les huit cents princes des corps germaniques ne pouvaient agir ensemble... Au premier revers, les trente-deux souverains, s’étant entendus, se réunirent contre la France, et leur coalition avec la Russie renversa l’empereur Napoléon, qui fut ainsi puni pour n’avoir pas suivi l’ancienne politique des rois de France.»
Je crois qu’on ne peut pas mieux dire ni mieux résumer le résultat final de la brillante campagne de 1806.
II
LES LEÇONS D’IÉNA.
Il n’y a pas d’équivalence entre les deux célébrations qu’on a faites du centenaire d’Iéna en Allemagne et en France. Là-bas, on mesurait le chemin parcouru depuis les défaites, et surtout on expliquait aux générations nouvelles que ce n’est pas le hasard, mais de grandes volontés servies par de bonnes institutions qui ont réussi à relever l’Allemagne de la misère et de l’avilissement où elle était tombée. En France notre histoire est moins simple et moins claire. Les révolutions, la rhétorique des partis, la succession des régimes, l’habitude d’un langage rempli de «nuées», rendent inconcevable pour la plupart des Français la suite des événements du dix-neuvième siècle. Pour eux les défaites succèdent aux victoires, Waterloo sort d’Iéna et Sedan de Solférino, sans lien, sans raison, par l’effet d’une mystérieuse et pénible fatalité. Cependant quelques écrivains patriotes ont tenté de tirer la philosophie et la leçon d’Iéna. C’est ainsi que M. Henri Welschinger a montré que la Prusse devait voir les causes de sa défaite dans le pacifisme prussien du commencement du dix-neuvième siècle, dans l’absence de toute préparation à la guerre, la faiblesse du commandement, le relâchement de la discipline, le mauvais état de l’armement, le défaut d’instruction militaire, résultats de cette illusion qu’un peuple est toujours libre de conserver la paix du moment qu’il ne veut pas se battre. M. Henry Bordeaux a rappelé le magnifique réveil de la conscience nationale en Prusse après Iéna, les efforts des patriotes pour relever le pays de ses ruines, l’initiative d’un intellectuel comme Fichte abandonnant ses spéculations philosophiques pour aller au devoir immédiat et, dans ses _Discours à la nation allemande_, prêtant le secours de sa pensée et de son éloquence aux efforts des militaires et des hommes d’État. Iéna reste la preuve historique qu’une grande défaite peut être l’école d’un peuple, le principe de sa régénération. Enfin un autre écrivain, Louis d’Hurcourt, est allé plus loin encore en montrant que la Prusse a donné un exemple que la France n’a pas suivi, car elle s’est remise à l’œuvre aussitôt après le désastre, mais sans rejeter aux calendes une revanche qu’elle prit dès 1813 et dont elle ne laissa pas le soin aux générations futures. On a trop dit, remarque fort justement M. d’Hurcourt, que la Prusse avait attendu soixante et soixante-quatre ans (c’est-à-dire Sadowa et Sedan) pour réparer sa défaite. C’était oublier volontairement Leipzig et Waterloo. Rejeter sur la deuxième ou troisième génération d’après une guerre le soin de venger ses vaincus et ses morts, équivaut pour un peuple à renoncer aux réparations et à la revanche. M. d’Hurcourt a dit cela en termes très forts, et qui auraient encore gagné à être appuyés de l’explication historique et politique du renoncement de la France, après un réveil d’énergie et de patriotisme qui égale bien celui de la Prusse après Iéna. Cette explication, on la trouve dans la nature du régime démocratique et républicain, régime du moindre effort, des velléités brèves et des courtes pensées.
On n’avait d’ailleurs pas attendu le centenaire pour tirer la leçon d’Iéna. Bismarck, nous venons de le voir, l’avait fait depuis longtemps, en saluant cette défaite prussienne,--largement rachetée depuis,--comme l’origine de la libération et de la renaissance allemandes. Mais nous avons aussi dans notre littérature historique et politique un grand ouvrage qui commente les enseignements d’Iéna. C’est celui que M. Godefroy Cavaignac écrivit entre 1890 et 1898 sur _la Formation de la Prusse contemporaine_. Patriote, mais républicain par tradition et par conviction (au moins jusque dans ces dernières années, croyons-nous), l’ancien ministre de la guerre s’était proposé de montrer dans son livre l’influence bienfaisante des idées de la Révolution française sur le _risorgimento_ prussien. Sa thèse était que le désastre de 1806 marqua pour la Prusse la fin de l’ancien régime et des principes d’ancien régime, l’avènement d’un régime nouveau gouverné par les idées de 1789, et que de cette Révolution datèrent pour la Prusse sa grandeur et sa prospérité.
Godefroy Cavaignac, en soutenant cette thèse, unissait étroitement ses sentiments de patriote et ses sentiments de républicain. Il était de cette école qui croit au caractère national de la Révolution et qui voit dans les idées de 1789 un des titres d’honneur de la France. Il était aussi de cette respectable et honnête fraction du parti républicain qui se préoccupe de ne jamais séparer les principes démocratiques et libéraux du patriotisme. Aussi, en écrivant son histoire de la Prusse selon ce système, avait-il dessein de montrer comment les idées de 1789 peuvent servir à rendre un pays plus fort et mieux armé pour ses revanches.
Godefroy Cavaignac se trompait évidemment et il a peut-être assez vécu pour voir, par le développement parallèle de la France et de la Prusse, en quoi péchait son système. L’influence de la Révolution et des idées révolutionnaires sur les destinées de la Prusse n’est pas niable. Mais elles n’ont pas agi comme le croyait M. Cavaignac. Ce qu’il prend, dans la réorganisation de la Prusse après Iéna, pour un retentissement de ce qui s’était fait quinze ans plus tôt en France, c’est tout simplement le passage de l’état féodal à l’unité monarchique: c’est la restauration de l’idée d’État, comme Louis XIII et Louis XIV, las de l’anarchie féodale, l’avaient comprise. Stein et Hardenberg, les grands ministres prussiens, n’ont pas refondu la Prusse selon le système des hommes de la Constituante ni de la Législative. Ils ont bien plutôt fait pour leur pays ce que pour le nôtre avait fait Richelieu, si l’on tient compte de la diversité des lieux et des temps. D’ailleurs, Godefroy Cavaignac, en scrupuleux historien, ne manque pas de le constater: les Allemands ne nous envient qu’avec modération les immortels principes et nient, quant à eux, toute imitation de la politique révolutionnaire.
Ce qui n’est pas niable, pourtant, c’est l’influence des idées de la Révolution sur les transformations de la Prusse et de l’Allemagne. Mais cette influence s’exerça au rebours de la thèse de Godefroy Cavaignac. Nos armées d’invasion, apportant avec elles les principes des Droits de l’Homme, donnaient naissance à cette question des nationalités, inconnue de l’ancienne Europe, et qui allait entraîner au dix-neuvième siècle des convulsions qui ne sont pas encore finies. C’est de la «libération des peuples», dont Napoléon fut le champion, que devait sortir l’unité allemande, comme plus tard l’unité italienne. La chute de l’ancien régime marqua la fin de cette politique prudente et sage, constamment suivie par la monarchie française, et qui avait consisté à endormir le colosse germanique, à le diviser, à l’affaiblir, à profiter des querelles religieuses, des divisions territoriales, des rivalités princières, du manque d’argent, de l’état arriéré de la civilisation. Les guerres de la Révolution et de l’Empire sont glorieuses. Il serait absurde de dédaigner le lustre qu’elles jettent sur la nation française. Mais en fait de résultat positif, elles ont eu celui d’unir ce qu’il fallait continuer à tenir divisé, d’éveiller ce qu’il eût mieux valu laisser dormir. Napoléon commit imprudences sur imprudences et non-sens sur non-sens. Il ne profita même pas de ses victoires, ne sut pas briser la dynastie des Hohenzollern ni dépecer immédiatement son territoire quand il la tenait à sa discrétion. L’ouvrage des électeurs de Brandebourg et du grand Frédéric pouvait être anéanti après 1806. Or Napoléon se contenta de le diminuer et d’humilier Frédéric-Guillaume. Et, qui plus est, il forma, il arrondit de ses mains, auprès de la Prusse, d’autres royaumes qui, simplifiant le chaos germanique, devaient, le jour venu, rendre plus facile l’unité. Telles sont les véritables conséquences que porta la Révolution en Allemagne.
Quant aux idées révolutionnaires en elles-mêmes, les adhésions qu’elles avaient trouvées en Prusse dans le tiers état, bien loin d’avoir servi le pays, avaient au contraire, dans toute la mesure où elles avaient agi, préparé la catastrophe de 1806. La Prusse se trouvait partagée entre deux partis également hostiles au bien public. D’une part les féodaux, qui, pour maintenir leurs privilèges, ou même pour les restaurer et les étendre en profitant de l’affaiblissement du pouvoir royal, faisaient bon marché de la patrie, de nos unités, des nécessités militaires et fiscales; d’autre part le tiers état, qui trouvait dans les principes égalitaires et libéraux de commodes prétextes de se soustraire aux obligations du service militaire et de l’impôt. Rarement vit-on plus bel exemple de pays en décomposition que la Prusse au début du dix-neuvième siècle. Les idées révolutionnaires tombant dans cette anarchie furent loin de rénover le pays. Elles furent conseillères d’abandon et de division. Elles furent tout à fait d’accord avec les tendances d’un roi timide, irrésolu, nullement porté à l’action. Elles déterminèrent une grande crise de pacifisme qui, comme toujours, tourna à la guerre, au désastre et à l’invasion.
Les rares Prussiens qui, avant 1806, conservaient du patriotisme et pressentaient les catastrophes, rendaient d’ailleurs responsables de tout le mal les «mensonges français». Le mot est de Marwitz, un _Junker_, un hobereau, mais qui était de cette noblesse prussienne _frédéricienne_, militaire, fidèle au service, et non de la séditieuse noblesse féodale. Marwitz écrit dans ses _Mémoires_: «Les savants isolés, le tiers état éclairé, avaient formé un puissant parti qui entraînait après lui les mauvais et les faibles; l’armée même était divisée. Tout ce qui avait séjourné dans les nouvelles provinces s’était familiarisé avec les mensonges français; tout ce qui, mis en rapport avec le tiers état éclairé, s’était entiché des nouvelles doctrines, était devenu antibelliqueux et ne pouvait servir.» D’ailleurs, quand Marwitz avait proposé aux États de la Marche électorale une adresse au roi, qui lui offrait les services, les biens et le sang de la noblesse pour le salut de la patrie, il s’était heurté à un refus. On ne l’avait même pas compris. C’est pourquoi Godefroy Cavaignac résume dans ce commentaire lumineux la situation: «Quelle absence de ressort patriotique ces faits dénotent! La froideur avec laquelle les États de la Marche accueillent les ouvertures de Marwitz est un trait caractéristique. La noblesse opprime et exploite le paysan; elle n’est point un centre d’action et de vie locale; perdue par l’étroitesse de caste et, en dernier lieu, par l’esprit de jouissance grossière, elle est fermée aux idées d’un patriotisme viril... Quant au tiers état, les tendance individualistes et idéalistes, sympathiques encore en quelque mesure à la Révolution, à son œuvre, à la France, dominent l’Allemagne. _Elles ne préparent point le milieu éclairé à une action énergique._»
Ainsi, ce qui fut battu à Iéna, c’est un pouvoir royal affaibli, une aristocratie séparatiste, un tiers état libéral. Les idées de la Révolution, comme le disait fort bien Godefroy Cavaignac, «ne préparent point à une action énergique». Les hommes qui, après Iéna, entreprirent le relèvement de la Prusse réagirent en effet contre ces idées. Ce n’est pas sur les Droits de l’Homme, mais sur l’institution monarchique qu’ils songèrent à s’appuyer. Tout le mouvement politique et intellectuel qui suivit Iéna, finit par entraîner l’Allemagne entière, et aboutit à la formation de l’Empire, ne fut certes pas réactionnaire. La réaction, c’était la féodalité ennemie de l’unité nationale. Mais ce mouvement ne participa pas davantage de la Révolution ni de ses idées. Il réussit parce qu’il avait l’intérêt national pour guide et une dynastie pour instrument.
Voilà non pas la seule, mais la plus forte leçon d’Iéna, où plutôt la grande leçon de toute l’histoire de Prusse. Mais il faudrait un livre pour la développer.
III
LA PRUSSE EN 1806.
Au lendemain d’Iéna et d’Auerstædt, Napoléon, deux fois vainqueur de la Prusse, frémissait de l’impatience d’arriver à Berlin. Les historiens disent que jamais il ne se montra plus fier d’une victoire ni plus orgueilleux d’afficher son triomphe. A Vienne même, il eut un langage moins dur et moins hautain, il fut moins théâtral et ne songea pas à jouer au César. De toutes les capitales où il fit son entrée, Berlin fut la seule où il tint à étaler sa gloire et sa force. Il se plut, dans des proclamations et des lettres fameuses, à insulter l’ennemi qu’il venait d’abattre. Il faisait sentir à ses soldats et au peuple français tout le prix d’une victoire qui vengeait à la fois Rosbach et le manifeste du duc de Brunswick. Celui-ci, grièvement blessé à Auerstædt, faisait demander à Napoléon d’épargner sa famille et ses sujets.--«Qu’aurait à dire,» répondit l’empereur aux ambassadeurs du duc, «qu’aurait à dire celui qui vous envoie si je faisais subir à la ville de Brunswick la subversion dont il menaçait, il y quinze ans, la capitale du grand peuple auquel je commande?»
C’est à Berlin surtout, et dans cette campagne de Prusse, que Napoléon Ier prit le langage et l’attitude de soldat de la Révolution, tant il avait conscience que c’étaient les idées révolutionnaires qui agissaient et paraissaient dans toutes les phases de ce grand conflit.
Thiers lui-même, ce froid annaliste, si peu curieux des idées et si peu soucieux des causes, n’a pu s’empêcher de remarquer ce qu’a de saisissant l’entrée du soldat qui représentait la Révolution armée, dans les États du roi philosophe, de ce grand Frédéric qui avait si imprudemment allié à sa politique réaliste le goût de l’_Encyclopédie_. Thiers écrit donc ceci:
«Napoléon arriva le 24 octobre au soir à Potsdam. Aussitôt il se mit à visiter la retraite du grand capitaine, du grand roi qui s’appelait le philosophe de _Sans-Souci_, et avec quelque raison, car il semblait porter le poids de l’épée et du sceptre avec une indifférence railleuse, se moquant de toutes les cours de l’Europe, on oserait même ajouter de ses peuples s’il n’avait mis tant de soin à les bien gouverner. Napoléon parcourut le grand et le petit palais de Potsdam, se fit montrer les œuvres de Frédéric, toutes chargées des notes de Voltaire, chercha dans sa bibliothèque à reconnaître de quelles lectures se nourrissait ce grand esprit, puis alla voir dans l’église de Potsdam le modeste réduit où repose le fondateur de la Prusse... Frédéric et Napoléon se rencontraient ici d’une manière bien étrange! Le roi philosophe, qui, sans qu’il s’en doutât, s’était fait du haut du trône l’un des promoteurs de la Révolution française, couché maintenant dans son cercueil, recevait la visite du général de cette Révolution, devenu empereur, conquérant de Berlin et de Potsdam! Le vainqueur de Rosbach recevait la visite du vainqueur d’Iéna! Quel spectacle! Malheureusement ces retours de la fortune n’étaient pas les derniers.»
Thiers indique ici, approximativement au moins, la philosophie et les causes profondes des grands événements qu’il raconte. Dans la mesure où, du fait de l’engouement de Frédéric II, les idées révolutionnaires avaient pénétré le peuple prussien, elles avaient exercé leurs dommages ordinaires, préparé comme toujours la désorganisation et la défaite. Mais lorsque la Prusse se ressaisit, lorsqu’appuyée sur sa dynastie nationale et rejetant ce que les patriotes appelaient les «mensonges français», elle travailla à son relèvement et à son indépendance, c’est elle qui l’emporta sur la politique insensée du «général de la Révolution» et finit même par avoir raison du génie militaire de Napoléon et de la bravoure de nos armées. L’histoire ainsi expliquée et d’une manière aussi sommaire ressemble un peu trop peut-être à la morale en action, où les méchants sont punis et les bons récompensés. Mais il faut bien constater que les choses se sont ainsi passées et que les mêmes erreurs ont entraîné les mêmes châtiments. Il faut bien constater encore que les «retours de la fortune» dont parle Thiers s’expliquent ainsi et non d’aucune autre sorte.
C’est un fait que la période que les Allemands appellent la période de l’_Aufklærung_, de la «diffusion des lumières», c’est-à-dire de l’engouement pour les idées de l’_Encyclopédie_ et de Rousseau, pour les principes libéraux et égalitaires, avait complètement démoralisé la Prusse. Il manquait à Frédéric II de croire à la véritable influence de cette philosophie dont il s’amusait, sans d’ailleurs en appliquer jamais les préceptes. Ce jeu faillit compromettre toute son œuvre, ruiner sa monarchie et anéantir l’État prussien si péniblement constitué morceau à morceau, pièce à pièce, par ses tenaces et ambitieux souverains.
On put s’apercevoir des ravages qu’avaient exercés les idées nouvelles quand, après Iéna, les troupes françaises envahirent la Prusse. Les forteresses tombaient sans coup férir aux mains de nos soldats; des centaines de prisonniers se laissaient garder par quelques hommes; les autorités, la population, accueillaient l’envahisseur avec sympathie, presque avec empressement. N’était-on pas citoyens du monde? La guerre n’était-elle pas chose abominable? En attendant que les contributions militaires et la tyrannie de son administration rendissent son joug insupportable, Napoléon était acclamé par les vaincus. Les détails abondent sur la manière enthousiaste dont il fut accueilli à Berlin. Voici une page de Godefroy Cavaignac, dans sa _Formation de la Prusse contemporaine_, qui suffit à tout faire comprendre:
Dans une partie de la société de Berlin, l’influence des idées françaises du dix-huitième siècle paraissait avoir effacé jusqu’au sentiment de la nationalité. Il semblait que l’on vît déjà se former autour de l’occupation française un parti français, qui n’avait du reste qu’à continuer après Iéna les traditions de Lombard, de ceux qui avaient dirigé jusqu’alors la politique prussienne...
Les défections ne se comptaient plus. L’école littéraire allemande en offrait déjà d’éclatants exemples. Hégel assistait dans l’indifférence à l’effondrement de sa patrie et personnifiait en Napoléon l’«âme du monde». Le revirement le plus bruyant fut celui de Jean de Müller. Le grand historien, si répandu dans la société berlinoise, l’adversaire passionné de la domination française, qui avait rédigé quelques semaines auparavant le mémoire adressé à Frédéric-Guillaume III pour lui conseiller plus d’énergie, se laissait séduire par quelques attentions de Daru et par un entretien avec Napoléon. Il allait passer au service du roi Jérôme.
Mais ce qui dut rassurer l’empereur, plus encore que ces exemples éclatants et qui n’étaient pas nouveaux pour lui, de l’absence de tout sentiment national en Allemagne, ce fut la facilité avec laquelle les fonctionnaires prussiens, ayant à leur tête le ministre von Angern, lui prêtèrent le serment qu’il exigeait d’eux: «Je jure, y était-il dit, d’exercer avec la plus grande loyauté le pouvoir qui m’est confié par S. M. l’empereur des Français et roi d’Italie, et de l’employer exclusivement au maintien de l’ordre et de la tranquillité publique, de contribuer de toutes mes forces à l’exécution des mesures qui me seront prescrites pour le service de l’armée française, et de n’entretenir ni correspondance ni communication aucune avec les ennemis de celle-ci. Que Dieu me soit en aide!»