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Part 14

L’ennemi, c’était le gouvernement national, et cependant personne ne refusa le serment.

Il y a peu de cas, dans l’histoire, d’une nation qui se soit aussi complètement abandonnée, qui ait aussi peu réagi après la défaite. Il ne faut pas oublier le prestige qui s’attachait alors en Allemagne à tout ce qui était français. La France représentait la civilisation, les lumières et l’art. Elle tenait la première place dans la vie intellectuelle et politique des peuples. Il se passa en Prusse ce que nous avons déjà vu à Weimar, et avec Hegel et Jean de Müller ce que nous avons constaté pour Gœthe: la déférence et l’admiration pour les Français primèrent tout. Napoléon recueillait ainsi le fruit de deux cents ans de politique capétienne. Il n’en devait profiter que pour commettre cette imprudence d’éveiller le sentiment national allemand.

Qu’il dormait bien, en 1806, ce sentiment national! Il était dans les limbes. Même dans la Prusse militaire et frédéricienne, le patriotisme était singulièrement assoupi. Les bourgeois de Berlin portaient à l’envi l’uniforme français de la garde nationale et leur zèle était si grand qu’on dut faire défense de le revêtir sans droit. Après tout, Frédéric II parlait et écrivait en français. Il avait fondé à Berlin une académie française. Le conseil le plus écouté de Frédéric-Guillaume III, Lombard, était français d’origine. Tout cela avait préparé les capitulations.

La Prusse livrée à elle-même, la Prusse comme nation était finie. Elle avait abdiqué son indépendance. Elle avait presque renoncé à elle-même. Les rares patriotes passionnés et prêts à risquer leur vie pour chasser l’étranger se heurtèrent, comme le major Schill, à l’indifférence générale. On les laissa fusiller sans protestation. La Prusse semblait perdue et résignée à son démembrement et à sa fin. Que lui restait-il d’où pût lui venir le salut? Sa monarchie et la politique de Napoléon.

On ne peut pas dire que Frédéric-Guillaume III fût un grand roi ni un monarque national. L’histoire de son règne est instructive mais non pas belle. Pénétré autant que ses sujets des idées pacifistes, convaincu que, par des concessions et d’habiles diplomaties, on évite toutes les «affaires» et tous les dangers, Frédéric-Guillaume III fit preuve, en face de Napoléon, d’une humilité et d’une timidité qui ne devaient pourtant pas empêcher Iéna. Il est certain que le roi de Prusse fait mauvaise figure dans l’histoire. Sa faiblesse de caractère, sa médiocre intelligence, les lacunes de son esprit et de son cœur, ne s’accordaient que trop bien avec les tendances de ses sujets. C’est lui, cependant, c’est sa maison et l’institution qu’il représentait, qui formaient le seul point d’appui et de résistance. Si faible, si timide, si irrésolu qu’il se montrât, Frédéric-Guillaume n’allait pourtant pas jusqu’à accepter l’idée de son suicide. L’instinct de vivre, l’intérêt vital et immédiat, l’emportèrent sur son naturel indolent. Ce ne fut jamais sans luttes qu’il se décida à renvoyer ses conseillers pour en prendre de plus énergiques, à adopter une attitude plus ferme en face des vainqueurs. Toute la famille royale, éclairée par son propre intérêt, avec la reine Louise, brave et clairvoyante, à sa tête, poussait le roi à sortir de son inertie, à adopter une politique plus nationale. C’est ainsi que, à force de concessions à son adversaire, Frédéric-Guillaume III en venait à une abdication presque complète quand il se ressaisit, et, dans le fameux conseil d’Osterode, le 21 novembre 1806 (date historique pour la Prusse), il décida de repousser les nouvelles exigences de Napoléon. Tous les historiens qui ont raconté cet événement ont dû reconnaître que c’est l’institution monarchique qui a sauvé la Prusse, l’instinct de conservation dynastique qui a dicté la résolution d’Osterode. Ranke a tout expliqué en écrivant à ce sujet: «A coup sûr, Frédéric-Guillaume III ne peut être comparé ni au grand Électeur ni au grand Frédéric, ces deux héros. Mais devant ces propositions de Napoléon, l’instinct de la maison de Brandebourg se réveilla en lui.» La médiocrité et les défauts de Frédéric-Guillaume III n’étaient pas irrémédiables. Frédéric-Guillaume lui-même n’était pas éternel. La maison dont il était le chef et qui devait durer plus que lui le commandait. Réduit à autant de territoire, ou à peu près, qu’en eut jadis le roi de Bourges, le roi de Prusse, dans sa misère, retrouva la force de s’opposer aux dernières exigences du vainqueur. Contraint et forcé sans doute, et sous la pression des événements, il fera quand même son devoir de roi. C’est autour de lui que se grouperont les rares patriotes qui restent encore en Prusse. C’est avec lui que les Hardenberg, les Stein, les Scharnhorst, referont leur patrie. Quelle admirable leçon politique!

APPENDICES

APPENDICE PREMIER

_Conseils de Bismarck à un Français._

Mgr Vallet a donné dans _le Correspondant_ du 10 mars 1905 le récit d’une conversation qu’il eut l’heureuse chance de tenir avec Bismarck dans l’été de 1879, au cours d’une saison à Gastein,--une ville d’eaux où le sort de l’Europe moderne a été agité et décidé plus d’une fois pendant le XIXe siècle. Bismarck préparait alors un changement de front dans sa politique religieuse. Il méditait de cesser le Kulturkampf et de s’accorder avec Rome, et il n’était pas fâché que le hasard de sa villégiature lui donnât l’occasion d’exposer ses intentions et ses idées devant un ecclésiastique dont la dignité l’assurait que ses paroles seraient comprises et rapportées en haut lieu. Bismarck, parlant de choses et d’autres, de l’état de l’Europe, des tendances de l’Allemagne, de l’avenir de la France, déclara tout à coup, avec cette brusquerie qui lui était propre, à son interlocuteur qui venait de prononcer le nom de la République:

_Pour faire quelque chose la France, a besoin d’un gouvernement stable; il lui faut une monarchie... Moi, si j’étais Français, je serais carliste._

--_Carliste, pour le comte de Chambord?_

--_Oui, oui, c’est ce que je veux dire: légitimiste. Il faut toujours défendre la Monarchie légitime._

Mgr Vallet redit ces paroles telles qu’il les avait entendues, et notées dès la conclusion de l’entretien, afin de les faire connaître à Rome. On y retrouve la voix, la pensée même de Bismarck. Quelle admirable contre-épreuve! Nous avions appris déjà, par Bismarck lui-même, par ses affirmations et ses explications non déguisées, qu’il avait jugé meilleur pour l’intérêt prussien que la France demeurât en République. Mais il savait aussi se placer au point de vue de l’intérêt français, lui dont toute l’activité était au service de l’intérêt allemand. Et ce point de vue-là était complémentaire de l’autre. Bismarck avait vu si juste pour le bien de son pays et de son œuvre, il avait si profondément calculé et comparé les avantages que lui vaudrait une démocratie dans la France vaincue, il y avait donné la main avec une telle réflexion et une si nette conscience, qu’il était capable de l’effort d’abstraction nécessaire pour se mettre, si l’on veut bien pardonner l’expression, dans la peau des Français et avouer que leur intérêt voulait juste le contraire de ce qu’ils avaient adopté sous sa contrainte. Le mot célèbre du duc de Broglie accompagne et commente à merveille celui que rapporte Mgr Vallet: «Puisque M. de Bismarck trouve que la République est une si bonne chose, que ne la prend-il pour son pays?»

Il semble qu’il soit difficile de conserver désormais le moindre doute sur ce sujet. La clairvoyance de Bismarck étant admise, son génie reconnu, sa haine et sa crainte de la France peu niables, tous ses actes, tous ses écrits, toutes ses paroles, touchant le régime de notre pays, doivent au moins éveiller l’attention des patriotes. Il est difficile d’être plus conséquent avec soi-même que ne le fut Bismarck sur ce point. Le témoignage de Mgr Vallet s’ajoute à toutes les preuves que nous en possédions déjà.

Bismarck fit, d’ailleurs, d’autres déclarations, qui ont leur intérêt, durant cet entretien avec l’éminent ecclésiastique. Il lui parla surtout, comme nous venons de le dire, de faire la paix avec les catholiques allemands. Il lui déclara avec une franchise vraiment admirable et digne d’un grand politique: «J’ai dit et on l’a beaucoup répété: Je n’irai pas à Canossa, Eh bien! j’irai à Canossa, car je veux un Concordat.» Cela est d’un fort et qui ne craint pas de se démentir lorsqu’il y a un grand intérêt en jeu.

Dans les paroles que Mgr Vallet a si heureusement transcrites, non seulement pour Rome, mais aussi pour le public qui sait lire, Bismarck montre bien qu’il a appris par l’expérience du gouvernement et des hommes qu’un pouvoir sérieux et national, un pouvoir monarchique doit toujours--quels que soient ses convictions, ses préjugés, ses tendances, ses origines même--finir par s’accorder avec le catholicisme qui est le plus grand élément de conservation et d’ordre des sociétés. Bismarck, luthérien, faisait profession de haïr l’Église. Mais il avouait qu’un homme d’État intelligent doit toujours s’entendre avec Rome. Il disait à Mgr Vallet: «Je suis toujours prêt à traiter le Pape comme un souverain. Le Pape est un souverain. Il faut le traiter comme un monarque. J’accréditerai un ministre auprès de lui. Et le Pape accréditera quelqu’un auprès de mon maître.» Et il ajouta ces mots qui prennent aujourd’hui toutes les apparences d’une leçon: «Il faut d’abord un Concordat.» Et, ajoute Mgr Vallet, «le prince savait à peu près par cœur le texte de tous les Concordats. Il se mit à les réciter». Et cette récitation dura bien vingt minutes.

Citons encore de cette conversation historique deux phrases qui ne dépareraient pas Machiavel et qui caractérisent la politique et l’esprit de Bismarck. Il se plaignait que le cardinal Nina lui eût demandé de retirer les lois de mai, les plus persécutrices de tout le Kulturkampf. «Nina, dit-il, n’est pas sérieux. Est-ce qu’on demande à un homme d’État de rapporter des lois qu’il a demandées au Parlement de son pays? C’est la désuétude qui fait tomber les lois. Si moi, Bismarck, je dis qu’elles ne seront pas appliquées, est-ce que cela ne suffit pas? Elles ne seront plus appliquées.» Et ceci, sur l’usage qu’il convient de faire des constitutions et le respect qu’il faut leur accorder: «A la mort de Colbert, votre grand roi, qu’on plaignait pour la perte d’un tel homme, répondait: «J’ai formé un Colbert, j’en formerai bien un autre.»--Eh bien, moi aussi, _si parva licet componere magnis_, je dis: J’ai donné une constitution à l’empire d’Allemagne pour la former; si c’est nécessaire, je lui donnerai une autre constitution pour la sauver.» Dans cet orgueil, dans ce mépris, dans ce réalisme, se révèle tout entier Bismarck.

APPENDICE II

_Le duc de Broglie et M. de Gontaut-Biron._

Dans le numéro de la _Revue historique_ que nous avons cité, M. Émile Bourgeois, qui n’a pas pardonné le 16 mai au duc de Broglie, tient à prouver que cet homme d’État réactionnaire n’est pas un historien digne de ce nom. Et, pour en faire la démonstration, il compare les _Souvenirs_ de M. de Gontaut-Biron, parus en janvier 1906, au livre que le duc de Broglie avait écrit il y a une dizaine d’années sur la mission que remplit à Berlin notre premier ambassadeur après le traité de Francfort. Le duc de Broglie avait eu entre les mains, pour écrire son ouvrage, les notes de M. de Gontaut-Biron. Il les avait jointes à ses propres papiers et à ses propres souvenirs du ministère. Il est donc naturel que les deux ouvrages ne concordent pas sur tous les points de détail d’une manière parfaite. Il est naturel aussi que le duc de Broglie, grand lettré, accoutumé à l’art d’écrire, ait quelquefois ajouté au texte un peu rapide et sommaire, au texte d’homme d’affaires qui est celui de M. de Gontaut, quelques remarques d’ordre psychologique. Doué de plus de sensibilité patriotique que M. Émile Bourgeois, il se met quelquefois à la place de M. de Gontaut, arrivant après nos désastres chez le vainqueur, se trouvant isolé dans une ville ennemie, dans une cour dont il ne connaît pas la langue, devant un chancelier féroce et qui parle avec la dureté et la brutalité d’un triomphateur. Sans doute il serait exagéré de dire que la littérature qu’a faite à ce sujet le duc de Broglie appartient au genre sublime. Mais elle convient fort bien au sujet et elle se trouve tout indiquée par les pages de ses _Souvenirs_ où le vicomte de Gontaut-Biron a témoigné lui-même d’une émotion facile à concevoir et à partager.

Il n’est pas malaisé à M. Émile Bourgeois de triompher du duc de Broglie à l’aide de quelques omissions ou erreurs de dates. Après quoi, il est fort commode de dire que le duc de Broglie historien ne mérite aucune confiance, que son livre ne vaut rien, que la thèse en est infirmée puisque la date des dépêches n’y est pas toujours respectée.

Si le duc de Broglie et le vicomte de Gontaut ne sont pas absolument d’accord sur quelques textes ou quelques dates,--sujets où seules les archives du quai d’Orsay et celles de la Wilhelmstrasse, et non des livres imprimés, seraient à consulter,--le ministre et l’ambassadeur s’entendent parfaitement sur un point que les mémoires du prince de Hohenlohe sont encore venus confirmer et mettre en lumière: à savoir que Thiers fut l’homme de gouvernement préféré de Bismarck après la guerre; qu’il fut, le mot n’est pas trop fort et on peut le dire sans hésiter aujourd’hui, l’instrument de l’Allemagne pendant toute la période du relèvement français. Et même, ce que le duc de Broglie n’avait dit que par allusion académique, avec des pudeurs d’ancien adversaire, et exactement comme un homme qui se croit tenu à quelque ménagement pour un ancien confrère des Assemblées, toutes ces choses terribles pour la mémoire de M. Thiers, le vicomte de Gontaut-Biron les a dites avec la dernière netteté.

Or le critique de la _Revue historique_ ayant dû choisir entre le duc de Broglie et le vicomte de Gontaut-Biron, puisqu’il corrigeait l’un à l’aide de l’autre, a été contraint d’affirmer que le second est absolument digne de foi. Concession dangereuse pour les républicains. M. Émile Bourgeois s’est si bien aperçu du danger qu’il y avait à authentiquer les _Souvenirs_ de M. de Gontaut, qu’il se résout à aborder la difficulté de front, reproche purement et simplement au duc de Broglie de n’avoir pas assez dit de quelle faveur M. Thiers jouissait à Berlin, _dans la crainte de trop le mettre en valeur_. Les ménagements, les égards du duc de Broglie sont bien récompensés! C’est d’ailleurs toujours ainsi que les timidités se payent en politique. M. Émile Bourgeois a eu beau jeu à renverser la situation. Il va jusqu’à faire grief au duc de Broglie de n’avoir pas dit «un mot des éloges très accentués de la femme du prince impérial pour M. Thiers, du plaisir de M. de Bismarck que l’assemblée française ait refusé la démission de M. Thiers...»

Même manœuvre pour les passages de ses dépêches où M. de Gontaut signalait l’inquiétude et la mauvaise humeur avec lesquelles les tentatives de restauration monarchique et la politique catholique de l’Assemblée étaient vues à Berlin. Devant cette attitude de l’Allemagne, le patriotisme devait faire un devoir à tout homme d’État français de renoncer et au roi et à la religion, conclut M. Émile Bourgeois. C’est tirer avec effronterie exactement le contraire de la moralité politique que comportent les menaces de Bismarck contre la monarchie, ses craintes à l’égard du catholicisme et de la coalition blanche, imminente en Europe après la guerre, sa préférence pour le régime républicain chez ses ennemis vaincus. C’est nier exactement aussi la leçon que tirait de ces événements M. de Gontaut lui-même lorsqu’il écrivait à son chef que l’opinion de Bismarck sur les affaires de France devrait être, pour tout bon Français, une raison suffisante de se tenir au point de vue opposé.

Mais tout ce qu’il nous importe de retenir, c’est l’exactitude affirmée et démontrée par la _Revue historique_ des souvenirs d’ambassadeur de M. de Gontaut-Biron.

APPENDICE III

_Jugement de Bismarck sur la mission de M. de Gontaut-Biron._

«Si, en France, après le traité de Francfort, un parti catholique, royaliste ou républicain, fût resté au pouvoir, il eût été difficile d’empêcher la guerre de recommencer. Car il eût alors été à craindre que les deux puissances que nous avions combattues, l’Autriche et la France, se rapprochassent l’une de l’autre sur le terrain commun du catholicisme pour nous attaquer. Et le fait qu’en Allemagne, comme en Italie, il ne manquait pas d’éléments chez qui le sentiment confessionnel l’emportait sur le sentiment national, aurait encore renforcé et encouragé cette alliance catholique. Aurions-nous pu, en face de cette alliance, trouver à notre tour des alliés? Cela n’est pas sûr. En tout cas, il eût dépendu de la volonté de la France, en accédant à l’entente austro-française, d’en faire une coalition formidable, comme pendant la guerre de Sept Ans, ou bien de nous tenir à sa discrétion sous la menace diplomatique d’une pareille éventualité.

«Avec la restauration d’une monarchie catholique en France, la tentation de prendre une revanche en commun avec l’Autriche serait devenue beaucoup plus forte. C’est pourquoi, estimant que tout ce qui était pour cette restauration était en même temps ennemi de l’intérêt allemand et de la paix, j’entrai en hostilités avec les représentants de cette idée. De là vinrent les difficultés auxquelles j’eus à faire face avec l’ancien ambassadeur de France Gontaut-Biron et notre ancien ambassadeur à Paris, le comte Harry Arnim. Le premier, qui était légitimiste et catholique, agissait dans le sens de son parti. Quant à l’autre, il spéculait sur les sympathies légitimistes de l’empereur pour discréditer ma politique et devenir mon successeur. Gontaut, habile et aimable diplomate de vieille famille, trouva des points de contact avec l’impératrice Augusta, d’une part dans la préférence que montrait cette princesse pour les éléments catholiques et pour le centre, avec qui le gouvernement était alors en lutte, d’autre part dans sa qualité de Français, qui était pour l’impératrice un titre de recommandation égal à la qualité d’Anglais. Les domestiques de Sa Majesté parlaient français. Son lecteur français, Gérard, entrait dans l’intimité de la famille impériale et voyait sa correspondance. Tout ce qui était étranger, à l’exception des Russes, avait pour l’impératrice le même attrait que pour tant de petits bourgeois allemands... Gontaut-Biron, qui en outre était de grande famille, n’eut donc pas de difficultés à prendre à la cour une influence qui par plus d’un canal parvenait jusqu’à la personne de l’empereur.

«Que l’impératrice, dans la personne de Gérard, ait pris pour lecteur un agent secret du gouvernement français, c’est une énormité qui ne s’explique que par la confiance qu’avait acquise Gontaut à l’aide, à la fois, de son habileté et de l’appui d’une fraction de l’entourage catholique de Sa Majesté. Pour la politique française comme pour la situation de l’ambassadeur de France à Berlin, c’était évidemment un énorme avantage que de voir un homme comme Gérard dans la maison impériale...

«L’activité de Gontaut au service de la France ne se bornait pas à la sphère de Berlin. Il se rendit en 1875 à Pétersbourg pour préparer avec le prince Gortschakoff le coup de théâtre qui, à la veille de la visite du tsar Alexandre à Berlin, devait faire croire à l’univers que le tsar seul avait protégé la France désarmée contre une agression allemande...» (_Pensées et Souvenirs_ du prince de Bismarck, II, XXVI, pp. 168 et s.--Ce chapitre est intitulé: _Intrigues_.)

_Le cauchemar des coalitions_[39].

[39] Sous-titre en français dans les _Pensées et Souvenirs_ de Bismarck.

«Le comte Schouvaloff avait tout à fait raison quand il me disait que l’idée des coalitions me donnait de mauvais rêves. Nous avions fait des guerres heureuses à deux grandes puissances européennes. Il s’agissait d’enlever au moins à l’un de ces deux puissants adversaires la tentation de prendre une revanche grâce à l’alliance de l’autre. Ce ne pouvait être la France, de l’avis de quiconque connaissait l’histoire et le caractère national français. Du moment qu’un traité de Reichstadt pouvait être conclu sans notre consentement et à notre insu, la vieille coalition de Kaunitz: France, Autriche, Russie, n’était pas non plus impossible, dès que les éléments qui lui étaient nécessaires et qui existaient à l’état latent en Autriche arriveraient au pouvoir dans ce pays. L’antique rivalité, l’antique aspiration à l’hégémonie allemande, fussent alors redevenues un facteur de la politique autrichienne qui pouvait trouver des points d’appui soit en France, comme il en avait été déjà question au temps de Beust et de la rencontre de Salzbourg, soit dans un rapprochement avec la Russie, tel qu’il était indiqué dans l’arrangement secret de Reichstadt.» (_Ibidem_, au chapitre XXIX, intitulé _la Triplice_, p. 233.)

APPENDICE IV

_L’enseignement de l’histoire contemporaine dans l’Université._

Un professeur d’histoire moderne à la Sorbonne, M. Ernest Denis, a publié cette année une _Histoire de la fondation de l’Empire allemand_. Il est singulièrement instructif de constater que l’auteur, qui se place au point de vue révolutionnaire, démocratique et anticlérical, pousse à leurs dernières conséquences les idées napoléoniennes et le principe des nationalités.

Éclairée par les catastrophes de 1870-71, l’élite intellectuelle de notre pays presque tout entière avait alors compris que nous venions de payer chèrement les erreurs du siècle. C’est pourquoi, imitant ces philosophes allemands qui après Iéna travaillèrent à exalter le patriotisme, à le fonder en raison et à préparer par là les revanches futures, les Renan, les Taine, les Fustel de Coulanges, conscients de la grandeur du rôle qui leur incombait, se consacrèrent à instruire et à redresser l’opinion française. Mais la République et son Université ne devaient pas tarder à rendre vain leur effort. Quinze ans après la guerre, le bel élan patriotique et national était égalé puis bientôt dépassé par le renouveau de la propagande démocratique, protestante, néokantienne. Le point de vue français, un moment occupé, fut encore une fois abandonné par nos historiens et par nos éducateurs. C’est M. Lavisse, par exemple, qui, dans l’introduction de ses _Essais sur l’Allemagne impériale_, écrivait des pages où le plus pur internationalisme se trouve déjà en puissance[40]. L’unanimité qui s’était faite chez nous après le traité de Francfort était dès lors rompue. Aujourd’hui, les événements de 1870 sont ouvertement exposés et appréciés, dans leurs effets et dans leurs causes, par des historiens pour qui la France n’est rien de plus qu’un des facteurs de l’évolution universelle.

[40] «Avant de mépriser les espérances des socialistes et les menaces des anarchistes, il faudrait d’abord leur enlever leur raison d’être, et qui ne sait qu’ils en ont une? Elle est éclatante. _Déclarer la guerre à la guerre_, réclamer le droit de vivre dans la paix et le travail, déclamer contre les États d’aujourd’hui et la politique homicide faite ou acceptée par les classes dirigeantes, cela est un très beau thème et très redoutable.» M. Ernest Lavisse écrivait ces lignes en 1887.