Part 7
Ainsi Louis-Napoléon et son confident avaient recueilli comme un précieux héritage l’esprit révolutionnaire du testament de Sainte-Hélène. L’un et l’autre acceptaient et comprenaient l’idéal cosmopolite qui avait inspiré l’œuvre de Napoléon Ier comme celle de la Révolution. Cet idéal, les proclamations que Louis-Napoléon avait préparées pour l’affaire de Strasbourg l’expriment nettement déjà. Elles annoncent tout le programme du second Empire. Louis-Napoléon disait dans sa première «proclamation au peuple français», en imitant, non sans feu ni sans adresse, le style des bulletins de la Grande Armée:
«Français, que le souvenir du grand homme qui fit tant pour la gloire et la prospérité de la patrie vous ranime! Confiant dans la sainteté de ma cause, je me présente à vous le testament de l’empereur Napoléon d’une main, l’épée d’Austerlitz de l’autre. Lorsqu’à Rome le peuple vit les dépouilles ensanglantées de César, il renversa ses hypocrites oppresseurs. Français, Napoléon fut plus grand que César: il est l’emblème de la civilisation au dix-neuvième siècle.
«Fidèle aux maximes de l’empereur, je ne connais d’intérêts que les vôtres, d’autre gloire que celle d’être utile à la France _et à l’humanité_...
«J’ai voué mon existence à l’accomplissement d’une grande mission. Du rocher de Sainte-Hélène un regard du soleil mourant a passé sur mon âme; je saurai garder ce feu sacré; _je saurai vaincre ou mourir pour la cause des peuples_.»
Et dans sa proclamation à l’armée, il répétait encore: «Soldats français, quels que soient vos antécédents, venez tous vous ranger sous le drapeau tricolore régénéré: il est l’emblème de nos intérêts et de notre gloire. La patrie divisée, la liberté trahie, _l’humanité souffrante_, la gloire en deuil, comptent sur vous. Vous serez à la hauteur des destinées qui vous attendent.»
Après l’échec de Strasbourg et son acquittement, Louis-Napoléon, en attendant de reprendre l’épée, reprend la plume. C’est alors qu’étant à Londres, il écrit les _Idées napoléoniennes_. On y trouve déjà l’unité italienne annoncée: «Le nom si beau d’Italie, mort depuis tant de siècles, rendu (par Napoléon Ier) à des provinces détachées, renferme en lui seul tout un avenir d’indépendance.» Le prétendant explique le vrai sens de l’œuvre napoléonienne détruite par les traités de 1815, et qui était de ressusciter les nationalités européennes par les idées révolutionnaires. Sans Waterloo, l’humanité eût été satisfaite, car la Providence n’a pu vouloir qu’une nation ne fût heureuse qu’aux dépens des autres et qu’il n’y eût en Europe que des vainqueurs et des vaincus et non les membres réconciliés d’une même et grande famille». Singulière persistance de la chimère! Trente ans plus tard, Napoléon III tiendra le même langage dans cette circulaire où, après Sadowa, il affirmait que ce serait une politique mesquine que de s’opposer par crainte ou par jalousie à ce que l’Allemagne réalisât son unité, comme la France, avant elle, avait fait la sienne. Et la conclusion des _Idées napoléoniennes_ était celle-ci: «Que les mânes de l’empereur reposent en paix! Sa mémoire grandit tous les jours. Chaque vague qui se brise sur le rocher de Sainte-Hélène apporte, avec un souffle d’Europe, un hommage à sa mémoire, un regret à ses cendres, et l’écho de Longwood répète sur son cercueil: _Les peuples libres travaillent à refaire ton ouvrage._»
C’est ainsi que Louis-Napoléon préludait au débarquement de Boulogne. Un précieux chapitre du livre de M. Lebey montre que ces écrits, où se précisaient déjà les théories du futur règne, n’étaient pas mal vus par l’étranger; les chancelleries surveillaient le neveu de l’empereur. Elles trouvèrent à un certain moment qu’il pourrait assez bien servir leurs desseins. Il est très probable, quoique les documents ne soient pas des plus explicites, que l’affaire de Boulogne trouva au moins des encouragements en Russie et en Angleterre. C’était le temps où l’Angleterre défiait la France, où presque toute l’Europe nous était hostile. M. Lebey cite ce passage d’Elias Regnault dans son _Histoire de huit ans_: «Ce n’est pas assurément que le ministre anglais ou l’ambassadeur moscovite crussent sérieusement à une restauration napoléonienne; mais une descente improvisée pouvait distraire les esprits de la grave question d’Orient, détourner les colères de Louis-Philippe et affaiblir son gouvernement par de nouvelles inquiétudes. Louis Bonaparte, sans s’en douter, servait d’instrument à des roueries diplomatiques, et les hommes d’État dont il croyait avoir l’appui ne l’attiraient à eux que pour le pousser en avant, comme la sentinelle perdue de la coalition.» A cette citation d’un contemporain, M. André Lebey ajoute cet excellent et vigoureux commentaire, qui ne laisse pas de surprendre d’ailleurs, et de faire plaisir, partant d’un écrivain bonapartiste: «Dans ce cas, Louis-Napoléon aurait préludé au rôle que devaient lui faire jouer en Europe Cavour et Bismarck: la théorie des nationalités unissait les trois hommes, mais Cavour et Bismarck ne la comprenaient que pour leur propre pays, et avec d’autant plus de force et de netteté.» Chacun s’étonnera qu’on puisse être encore bonapartiste quand on voit aussi clairement, quand on dit aussi bien que l’Empire, au détriment de la France, n’a profité qu’à l’étranger. Ce devait être la destinée du troisième Napoléon de «servir d’instrument à des roueries diplomatiques». Singulière prophétie: après Boulogne, le prisonnier de Ham avait écrit au charbon sur les murs de sa chambre: «La cause napoléonienne est la cause des intérêts du peuple; _elle est européenne_; tôt ou tard elle triomphera.» Elle a triomphé, en effet, pour l’avantage de quelques peuples européens.
La fin du livre de M. Lebey montre comment le réveil des souvenirs napoléoniens,--entretenus par les livres de Thiers, par les poèmes de Victor Hugo, par les chansons de Béranger, par les lithographies de Raffet et de Charlet, par l’initiative même du gouvernement de Louis-Philippe, soucieux d’opérer la réconciliation nationale et ramenant aux Invalides les cendres du héros,--favorisa la propagande des idées de Louis Bonaparte. Un homme avait été clairvoyant. Chose extraordinaire, cet homme était Lamartine. Quand il s’était agi de voter un crédit pour élever le tombeau de Napoléon Ier, il avait averti la Chambre. Prenez garde, disait-il. Ne croyez pas que «cet ébranlement des imaginations du peuple, que ces spectacles prolongés et attendrissants, ces récits, ces publications populaires, n’ont aucun danger pour l’avenir de la monarchie.--J’ai peur que cette énigme n’ait un jour son mot. Je ne suis pas sans inquiétude sur cette divinisation d’un homme... Sur sa tombe, il faudrait graver ces trois mots: _A Napoléon seul_, afin qu’ils indiquent à la France et à l’Europe que si cette généreuse nation sait honorer ses grands hommes, elle sait les séparer même de leur race et de ceux qui les menaceraient en leur nom, et qu’en élevant ce monument, elle ne veut susciter de cette cendre ni la guerre, ni des prétendants, ni même des imitateurs.»
Lamartine voyait juste. Les écrivains romantiques, les orateurs, les publicistes libéraux, servirent, contre la France, la cause de Napoléon III, qui était la cause de la Révolution. Même quand ces libéraux se seront faits ses ennemis par haine de l’Empire autoritaire, ils ne pourront s’empêcher d’applaudir le «serviteur de la cause des peuples», l’artisan de l’unité italienne et de l’unité allemande.
Il reste,--et c’est la moralité machiavélique du livre de M. André Lebey,--que Louis-Napoléon a su utiliser ces éléments-là pour son succès. Et sa méthode fut en effet la bonne. Louis-Napoléon et ses amis de la première heure comprirent que le commencement de leur tâche était de propager leurs idées et de préparer les esprits. «Napoléon III, écrit M. Lebey, a réussi en se montrant avec intelligence, en appuyant ses pas en avant d’actes et d’écrits, en se servant des uns et des autres avec une obstination où bien peu eussent persévéré, car il a été l’explorateur de sa route, tantôt son ingénieur, tantôt son ouvrier, puis son conquérant.» Cela est fort bien dit. Telle est la vraie méthode par laquelle réussissent des entreprises de cette nature. Mais il faudra éternellement regretter que celle qui a mis Napoléon III sur le trône ait causé à la France d’irréparables dommages. L’avènement de ce prétendant devait être le triomphe de la cause des peuples, l’occasion des succès italiens et germaniques, l’origine des diminutions françaises. Ainsi l’intelligence, l’activité, l’enthousiasme, la volonté de réussir entrèrent au service de toutes les puissances de l’erreur et du mal. Il fallut pour le malheur de la patrie que, de nouveau, l’ambition d’un Bonaparte conspirât avec les circonstances et avec les illusions de son siècle. Je ne crois pas qu’on puisse toucher à une seule page de l’histoire du second Empire--même à ses préludes et dans la formation de ses principes politiques--sans avoir le droit d’exprimer, au nom de la France, cette exécration.
II
L’EMPIRE LIBÉRAL ET LE PRINCIPE DES NATIONALITÉS.
Avant que son idéologie lui coûtât le trône, les services qu’elle rendit à Napoléon III furent considérables. Les principes de l’Empire constituèrent sa garantie contre une opposition vraiment dangereuse. Ce serait une histoire à écrire que celle des ralliements qui se firent depuis le lendemain du coup d’État jusqu’à la veille même de la catastrophe. Elle montrerait que les idées y eurent plus de part que l’intérêt. C’est qu’à droite comme à gauche, le système impérial offrait des satisfactions. Pour les conservateurs sans doctrine, l’Empire représentait les principes d’ordre et d’autorité; quant aux libéraux et aux démocrates, ils devaient, bon gré mal gré, lui donner leur approbation lorsqu’ils le voyaient appliquer les parties communes du programme napoléonien et du programme révolutionnaire. L’opposition de gauche sous la Restauration et sous la Monarchie de juillet avait surtout vécu d’un prétendu nationalisme. La haine des traités de 1815 était son alpha et son oméga. Que devint-elle lorsque le prince-président, en prenant le pouvoir, annula le principal article de ces traités, où avait signé l’Europe entière, et qui proclamait pour Napoléon et ses descendants l’exclusion éternelle du trône de France? Et que demeura-t-il de cette opposition le jour où Napoléon III lui-même déclara que les traités de 1815 n’existaient plus? C’est ainsi qu’Émile de Girardin fut amené à servir l’Empire. C’est ainsi que les Havin et les Guéroult, qui soutenaient la cause de l’unité italienne, durent s’incliner devant Napoléon, qui était un partisan bien plus sérieux qu’eux-mêmes de l’Italie une, puisqu’il faisait la guerre pour la réaliser. Ainsi, pour la politique intérieure, l’Empire se reposait sur la confiance de ces éléments de droite qui sont contents au prix de l’ordre matériel. Par sa politique extérieure, il comblait les vœux des éléments de gauche. Il eût pu se maintenir longtemps par ce jeu de bascule, si le propre des idées de gauche n’était justement d’entraîner à leur perte les gouvernements qui s’y abandonnent. C’est l’idée révolutionnaire du droit des peuples, c’est le principe des nationalités qui ont tué l’Empire et ont, avec lui, entraîné la France dans son désastre. Or il ne faut jamais oublier que Napoléon III fut approuvé dans son œuvre européenne, dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle toucha à l’absurde, par la presque totalité de l’opinion démocratique.
M. Émile Ollivier reste le témoin de cet accord des républicains et des Bonaparte contre les intérêts les plus évidents de la nation française. Aujourd’hui qu’il écrit l’histoire qu’il a faite, M. Émile Ollivier accuse plus haut que jamais cette identité de vues et ne craint pas, malgré les dures leçons de l’expérience, de justifier par la communauté des aspirations un ralliement qui lui a coûté si cher. Un homme actif et ambitieux ne court dans l’opposition qu’une carrière monotone et stérile, s’il n’est soutenu par le culte de ses idées. M. Émile Ollivier se départit d’une intransigeance qui n’avait plus de raison d’être, le jour où la bonne foi l’obligea de reconnaître qu’en somme il voulait les mêmes choses que Napoléon III. Ce n’est donc pas à M. Émile Ollivier, c’est au régime impérial, que ce ralliement fameux fait reproche.
De ce ralliement, M. Ollivier a donné le vrai sens et montré la préparation dans les dix tomes de son grand plaidoyer pour _l’Empire libéral_. S’il a dans cette histoire démontré une chose, c’est que l’Empire réalisa la conjonction de toutes sortes d’hommes étrangers à l’idée de l’intérêt national. Quel est le titre du premier volume de cette histoire? _Le principe des nationalités_. C’est ce principe, en effet, qui domina la vie politique et la pensée de M. Ollivier, comme il gouverna le règne de Napoléon III lui-même. C’est dans ce principe qu’il faut voir l’origine de l’Empire libéral. C’est par ce principe que l’Empire libéral encourt toutes les responsabilités de 1870 au même titre et au même degré que l’Empire autoritaire.
Inconcevable puissance d’une idée contre laquelle tout proteste: la raison et l’histoire autant que l’intérêt français. Après Sedan, Napoléon III ne s’y était pas encore soustrait, nous le verrons tout à l’heure. M. Émile Ollivier qui, dans sa patrie déchue, dans une Europe transformée et sans équilibre, assiste aux désastreux effets,--désastreux pour la France, pour l’ordre, pour la civilisation universelle,--de sa chimère préférée, n’est pas encore revenu du charme sous lequel fut tenue la jeunesse de son temps. Le dixième tome de son histoire apologétique en est la preuve. M. Ollivier y relate quelques-uns des faits qui furent décisifs pour l’avenir de la France: Mentana, le renversement de l’opinion allemande en faveur de la Prusse, enfin les discussions du Corps législatif sur la loi militaire et sur la politique extérieure de l’Empire. Il y avait, dans ce pénible mais instructif récit, bien des occasions pour M. Émile Ollivier de reconnaître ses erreurs, d’abjurer, instruit par l’expérience, un libéralisme funeste, et de donner l’exemple de l’indépendance d’esprit et du courage intellectuel en proclamant que les idées qu’il avait servies constituaient autant d’outrages à la vérité politique, autant d’atteintes à la chose française.
Il y a quelques traces de résipiscence, il faut le dire, dans le volume de M. Ollivier. En deux circonstances, il exprime brièvement le regret de s’être opposé aux projets du maréchal Niel sur la réforme militaire. Il écrit à un endroit: «Une certaine école professe un profond mépris pour _la vieille culotte de peau_. Moi-même, cédant à ce préjugé, j’ai dit autrefois que c’est une calamité.» Et, cinquante pages plus loin, après avoir reproduit en partie une de ses harangues: «Il y a des erreurs dans ce discours. Ainsi je me prononce contre les grands commandements, qu’il eût fallu seulement mieux constituer; contre l’excellente constitution d’un corps d’élite, modèle et ressource suprême; je méconnais la valeur des vieux soldats, ce nerf de l’armée;... je manifeste de nouveau cette confiance, illusion de mon désir pacifique, qu’il dépendait de notre modération d’éviter la guerre avec l’Allemagne, et, par conséquent, au lieu de trouver qu’on ne s’arme pas assez, je crains qu’on ne s’arme trop. Du moins, je n’ai pas poussé l’aveuglement pacifique jusqu’à me prononcer contre les armées permanentes et à méconnaître les services qu’elles ont rendus à la société.»
Tel est le seul _mea culpa_ auquel consente M. Émile Ollivier. Le reste de son livre affirme ses erreurs de jadis. Bien mieux, il n’en a même pas conscience; il en tire vanité. Il expose la thèse des nationalités comme quelque chose qui fait honneur à une politique. On est confondu par la manière dont, en 1905 encore, un homme qui eut tant de part aux événements de 1870, parle de cette unité allemande qui s’éleva sur nos ruines. A la «légèreté» spécifique de M. Émile Ollivier se joint ici l’esprit d’aveuglement et d’irréalité qui caractérise les hommes d’État et la politique de gauche. Ainsi M. Émile Ollivier rapporte qu’en 1867, il fit en Allemagne un voyage au cours duquel il s’informa de l’état de l’opinion allemande. Il en revint avec «la conviction que l’Allemagne, malgré des dissentiments réels, se réunirait tout entière contre nous en armes, dès que nous ferions mine de nous mêler de ses affaires intérieures dans l’intérêt d’une solution quelconque[26]: au contraire, si nous renoncions à tout agrandissement, bien des années s’écouleraient encore avant que le roi Guillaume et Bismarck eussent franchi la ligne du Rhin.» Cet _au contraire_, rapproché des événements connus, des intentions avouées de la Prusse, de la politique, maintenant dévoilée, du prince de Bismarck, constitue une erreur historique de première grandeur après avoir été un diagnostic de dixième ordre. De même, M. Ollivier réédite une lettre écrite le 16 avril 1868 sur la situation politique de l’Europe: «Je vous admire, y disait-il à sa correspondante, de croire que dans la série essoufflée et mal enchaînée des expédients qui se déroulent devant nous, il y ait un plan et une conception quelconque.» Comment l’excuser d’avoir méconnu et de méconnaître encore qu’il y avait en Prusse, au moment où il écrivait ces lignes mieux faites pour l’oubli, un roi et un ministre qui savaient ce qu’ils voulaient et qui l’obtinrent grâce à M. Ollivier et à Napoléon III, à l’Empire et au principe des nationalités?
[26] Cependant c’est M. Ollivier lui-même qui relate des déclarations que Dalwigk, ministre de Hesse-Cassel, faisait «en toute occasion» à notre représentant M. d’Astorg: «Plus la France attendra, plus elle trouvera organisée la force prussienne qui ne l’est pas encore du tout dans le Sud. Comme Allemand, je ne prononcerais pas ce mot de guerre. Mais si j’étais la France, je la ferais le plus tôt possible, car la Prusse considère chaque jour davantage la France en état d’infériorité sous le rapport militaire, et plus on attendra, moins la Prusse aura tort. La France consentira-t-elle à perdre tout le prestige de sa puissance, prestige dont elle a été si jalouse jusqu’ici et qui l’a placée à la tête des nations? Une guerre entre la Prusse et elle est inévitable. Assurément, comme Allemand, je ne la souhaite pas; comme Hessois, je suis prêt. Si la France est prête, et que, cherchant un prétexte pour rompre avec la cour de Berlin, elle considère que l’entrée de la Hesse entière dans la confédération du Nord est de nature à provoquer cette rupture, je suis disposé à servir ses desseins, et dès demain je proclame l’entrée du Grand-Duché. Sinon je résiste encore. Il est impossible que la France reste plus longtemps spectatrice muette du développement menaçant que la Prusse prend chaque jour; les assurances de modération que Bismarck donne volontiers ne sont que des mensonges perfides; la guerre seule peut mettre un terme à cet état de choses. Aujourd’hui elle peut se faire à d’heureuses conditions pour la France; plus tard, je crains qu’il ne soit trop tard.» Telles étaient les bonnes volontés qui s’offraient à nous en Allemagne jusqu’après Sadowa. Mais M. Ollivier ajoute, avec sécheresse et satisfaction, que M. d’Astorg, représentant du gouvernement impérial, «ne répondit à ces _excitations_ que par le silence». (_Empire libéral_, tome X, p. 49.)
C’est ce qui apparaît lorsqu’on lit à la clarté des choses irréparables le chapitre de ce livre qui est intitulé: _Thiers et Ollivier sur les nationalités_. M. Ollivier n’a pas craint d’y insérer un discours dirigé contre Thiers qui--c’est son meilleur, peut-être son seul titre de gloire--vit constamment clair et juste, durant le second Empire, dans les événements du dehors, et qui en décrivait la suite fatale comme le fait accompli nous la montre à nous-mêmes. Il importe de reproduire cette page. C’est un monument. Le bon sens, d’accord avec le patriotisme, et représenté par Thiers, s’y oppose avec une netteté presque tragique à l’idéalisme exaspéré, à la conception chimérique du droit des peuples et de la fraternité universelle que défendait M. Émile Olivier:
Thiers m’interrompit au milieu de mes développements en criant: «Et l’intérêt de la France! Montrez-nous donc l’intérêt de la France dans tout cela!» Je repris: «M. Thiers me dit: Montrez-nous donc l’intérêt de la France! (_Voix nombreuses: Oui! Oui!_) Je vais lui répondre: le caractère particulier de notre nation, ce qui constitue sa supériorité, c’est qu’elle a toujours mis son ambition, non dans la satisfaction matérielle du territoire agrandi, mais dans la satisfaction morale des idées répandues. (_A la gauche de l’orateur: Très bien! Très bien!_)--THIERS, _se levant_: Où la mettez-vous donc, l’histoire de France? Il faut déchirer notre histoire entière. Nous sommes ici tantôt Italiens, tantôt Allemands; nous ne sommes jamais Français. (_Très bien! très bien! Applaudissements._) Soyons Français! (_Nouveaux applaudissements._)--ÉMILE OLLIVIER: Je vais vous le dire.--THIERS: Laissez-moi ajouter un mot. Je vous demande pardon de mon émotion; mais enfin si en Allemagne on était Français, si en Italie on était Français, je comprendrais que nous allassions prendre fait et cause pour les Allemands et les Italiens; mais comme en Allemagne on est Allemand et qu’on est Italien en Italie, il faut en France être Français. (_Applaudissements et bravos répétés._)
Sans me laisser émouvoir par ces interruptions presque frénétiques, je repris tranquillement: «... Vous me demandez où est l’histoire de France? L’Assemblée constituante a été la plus imposante des assemblées politiques; dans son sein ont apparu des hommes de génie dont les paroles retentissent encore dans l’âme du pays. Quelle a été sa première affirmation? Vous l’avez dit vous-même en parlant un jour des libertés nécessaires, cela a été non de déclarer les droits de la France, mais les droits de l’humanité; non de vouloir l’affranchissement de la France, mais de vouloir l’affranchissement de tous les peuples. (_Rumeurs diverses en face et à droite de l’orateur.--Vives approbations sur plusieurs bancs à gauche._) Cela a été de placer l’intérêt de la France non dans une grandeur égoïste, mais bien dans la grandeur de tous et dans la défense de la justice éternelle. (_Mêmes mouvements dans les mêmes parties de la salle._) Il y a eu une seconde Assemblée constituante, et cette seconde Assemblée a retrouvé la pensée héroïque et désintéressée de la France, et elle a dit à l’unanimité: Pacte fraternel avec l’Allemagne, pacte fraternel avec l’Italie... De l’histoire qui date de la Révolution française doit venir notre inspiration, et nous devons retenir la volonté, la passion d’identifier les droits et la grandeur de la France avec les droits et la grandeur du genre humain. (_Rumeurs._)... Pour moi la véritable tradition de la France, conforme à son véritable intérêt, consiste, à faciliter, à seconder les aspirations des peuples vers l’indépendance et l’unité, et non à les contrarier, à les arrêter dans ce mouvement, et si aujourd’hui en Italie et en Prusse il y a un sentiment de colère contre la France... (_murmures et réclamations sur plusieurs bancs_) c’est précisément parce que vous présentez à ces deux pays une France jalouse, mesquine, inquiète... (_nouveaux murmures_) et non une France confiante, généreuse et libérale.» (_Approbations sur quelques bancs à gauche._)
On le voit, la gauche, toute la gauche approuvait M. Émile Ollivier. Que l’État français puisse et doive suivre une politique «héroïque», une politique «désintéressée», c’est en effet une idée de gauche, l’idée qu’exprimait Edgar Quinet dans une image fameuse quand il invoquait «la France, Christ des nations». Et c’est aussi l’idée dont Napoléon III se fit le serviteur.
Guéroult, Jules Favre, la soutenaient avec les mêmes arguments et la même chaleur. A l’encontre des suggestions du bon sens apportées par Thiers, ils affirmaient que c’était une franche, une complète observation de la politique des nationalités qui sauverait la France. M. Ollivier cite encore avec éloges ces fragments d’un discours de Guéroult: