Chapter 10 of 16 · 3857 words · ~19 min read

Part 10

Personne n’ignore ici qu’en 1869 et au début de 1870 le ressentiment des événements de 1866 était très vivace dans le cœur de l’empereur François-Joseph et que, plus que lui encore, les princes de sa famille et beaucoup de patriotes autrichiens ne se résignaient pas à considérer comme définitives les conséquences de ces événements. La politique de M. de Bismarck, la persistance, le redoublement, l’activité des armements et les perfectionnements incessants de l’organisation militaire en Prusse en dehors des Chambres et du pays, trahissaient d’ailleurs des desseins bien arrêtés et la préméditation d’une nouvelle guerre. Il était naturel que la perspective d’événements nouveaux qui pouvaient modifier l’état de choses créé en Europe par ceux de 1866 fût envisagée à Vienne, non seulement sans préoccupation, mais avec une certaine complaisance et avec la pensée d’une revanche possible.

L’archiduc Albert fut en France, en 1870, le représentant le plus autorisé de cette pensée. On se flattait, l’occasion venue, si l’on ne triomphait de la résistance des ministres hongrois, d’en être quitte pour un changement de ministère et d’entraîner facilement la Hongrie où il existait des sympathies pour la France.

La guerre jugée inévitable, mais à une époque indéterminée et que l’on pouvait différer, _fut précipitée contrairement aux prévisions, aux calculs_ et aux conseils de l’Autriche[33] qu’elle surprenait en état de préparation incomplète. _Encore fallut-il nos premiers revers_ pour arrêter court ces velléités que notre précipitation et notre imprévoyance n’avaient pas entièrement découragées.

[33] Mais il y avait Bismarck qui voulait _sa_ guerre, à _son_ heure, qui n’entendait pas que ses adversaires fussent prêts et qui était résolu à les devancer. La dépêche d’Ems déjouait calculs, prévisions et conseils.

«Si au moins, me disait il y a deux jours M. de Beust, vous étiez entrés résolument et immédiatement en Allemagne, malgré l’insuffisance de vos forces et de vos préparatifs, tout pouvait changer pour nous comme pour les autres.»

Après les grandes défaites et les revers irrémédiables, après Sedan et Metz, à la fin de l’année il existait encore à Vienne un groupe d’hommes considérables parmi lesquels le ministre de la guerre d’alors et d’aujourd’hui, le général Kuhn, persistant à conseiller la marche militaire sur Berlin. «Une armée de 150.000 hommes, disait-il, y aurait suffi et au delà.» On aurait trouvé en Allemagne l’appoint de 300.000 prisonniers de guerre français, et quant à la Russie, on la tenait pour hors d’état de réaliser ses menaces.

Après ce document, ajouté à tant d’autres, n’est-on pas fondé à penser que l’Autriche n’a soulevé la question romaine que comme un moyen dilatoire? Il était dangereux pour elle de faire une nouvelle guerre à la Prusse, en état de préparation incomplète, avec un allié également mal préparé, la France, et un autre allié à la fois peu sûr et sur lequel, au point de vue militaire, elle avait des raisons d’être édifiée. Si M. de Beust a deviné la suite des événements, on peut dire qu’il a été singulièrement bien inspiré en choisissant la question romaine comme prétexte de la neutralité autrichienne. Peut-être a-t-il jeté ce jour-là les bases de la Triple-Alliance: il contentait à la fois Bismarck en n’intervenant pas et Victor-Emmanuel en lui offrant Rome. Admettons que Napoléon III (ou un autre gouvernement à sa place) eût accepté l’évacuation de Rome contre le concours de l’Autriche. N’est-il pas évident que, par prudence, l’Autriche eût encore trouvé un autre prétexte pour se dérober?

Il n’est pas à nier que la question romaine ait exercé son influence sur les événements de ces années fatales. Comment le nierait-on? Mais a-t-elle eu un autre rôle que l’affaire du Luxembourg ou l’affaire des Duchés? Elle ne fut, à la vérité, comme ces deux «affaires», qu’un prétexte, à défaut duquel il était aisé d’en trouver un autre. Les véritables responsabilités de 1870 ne sont pas là. Elles sont dans la politique napoléonienne, dans la politique du principe des nationalités approuvée par tous les hommes de gauche, approuvée aujourd’hui encore par les historiens républicains. Loin que le Saint-Siège ait causé nos revers, tout démontre que s’il avait été mieux défendu, avec plus de système et d’esprit de suite, nos destinées, comme celles de l’Europe, eussent radicalement changé. Une grande politique conservatrice, une politique de droite suivie avec un ferme dessein empêchait les transformations allemandes et italiennes, réparait les désastres du premier Napoléon, achevait l’œuvre de nos rois et l’effort de plusieurs siècles en donnant à la France ses frontières naturelles: Charles X est tombé au moment où il allait étendre le royaume sur la rive gauche du Rhin.

On n’arrivera pas à démontrer que les idées contre-révolutionnaires aient jamais nui à la France. Dans cette question des alliances de 1870 encore, à défaut des documents qui ne manquent même pas, le sens commun atteste que l’intérêt français, loin de lui être contraire, était solidaire de celui du Saint-Siège. On peut dire que si Rome était encore cité pontificale, le drapeau français flotterait encore à Strasbourg. Tant il est vrai que tout ce qui se fait contre le catholicisme se fait contre la France,--et réciproquement.

LES DIFFICULTÉS

DE

l’unité allemande

Si, au mois de janvier 1870, on avait annoncé à un homme d’État autrichien ou français qu’un an plus tard l’unité allemande serait chose faite, aurait-on seulement été pris au sérieux? L’Allemagne était une poussière d’États et ces États venaient de se battre. Chacun avait ses habitudes, ses mœurs, ses besoins. Chacun avait des princes jaloux de leur indépendance et qui ne montraient qu’un goût modéré pour la médiatisation. Les populations détestaient généralement la Prusse, qui signifiait pour elles bureaucratie et caserne. En outre, les puissances voisines avaient un égal et même intérêt à perpétuer l’émiettement. Tout conspirait donc à laisser croupir l’Allemagne dans ce qu’un historien a nommé le «marais germanique». Et cependant, en peu de mois, l’unité s’est faite, et sous sa forme définitive, celle qui dure encore à présent et qui paraît solide.

C’est un scandale pour la pensée. On ne peut s’empêcher, chaque fois qu’on revient sur ces événements, de refaire l’histoire. Et l’on reconnaît alors qu’entre toutes les choses qui ne devaient pas arriver, entre toutes les choses qu’on pouvait empêcher d’un mot, presque d’un signe, la constitution d’un Empire allemand était certainement la plus fragile. Et c’est ce dont un historien vient d’apporter encore la preuve en faisant l’exposé des difficultés de toute sorte que la Prusse rencontra jusqu’à la dernière heure[34]. C’est une curieuse page d’histoire et qui mérite d’être connue chez nous.

[34] _Die Kæmpfe um Reichsverfassung und Kaiserthum 1870-71_, von Dr WILHELM BUSCH, Tübingen, 1906.

En 1866, après les défaites de l’Autriche et des alliés, le baron de Varnbüler, ministre des affaires étrangères du roi de Wurtemberg, s’écria: _Væ victis!_ C’était le mot de la situation. La Prusse bureaucratique et caporalisée, et pour cela haïe et redoutée des paisibles Allemands du Sud, eut désormais le prestige des plus forts et devint par ses victoires mêmes et la modération avec laquelle elle en usa, le fondé de pouvoirs du patriotisme allemand. On ne peut nier qu’un fort courant portait l’Allemagne vers l’unité, mais ce n’était pas un phénomène nouveau. Et il était si naturel, depuis si longtemps pressenti et redouté, que la politique des Empires voisins, et principalement celle de «l’ennemi héréditaire», avait jusque-là consisté à le détourner et à le diviser. C’est d’ailleurs une œuvre admirable que celle de Bismarck qui réussit à faire passer ce courant unitaire dans le moulin des Hohenzollern. Certes, après 1866, le sort en était jeté. Il eût fallu un immense effort pour conjurer ce qui devint l’inévitable après avoir été si longtemps l’improbable. Mais il aurait suffi de si peu pour changer les destinées de la France et de l’Europe, précisément avant cette date de 1866! Tout ce qui s’est passé en 1870 encore suffit à le montrer.

Durant les multiples négociations que Bismarck avait dû ouvrir avec les gouvernements particuliers dès qu’il avait été assuré du succès de ses armes en France, le chancelier se montra constamment soucieux, et incertain de la tournure que les choses allaient prendre. «Je suis dans une extrême inquiétude», avouait-il un jour devant ses familiers. «Nous nous balançons sur la pointe d’un paratonnerre. Si nous perdons l’équilibre que j’ai eu tant de peine à établir, nous sommes précipités.»

Cet équilibre, il faillit le perdre dix fois entre septembre 1870 et janvier 1871. Il faudrait un volume pour écrire l’histoire de ces intrigues et de ces tractations. Il en faudrait un autre, qui ne serait pas sans pittoresque, pour peindre ces cours, petites ou grandes, entre lesquelles se nouait la résistance contre la Prusse et l’unité. Quelles ruses, quelles flatteries, quelles menaces Bismarck ne dut-il pas employer pour amener les princes à faire le sacrifice d’une partie de leur souveraineté!

Plus encore que la Bavière, c’est peut-être le Wurtemberg qui inquiéta le chancelier. Déjà, au mois de juillet, lorsque, suivant les conditions du pacte fédéral, le prince Frédéric-Charles avait fait dans l’Allemagne du Sud sa tournée d’inspection militaire, il avait bien remarqué à Stuttgart, et noté dans son journal intime, l’attitude compassée et gênée du roi et de la reine. C’est peut-être en effet le roi de Wurtemberg qui souffrit le plus de la _capitis deminutio_ que lui infligeait l’unité[35]. Louis de Bavière lui-même, si peu empressé qu’il se montrât, avait davantage de résignation. Surtout il manquait trop de volonté pour entreprendre d’échapper à l’enveloppement prussien. Sa tactique--ou plutôt celle de ses ministres--consista seulement à ne pas se laisser complètement «avaler» et à sauver le plus possible des apparences de la souveraineté. Mais jamais Louis II n’eût osé ce que fit seul le roi de Wurtemberg.

[35] M. de Gontaut-Biron raconte cette anecdote sur la réception du roi et de la reine de Wurtemberg à Berlin en 1872: «C’était la première fois depuis la proclamation de l’Empire, qui avait converti en simples vassaux les souverains des États secondaires de l’Allemagne, que le roi et la reine de Wurtemberg venaient à Berlin. La reine Olga, sœur de l’empereur de Russie, ressentait plus profondément que son mari l’humiliation de sa nouvelle position. Droite sur son siège, parlant peu, sérieuse, des larmes silencieuses coulèrent par deux fois pendant le concert sur son noble et beau visage que les souffrances morales et physiques avait creusé avant l’âge. Russell fut le seul probablement à les voir, et c’est lui qui me l’a conté.» (_Mon ambassade en Allemagne_, p. 35.)

Le 11 novembre, les deux délégués wurtembergeois, Suckow et Mittnacht, recevaient à Versailles une dépêche du roi les rappelant à Stuttgart et leur faisant défense de poursuivre aucune négociation avant d’avoir reçu des instructions formelles et personnelles. «En apprenant cette nouvelle, dit l’historien, Bismarck affecta de rester serein, mais son inquiétude était grande. Ce coup porté contre lui à l’improviste, et dans l’instant où tout semblait fini, anéantissait son œuvre. Le marin sombrait sur un écueil caché au moment d’entrer au port.» Et, les jours qui suivirent, Bismarck, tant sa contrariété était vive et son bouleversement profond, changea d’humeur, finit même par tomber malade et par prendre le lit.

Le roi de Wurtemberg n’avait risqué une rupture qu’en se retranchant derrière le gouvernement bavarois. La Bavière, qui avait figure de puissance, et qui mieux est de puissance catholique et voisine de l’Autriche, pouvait, devait même, quelle que fût la timidité de son gouvernement, dicter ses conditions à la Prusse. Une intrigue sérieuse paraît avoir été nouée à ce moment-là entre Munich et Stuttgart. Car les exigences de la Bavière furent soutenues par ses plénipotentiaires avec plus d’énergie et d’insistance que jamais à partir de ce 11 novembre. L’historien allemand décrit ainsi la situation grave où Bismarck se trouvait à cette date:

Depuis que le Wurtemberg lui avait cassé dans la main, Bismarck se voyait dans la nécessité plus pressante que jamais de gagner la Bavière à quelque prix que ce fût. L’importance du télégramme de Stuttgart paraît plus considérable encore si l’on examine la situation générale qui devait obliger Bismarck à faire des avances à la Bavière.

Ce furent les semaines les plus remplies d’angoisse que le chancelier vécut devant Paris. L’arrêt des progrès du siège avait naturellement fait impression au dehors. Il semblait que le terme des victoires allemandes fût marqué. Au quartier général, le dissentiment entre partisans et non partisans du bombardement était tout à fait aigu. Et, en même temps qu’il était occupé à se débattre avec les envoyés bavarois, Bismarck devait circonvenir le roi Guillaume pour obtenir de lui l’ordre de poursuivre énergiquement les travaux du siège. A ces circonstances s’ajoutèrent encore les complications, si inopportunes pour lui que créait la dénonciation par la Russie du traité de Paris de 1856. C’est à ce moment que, dans les négociations de paix entamées avec Thiers, il laissait entrevoir la possibilité que l’Allemagne renonçât à l’annexion de Metz. Et c’est juste à ce moment que lui apparut la grandeur du danger que présentait la levée en masse et la résistance des provinces françaises. C’est le 9 novembre en effet qu’avait eu lieu la bataille de Coulmiers, première victoire indiscutée des armes françaises dans toute la campagne, et qui avait obligé von der Thann à reculer.

Mais, de toutes ces complications mêmes, de tous ces embarras de Bismarck, la France ne fut pas en état de profiter. Le chancelier s’aperçut que la fortune commençait à tourner. Il s’empressa de donner le coup de barre nécessaire. Avec des concessions à la Bavière, il savait que tout pouvait s’arranger. Il s’y résigna donc. Mieux valait laisser à la Bavière son armée, sa diplomatie, son timbre et le casque à chenille que de risquer de voir tout le Sud revenir sous l’influence autrichienne. Il ne tarda pas à recueillir le fruit de son sacrifice. La Bavière redevint traitable. Et, son assentiment acquis, les autres États, bon gré mal gré, suivirent.

Busch, le naïf et précieux confident de Bismarck, a décrit en ces termes la satisfaction de son chef lorsque fut enfin conclu l’arrangement avec les délégués du roi Louis:

Vers dix heures, raconte Busch dans son _Journal_ à la date du 22 novembre, je suis descendu pour le thé. Le chef était au salon avec les trois plénipotentiaires bavarois. Au bout d’un quart d’heure, il entr’ouvrit la porte, avança la tête d’un air content, et, voyant qu’il y avait encore de la compagnie, s’avança vers nous, un verre à la main, et prit place à table.

--«Enfin, le traité bavarois est terminé et signé!--dit-il avec émotion--l’unité allemande est faite, et l’empereur aussi!...»

Le fidèle Busch ajoute qu’à ce moment il s’empara de la plume qui avait servi à signer ce traité historique. Puis il reprend sa sténographie:

--«Apportez-nous encore une bouteille de ce champagne-ci, dit le chef au domestique. C’est un événement.» Puis, après quelques instants de silence, il ajouta: «Les journaux ne seront pas contents, et celui qui écrira un jour l’histoire à la manière ordinaire pourra blâmer notre accommodement. Il dira: l’imbécile aurait pu demander davantage. Il l’aurait obtenu et il aurait bien fallu que les autres en passassent par là. Il pourrait bien avoir raison en disant qu’il aurait fallu. Mais moi j’avais plus à cœur qu’ils fussent intérieurement satisfaits de la chose. Qu’est-ce qu’un traité quand on le fait parce qu’il faut?... Et je sais, moi, qu’ils s’en sont allés satisfaits. Je n’ai pas voulu les mettre à la torture ni exploiter la situation. Le traité a ses lacunes, mais il n’en est que plus solide. Je le compte parmi les résultats les plus importants auxquels nous soyons arrivés dans ces dernières années[36].»

[36] D’après la traduction publiée chez Dentu, 5e édition, p. 272.

Toute la satisfaction de Bismarck, tout son soulagement, éclatent dans cette dernière phrase. Le reste, ce sont des prétextes et des excuses pour lui-même et pour la galerie. La vérité est qu’il eût bien mieux aimé ne pas faire tant de concessions à la Bavière ni à personne. Plus tard, il assura lui-même que ces concessions étaient une «fêlure dans l’unité».

Cette unité, en effet, était chose si extraordinaire, si invraisemblable, que Bismarck ne la trouvait jamais assez solide. Il se souvenait des peines qu’elle lui avait coûtées. Il savait qu’avec un peu de clairvoyance et de décision, qu’avec un pouvoir sérieux et occupé de son intérêt le plus évident, la France aurait pu maintenir l’Allemagne dans son chaos. Bismarck ressemblait à ces gens qui n’en croient pas leur bonheur.

Il se souvenait qu’il avait tremblé jusqu’au dernier jour, jusqu’à l’heure même du triomphe. Au comte Frankenberg partant pour annoncer au Parlement le résultat des pourparlers avec les États du Sud, il faisait cette recommandation: «Surtout, tenez ferme à Berlin! Si nous n’installons pas cette fois pour de bon l’unité, c’en est fait pour des années.» Bismarck se souvenait aussi qu’à la veille de la proclamation de l’Empire un principicule faisait encore des difficultés: le prince Henri XXII de Reuss déclarait ne reconnaître le titre d’empereur au roi de Prusse que comme «une décoration et pour désigner la dignité de chef de la confédération et l’exercice des droits de présidence». Bismarck enfin n’avait pas oublié que jusqu’au soir du 18 janvier, jusque dans la galerie des Glaces de Versailles, où l’Empire fut proclamé, il avait tremblé que tout échouât, tant il avait dû accorder d’intérêts, de rivalités, d’amours-propres, de traditions et d’influences qui auraient rendu sa tâche difficile, sinon impossible, et qui auraient pu, du moins, changer le caractère et compromettre la solidité de son œuvre, s’il eût trouvé devant lui une autre France que celle de la République et de Napoléon III.

LA JEUNESSE

ET LES

Premières armes de Bismarck

I

LES ANNÉES D’APPRENTISSAGE.

On peut dire que de 1800 à 1870 la vie politique de l’Europe entière a été dominée par le souvenir de Napoléon. C’est l’influence, la volonté, le génie napoléonien qui se faisaient partout sentir. Tyran des imaginations après avoir été tyran des peuples, ce souvenir de Bonaparte s’imposait en toute circonstance, son image obsédait les yeux, son histoire hantait les orateurs et les écrivains.

Il semble que depuis 1870 ce rôle-là soit dévolu à Bismarck. L’Europe contemporaine est si fortement marquée de son empreinte qu’à tout moment on évoque l’homme d’État prussien. L’unité allemande, la triplice, la paix armée: autant de faits et de circonstances qui conditionnent toute la vie publique, et par conséquent aussi toute la vie privée de nos jours; autant de faits et de circonstances dont la responsabilité remonte à Bismarck. Il n’est pas jusqu’au régime républicain en France qui ne porte sa signature et ne lui doive le jour. Quelques efforts qu’on ait tentés pour s’affranchir du chancelier prussien et de sa politique, l’Europe d’aujourd’hui est une Europe bismarckienne. Il est donc naturel que la personne même de Bismarck, sa vie et son caractère soient objets de curiosité. Le chancelier de fer n’a pas encore eu son poète, mais il a sa légende. On ne l’a pas encore choisi comme «professeur d’énergie» ni comme excitateur des jeunes ambitions, ce que sans doute il mériterait presque autant que Bonaparte. Mais si la littérature bismarckienne n’a pas donné jusqu’ici de chef-d’œuvre, elle est pourtant déjà considérable, et la France même y a largement contribué. Après M. Andler, après M. Charles Benoist et leurs essais psychologiques, M. Paul Matter[37] a entrepris d’écrire une biographie complète et détaillée du prince de Bismarck. Nous allons essayer de résumer son récit des années d’apprentissage que fit Bismarck à diverses écoles. C’est, dans la vie de son héros, ce que M. Paul Matter appelle _la Préparation_. Cette période s’étend de 1815 à 1862. Certes, ce n’est ni par les événements ni par le caractère du personnage, ni aussi brillant ni aussi évocateur pour l’imagination que les débuts de Bonaparte. Mais ce qu’il y a d’âpre et de triste dans la jeunesse de Bismarck, le peu de ménagements que la vie eut pour lui au temps de la formation de ses idées, annonce et explique la brutalité de son œuvre, sa ténacité, sa misanthropie et cette espèce de névrose qui était la faiblesse secrète du colosse poméranien.

[37] _Bismarck et son temps_, par PAUL MATTER. Félix Alcan, éditeur, Paris, 1905. Les deux premiers tomes ont seuls paru.

Les Bismarck étaient des hobereaux de caractère rude et violent, grands chasseurs, grands mangeurs, grands buveurs, fidèles serviteurs de la dynastie, soldats par goût et par tempérament. La difficile gestion de leurs biens dans un pays pauvre avait fait de ces gentilshommes fermiers et porchers d’assez bons administrateurs. Autant de traits communs à toute la lignée et dont hérita Bismarck. Sa mère, qui avait du penchant pour le bel esprit, ajouta peut-être à ce patrimoine la rapidité et l’ampleur de l’intelligence. Si l’on dit encore qu’Otto naquit en 1815, qu’il fut élevé dans l’exécration de la France, le souvenir des heures tragiques de la Prusse et l’enthousiasme du relèvement national qui devait finir par le grand mouvement de l’unité allemande, on aura les principaux éléments du caractère et de la personnalité de Bismarck.

Bismarck était un brutal. Il ne montra de douceur qu’à un seul être au monde: sa femme. Mais il faut reconnaître qu’il n’avait guère été dressé à la tendresse. Dès six ans, ses parents s’étaient déchargés du soin de son éducation sur les maîtres d’un pensionnat où les jeunes élèves étaient menés tambour battant. Bismarck garda toujours un mauvais souvenir de l’institution Plamann, où la discipline était de fer et la nourriture spartiate. A douze ans, il change de prison et il entre au gymnase. Là, il a la chance de rencontrer un professeur qui pressent que ce petit garçon sera quelqu’un: «Il avait, a écrit plus tard ce clairvoyant pédagogue, un bon visage joyeux et ouvert, des yeux limpides et brillants, quelque chose de jeune et de gai. Je me dis tout de suite: Voilà un gentil gamin. Je m’occuperai particulièrement de lui.» Et c’est ce professeur obscur qui donna à Bismarck le goût de l’étude, comprit, enrichit et développa ses dons.

A dix-sept ans, «c’était un grand garçon de taille élancée, le front haut sous la chevelure abondante, le regard droit et ferme». Il était d’une franchise de caractère poussée jusqu’à la violence. Mauvaise disposition pour un futur diplomate. C’est pourtant à la diplomatie que sa mère le vouait par une surprenante intuition. Il n’entra d’ailleurs que beaucoup plus tard dans la carrière, après avoir essayé de bien des choses, achevé son éducation d’homme et fait son instruction de politique.

L’attitude de Bismarck dans la vie fut à peu près celle d’un autre Allemand célèbre vis-à-vis des idées: il ne méprisa presque rien. Ce n’était pas un dégoûté. Il se sentait assez robuste, assez bien équilibré, assez bien trempé, pour ne redouter aucun contact, aucune habitude. Entré à l’Université, il accepta, sans faire le délicat, les mœurs des étudiants. Il se fit remarquer par ses excentricités, ses duels et ses exploits bachiques. Il ne dédaigna point de se faire arrêter pour tapage nocturne. Il eut de nombreux démêlés avec le juge universitaire de Gœttingue. Il fit même de la prison. Bien plus, il donna dans le libéralisme, s’affirma quelque temps républicain. Inutile de dire que cette disposition d’esprit ne dura pas, et qu’il domina rapidement cette crise d’adolescence.