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Part 6

Au vrai, de quel œil voit-on (à Berlin) une réaction conservatrice en France? Lequel l’emporte de ces deux sentiments: celui de la solidarité de tous les gouvernements également menacés par l’esprit révolutionnaire, ou bien la crainte que cet heureux événement, en arrachant la France à une anarchie prochaine et certaine, ne lui rende trop de chances de se relever? Dans la bienveillance qu’on témoignait à M. Thiers, ne se mêlait-il pas quelque calcul machiavélique? Ne pensait-on pas, sans le dire, peut-être sans se l’avouer à soi-même, que le pouvoir d’un vieillard dominé par de mauvais conseillers ne donnait à la France qu’un repos matériel de quelques jours, nécessaire pour le paiement de notre dette, mais qui serait suivi de nouveaux désastres dont on se réservait de profiter? En un mot, verra-t-on sans déplaisir la France arrachée à la certitude de sa ruine?

A ces questions de M. de Broglie, M. de Gontaut-Biron répondit avec une sûreté de jugement que tous les événements ont confirmée et que ne pourra manquer d’admirer l’histoire: «On a vu avec plaisir en Allemagne, écrivait-il au ministre, l’arrêt mis aux progrès du radicalisme par l’avènement du nouveau gouvernement; mais on veut que la convalescence de la France se prolonge bien longtemps; on ne désire pas son rétablissement. C’est le sentiment en particulier du prince de Bismarck et son esprit hardi en même temps qu’ingénieux ne négligera pas les occasions de nous empêcher de nous relever[22].»

[22] _Mon ambassade en Allemagne_, p. 381.

Il va sans dire que M. de Gontaut-Biron était la dernière personne à qui Bismarck eût songé à s’ouvrir de ses opinions sur les affaires de France. Mis en éveil par son patriotisme autant que par les avis de M. de Broglie, bien placé grâce à la faveur qu’il avait acquise à la cour, pour voir, pour entendre et pour comprendre, notre ambassadeur réussit à percer les intentions du chancelier. Celui-ci fut profondément irrité de se sentir deviné. Il fallait désormais qu’il dissimulât non seulement sa politique et ses manœuvres, mais même ses goûts et ses préférences. M. de Gontaut, qui lui avait toujours été importun, lui devint dès lors insupportable. Le ressentiment de Bismarck s’accrut encore, un peu plus tard, lorsqu’il s’aperçut de l’influence que M. de Gontaut prenait sur les souverains allemands, influence dont les _Mémoires_ de Hohenlohe révèlent toute l’étendue. Ainsi l’on comprend que le chancelier ait poussé ce soupir de soulagement historique que nous rappelions tout à l’heure lorsque, grâce à Gambetta, M. de Saint-Vallier remplaça M. de Gontaut-Biron. C’est la gloire du premier ambassadeur de France à Berlin après la guerre d’avoir mérité la haine de Bismarck.

Quelque temps après les événements de 1873, rassuré du côté du comte de Chambord, le chancelier s’abandonna à faire une demi-confidence, que M. de Gontaut-Biron accueillit d’ailleurs avec la méfiance qu’elle méritait, et qu’il interpréta avec lucidité. Ses _Souvenirs_ rapportent l’incident en des termes que leur modération voulue rend encore plus convaincants:

Deux mois après l’échec de la Monarchie, le prince de Bismarck m’avouait franchement qu’il ne le regrettait pas--«Si nous n’étions pas très sympathiques à l’avènement de M. le comte de Chambord, me dit-il, c’est que nous redoutions l’empire que prendrait sur lui le parti clérical.» Et il se crut obligé d’ajouter: «Et cependant il serait impossible de nous reprocher d’avoir fait la moindre chose contre lui.» Parole qui devait me rendre rêveur. Je ne sais pas si, dans cette circonstance, le prince de Bismarck a essayé de faire quelque chose contre le retour de M. le comte de Chambord; ce qui ne fait pas l’ombre d’un doute, c’est la persistance de son hostilité contre la Monarchie en France, et ce qui en fait très peu, c’est sa participation aux intrigues de l’opposition contre le gouvernement conservateur à l’époque du 16 mai 1877[23].

[23] _Mon ambassade en Allemagne_, p. 408, note.

En face de l’hostilité déclarée de Bismarck à l’égard du comte de Chambord, son évidente sympathie pour Thiers forme un contraste frappant. Et M. de Gontaut-Biron réussit là encore à découvrir le jeu de notre grand ennemi.

L’inquiétude du duc de Broglie, en occupant le pouvoir après le 24 mai, était de savoir comment on prendrait à Berlin la victoire des conservateurs, universellement regardée comme le premier pas vers l’établissement de la Monarchie. La vérité, l’inoubliable vérité est qu’elle y fut on ne peut plus mal accueillie. Bismarck et l’empereur Guillaume regrettèrent M. Thiers. C’est pour le système, la méthode et la personne de M. Thiers qu’on s’était prononcé à Berlin. M. Thiers, en effet, répondait de l’ordre. Il n’était pas la Commune et ses convulsions. Il n’était pas Gambetta, ses agitations et son esprit de surenchère guerrière. M. Thiers était le garant que les milliards seraient payés avec exactitude sans que les troupes allemandes eussent à intervenir,--comme on put le craindre après le 18 mars 1871,--pour rétablir l’ordre et comprimer la révolution. La France était considérée comme le gage des cinq milliards; M. Thiers comme le digne curateur de ce gage. Mais, en même temps, on savait bien que la méthode de Thiers n’était pas celle des Scharnhorst, des Hardenberg et des Stein, celle qui prépara le relèvement et les revanches de la Prusse au dix-neuvième siècle. On avait confiance à Berlin dans la République conservatrice, dans les combinaisons parlementaires de M. Thiers, pour procurer à la France une tranquillité provisoire, mais en même temps pour limiter son essor et arrêter la restauration de sa puissance. Bismarck ne désirait pas que la France fût si vite livrée aux véritables républicains, aux destructeurs et aux pillards. Tel n’était pas son intérêt immédiat. Mais il savait qu’il était dans la nature du régime conforme à ses vœux que les révolutionnaires en prissent la direction juste au moment où les milliards seraient payés, où l’unité allemande serait achevée, où lui-même n’aurait plus à craindre pour l’Allemagne renouvelée la «contagion rouge», au moment enfin où, dotée d’un gouvernement sérieux et fort, la France, avec ses ressources incomparables, eût pu aspirer à reprendre son rang et peut-être son bien.

Non seulement les vœux du chancelier étaient pour M. Thiers, mais encore il mettait à son service, il jetait dans le plateau de la balance l’autorité que lui donnait le corps d’occupation de l’Est et toutes les menaces et moyens de coercition dont dispose un créancier inquiet. M. de Gontaut-Biron saisissait cela, non point brutalement exprimé, mais indiqué clairement, pour qui savait lire et entendre, dans les communications officielles et dans les conversations privées. Le 14 décembre 1872, après un dîner de la cour, notre ambassadeur s’entretint avec Guillaume Ier. Celui-ci le pria «avec un mélange d’intérêt et d’inquiétude» de lui rendre compte des affaires de France. M. de Gontaut-Biron comprit et s’efforça de rassurer le souverain qui, à la fin de l’entretien, content des explications reçues, déclara: «Pour notre part, ici, nous sommes satisfaits de M. Thiers. Impossible d’exécuter ses engagements avec plus de loyauté et d’exactitude; nous avons donc intérêt à ce qu’il reste au pouvoir.» M. de Gontaut-Biron, pendant ces mois si pénibles, fut dans l’obligation constante de fournir à la cour de Prusse des explications de cette nature.--Que signifie ceci? lui demandait-on à chaque vote de l’Assemblée, à chaque élection un peu retentissante. Notre ambassadeur écrivait à ce sujet à Thiers lui-même: «Je ne vous dirai pas combien il est dur d’avoir à traiter si souvent de toutes les expiations de cette malheureuse guerre, à rassurer sur notre situation intérieure, à donner des espérances d’ordre et de calme à des ennemis peu généreux mais puissants et très ombrageux.» Et il put entendre Guillaume Ier qui accordait, dans son discours du trône de 1873, _satisfecit_ à l’administration française: «L’espoir que j’exprimais ici l’année dernière de voir se développer la situation intérieure de la France dans le sens de l’apaisement et du progrès économique, n’a pas été déçu. Je fonde là-dessus l’espérance que le moment n’est plus très éloigné, où le règlement complet des questions financières permettra de procéder à l’évacuation complète du territoire français.»

M. de Gontaut-Biron ne fut pas long à comprendre le calcul qui inspirait cette politique à Berlin. Et ce qui est singulièrement à son honneur, c’est qu’il n’hésita pas à informer de sa découverte le chef du gouvernement dont il tenait sa mission et le ministre même dont il dépendait. M. de Gontaut-Biron correspondait fréquemment avec M. de Rémusat et avec M. Thiers. Avec des ménagements et des formules de politesse qui n’excluaient pas la fermeté, il leur indiquait la situation et leur traduisait l’état d’esprit que nous venons d’essayer d’exposer. Ses avertissements témoignent à la fois de sa franchise et de son intelligence. Il se reprocha même à un certain moment de n’avoir pas été assez énergique dans ses conseils. Ses _Souvenirs_ sont plus affirmatifs: «J’avais souvent hésité à dire à M. Thiers et à M. de Rémusat les sentiments que j’apercevais dans les hommes de gouvernement à Berlin. C’est que j’avais peur d’être soupçonné de partialité. Et pourtant je le voyais aujourd’hui. Si j’avais un reproche à me faire, c’était de ne l’avoir pas assez dit. La vérité était,--je l’ai mandé--qu’on redoutait avant tout la révolution, une entente du gouvernement avec la gauche, qu’on se méfiait de la République. Je l’ai déjà constaté ailleurs, ces sentiments-là on les éprouvait alors à Berlin, et on ne s’en cachait pas, _car l’indemnité n’était pas acquittée tout entière. Plus tard, on changera de langage et de politique_.» Plus tard, en effet, comme on sait, Bismarck n’hésita pas à reconnaître dans ce Gambetta, si longtemps redouté, un allié involontaire, tel que Thiers l’avait été. La politique de Gambetta favorisera en 1877 ses intérêts et ses vues comme celle de Thiers les avait servis en 1872-1873. M. de Gontaut-Biron a très bien compris cela. Il serait trop long d’entrer dans le détail des négociations qu’il conduisit pour la «libération du territoire» et dans lesquelles il remarqua que toute la bonne volonté montrée par le cabinet de Berlin tendait à rendre plus forte la situation de M. Thiers en France et dans l’opinion. Il y a là, sans doute, un chapitre d’histoire trop peu connu. M. de Gontaut-Biron, d’un trait qui pour être léger n’en est pas moins cruel, indique la vanité avec laquelle M. Thiers s’attribua tout le mérite d’une affaire où son habileté eut la moindre part. M. de Gontaut, en toute indépendance, éclaira ici son gouvernement sur le fond des choses. Avec une rude franchise, il communiquait à M. de Rémusat ces observations qui sont capitales: «Je dois ajouter que notre situation intérieure donne plus de confiance à l’Allemagne. Le désir de consolider la situation personnelle de M. Thiers a beaucoup contribué au succès de la négociation pour la libération du territoire.»

D’ailleurs, M. de Gontaut-Biron jugeait M. Thiers en psychologue. Il en fait le portrait suivant, qui ne manque ni de justesse ni d’esprit:

Puisant probablement dans son âge déjà avancé une ardeur très vive de fonder la République avant le temps marqué par le pacte de Bordeaux, penchant vers la gauche dans la crainte de ne pas trouver de la part des conservateurs la complaisance exigée par ses vues personnelles et ambitieuses, ne tenant aucun compte des déclarations pacifiques et conciliantes de M. Dufaure, son ministre, ni de l’adhésion que ce discours avait obtenue dans les rangs de la droite, pour toutes ces causes M. Thiers a rebuté les conservateurs, et ceux-là s’éloignant de lui, il n’a plus trouvé que l’appui de la gauche, c’est-à-dire à un petit nombre d’exceptions près, des républicains de vieille roche, dirigés au fond par Gambetta et pour la forme seulement par lui. Tant qu’il était resté le chef du pouvoir exécutif, il avait appuyé la barre du gouvernail de leur côté; une fois descendu du pouvoir, il ne gardera plus aucune retenue; il cessera même ses relations privées avec ses anciens anis conservateurs et se livrera tout à fait aux républicains, à qui il confiera le soin de sa vengeance contre ceux qui l’ont dépossédé de la direction de l’État.

Je l’ai déjà dit: absent de l’Assemblée, à peu près étranger à ses discussions, encore plus étranger à ce qui se passait dans ses coulisses où l’on apprend bien plus la vérité sur les choses et sur les hommes que dans la salle des délibérations, insuffisamment renseigné par mes amis qui, ne voulant voir en moi, par patriotisme, que le diplomate, et non pas le député, se gardaient de distraire mon attention de la situation extérieure, influencé peut-être à Berlin plus que je ne le soupçonnais par la valeur politique qu’on y donnait à M. Thiers et par le désir très vif de voir la direction des affaires entre ses mains, je discernais beaucoup moins bien et les fautes en général et l’attitude du président que je ne l’ai fait plus tard. Cependant, dès ma première entrevue avec lui, quand il m’offrit l’ambassade de Berlin, et pendant tout le temps que j’ai collaboré avec lui et ses amis, non seulement je n’ai pas dissimulé, mais j’ai tenu à constater la différence d’opinions qui nous séparait. MM. Thiers et de Rémusat m’ont accepté ainsi. Je me suis cru le droit d’écrire plusieurs fois à tous les deux... pour leur signaler nos dissentiments, et j’ai fait beaucoup d’efforts pour les ramener vers les conservateurs[24].

[24] _Mon ambassade en Allemagne_, pp. 231-233.

Vieillard infatué et entêté, Thiers ne convenait pas qu’il pût jamais avoir tort. Il prétendait que sa méthode était la meilleure et qu’il avait toujours agi pour le bien du pays. Il affirmait que sa politique était la seule qui fût vraiment conservatrice et capable de barrer la route aux partis avancés. C’est ainsi que, répondant aux observations et aux avertissements de M. de Gontaut-Biron, il lui écrivait sur ce ton d’assurance, de persiflage et de contentement de soi-même: «Il y a à Paris de vieilles femmes bien connues qui écrivent à Berlin des indignités dont elles ignorent la portée et qu’on a la faiblesse de croire. Soyez convaincu (et vous savez que je vous ai toujours dit les choses telles qu’elles étaient) _que M. Gambetta n’est pas plus vraisemblable que M. Ledru-Rollin, à qui personne ne pense plus_: il n’y a aucune chance en ce moment que je sois remplacé par lui, fussé-je mort, ce que je ne suis pas; qu’en tous cas, les _prétendus rouges_ ne veulent plus se servir de leurs fusils qu’on leur a ôtés et qu’ils aiment mieux recourir à leur carte d’électeur, _et par ce moyen même ils ne triompheraient pas_. Ils auront une minorité plus ou moins forte, et ce sont les légitimistes qui feront cette minorité un peu plus forte si elle le devient. La tranquillité est et restera profonde.»

Prophéties qui devaient être tristement démenties. Ainsi le même homme qui, quelques années plus tôt, indiquait avec tant de vigueur les conséquences nécessaires des fautes de l’Empire, trouvait pour couvrir ses propres fautes les mêmes affirmations et le même «cœur léger» que les ministres de Napoléon III. La triste réplique que fait une pareille lettre à ses admirables discours du Corps législatif!

Le jugement que M. de Gontaut-Biron portait sur M. Thiers a cette sérénité que donnent l’éloignement et le contact de l’étranger, équivalent du recul des années. De Berlin, soustrait à l’esprit de polémique et de parti, uniquement occupé des intérêts français, M. de Gontaut-Biron, mis en éveil et en réaction par l’opinion de Bismarck et de Guillaume Ier, jugea M. Thiers et son système comme les jugera l’histoire, et comme la suite des événements doit les faire juger. La République conservatrice lui apparut comme une erreur, comme la «dernière faute à commettre». De cette faute les _Souvenirs_ de M. de Gontaut-Biron précisent, pour tous les patriotes réfléchis, l’origine, la nature et l’étendue.

Il y a, dans l’histoire moderne, une situation comparable à celle où se trouva la France après la conclusion du traité de Francfort. La Prusse, au cours des années qui suivirent Iéna, offre l’exemple d’un État passé sous le protectorat du vainqueur. La Prusse battue avait de lourdes contributions de guerre à payer. Elle supportait une occupation militaire écrasante en garantie de sa dette. Mais cela même ne suffisait pas à Napoléon. Il prétendait surveiller la politique de la Prusse, lui choisir ses ministres et ses alliés, empêcher la reconstitution de son armée et de ses forces. Napoléon favorisait les Haugwitz et les Lombard, dont la pusillanimité lui assurait la soumission et dont l’opposition aux réformes militaires servait exactement ses vues. Au contraire, il poursuivait de sa haine les patriotes réformateurs. Il exigeait de Frédéric-Guillaume III le renvoi de Stein et même proscrivait de Prusse le ministre de la résistance. Autant que son œuvre, cette persécution a désigné Stein, précurseur du soulèvement national de 1813, à la reconnaissance des Allemands, tandis que la préférence que leur accorda l’ennemi de leur patrie a couvert de honte Haugwitz et Lombard. Les historiens de l’Allemagne contemporaine ne parlent d’eux qu’avec mépris. Car l’approbation de l’étranger reste comme une tache ineffaçable sur la mémoire des hommes d’État. Elle atteste invariablement qu’ils ont mal servi leur pays. Or, cette significative faveur du conquérant, les chefs républicains l’ont trouvée en France après la guerre. Placée par la défaite dans les conditions où Napoléon avait mis la Prusse, la France revécut la même histoire. Au jugement des plus modérés, il apparaît aujourd’hui que Thiers et Gambetta y ont joué le rôle des Lombard et des Haugwitz prussiens. Mais, par contre, quelle investiture, quel crédit reçoit la Monarchie française de la haine réfléchie et tenace de notre plus grand adversaire!

Ce n’est ni par plaisir de nuire, ni par une rancune impossible contre les hommes d’une génération disparue, ni pour flatter je ne sais quelles passions des partis défunts, que nous avons fait ressortir de tant de documents et de témoignages le déshonneur qu’ils jettent sur les fondateurs de la République. Nous n’avons pas mis de système dans ces pages. Les faits y parlent tout seuls. Le peuple français a cru longtemps devoir de la reconnaissance à des hommes que leurs idées et leur politique, et non leur volonté, exposèrent à servir mieux l’étranger que leur propre patrie. Les peuples se trompent souvent sur leurs destinées et sur leur intérêt véritable. C’est une de ces erreurs-là que la France a commise en saluant dans le régime républicain un régime national. Nous savons aujourd’hui que la République est un legs du protectorat bismarckien. Nous le savons de science certaine. A le dire, à le démontrer, on n’injurie pas les hommes: on tire de l’histoire une leçon[25].

[25] On trouvera à l’appendice III quelques pages de ses _Mémoires_ où Bismarck apprécie l’activité diplomatique de M. de Gontaut-Biron à Berlin.

LES

Idées napoléoniennes

ET L’UNITÉ ALLEMANDE

_Empereur et révolutionnaire, c’est trop d’un!_

Proudhon.

I

NAPOLÉON III ET LE DROIT DES PEUPLES.

La morne figure de Napoléon III n’est pas de celles qui font naître la sympathie, moins encore l’enthousiasme. Les catastrophes mêmes où il a entraîné tout un peuple, et dont les effets pèsent toujours sur nous et sur l’Europe, n’ont pu créer la légende de ce morose César. Seules, ses années de jeunesse, ses aventures de prétendant, ont quelque chose de hardi et de volontaire qui ne déplaît pas à l’imagination. Entre les biographes de l’empereur, M. André Lebey aura choisi la meilleure part en se faisant l’historien des «trois coups d’État de Louis-Napoléon Bonaparte». De Strasbourg à Boulogne, à travers les conspirations et les intrigues, une ambition se dessine, tout un système prend corps, l’idéologie épouse le roman. Il arrive qu’en lisant le récit de ces tentatives folles et prématurées on oublie le fléau napoléonien. Mais il ne tarde jamais à se rappeler au souvenir. Dans l’histoire de ce jeune prétendant qui risqua deux grosses parties et réussit brillamment la troisième, on voit l’origine des erreurs et des fautes dont le futur souverain fera porter le poids à la patrie. Entre un soulèvement militaire et une tentative de débarquement, il se grise des funestes doctrines qu’il appliquera avec entêtement lorsqu’il sera sur le trône. Ce prétendant tenait avec la même énergie aux deux lots qu’il avait trouvés dans l’héritage de son oncle: la couronne impériale et les idées napoléoniennes, c’est-à-dire révolutionnaires. Deux calamités à la fois pour la France: comme disait Proudhon, c’est trop d’une!

L’idée capitale du règne de Napoléon III, celle qui le caractérise, celle qui a amené tous les désastres dont les conséquences accablent aujourd’hui la France, ont changé ses destinées et assombrissent son avenir, c’est le principe des nationalités. Qu’un rêveur, d’ailleurs à demi étranger, que l’héritier du testament de Sainte-Hélène, qu’un jeune homme, formé en Allemagne et en Suisse et frotté de carbonarisme, ait pu consacrer son influence et ses forces à ce principe, rien que de naturel. Or tel fut, toute la courbe de son histoire le montre, l’éternel, l’unique moteur de la vie et de la politique de Napoléon III. Après Sadowa, après Sedan même, après l’unité italienne et l’unité allemande faites contre nous, après l’effondrement de son trône, il s’acharnera encore à défendre et à glorifier ce principe. Mais que tout un peuple ait adopté cette idée de suicide et de ruine, c’est ce que l’on comprendrait peut-être mal sans l’opiniâtreté que mit Napoléon III à la défendre durant la mauvaise fortune avant de l’appliquer, une fois monté au pouvoir, et sans le soin qu’il prit, dès sa jeunesse, de marquer les points de contact et de ressemblance qu’il y avait entre sa doctrine et la doctrine démocratique et révolutionnaire.

M. André Lebey insiste avec raison sur la «préparation» des coups d’État de Louis-Napoléon. Il analyse la propagande à laquelle le prétendant lui-même, de sa propre plume, se livra de tout temps en faveur de ses idées. Il montre enfin le secours qu’apportèrent à cette propagande pendant la monarchie de Juillet la littérature et les arts, et comment Louis-Napoléon sut employer ces puissants auxiliaires.

Préparer l’esprit public à ses coups d’État, faire la philosophie de l’Empire, ce fut la besogne la plus importante que le prétendant crut devoir accomplir en attendant de faire l’Empire lui-même. Acquitté après l’échauffourée de Strasbourg, il recommence par ses écrits et ses manifestes à «préparer» l’affaire de Boulogne. Emprisonné après cette affaire, il n’en continue pas moins d’écrire des brochures et des livres qui feront connaître ses idées. C’est lui qui baptisait son temps de prison «mes années de l’Université de Ham». Conquérir le pouvoir étant le but de sa vie, il ne faisait pas de différence entre l’action directe et la propagande des idées. Sa doctrine, son ambition, son activité, ne se séparaient pas.

Sa méthode fut excellente. M. André Lebey dit avec raison qu’elle peut être appelée le modèle des méthodes. Secondé par Persigny, Louis-Napoléon avait adopté le vrai moyen de parvenir. Le malheur est qu’il le mit au service des idées les plus contraires à l’intérêt national. Mais telle est la force d’une propagande pareille à celle qu’il avait conçue et qu’il mit à exécution, que ces idées mêmes aidèrent l’Empire à trouver son chemin dans l’opinion et ouvrirent l’accès du pouvoir à l’héritier de Bonaparte.

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Le numéro unique de cette fameuse _Revue de l’Occident_ où Persigny,--qui n’était encore que Fialin et méditait de devenir «le Loyola de l’Empire»,--voulait fixer la doctrine napoléonienne, portait déjà pour épigraphe le mot du premier empereur: «J’ai dessouillé la Révolution, ennobli les peuples et raffermi les rois.» Et Fialin commentait ainsi cette parole célèbre: «A nous l’idée napoléonienne! En cette impériale idée résidait la tradition tant cherchée du dix-huitième siècle, la vraie loi du monde moderne et _tout le symbole des nationalités occidentales_... Le temps est venu d’annoncer _par toute la terre européenne_ cet évangile impérial qui n’a point encore d’apostolat. Le temps est venu de relever le vieux drapeau de l’empereur...»