Part 15
Le livre de M. Ernest Denis peut être considéré comme le type de cette sorte d’histoire morale et religieuse qui a passé de la Bible dans le protestantisme et du protestantisme dans l’Université de la République. M. Ernest Denis a raconté la formation de l’unité allemande dans un esprit purement idéaliste et mystique. M. Denis ne cache d’ailleurs ni ses procédés ni ses intentions. «Je ne me dissimule pas, écrit-il dans son introduction, combien ma conception de l’histoire s’éloigne de l’histoire dite scientifique qui est aujourd’hui en faveur.» M. Denis écrit en effet l’histoire dans un dessein apologétique. Il s’agit pour lui de montrer que la Liberté, la Justice et le Progrès, dieux de la politique et des armées, combattent pour les bons, c’est-à-dire pour les puissances protestantes et libérales, contre les méchants, c’est-à-dire contre les puissances de catholicisme et de réaction. Ce n’est pas l’Autriche, ce n’est pas la France, qui ont été vaincues à Sadowa et à Sedan: c’est l’autocratie des Habsbourg et la tyrannie des Napoléon. Et leur véritable vainqueur, ce fut l’esprit de Luther et de Kant. Cet esprit-là amène immanquablement la victoire dans le camp qui l’a choisi. Sadowa et Sedan furent un châtiment. Mais la France des Droits de l’Homme, la France de la République a bien mérité de l’idéal. M. Denis prophétise à notre pays, en récompense d’un culte irréprochable pour les immortels principes, des réparations certaines. Sa foi est entière. Il sait que les choses se passeront ainsi. Sa religion l’en assure. «Après Rosbach, Valmy», écrit-il. La monarchie fut châtiée à Rosbach, mais la démocratie--_hoc signo vinces_--fut couronnée dans les Ardennes par une infaillible Providence. Ainsi concevait-on, ou à peu près, l’histoire _super flumina Babylonis_. Ainsi la conçoit M. Ernest Denis, professeur très contemporain d’histoire moderne à l’Université de Paris.
Il va sans dire après cela que l’intérêt de la France est totalement étranger aux saintes écritures de M. Ernest Denis. Ni science ni réalisme. Nous sommes dans le domaine de la théologie pure. On sent que ce professeur ne dit jamais «nous» en parlant de la France que par un reste d’habitude. Mais la notion de France n’existe pas en réalité pour M. Denis. Il distingue, sur le sol français, des catholiques, des bourgeois, des bureaucrates, des prolétaires, de bons croyants de l’observance humanitaire et des croyants plus tièdes. Mais la France, il ne sait ce que c’est. A titre d’exemple, voici, à propos de la guerre de 1866 et de Sadowa, la manière dont M. le professeur Denis apprécie la victoire prussienne et ses conséquences. Recherchant «les causes de la catastrophe», il écarte d’abord la responsabilité personnelle (maladresse, hésitation, maladie) de Napoléon III. Ces causes pour lui sont toutes morales. La France, dans cette affaire, fut punie de n’avoir pas soutenu assez franchement le droit des peuples. Donc, ces causes, dit M. Denis, «il convient de les chercher dans l’évolution entière de la France nouvelle qui, tiraillée entre des tendances contradictoires, ne parvenait pas à opter entre la politique du passé et celle de l’avenir, entre les traditions conservatrices et l’optimisme révolutionnaire, entre les défenseurs de l’équilibre européen et les prophètes des nationalités. Les diplomates de carrière, dont Thiers fut à cette époque le porte-parole, demandaient que l’on maintînt les traités de Vienne qui, s’ils nous avaient enlevé les conquêtes de la Révolution, garantissaient notre sécurité en établissant sur nos frontières des petits États, divisés et contenus par leur ambition réciproque: il suffisait d’un geste, moins encore, d’une volonté d’abstention nettement formulée, pour arrêter les fracas des convoitises qui s’agitaient autour de nous... Les jeunes gens, les démocrates, les représentants des doctrines humanitaires qui avaient préparé la révolution de 1848 rougissaient de ces calculs mesquins. Fallait-il imposer à la France le rôle qui avait jadis discrédité l’Autriche? Le pays qui avait proclamé le premier le droit des peuples deviendrait le garde-chiourme des nations et n’aspirerait à d’autre gloire que celle de continuer la Sainte-Alliance! Qu’il aidât au contraire les esclaves à briser leurs chaînes, et il trouverait dans leur reconnaissance une garantie plus sûre que dans les calculs mesquins des gouvernements; les nations satisfaites oublieraient leurs rancunes, et une ère nouvelle de paix et de travail fécond s’ouvrirait sous l’hégémonie morale de la France.--_Générosité téméraire et magnanime qui aurait peut-être réussi si elle avait été suivie avec une persévérante loyauté et sans arrière-pensée._»
On voit que, depuis Edgar Quinet, la religion humanitaire s’est perfectionnée. Quinet voulait que la France fût «le Christ des nations». M. Denis ajoute que c’est aussi le moyen de réussir et que les pures intentions morales, le sacrifice sans réticence, ne donnent pas seulement la gloire et la palme du martyre, mais encore le succès.
Il est vrai que l’on se demande ce que M. Denis ferait du succès lui-même. Nous avons dit qu’il ne s’intéresse pas à la France. La preuve en est qu’après avoir résumé le grand discours prophétique de Thiers du 3 mai 1866, il nie que Thiers exprimât à ce moment autre chose que «les inquiétudes de la bourgeoisie traditionaliste». En d’autres termes, le patriotisme est affaire de bourgeois et de réactionnaires. La France démocratique est affranchie de leurs inquiétudes. Ces vils intérêts matériels et politiques ne l’occupent pas. On reconnaît ici la théorie de la guerre des classes, la théorie de M. Gustave Hervé.
C’est la même théorie, mais avec le ton cagot en plus. Car M. Ernest Denis se soucie encore moins du prolétariat que de l’idéal, de la moralité supérieure de l’humanité et du sens mystique de l’histoire universelle. Les intentions l’intéressent plus que tout. Avec la patience, le scrupule et l’habileté du Torquemada romantique, il cherche au fond des consciences les tares et les impuretés. Il y a un bel exemple de cet esprit casuistique et inquisitorial dans le parallèle qu’il établit entre l’âme autrichienne et l’âme prussienne.
Pour M. Denis, ce n’est ni la politique de Bismarck ni l’effort héréditaire des Hohenzollen, ce n’est ni le fusil Dreyse ni la stratégie de Moltke qui ont décidé de la victoire à Sadowa. C’est le protestantisme, la liberté de conscience et l’individualisme qui sont vainqueurs de Rome, du catholicisme et du principe d’autorité, «c’est Luther et Kant qui l’emportent définitivement sur Canisius et Lamormain.»
Mais le luthéranisme et le kantisme de la Prusse ne satisfont pas encore complètement M. Denis. Il y découvre des lacunes et des scories. M. Ernest Denis, se voyant dans l’impossibilité de nier que les institutions monarchiques de la Prusse, la discipline de ses armées, son bon armement, son entraînement et son patriotisme intense aient fait pour la victoire au moins autant que Kant et que Luther se garde bien de ne pas tenir compte de ces éléments-là. Ainsi le Loriquet de la légende, dont il s’égaye à ses heures, n’avait pas l’imprudence de mettre en doute que Bonaparte eût existé. Seulement il arrangeait la vie de Bonaparte à sa manière. M. Denis en use d’une façon encore plus subtile avec les gênantes réalités de l’histoire. Sans doute, dit-il, la Prusse avait une monarchie réactionnaire, un ministre machiavélique, un caporalisme étroit, un «chauvinisme inférieur». Mais tout cela, qui, sans doute, engendre les vertus guerrières, «suppose d’ordinaire d’assez graves imperfections morales, la dureté, le mépris du faible et du vaincu, l’hypocrisie aussi». Dès lors, les «imperfections morales» étant, dans la mythologie de notre professeur, ce qui fait échouer les plans des diplomates et battre les armées, il faut admettre que c’est en dépit de ces imperfections que la Prusse a été victorieuse, et que l’éternelle justice a passé condamnation sur elles, en faveur de l’excellence de la cause prussienne--celle de Luther et de Kant.
M. Ernest Denis, républicain très avancé, ne reproche qu’une chose à la politique étrangère de Napoléon III: c’est de n’avoir pas assez hardiment, de n’avoir pas intégralement appliqué le principe des nationalités. Il fallait que de ses mains, et au besoin du sang de ses soldats, la France aidât à la naissance de l’unité allemande comme elle avait aidé l’unité italienne. Il fallait jusqu’au bout, et quoi qu’il en pût coûter, faire triompher «le droit des peuples». Napoléon III nous a entraînés dans sa catastrophe parce qu’il n’est pas allé assez loin dans la politique révolutionnaire et napoléonienne. C’est de l’idéalisme exaspéré, c’est du fanatisme. Mais c’est exactement conforme à l’esprit du testament de Sainte-Hélène comme à la thèse de M. Émile Ollivier.
APPENDICE V
_Livre d’un disciple de M. Rane sur les «responsabilités de 1870»._
Lancée par M. Émile Ollivier dans l’été de 1906, en pleine lutte religieuse, la question du pouvoir temporel et de ses conséquences sur les événements de 1870 n’a plus été abandonnée. Elle venait à point pour servir les vues de l’anticléricalisme et seconder contre l’Église et les «fonctionnaires de l’étranger» la campagne de M. Clemenceau et d’une certaine presse qui s’était découvert tout à coup un nationalisme intransigeant. Aussi un écrivain de gauche, M. Henri Genevois, s’est-il empressé de donner une édition nouvelle et mise au point d’un ouvrage sur les «responsabilités générales» des événements de 1870-71 et qui est, à la fois, une apologie du gouvernement de la défense nationale et de son œuvre, et un pamphlet contre les conservateurs et la politique traditionnelle de la France. Il est intéressant de parcourir ce livre, dont le patriotisme particulier est mis sous le patronage de M. Rane. Nous ne rétablirons pas à son sujet les vérités et les réalités d’ordre historique et politique qui sont maintenant clairement établies dans la question des alliances de 1870. L’ouvrage du disciple, ami et protégé de M. Rane, est un ouvrage de polémique. C’est à ce seul titre qu’on peut l’examiner.
La thèse est simple: ce qui a perdu la France, c’est son dévouement aux intérêts de Rome, c’est de n’avoir pas assez fait pour l’unité italienne. Un peu plus de sacrifices à l’Italie, et nous avions à jamais une alliance indéfectible. De 1849 à 1870, tout ce qui s’est fait pour l’Italie s’est fait pour la France, tout ce qui s’est fait pour le Saint-Siège s’est fait contre la France. La première expédition de Rome en 1849 ce fut «le premier acte de ce drame historique: _la Trahison de la France au profit de l’Église_, dont le traité de Francfort fut l’épilogue,--et dont la séparation de l’Église et de l’État est la sanction tardive. Aboutissement fatal, longtemps attendu par tous ceux qui croient à cette injustice immanente qui sort des choses.» On voit l’actualité de la thèse: la séparation est ainsi présentée comme une réparation nationale, le châtiment du tort que la protection de l’indépendance du Saint-Siège a causé à la patrie.
Il est curieux d’observer que le point de vue auquel se placent les écrivains et les publicistes de l’opinion de M. Henri Genevois dans leurs jugements sur le second Empire n’est plus tout à fait celui des jours héroïques de l’opposition. Le Deux-Décembre est sans doute un crime abominable. Mais on en parle moins. La rhétorique des _Châtiments_ n’a plus cours. On n’accable plus la mémoire de Badinguet des souvenirs du coup d’État. Napoléon III est devenu presque sympathique aux républicains. Ils retrouvent en lui la plupart de leurs principes et de leurs idées. Ils ne sont pas loin de l’appeler, comme M. Jean Guétary, «un grand méconnu». Napoléon III était démocrate, révolutionnaire, socialiste. Il avait écrit _l’Extinction du paupérisme_ et il était d’avis que, pour les riches, l’impôt est le meilleur des placements. Il n’y a rien à reprendre dans sa littérature. Son tort, son vrai tort n’est même pas d’avoir été dictateur et César: c’est d’être tombé, vers la fin de son règne, sous l’influence de l’impératrice, de n’avoir pas persévéré dans sa politique de gauche, d’avoir abandonné le principe des nationalités, la cause de l’unité italienne et de l’unité allemande, de s’être fait dans une certaine mesure le protecteur du catholicisme. Par un détour vraiment admirable, M. Henri Genevois plaint et même il excuse Napoléon III de s’être laissé endoctriner par le cléricalisme. C’est l’impératrice Eugénie, «l’Espagnole» comme il dit, qui est rendue responsable de tout le mal.
Il est bien vrai que si l’impératrice eut, comme on l’affirme, une politique personnelle, c’était la vraie politique traditionnelle de la France. Seulement elle fut inaugurée trop tard, quand les plus grosses fautes, les fautes irréparables, étaient commises, quand Sadowa était un fait accompli. Si l’impératrice a dit et a fait tout ce dont aujourd’hui on l’accuse, c’est elle qui a vu clair. On a raconté bien des fois que l’impératrice était légitimiste. On connaît le mot du duc de Morny qu’Alphonse Daudet, alors jeune homme et qui lui servait de secrétaire, voulait quitter sous prétexte qu’il était royaliste: «Qu’est-ce que cela fait, repartit tranquillement Morny, l’impératrice l’est bien!» M. Henri Genevois, qui ne manque pas de citer de nouveau cette anecdote, ajoute ceci: «L’impératrice avait repris un projet de la restauration et s’était mis en tête de faire canoniser Louis XVI et Marie-Antoinette. La femme de Napoléon III voulait reprendre l’œuvre des Bourbons...» Plût au ciel qu’elle y eût réussi plus complètement et plus tôt et que son influence eût toujours été assez forte pour empêcher les fautes qu’elle voyait commettre et qui révoltaient son sentiment conservateur. Alors que l’empereur et avec lui toute l’opinion libérale s’engouaient follement pour l’idée de l’Italie une, l’«Espagnole» voyait plus juste que tous les Havin et tous les Guéroult. Le catholicisme fut pour elle un bon inspirateur dans cette circonstance. Et si son ascendant avait pu l’emporter sur les chimères de Napoléon III, sur la pression des libéraux, sur les engagements pris à l’égard des révolutionnaires italiens, peut-être la funeste campagne de 1859 n’aurait-elle pas eu lieu. Et que de conséquences désastreuses eussent été évitées! Du moins fit-elle tout son possible pour empêcher la reconnaissance du royaume d’Italie. Imbert de Saint-Amand, dans son livre sur _le Règne de Napoléon III_, a raconté cette scène qui, si elle est vraie, est à l’honneur de la souveraine:
«Cavour venait de mourir. Un conseil des ministres se tenait au palais de Fontainebleau. L’impératrice y assistait.--M. le ministre, dit le souverain à M. Thouvenel, veuillez, je vous prie, renseigner le conseil sur l’état de nos relations avec l’Italie.--Le ministre tira de son portefeuille et se mit à lire le rapport concluant à la reconnaissance du nouveau royaume. Au milieu de la lecture, la souveraine se leva brusquement, avec les signes d’une violente agitation. Des larmes jaillissaient de ses yeux. Elle quitta la salle reconduite par le maréchal Vaillant, sur la prière de l’empereur».
En face de cette scène, M. Henri Genevois en place une autre qui fait pendant. Elle est rapportée par le sceptique Mérimée dans une lettre à Panizzi. «Il y a quelques jours», raconte Mérimée le 11 juillet 1862, «la princesse Mathilde avait eu l’imprudence d’aller à la messe à Saint-Gratien, où elle a une maison de campagne. Le curé s’est avisé de faire une prière improvisée pour que le bon Dieu ouvrît les yeux des grands de la terre et leur inspirât de ne plus persécuter le vicaire de Jésus-Christ. La princesse s’est levée furieuse et est sortie de l’église sur-le-champ.»
Le rapprochement est piquant. Et l’événement a montré depuis laquelle avait raison de l’impératrice Eugénie ou de la princesse Mathilde. L’une avait réagi en catholique, l’autre en pure «napoléonienne». Et c’est la première qui voyait en même temps l’intérêt de la France. Ses larmes, tout Français clairvoyant eût dû les verser, quand fut reconnu le royaume d’Italie. N’était-ce pas Proudhon lui-même, peu suspect de cléricalisme, qui annonçait les malheurs que nous amènerait l’unité italienne, qui nous menaçait de l’ingratitude prochaine de la nouvelle nation? Autant que l’impératrice, Proudhon était opposé à la reconnaissance du royaume de Victor-Emmanuel. Il accusait la presse française de manquer de patriotisme. Il demandait ironiquement si «les suffrages du _Siècle_, de _l’Opinion nationale_, de _la Presse_, du _Temps_ peut-être et des _Débats_ valaient les trois cents évêques venus à Rome des cinq parties du monde qui votèrent dernièrement l’adresse au Saint-Père». Et dans cette courageuse et historique brochure qui s’appelle _la Fédération et l’unité en Italie_, et qu’on pourra toujours utilement opposer à la thèse anticléricale sur la question italienne, il écrivait encore ces lignes prophétiques: «Des faiseurs d’amplifications croient avoir tout dit quand ils ont parlé des _races latines_! Ignorent-ils ou feignent-ils d’ignorer que les États les plus antagoniques sont justement les États limitrophes, et les nations les moins faites pour s’unir celles qui se ressemblent le plus? En politique nos ennemis sont nos _voisins_: cet axiome est aussi sûr que pas un de Machiavel. En 1854, l’Autriche a étonné le monde par son ingratitude envers la Russie, sa bienfaitrice: c’est que l’Autriche, pour les trois quarts de sa population, est, comme la Russie, un empire slave, et que si ces deux grands États ont des intérêts semblables, précisément pour cela ils sont contraires. Fallait-il nous donner à nous-mêmes le régal de l’ingratitude italienne? Certes, elle n’a pas attendu, pour se produire, que l’unité fût formée. Elle éclate tous les jours, depuis quatre ans, dans les imprécations des tribunaux, dans les articles des journaux, et jusque dans les protestations d’amour et de reconnaissance adressées par le parlement de Turin à Napoléon III.»
Proudhon avait, pour exprimer sa pensée, sa dialectique et sa verve. L’impératrice n’avait que des larmes, des nerfs et des intrigues de femme. La «camarilla semi-bonapartiste et semi-jacobine», comme la définissait si bien Proudhon lui-même, l’emporta: elle flattait à la fois l’erreur de l’opinion et la chimère de l’empereur. Mais c’étaient le philosophe indépendant et l’impératrice espagnole, avec ce que le pays gardait de patriotes intelligents et de purs traditionnels, qui avaient discerné où se trouvait l’intérêt de la France et qui l’avaient défendu.
APPENDICE VI
_Quand il n’y avait pas d’Allemagne._
Une curieuse dispute s’est élevée en juillet 1906 entre _le Messager d’Alsace-Lorraine_, organe de la tradition alsacienne de fidélité par goût et par choix à la France, et la _Strassburger Post_, organe de la germanisation et de l’Empire.
Un rédacteur hambourgeois de ce journal officiel du statthalter a découvert qu’Edmond About, dans un roman intitulé _Madelon_ et paru avant la guerre, nomme les Alsaciens des «Allemands». Il reste étonné et joyeux de sa trouvaille. Et il demande avec insistance aux annexés ce qu’ils en pensent.--N’est-ce pas, leur fait-il observer, l’aveu que les Français eux-mêmes n’ont jamais considéré l’Alsace comme terre française? la justification des prétentions allemandes sur la rive gauche du Rhin? l’excuse et la raison d’être de la guerre de 1870 et du traité de Francfort? En vous annexant à l’Empire, nous vous traitions comme des frères égarés et vous répondiez: «Nous ne sommes pas du tout vos frères.» Vous l’étiez si bien que ces compatriotes français que vous faites profession de chérir si fort vous regardaient eux-mêmes comme des étrangers, comme des Allemands. Qu’avez-vous à répondre à cela?
_Le Messager d’Alsace-Lorraine_ a répondu très bien, très vite, très aisément.
Qu’Edmond About, rétorque-t-il à l’écrivain de Hambourg, ait nommé les Alsaciens des Allemands, que d’autres l’aient fait comme lui, que les compatriotes de Kléber eux-mêmes aient pris ce nom, cela ne prouve absolument rien en faveur de votre thèse et ne comporte pas les conséquences que vous en tirez. Il y a seulement trente-six ans, au mois de juillet 1870, _il n’y avait pas d’Allemagne_. L’Allemagne n’existait pas pour les chancelleries d’Europe qui ne connaissaient que la Prusse, la Saxe, la Bavière, le Wurtemberg et une vingtaine de menus États. Le mot _allemand_[41] avait un sens en géographie, en ethnographie, en linguistique, en littérature, comme les mots scandinave, slave ou celte aujourd’hui. Mais il n’en avait aucun en politique. Edmond About disait très naturellement des Alsaciens que c’étaient des Allemands, et il les nommait ainsi dans ses livres, comme M. Pierre Loti appelle Ramuntcho un Basque et M. Emmanuel Delbousquet ses personnages des Catalans. Personne n’a jamais songé à nier que le dialecte alsacien fût un idiome germanique, ni que les Francs, les Alamans, les Burgondes et les Ripuaires fussent des tribus d’outre-Rhin. Vous embrouillez de mauvaise foi les faits et les dates et vous confondez le domaine de la politique et celui de la littérature. Soyez certain que depuis le traité de Francfort personne en France ni en Alsace ne songe plus à nommer les Alsaciens des Allemands, car le mot allemand revêt un sens nouveau, celui de participant de votre communauté nouvelle et de fraîche date, où les annexés ne sont entrés que par violence et contre leur vœu.
[41] Allemand, c’est _All man_, et l’on désigna ainsi dans le monde barbare de l’antiquité un ramassis de Germains sas origines certaines.
Mais _le Messager d’Alsace-Lorraine_ va plus loin. S’il explique le mot dont s’est servi About, il ne partage ni n’excuse l’état d’esprit dont cette expression témoigne chez l’écrivain libéral du second Empire.
Dans ce roman de _Madelon_, Edmond About parlait, comme d’une chose fort risible et matière à plaisanterie d’un certain Mathias von Teufelsschwanz, prince de la confédération germanique, qui projette de partir en guerre contre l’ennemi héréditaire et de lui reprendre l’Alsace. Il va sans dire que, l’ironie n’étant pas précisément le fait des gens de Hambourg, le correspondant de la _Strassburger Post_ ne comprend rien à cette fantaisie dans la manière de _la Grande-Duchesse de Gerolstein_ et qu’il y voit une nouvelle reconnaissance des droits de l’Allemagne et des torts de la France. Ici encore _le Messager_, après avoir fait justice du contresens, n’a pas eu de peine à répondre. Et sa réponse dépasse ses contradicteurs et va fort loin.
Quand About mettait en scène le personnage ridicule de Mathias von Teufelsschwanz (littéralement Mathias _qui tire le diable par la queue_), il traduisait l’opinion libérale, remplie de tendresse pour le peuple allemand, les idées allemandes, la sentimentalité germanique, mais accoutumée à traiter par le mépris et la dérision les princes et les gouvernements réduits à l’impuissance durant tout le siècle. «Les _espoirs allemands_», dit _le Messager_, «paraissaient alors tellement chimériques, que, pour des hommes comme About, ils ne pouvaient être que l’objet de plaisanteries. Par frivolité, par négligence, par une coupable présomption nationale (_ajoutons: par aveuglement libéral_) le protégé de Napoléon III, ainsi que la plupart des Français de la fin du second Empire, négligeait d’accorder de l’importance à ce qui se passait outre-Rhin. Le malheureux ne se doutait pas que Mathias von Teufelsschwanz n’était pas une fiction, que, loin d’être ridicule, il avait toutes les capacités d’un grand prince et qu’il s’appelait en réalité Guillaume Ier. Personne alors, à de rares exceptions près, ne croyait au réveil national des Germanies. Qui donc pouvait se douter que le vieil esprit de conquêtes et de rapines du Saint-Empire n’était pas à jamais disparu? On avait foi en l’Allemagne rêveuse et mystique tant prônée par Mme de Staël, et tous les efforts vers la force et l’unité semblaient être les soubresauts de l’impuissance. Un peuple de penseurs et de poètes: cette folie était enracinée dans tous les cerveaux. Renan y croyait, Taine y croyait. Les écrivains de la _Revue germanique_ en avaient fait un _Credo_. Qui donc aurait pu s’attendre au sanglant démenti de 1870?»