Part 11
Le jeune Bismarck s’était amusé. Il avait peu suivi les cours. Mais il avait lu beaucoup de livres et regardé beaucoup d’idées. Enfin il avait ses diplômes, et il se disposait, selon le vœu de sa famille, à entrer dans la diplomatie. Un échec l’attendait, et c’est là qu’il montra la fermeté de son caractère. Il fut présenté au ministre des affaires étrangères, le pointilleux Ancillon. «Ancillon considéra ce robuste gaillard, de médiocre noblesse rurale, sans grosse fortune, trop grand, trop fortement charpenté. Il ne le trouva pas conforme au type alors en cours de l’attaché d’ambassade, souple et sceptique, brillant et délié, de haute naissance et de grande richesse. Il lui insinua que les débuts de la carrière diplomatique étaient difficiles, encombrés, et lui conseilla de subir d’abord l’examen d’assesseur de gouvernement provincial, puis, en collaborant aux travaux du Zollverein, de chercher, par ce détour, à se frayer une voie dans la politique allemande de la Prusse. C’était une défaite. Bismarck le comprit, mais résolut de prendre la voie détournée que lui indiquait le ministre. Il travailla opiniâtrément son droit, se présenta au concours judiciaire, et, le 20 mai 1835, il était nommé auscultator au tribunal de Berlin.» Ainsi Otto de Bismarck «avait rêvé les intrigues de la diplomatie et il se réveillait commis greffier». Mais il ne perdait pas courage. Tout en grossoyant, il observait, il critiquait, il augmentait son bagage de connaissances. Et surtout il ne perdait pas de vue ses ambitions. Il s’amusait dans la société peu raffinée des jeunes nobliaux de Berlin, où l’on se grisait tous les soirs. Mais c’était afin d’approcher la cour plus aisément et par plus de côtés. A une fête, il obtint d’être présenté au prince qu’il devait si bien servir plus tard et qui lui montra également une fidèle affection. Le futur empereur d’Allemagne, alors prince héritier de Prusse, s’étonna seulement, en voyant Bismarck, «qu’un si robuste gaillard ne fût pas entré dans l’armée et que la justice exigeât de ses jeunes gens la taille de la garde royale». Mais Bismarck ne se fâchait même pas qu’on le plaisantât sur ses fonctions, sans gloire et sans traitement, de stagiaire.
Il ne les occupa qu’un an. Un examen le fit entrer dans l’administration. C’était encore de la petite bureaucratie, un travail fastidieux, de la paperasse, mais aussi l’occasion d’apprendre des choses nouvelles et même de se pousser dans la direction nécessaire: Bismarck se fit nommer au gouvernement d’Aix-la-Chapelle, où se réglaient bien des questions de l’importante union douanière,--cette clef de l’avenir politique de l’Allemagne. Ainsi, par une voie détournée, Bismarck s’efforce toujours de parvenir à la carrière diplomatique. Ce n’est pourtant pas un ambitieux du genre ténébreux. Il aime tout, et particulièrement le plaisir. Le mot de Diderot sur Bougainville: «Il fit comme tout le monde: il se dissipa après s’être appliqué et s’appliqua après s’être dissipé», convient à cette période de sa vie. Aix-la-Chapelle, ville où l’on s’amusait en 1840, fut le lieu où le jeune Bismarck mena l’existence la plus désordonnée. Transféré au gouvernement de Potsdam, il comptait y continuer sa vie joyeuse, lorsqu’il fut surpris par une désagréable révélation: son père et sa mère, à force de légèreté et d’inattention, de mondanité et de bel esprit, avaient compromis leur patrimoine. Le jeune Otto avait vécu jusque-là insouciant et riche. Il se trouvait subitement aux prises avec les plus ennuyeuses difficultés. Dans cette circonstance, dit son biographe, «son caractère fortement trempé se montra dans tout son élan d’énergie: il fit face aux difficultés et, avec la rapidité qui devait plus tard assurer sa force, il prit des décisions viriles». C’était l’année où il devait accomplir son service militaire. Il quitte la garde royale de Potsdam, où la vie est coûteuse. Il se fait incorporer dans un régiment de petite ville. Dans ses loisirs, il lit, il complète son instruction, il s’initie à l’économie rurale. Son service fini, il est prêt à prendre en main la gestion des biens de famille si maladroitement compromis par son père.
On ne peut nier que Bismarck ait eu de la chance, même dans les occasions où la fortune semblait le desservir. Peu d’éducations d’homme public pourraient être plus complètes. A vingt-quatre ans, il a déjà traversé la magistrature, l’administration, l’armée, sans compter les mondes les plus différents. Il s’est révélé homme d’action en ceci qu’il ne s’attarde à rien et que les années semblent doubles pour lui à l’usage qu’il en fait. Voilà que des revers de fortune semblent devoir arrêter sa carrière. Nullement. A faire valoir son modeste domaine poméranien, il va mieux s’armer pour les luttes futures. Bismarck, dit M. Paul Matter, passa en Poméranie le «temps où la personnalité s’établit chez l’homme, où son caractère, son intelligence, se forment définitivement. Ce long séjour a eu sur Otto de Bismarck une influence profonde et ineffaçable».
Le voilà qui se met avec acharnement à relever sa fortune, à exploiter d’une manière pratique et raisonnable le triste domaine de Kniephof. S’il eut de l’amertume de ses ambitions déçues, il ne s’en ouvrit à personne. Il semble qu’il ait voulu les oublier par un labeur opiniâtre et en utilisant tout ce que la vie d’un petit gentilhomme poméranien peut offrir de distractions. Il redevient, comme ses ancêtres, grand chasseur, grand mangeur, grand buveur. On le voit dompter ses nerfs par des chevauchées folles où il risque vingt fois de se briser la tête. Il commet des excentricités dont certaines sont héroïques, car il portera fièrement toute sa vie une médaille de sauvetage. Une légende se forme autour de lui. On le surnomme _le hobereau fou_. Il est bientôt populaire dans les campagnes. Et il semble accepter ce nouveau genre d’existence. On peut croire qu’il restera toute sa vie gentilhomme campagnard et lieutenant de landwehr. Il ne dit rien, mais déjà il a accepté quelques fonctions publiques. Il est membre du Conseil d’arrondissement. Il représente un peu plus tard la noblesse de Naugard à la Diète de Poméranie. C’est à cette Diète qu’il prononcera un discours «sur la consommation excessive du suif à l’assistance publique». Bismarck ne méprisait presque rien en effet. Car tels furent les tout petits commencements de sa carrière politique. C’est grâce à eux que, servi, sans doute, par les circonstances, mais sachant les utiliser et n’en dédaigner aucune, il accomplit peu à peu ses primitives ambitions.
Bismarck était né sous une bonne étoile. Tout, pour lui, finissait par tourner heureusement, même ce qui avait d’abord paru contrarier ses projets et arrêter sa carrière. Les accidents de sa jeunesse, ses revers de fortune, ses stages dans la magistrature et l’administration, sa vie monotone de gérant d’un médiocre domaine poméranien, lui avaient donné des hommes et des choses une expérience complète et une instruction pratique comme en reçoivent peu d’hommes d’État. A son tempérament, à son tour d’esprit naturel, les événements avaient ajouté tout le nécessaire pour faire de Bismarck un grand réaliste. C’est avec cette figure qu’il restera dans l’histoire. Il en avait déjà quelques traits au moment où il entra dans la vie politique de son pays. Il les affirma dès ses débuts.
Lorsque la Diète unie s’ouvrit solennellement à Berlin en 1847, Bismarck n’en faisait pas partie: simple membre suppléant de l’ordre équestre au Landtag de la province de Saxe, il n’avait pas été convoqué. Mais un député de son ordre étant tombé malade, ce fut à Otto de Bismarck-Schœnhausen que revint l’honneur de prendre sa place. Cet honneur, il le goûta d’abord médiocrement, et n’y vit même qu’un embarras. Il était sur le point de se marier; il surveillait ses terres, et son premier mouvement fut de sacrifier la politique à l’amour et à l’intérêt. Mais son parti, qui le connaissait et l’appréciait, insista, tellement que Bismarck se décida à siéger à la Diète. Il vint s’asseoir sans hésiter à la droite la plus extrême.
Sa première impression fut nettement hostile au parlementarisme. «La séance d’aujourd’hui était ennuyeuse, écrivait-il un soir; bavardages sans fin, répétitions, temps perdu. C’est étonnant quelle effronterie à parler les orateurs montrent, en raison de leurs capacités, et avec quel impudent amour-propre ils se hasardent à importuner une aussi grande assemblée de leurs creux discours.» Cependant il n’entendait pas les autres énoncer des opinions contraires aux siennes sans être violemment tenté de leur répondre. Il finit, lui aussi, par faire son discours. Un jour, l’indignation le fit bondir à la tribune. Un député libéral avait nié le caractère nationaliste de la grande renaissance de la Prusse en 1813. Tous les souvenirs d’enfance, toute l’éducation antinapoléonienne de Bismarck, lui revinrent à l’esprit. En phrases heurtées, saccadées, mais éloquentes, il exprima son indignation et traduisit son patriotisme. A mesure qu’il parlait, il s’aperçut en même temps qu’il n’était pas un véritable orateur, et qu’il réussissait à se faire entendre, à dominer son auditoire. Jusqu’à la fin de sa carrière politique, il conservera la manière de ses débuts, brusque et familière, mais en la perfectionnant peu à peu, en tirant même de ses défauts d’élocution des effets qui n’appartenaient qu’à lui.
Cet essai de la tribune servait encore à lui donner confiance en lui-même. L’audace du «hobereau fou», qui l’avait un moment abandonné dans cette Diète compassée, lui revient tout entière. Non moins entières et absolues sont ses idées. Il est désormais décidé à les défendre. C’est pour affirmer son nationalisme prussien qu’il est intervenu une première fois dans les débats parlementaires. La seconde, ce sera pour venir au secours de l’autorité monarchique. Les libéraux réclamaient la périodicité de la Diète. Une assemblée siégeant régulièrement, sans être convoquée par ordonnance royale, c’était un autre pouvoir reconnu auprès de celui du roi, c’était la monarchie altérée et diminuée. Bismarck, loyaliste et autoritaire, n’y pouvait point consentir. C’est pourquoi il protesta violemment contre la thèse des orateurs libéraux. Mais il ne s’attaqua pas avec moins d’énergie à une autre invention libérale, car ces inventions se succèdent selon une sorte de rite. La gauche avait donc imaginé d’affranchir les juifs, de leur donner l’égalité de droits, de leur accorder même l’accès à toutes les fonctions. «Je suis, déclara Bismarck, pétri de préjugés, je les ai sucés avec le lait maternel, et je ne réussirai pas à m’en défaire en les discutant, car si je me figure devant moi comme représentant de la Majesté sacrée du roi un juif auquel je devrais obéir, je dois confesser que je me sentirais profondément abaissé et humilié, et que je perdrais le sincère plaisir et l’espèce de point d’honneur avec lequel je tâche à présent de remplir mes devoirs envers l’État.»
Nationalisme, monarchisme, antisémitisme, telles étaient les causes pour lesquelles Bismarck avait tenté ses premières passes d’armes. Il faut avouer qu’il était apparu un peu comme un excentrique et un impulsif, et qu’il avait mis à défendre ses idées plus de sentimentalité que de politique. Le groupe des ultras le reconnut aussitôt pour son chef, et ce fut sans doute un peu pour cette raison. Cependant son caractère avait été apprécié en dehors du petit monde des hobereaux. «Je me suis fait beaucoup d’amis et beaucoup d’ennemis, écrivait-il à sa fiancée le 9 juin 1847, ceux-ci surtout dans la Diète et les premiers au dehors. Des gens qui ne me connaissaient pas, d’autres que je ne connaissais pas, m’accablent de prévenances, et je reçois surtout de bienveillantes poignées de mains inconnues.» D’ailleurs, il se rendait parfaitement compte que lui et ses amis avaient été battus à la Diète, battus à plates coutures. Il savait que ses idées étaient impopulaires, que son parti était une très petite minorité. Mais de pareilles considérations n’étaient point faites pour amener un homme de sa trempe à l’opinion contraire. Au surplus, la Diète dissoute, Bismarck se désintéressa quelque temps des affaires. Il venait d’épouser Mlle de Puttkamer. Et il acheva dans un voyage de noces sentimental l’année qu’il avait ouverte par des manifestations de loyalisme chevaleresque. C’est ainsi que le chancelier de fer lui-même eut ses faiblesses et ses attendrissements.
A peine était-il revenu d’Italie et avait-il repris sa vie de gentilhomme campagnard que la révolution de 1848 éclatait. On sait la violence qu’elle prit à Berlin. Les Hohenzollern faillirent y perdre leur couronne. En apprenant ce qui se passait dans la capitale, Bismarck, après avoir pris quelques mesures pour faire respecter l’ordre dans ses propriétés et chez ses paysans, se hâta d’aller offrir son dévouement à la personne du roi. Il voulait conseiller au souverain et à la cour une résistance énergique. Il avait raison, mais il le disait trop haut pour être écouté et pour plaire. Frédéric-Guillaume IV était un romanesque, un rêveur, un irrésolu. Il fut très touché et se souvint toujours de la fidélité que Bismarck lui avait montrée dans ces circonstances. Mais en même temps il craignit que le zèle de ce hobereau ultra-réactionnaire ne fût compromettant. Bismarck à Berlin s’agitait beaucoup en effet. Il allait et venait, exhortant les officiers, secouant les généraux, formant des plans de conspiration. Tout le Dumas et le Walter Scott qu’il avait lus dans les veillées de Schœnhausen lui revenaient certainement à l’esprit. Il se faisait jacobite et chouan. A la fin, le général Hedermann dut menacer Bismarck d’une immédiate arrestation pour crime de haute trahison. Bismarck «n’eut qu’à rejoindre son castel, déçu, navré, furieux».
Il y avait de quoi. Si Bismarck avait déjà de grandes ambitions, il pouvait croire qu’il avait compromis son avenir par excès de zèle. Quelques mois après les terribles journées de mars lorsque le calme commença à renaître, le nom de Bismarck fut proposé au roi pour une combinaison ministérielle. En face du nom de son meilleur serviteur, le souverain écrivit cette note un peu narquoise: «Ne pourra être ministre que si la baïonnette doit être maîtresse absolue». Mais l’ironie n’était pas de force à désarmer Bismarck. De nouvelles élections avaient lieu en janvier 1849. Il s’y porta, sans faire la moindre concession aux temps ni aux circonstances. Ce fut au contraire l’occasion qu’il choisit de reformer avec quelques amis une droite extrême, absolument «pure de toute souillure révolutionnaire». Aucune transaction avec la Révolution, intégrité de la couronne, lutte contre les abus des récentes libertés: tel était ce programme, plus royaliste que celui du roi. C’est pourtant sur ce programme presque paradoxal qu’il se fit élire. Sa hardiesse, sa brutalité, ses coups de boutoir, avaient plu aux électeurs autant que sa force de conviction et sa confiance en lui-même. Les élections, du reste, n’avaient guère été favorables aux amis de Bismarck. Son petit groupe intransigeant arrivait fort restreint à l’assemblée. Quelques timides et quelques faibles en gémissaient. Bismarck voyait plus loin et montrait un plus clairvoyant optimisme: «_Nous n’avons pas encore vaincu_, déclarait-il, _mais nous avons attaqué, et c’est le principal; la victoire doit encore venir, mais elle viendra._»
Ce sont de vraies paroles d’homme d’action. Au contact de la vie, à mesure que lui venait l’expérience, Bismarck en effet dépouillait tout doucement sa sensiblerie provinciale. Il conservait intégralement ses convictions, mais comprenait qu’il les servait mal en se satisfaisant de les affirmer par des cris pittoresques et violents. Déjà il commençait à fréquenter les groupes politiques les moins proches du sien. «Il trouvait ses coreligionnaires de la droite gens vertueux mais gourmés et ennuyeux, et préférait causer amicalement avec les députés de gauche, plus vivants et personnels. Ses adversaires le tenaient pour _un gaillard qui a le diable au corps_, mais plaisant par l’originalité de ses saillies, son franc caractère, ses allures de bon garçon.»
Pour être complet sur cette période de préparation de Bismarck, il faut encore mentionner deux faits où s’annonce sa politique de l’avenir.
C’est en 1849 qu’il a formulé sa première grande vue politique. Alors l’idée de l’unité allemande hante plus que jamais les esprits. Toutes sortes de tentatives et de propositions sont faites pour constituer un État germanique. Il semble qu’à Berlin on soit prêt à se laisser séduire par les offres qui viennent de Francfort et du Sud. Mais Bismarck en devine le danger. Il veut l’unité, certes. Il est patriote allemand. Mais, à ce moment, il est d’abord patriote prussien, car il sait que l’unité ne sera solide que si elle est faite par et pour la Prusse. Sous l’affectation de son particularisme prussien, tel est le vrai sens des discours qu’il prononce à cette date contre le projet de fédération. «Notre peuple, s’écriait-il, n’éprouve nullement le besoin de voir son royaume prussien se dissoudre dans cette fermentation corrompue de la licence allemande du Sud. Sa fidélité ne s’attache pas à une présidence fédérale qui n’est qu’une feuille de papier ni à un conseil de souverains où la Prusse n’a que le sixième des voix. Elle s’attache à notre vivante et libre royauté, au roi de Prusse, à l’héritier de ses pères. Ce que veut le peuple, nous le voulons tous. Nous voulons que l’Aigle prussien étende son vol protecteur et domine depuis Memel jusqu’au Donnersberg. Mais nous voulons le voir libre, non pas enchaîné par une nouvelle Diète de Ratisbonne, non pas avec les ailes rognées par la serpe égalisatrice de Francfort, serpe qui n’est devenue un instrument de paix qu’à la réunion de Gotha, tandis que quelques semaines auparavant, à Francfort, elle était brandie comme une arme menaçante contre le prussianisme et contre les ordonnances de notre roi.»
Bismarck avait raison de conseiller à la monarchie prussienne de ne pas se presser. Il entrevoyait déjà la campagne de 1866, celle peut-être de 1870: l’Unité réalisée en toute sécurité, d’une manière durable et au profit de la Prusse en écartant l’Autriche, en subjuguant l’Allemagne du Sud et en abaissant la France.
Quant à la France, dont il avait conservé la haine, il commençait à la bien connaître. Il venait d’observer les convulsions qui avaient suivi la révolution de février. Il portait déjà sur notre pays le jugement qui déterminera son intervention dans nos affaires intérieures après 1871. Le 21 septembre 1849, Bismarck combattait à la tribune une proposition de la gauche qui tendait à établir définitivement le régime parlementaire en Prusse, en accordant au Parlement le droit de refuser les impôts. Vous invoquez, disait-il à ses adversaires, l’exemple de certains peuples qui ont inscrit ce «progrès» dans leurs institutions. Or «l’exemple de la France, patrie de toutes ces théories, n’est pas très séduisant. Et je ne vois réellement rien dans sa situation actuelle qui nous engage à mettre sur notre corps vigoureux et sain la tunique de Nessus des théoriciens politiques français.» C’est le même homme qui, vingt-cinq ans plus tard, travaillera à remettre cette tunique sur nos épaules.
II
LA FORMATION DES IDÉES BISMARCKIENNES.
Il y a dans la vie de Bismarck une période difficile à suivre parce que les événements historiques auxquels il se trouva mêlé sont alors d’une confusion extrême. Il faudrait des pages et des pages pour débrouiller à peu près l’état de la question allemande au milieu du dix-neuvième siècle. La vérité est que les contemporains ne voyaient pas ce qui en sortirait ni comment on en sortirait. Tous les principes et tous les hommes, toutes les Constitutions et tous les Parlements, s’usaient à mettre de l’ordre dans ce chaos. La Révolution n’avait pas pu et la Sainte-Alliance n’avait pas voulu. Les traditionalistes y avaient épuisé leurs souvenirs historiques et les légistes leurs subtilités juridiques. Le libéralisme avait en vain espéré que son souffle ferait naître l’unité du chaos féodal. Chaque année était marquée par la faillite d’une solution nouvelle. Les ministres étaient morts à la tâche ou bien avaient perdu leur portefeuille. Les autres prenaient tout doucement le parti d’éterniser les choses et d’y vivre le plus agréablement possible. Les diplomates étaient contraints de se rassembler à tout instant. Ils cherchaient à donner du charme à ces rencontres et à corriger la sévérité de leurs congrès par les plaisirs de la vie mondaine. Ce fut, dans la carrière, l’école de toute une génération élégante et sceptique. On cita longtemps la Diète de Francfort, sa douceur de vivre, l’impertinence, les déshabillés et les conquêtes du comte de Thun.
C’est cette période-là, qui va de 1850 à 1855, que Bismarck mit à profit pour l’élaboration définitive de ses idées politiques. Cette période, remarquons-le, est celle où l’Empire, rétabli en France, commet ses primitives erreurs--la guerre de Crimée--et amorce toute une série de fautes. La formation du plan de Bismarck coïncide d’une manière remarquable avec les premiers actes qui devaient révéler à l’observateur attentif ce que le régime impérial allait faire de la France.
Bismarck approche alors de la quarantaine. Il est en possession de toutes ses forces et de toutes ses facultés. C’est alors qu’il devient vraiment lui-même. C’est ce moment qu’il choisit pour accomplir la plus intéressante des évolutions. Jusque-là, Otto de Schœnhausen-Bismarck n’avait été qu’un fidèle serviteur de la monarchie prussienne, mais en hobereau ultra-réactionnaire, en parlementaire d’extrême droite, en homme de la _camarilla_ rétrograde de Berlin, en politicien de classe et de parti. Il ne reniera rien de ses principes politiques, mais il ne les suivra plus dans le même esprit. C’est l’intérêt prussien tout seul qu’il aura désormais en vue, non pas l’intérêt de sa caste. Sa méthode, son intelligence réaliste, font sortir, du vieux fonds des idées particularistes et conservatrices, une politique nationale nouvelle.
Déjà, malgré son intransigeance, Bismarck avait fait entrevoir cette évolution dans les assemblées où il avait figuré depuis 1847. Elle se précisa à l’assemblée d’Olmütz. C’est là qu’au nom de la droite et du parti gouvernemental il eut la lourde tâche de défendre et d’expliquer la politique de Manteuffel, son échec, la soumission de la Prusse à l’Autriche dans la question des duchés et l’affaire de Hesse. Dans un discours qui ménageait à la fois le passé et l’avenir, Bismarck ne craignit pas de mettre sur le même pied l’honneur du pays et son intérêt. Le loyalisme envers son souverain, hautement proclamé, lui permettait d’affirmer qu’il n’y avait pas de honte pour la Prusse à remettre l’épée au fourreau du moment que son roi en avait ainsi décidé pour le bien public. Appuyé sur son légitimisme, Bismarck examinait librement les raisons qu’un État moderne peut avoir de faire une grande guerre. Et il prononçait ces paroles où le «chancelier de fer» est déjà tout entier: «L’unique base saine et salutaire pour un grand État, et c’est par là qu’il se distingue essentiellement d’un petit État, c’est l’égoïsme politique et non pas le goût romantique,--et il n’est pas digne d’un grand État de se battre pour une cause qui n’est pas inhérente à son propre intérêt... Malheur à l’homme d’État qui ne trouve pas pour faire la guerre une raison qui soit encore aussi valable après la guerre!»
Les parlementaires à qui s’adressait Bismarck s’imaginaient que le hobereau ne parlait ainsi que par passion de partisan, que s’il refusait de combattre l’Autriche, c’était par fidélité aux principes de la Sainte-Alliance. Mais Bismarck voyait déjà les choses sous un angle différent. S’il consentait à se servir encore et du langage et du programme de son parti, son regard s’étendait plus loin. Il se laissait applaudir ou interrompre avec la même indifférence. Le président de la seconde Chambre, Simson, un juif libéral, faisait rire le centre et la gauche aux dépens du chevau-léger poméranien. «L’honorable député de Brandebourg, disait-il aimablement, a des idées originales qui n’éclairent peut-être pas mais qui tout au moins égayent la Chambre.» A quoi Bismarck ne répondait que par une tranquille profession de mépris pour le système parlementaire. Un jour, rappelé au «respect de la Constitution», il réplique d’un ton de maître,--le ton qu’il aura de 1862 à 1866 dans son grand conflit avec la Chambre: «Je vous remets en mémoire que le jour où nous sommes est l’anniversaire de la révolution française, 24 février 1848. C’est une date qui nous rappellera toujours comment le régime parlementaire, pourvu des armes les plus puissantes et n’ayant à combattre que de bien faibles forces, n’en a pas moins fait, aux yeux de l’Europe, un fiasco si éclatant qu’il lui sera difficile de se relever jamais de cette chute.»