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Part 12

C’est à la veille de quitter le monde et la mécanique parlementaires que Bismarck prononçait ces paroles. Manteuffel, le ministre des affaires étrangères de Prusse, l’avait remarqué, avait apprécié au cours de leurs entretiens son rude bon sens et sa force de volonté en même temps que son loyalisme à toute épreuve. Les puissances autonomes d’Allemagne envoyaient alors à Francfort des délégués qui constituaient le gouvernement impossible, introuvable, d’un pays qui aspirait à l’unité tout en redoutant de perdre ses particularités et ses traditions, un pays qui était las de l’anarchie et impatient de l’ordre.

Arrivé à Francfort comme conseiller de légation, Bismarck ne tarda pas à entrer en conflit avec son chef. On lui donna raison et il fut bientôt nommé délégué prussien. C’était, ni plus ni moins, la première des ambassades du roi de Prusse. Bismarck réalisait ainsi le vœu de sa mère, l’ambition de sa première jeunesse. Il entrait, et par la plus grande porte, dans la diplomatie.

Bismarck fut de ces ambassadeurs qui ont des idées personnelles et qui les imposent à leur gouvernement. Envoyé pour défendre la politique traditionnelle de la Sainte-Alliance, pour maintenir l’entente austro-prussienne, pour empêcher la reconnaissance de Napoléon III, Bismarck, guidé par l’intérêt prussien, exécuta ses instructions à sa manière. Il avait compris que le mouvement démocratique et libéral étant vaincu en Allemagne, la Prusse n’avait plus rien à attendre de son accord avec l’Autriche et que les deux monarchies, ayant écrasé leur ennemi commun, la révolution allemande, allaient se trouver face à face, lutter d’influence et se heurter pour l’hégémonie. Dès son entrée en fonctions, ou presque (1851), l’Autriche est pour lui l’_adversaire_.

La _camarilla_ rétrograde, le parti réactionnaire, dont il avait été le chef et le porte-parole, ne fut pas éloigné de crier à la trahison. Bismarck trahissait les principes de la Sainte-Alliance, il abandonnait la Prusse pour l’Allemagne, il tombait donc dans les erreurs révolutionnaires, il adorait ce qu’il avait brûlé! Bismarck laissait dire, ne rendait de comptes qu’à son ministre et à son roi. Et celui-ci comprenait déjà la politique nationale aperçue par le hardi délégué de Francfort, l’Autriche rejetée hors d’Allemagne, l’unité faite au profit de la Prusse.

Bismarck acheva de scandaliser les féodaux dans l’affaire de la reconnaissance de Napoléon III par les puissances.

Le Congrès de Vienne avait prononcé pour Bonaparte et sa famille l’exclusion éternelle du trône de France. Admettre Napoléon III, c’était renier l’œuvre de la Sainte-Alliance, manquer à la parole des rois. Les trois cours du Nord, Prusse, Autriche et Russie, mettaient un point d’honneur à faire respecter la volonté des souverains coalisés de 1815. Mais l’esprit «ingénieux et hardi» de Bismarck avait conçu un autre plan. Bismarck avait compris l’utilité qu’offrirait pour l’intérêt prussien le régime impérial et plébiscitaire restauré en France. Bismarck connaissait assez les institutions pour savoir que cette démocratie césarienne, ce compromis entre le régime dictatorial et le régime d’opinion devait causer au malheureux pays qui le subirait toutes sortes de calamités.--«Reconnaissez l’Empire, suggérait Bismarck au gouvernement de Berlin: c’est un régime qui, dans un avenir prochain, rendra service à la Prusse.»

Un voyage à Paris fortifia Bismarck dans ses vues. C’était au temps de la guerre de Crimée. L’Empire avait commis sa première faute et vérifiait le pronostic de Bismarck. Le voilà présenté à Napoléon III. Il a un long entretien avec l’empereur; il peut juger sa pauvre intelligence, connaître ses conceptions chimériques. Dans ses _Pensées et souvenirs_, Bismarck a rapporté cette conversation d’un ton où l’ironie et la commisération sont nettement perceptibles. Il rapporte que Napoléon «se montra bien plus indulgent que l’Angleterre et l’Autriche pour les péchés dont la Prusse s’était rendue coupable envers la politique des puissances occidentales». L’empereur lui fit des avances en vue d’un rapprochement de la France et de la Prusse. «Il me dit que deux États voisins, placés par leur culture et leurs institutions à la tête de la civilisation, devaient s’appuyer l’un sur l’autre». Bismarck emporta de Napoléon III l’impression que c’était un homme très doux, très bienveillant, fort éloigné des procédés «violents, presque brutaux» que l’Angleterre et l’Autriche employaient alors pour faire pression sur la Prusse. En somme, un naïf, un sensible, un illusionné, un homme dont on ferait ce qu’on voudrait.

Rentré à Berlin, très diffamé par le parti réactionnaire qui l’accusait de défection, Bismarck communiqua ses impressions à Frédéric-Guillaume IV. Ce fut sa meilleure défense. «Napoléon III est un homme aimable et d’esprit ouvert, rapporta Bismarck, mais il est moins habile qu’on ne dit. On met tout événement sur son compte, et s’il pleut à contre-temps dans l’Asie orientale, on en attribue la cause à quelque machination perfide de l’empereur. On a pris l’habitude, chez nous, de le considérer comme une sorte de génie du mal qui ne songe qu’à troubler le monde. Mais son intelligence est bien surfaite aux dépens de son cœur; au fond, c’est la bonté même, et le propre de son caractère est de reconnaître tout service rendu par une gratitude poussée à un degré peu ordinaire.» C’est toujours avec cette dérision que Bismarck traitera désormais Napoléon III, pauvre halluciné, rêveur humanitaire, absolument dénué d’esprit politique. Personne d’ailleurs ne sut mieux que Bismarck abuser de la sensibilité de l’empereur et jouer de ses «principes». Bismarck n’eut donc pas de peine à faire entendre à son roi que ce «démon du mal» était en réalité le bon génie de la Prusse.

Le voyage à Paris acheva de fixer les idées de Bismarck et lui ouvrit certainement des perspectives d’avenir. Il avait compris dès le début de sa carrière diplomatique que l’Empire français lui donnerait les moyens d’exécution nécessaires à ses vastes desseins, et que Napoléon III, «la bonté même», ferait par complaisance la contre-partie de son jeu.

III

LA FORTUNE DE BISMARCK.

Bismarck, qui devait plus tard, de tous ses contemporains, être l’homme d’État le mieux servi par la chance, n’en reçut pas les faveurs précoces. Les épreuves, les embarras, les circonstances décourageantes entravèrent ses débuts. Il connut tous les genres de difficultés avant le premier sourire de la fortune. Mais, sorti plus fort de ces combats, son génie était mieux armé pour profiter d’un changement du destin.

La dernière épreuve fut la plus critique. Sa situation sembla perdue au moment même où il la croyait vraiment forte, où il se voyait sur le point d’atteindre le port. C’est la période finale et décisive de cette partie de l’existence de Bismarck que M. Paul Matter a nommée _la Préparation_.

Le 26 avril 1856, cinq ans après ses débuts dans la carrière, Bismarck adressait à Manteuffel, ministre des affaires étrangères de Prusse, un rapport qui a conservé à bon droit le nom de «rapport magnifique». Toute la clairvoyance, tout le réalisme de Bismarck, se manifestaient dans ce magistral exposé de la situation européenne. Il y analysait les forces, les éléments en présence, indiquait leurs combinaisons probables, prévoyait les événements qui devaient en sortir. Il formulait hardiment, en dépit du système de la Sainte-Alliance, toujours en faveur à la cour de Berlin, la certitude d’un conflit entre la Prusse et l’Autriche, conflit favorisé par la politique napoléonienne. «Ma conviction, écrivait-il, est que nous aurons à défendre dans un avenir assez prochain notre existence contre l’Autriche, et qu’il n’est pas en notre pouvoir de prévenir cette collision, parce que la marche des choses en Allemagne ne comporte aucune autre issue.» Et, par un trait qui peint son humeur, il ajoutait à cette prophétie cette anecdote, à ses yeux symbolique: pendant une promenade, quelques jours auparavant, le cheval de l’ambassadeur français avait tout à coup violemment rué dans les jambes de la monture de Rechberg, le délégué autrichien à Francfort. Tel est bien le genre de la plaisanterie bismarckienne.

Bismarck commençait d’être l’homme à qui les faits donnent raison. On l’écoutait à Berlin. On lui faisait de plus en plus confiance. En avril 1857, lorsque l’affaire des duchés danois et l’incident de Neufchâtel exigèrent une entente avec Napoléon III, Bismarck fut chargé d’aller sonder les dispositions véritables du gouvernement de Paris. Bismarck, durant cette mission, vit plusieurs fois Napoléon III. Il en reçut d’étourdissantes confidences. Le César maladroit lui fit part de ses projets italiens, lui annonça comme nécessaire une lutte entre la France et l’Autriche, l’assura, avec une inqualifiable simplicité, de sa sympathie pour la Prusse et chargea même le diplomate prussien d’aller proposer son alliance à Frédéric-Guillaume IV. Bismarck écoutait ce flot de naïvetés, en prenait bonne note, mais répondait à peine. Son silence, sa réserve, finirent par inquiéter Napoléon III. Il n’en parla que davantage pour dégeler son interlocuteur. Même impassibilité. L’empereur, effrayé pour de bon, compléta sa maladresse. Il pria Bismarck de ne pas le trahir, de considérer leur conversation comme celle de deux hommes privés, non de deux hommes d’État. Bismarck lui promit le secret et le garda en effet, ce dont Napoléon eut la bonté de lui avoir de la reconnaissance. Ce que Bismarck n’avait ni promis ni pu promettre, c’était de ne pas tenir compte des choses apprises, de ne pas se servir des révélations qui lui avaient été faites avec une imprudence sans pareille...

En 1857, Bismarck se trouvait ainsi en excellente posture pour réaliser son ambition déjà consciente: diriger les destinées de la Prusse. C’est à ce moment que, par un rude coup du sort, son auxiliaire le plus précieux vint à lui manquer. Le souverain qui l’avait apprécié, distingué, inventé presque, son protecteur et son ami, Frédéric-Guillaume IV, abandonnait le pouvoir. Comme tout le faisait prévoir, la neurasthénie avait vaincu ce prince généreux, intelligent, mais agité, inquiet, irrésolu, ébranlé aussi par les troubles et les difficultés de son règne. Le 23 octobre, il se résignait à signer une sorte d’acte d’abdication qui remettait provisoirement le pouvoir à son frère Guillaume. Ce provisoire devint bientôt définitif.

Or Bismarck savait que le régent le redoutait et lui gardait rancune de quelques désaccords entre leurs idées au cours des événements précédents. Guillaume Ier était un militaire qui reprochait à Bismarck, comme autant de faiblesses et de capitulations, ses habiletés diplomatiques. Bismarck ne se dissimula pas que sa carrière était compromise, qu’il aurait fort à faire pour conserver son rang et surtout son influence. Il ne se trompait pas. Malgré son activité, ses démarches, son dévouement habilement témoigné au nouveau souverain, il fut remplacé à Francfort par Usedom et envoyé à l’ambassade de Pétersbourg, presque en exil.

Il avait alors quarante-cinq ans. La disgrâce, si elle devait persister, ne lui promettait plus guère que des promenades de mission en mission. Bismarck se demandait s’il ne serait pas plus sage de prendre sa retraite, de renoncer à ses ambitions, de regagner son domaine de Schœnhausen et d’y vivre en gentilhomme, avec d’assez beaux souvenirs et des honneurs. Sa femme l’y engageait. Une grave maladie, qu’il fit alors, faillit l’y déterminer. Une blessure d’apparence bénigne, venue d’une chute à la chasse, prit de telles proportions qu’on parla de l’amputer d’une jambe. Il s’y refusa. Mais l’accident eut les suites les plus graves. Toute la faculté le condamnait. Et nul médecin ne put expliquer, sinon par sa constitution extraordinaire, la chance qu’il eut de ne pas être emporté par une embolie fatale. En 1859 et 1860 il fut plus d’une fois approché par la mort. Que l’on imagine, si l’on s’amuse à ce jeu, le cours nouveau qu’auraient pris les choses en Europe, Bismarck venant à disparaître.

Mais il fit front à la mort. Il résista à la défaveur royale et il sut remonter rapidement sur ses étriers.

Suspect à la cour, il y comptait pourtant quelques amis dévoués: Roon le premier et Edwin de Manteuffel. L’un, ministre de la guerre, l’autre, chef du cabinet militaire, étaient les Éminences grises du régent. Appartenant à la même génération que Bismarck, de la même formation d’esprit, ils savaient que Bismarck était nécessaire à cette grandeur prussienne qui devait être forgée par le fer et par le feu. Roon et Manteuffel agirent sur le prince par persuasion et par suggestion. Ils s’efforçaient d’effacer les mauvaises impressions, les souvenirs désagréables que Guillaume Ier avait gardés de leur ami. Leur plan était de faire donner le ministère des affaires étrangères à Bismarck. Alors ils pourraient agir en commun, réaliser cette politique prussienne que les hommes de leur âge distinguaient nettement. Mais c’était une rude tâche que de donner le pouvoir à Bismarck. L’opinion ne comprenait rien aux grands projets des hommes de cette génération. Libéraux, réactionnaires, se méfiaient également de Bismarck et de ses plans. Sa politique nouvelle, esquissée seulement, dérangeait toutes les habitudes d’esprit, ne rentrait dans aucun cadre connu. On ne comprenait pas, par exemple, qu’il avait depuis longtemps jugé Napoléon III à sa valeur et reconnu dans l’exécuteur du testament de Sainte-Hélène le meilleur auxiliaire que pussent trouver l’ambition prussienne et l’unité allemande, une sorte d’allié involontaire, facile à berner par des flatteries et des promesses. On lui reprochait ses sympathies napoléoniennes. On l’accusait de vouloir céder à la France toute la province du Rhin. Il fallut à Guillaume quelque temps et l’exercice du pouvoir pour s’élever au-dessus des criailleries des partis et de l’opinion, et reconnaître que Bismarck avait raison, que c’était de son côté que se trouvait l’intelligence de l’intérêt national.

En attendant, Bismarck passait d’assez mornes journées à Pétersbourg. Son impatience, sa déception, son inquiétude de l’avenir, étaient encore aggravées par des difficultés financières, car les revenus de son petit domaine poméranien, ajoutés à son médiocre traitement d’ambassadeur, ne lui permettaient pas de faire très grande figure. Cependant son activité intellectuelle ne se ralentissait pas. Il apprenait le russe, dont la connaissance lui donnerait auprès du tsar et de ses ministres une grande supériorité sur les autres représentants étrangers. Il étudiait les hommes et les choses de Russie. Il se faisait écouter de l’autocrate et de ses hommes d’État. Les trois années de Pétersbourg furent pénibles pour Bismarck. Elles ne furent pourtant pas perdues pour lui. Il trouva par la suite plus d’une occasion de mettre à profit ce qu’il y avait appris.

Roon et Manteuffel continuaient de plaider sa cause auprès de Guillaume, devenu roi par la mort de son frère. L’habileté de Bismarck fut de ne pas se montrer avide du pouvoir dès que la faveur lui fut revenue. En mai 1862, il était nommé ambassadeur à Paris; mais dans l’esprit de tous cette mission devait être brève et annonçait son ministère.

Il reprit à Paris ses entretiens avec Napoléon III. Il reçut une fois de plus les propositions nettes et embarrassantes d’une alliance de la France et de la Prusse. Il démêla surtout que l’Empire avait trois politiques: l’une officielle, celle du Sénat et du Corps législatif, celle du plein jour et de la presse. Une seconde, personnelle à Napoléon III, faite d’intrigues cosmopolites, d’idéalisme humanitaire, et suggérée par les _carbonari_. La troisième de ces politiques, c’était enfin celle de l’impératrice, une politique «catholique, conservatrice, papiste, même autrichienne», écrivait Bismarck à son ministre. Il comprenait qu’entre ces trois directions il serait facile à la Prusse de trouver son chemin. Cependant, en Prusse même, la situation devenait difficile. Le Parlement, incapable de comprendre que le sort du pays allait se jouer et que sa grandeur allait se décider, accumulait les obstacles devant les ouvriers du grand œuvre. Roon désespérait de pouvoir mener à bien la réorganisation militaire. Il fallait Bismarck, et pas un autre que Bismarck, pour dompter le Parlement, puisque le Parlement ne pouvait comprendre. Roon finit par convaincre le roi que Bismarck était l’homme nécessaire. Guillaume faisait encore quelques objections et quelque résistance: il fallut la gravité de la situation pour le libérer de ses préjugés.

La fortune de Bismarck allait se décider. Il le savait. Et c’est peut-être le moment de sa vie, féconde en circonstances critiques, où il se montra le plus ému et le plus nerveux. Incapable de tenir en place, il courait le midi de la France. C’est à Avignon que, le 18 septembre 1862, le joignirent deux dépêches éloquentes dans leur brièveté. L’une venait de son fidèle Roon et portait: «_Periculum in mora._ Dépêchez-vous.» L’autre, anonyme, était plus vulgaire mais plus symbolique: «La poire est mûre», disait-elle. C’est sur cette métaphore jardinière que Bismarck gagna Berlin pour y former l’Europe selon sa volonté et y exécuter des projets si longtemps médités, si menacés de rester dans le domaine des chimères, et auxquels la fortune venait enfin de se montrer favorable.

Mais peut-être n’eût-il pas convenu de parler à Bismarck de la fortune. Il connaissait à sa divinité bienfaitrice une figure et un nom plus précis: c’était l’intérêt clairvoyant de son monarque, c’était l’institution monarchique, qui, en réalité, l’avaient élu. Il n’a pas fallu moins qu’une grande dynastie pour imposer ce grand ministre à la Prusse et à l’Allemagne.

Le Centenaire d’Iéna

OCTOBRE 1806

I

L’INVASION FRANÇAISE EN ALLEMAGNE.

Le centenaire d’Iéna, tombant si tôt après les bruits de guerre et l’alerte de Tanger, aurait dû être pour le patriotisme français une occasion de recueillement et d’étude. De l’état présent des ambitions et des rivalités européennes, peut naître un immense conflit qui se résoudra sur ces champs de bataille, toujours ouverts aux armées, et qui bordent le Rhin. La bataille se livrera-t-elle cette fois à droite ou à gauche du grand fleuve frontière? C’est l’énigme d’un avenir que beaucoup tiennent pour prochain.

Il y a un siècle, c’est au cœur de l’Allemagne que la Prusse éprouva sa grande défaite historique, à Iéna, le 14 octobre 1806. Que de réflexions soulèvent ces grandes circonstances de politique et de guerre! Il est agréable de songer au profond avilissement où fut plongée la Prusse par la catastrophe d’Iéna. Il est utile de chercher les méthodes et les ressources qui lui ont permis de prendre si vite une si éclatante revanche.

* * * * *

La Prusse, création d’une dynastie, œuvre de longue haleine, faite de la main de grands soldats et de grands diplomates, faillit disparaître dans la tourmente napoléonienne. Un demi-siècle avant que l’unité allemande fût constituée par elle et à son profit, avant qu’elle ressuscitât cet Empire germanique que l’on avait cru si bien mort, la Prusse ne comptait plus pour rien dans le monde ni dans l’Allemagne elle-même. A part quelques patriotes très conscients, très intelligents, très clairvoyants, les Allemands se désintéressaient de la Prusse, assistaient indifférents à son désastre. Excepté Stein, westphalien, Hardenberg, hanovrien, Scharnhorst et Gneisenau, saxons tous deux, et qui ne voyaient d’autre instrument du relèvement national que la dynastie des Hohenzollern, le peuple allemand, dans son ensemble, regardait comme un événement auquel il n’avait aucune part l’effondrement de l’œuvre du grand Frédéric. La Prusse était une étrangère en Allemagne. Et il y avait même des Allemands pour voir sans chagrin ses défaites. L’un d’eux, et non des moindres, n’était pas très éloigné de s’en réjouir. C’était Gœthe lui-même qui redisait le _Suave mari magno_. «Je n’ai pas du tout à me plaindre», écrivait-il quelques mois après la bataille, à un ami d’Iéna. «Je me sens à peu près dans l’état d’esprit d’un homme qui, du haut de son rocher solide, plonge ses regards dans la mer écumante et n’est pas capable de venir au secours des naufragés. Le flot même ne l’atteint pas et, selon un poète antique, ce serait là un sentiment agréable...»

M. Henri Albert a écrit une série d’attachantes études où il montre quels furent l’attitude, les sentiments, les pensées de Gœthe et de la petite cour de Weimar pendant les événements de 1806. On y voit comment Napoléon recueillait encore les fruits de l’excellente politique de la monarchie française. Notre politique avait consisté, pendant des siècles, à diviser l’Allemagne, à émietter ses forces, à mettre ses innombrables États dans notre dépendance financière, militaire et diplomatique autant que sous notre influence intellectuelle. Culture, civilisation, étaient en Allemagne le synonyme de France. Tout ce qui était français était donc certain d’être bien accueilli. C’est encore ce qui arriva à Napoléon et à ses armées. Loin de les regarder comme des envahisseurs barbares, c’est tout juste si les Allemands ne se sentaient pas honorés de leur présence. Les documents, fragments de mémoires et de lettres qu’a réunis M. Henri Albert sont caractéristiques à cet égard. Un peu pillés et houspillés par les soldats de Bonaparte, les gens de Weimar sont tout de même plutôt heureux, et même un peu fiers de «recevoir» des Français. Les troupes prussiennes, après leur passage et leur séjour dans le duché, durant les mois qui précédèrent la déroute, n’avaient laissé que de mauvais souvenirs. «Les chers Prussiens ne sont pas précisément les bienvenus», écrit Gœthe le 5 janvier. Les Français les remplacent après le 14 octobre. Ils commencent par envahir la maison de Gœthe, boivent son vin, lui prennent son lit, manquent même de l’assassiner. Gœthe est tiré de cette situation critique par la présence d’esprit de sa «petite amie» Christiane,--une «petite amie» quadragénaire d’ailleurs et qu’il épousa peu après par reconnaissance. Malgré ces mésaventures, Gœthe est encore content. Il ne se plaint pas; il est presque flatté d’avoir été battu par des Français. Eût-on un peu bousculé Christiane elle-même qu’il n’y aurait pas trouvé à redire. Il s’en serait presque senti honoré au fond du cœur. Il était tout à la joie d’être mêlé à des civilisés. On le voit préoccupé de leur faire bon accueil dans sa maison remise en ordre après le pillage. D’ailleurs, on sait qu’il est Gœthe, et par quelques égards les conquérants ajoutent encore aux bonnes dispositions du grand écrivain.

Le commandant de la place de Weimar avait été bien choisi. C’était un nommé Dentzel, originaire des pays rhénans, dont la carrière au service de la France fut bien remplie, et qui rendit, d’ailleurs, de grands services sous tous les régimes qu’il traversa et auxquels il montra un égal dévouement. Dentzel, dès son entrée en fonctions, s’empressa d’envoyer au grand homme le billet suivant: «L’adjudant général de l’état-major impérial prie M. le conseiller Gœthe d’être absolument tranquille. Le commandant soussigné de la ville de Weimar, sur la demande de M. le maréchal Lannes, et par égard pour le grand Gœthe, prendra toutes les mesures pour veiller à la sécurité de M. Gœthe et de votre maison.» Dès le 18 octobre, Dentzel entre en relations encore plus intimes avec Gœthe. Il lui écrit: «Je crois rendre le plus grand service à M. le conseiller Gœthe en logeant chez lui comme hôte M. Denon, membre de l’Institut national et inspecteur général des beaux-arts et des musées.» Gœthe avait, en effet, connu à Venise le délicat et lettré Vivant-Denon. L’arrivée des Français lui permit ainsi de renouer une liaison agréable. C’est un bienfait dont il fut reconnaissant à la conquête.

D’ailleurs, après Vivant-Denon, directeur des musées impériaux, Gœthe se lia d’amitié avec maint militaire français. Il n’était pas médiocrement fier d’entrer dans la société de nos illustres maréchaux. Quand il eut vu Napoléon dans la rencontre célèbre et si souvent racontée, il ne se posséda plus d’orgueil et de joie. Et toute sa vie il se souvint avec fierté et ne manqua pas une occasion de faire souvenir les autres de la faveur que «le grand homme», son «protecteur», «son empereur», comme il le nommait, lui avait témoignée.