Chapter 10 of 11 · 3976 words · ~20 min read

Part 10

Si vous entendiez les choses Que nous tous, les vents moroses Et les saisons, L'air qui souffle et l'eau qui tremble, Quand nous sommes seuls ensemble, Nous nous disons!

Devant votre crépuscule Mon sombre horizon recule; Vous m'insultez! Genre humain, foule confuse, L'ombre éternelle refuse Vos nouveautés.

Elle refuse vos phares, Vos boussoles, vos fanfares, Vos noirs vaisseaux, Et, quand passe votre flotte, Indignée, elle sanglote Au fond des eaux.

Allez-vous-en! Je devine Qu'on rêve une ère divine, Fin des fléaux. On court sur l'onde aplanie. On m'emploie à l'harmonie, Moi, le chaos!

C'est la paix qui se prépare. Je n'en veux point. Je sépare, Je n'unis pas. Je brise à coups de nageoires Et je broie en mes mâchoires Votre compas!

L'homme doit courber sa tête Sous la guerre et la tempête Et le volcan. La terre, c'est la géhenne. Que chacun garde sa haine Et son carcan.

Tu n'es pas même un fantôme! Monstre pour l'archange, atome Pour le titan, Rien pour l'espace et le nombre! L'homme n'est qu'une pénombre; L'Ombre est Satan.

Être mauvais, c'est ta peine. Sois mauvais. Ta race traîne L'anneau de fer. Nous sommes tous la souffrance; Et l'hirondelle espérance Fuit notre hiver.

Sache que nous, et ces mondes Qu'on voit, dans nos nuits immondes, Au firmament, Nous habitons l'insondable, L'extrémité formidable Du châtiment.

Notre nuit est si fatale Que si la pitié, vestale Chère aux élus, Disait: Où donc est ce monde? J'ai peur que Dieu ne réponde: Je ne sais plus!

Donc subissez la loi dure. Endurez ce que j'endure, L'isolement; Et soyez, dans votre bouge, L'un pour l'autre le fer rouge, Et non l'aimant.

N'essayez pas, dans ma sphère, D'être frères, et de faire, Dans ce tombeau, Quand tout à l'ombre ressemble, De vos esprits mis ensemble Un grand flambeau.

Les hommes deviendraient anges! Je ne veux pas de mésanges, Moi, maintenant! Je veux le glaive et le glaive. Vivez comme dans un rêve, Tas frissonnant!

Faites comme ont fait vos pères, Et crénelez vos repaires. Abhorrez-vous. Barricadez vos Sodomes. Dévorez-vous. Soyez hommes Et restez loups.

Que l'Écosse ait sa claymore, Le juif sa rage, et le more Son yatagan; Que chacun reste en sa ville; Et qu'on me laisse tranquille Dans l'ouragan.

II

Et l'homme dit:--Mer affreuse, Que le char des foudres creuse Sous son essieu, Tais-toi dans ton ossuaire. Tu cherches ton belluaire? Gouffre, c'est Dieu!

Écoute-moi. La loi change. Je vois poindre aux cieux l'archange! L'esprit du ciel M'a crié sur la montagne: «Tout enfer s'éteint; nul bagne N'est éternel.»

Je ne hais plus, mer profonde. J'aime. J'enseigne, je fonde. Laisse passer. Satan meurt, un autre empire Naît, et la morsure expire Dans un baiser.

Tu ne dois plus dire: arrière! Tu n'es plus une barrière, Dragon marin. Sers l'avenir! porte l'arche. Rien n'arrête l'homme en marche Vers Dieu serein.

Rien! pas même toi, chimère, Monstre de l'écume amère, Géant puni, Toi qui, seul dans ta nuit sombre, As fait ton onde avec l'ombre De l'infini!

Je vais! je suis le prophète. A la houle stupéfaite Je dis mon nom. La trombe accourt; ma pensée Fait rentrer cette insensée Au cabanon.

L'esprit de l'homme, lumière, Domptant la nature entière, Onde ou volcan, Plonge sa clarté sacrée Dans la prunelle effarée De l'ouragan.

Pour qu'à nos pas on se range, Nous n'avons qu'à dire à l'ange Comme aux démons, Qu'à dire aux torrents de soufre, Et qu'à te dire à toi, gouffre: Nous nous aimons!

L'amour, c'est la loi suprême. L'amour te vaincra toi-même. Ton bruit est vain. Pour que, caressant ta grève, Ton hymne d'enfer s'achève En chant divin,

Pour que ton hurlement tombe, Il suffit que la colombe Qui vient le soir, O sombre gouffre d'écume, Laisse tomber une plume Sur ton flot noir.

L'amour, c'est le fond de l'homme. L'amour, c'est l'antique pomme Qu'Ève cueillit. L'ombre passe, l'amour reste, Il est astre au dais céleste, Perle en ton lit.

Nos inventions nouvelles Prendront à tes vents des ailes; Dieu nous sourit; Nous monterons sur ta rage, Nous attellerons l'orage A notre esprit.

Oui, malgré tes chocs sauvages, Nous lierons tes deux rivages D'un trait de feu; L'avenir aura deux Romes, Et, près de celle des hommes, Celle de Dieu.

L'avenir aura deux temples, Deux lumières, deux exemples, Un double hymen, La liberté, force et verbe, L'unité, portant la gerbe Du genre humain.

Tais-toi, mer! Les cœurs s'appellent, Les fils de Caïn se mêlent Aux fils d'Abel; L'homme, que Dieu mène et juge, Bâtira sur toi, déluge, Une Babel.

A cette Babel morale Aboutira la spirale Des deux Sions, Où sans cesse recommence Le fourmillement immense Des nations;

Et tu verras sans colère, Du tropique au flot polaire Dieu te calmant, Au-dessus de l'eau sonore, Se construire dans l'aurore Superbement

Les progrès et les idées, Pont de cent mille coudées Que rien ne rompt, Et sur tes sombres marées Ces arches démesurées Resplendiront.

XLII

A L'HOMME

*

Si tu vas devant toi pour aller devant toi, C'est bien; l'homme se meut, et c'est là son emploi; C'est en errant ainsi, c'est en jetant la sonde Qu'Euler trouve une loi, que Colomb trouve un monde. Mais, rêvant l'absolu, si c'est Dieu que tu veux Prendre comme on prendrait un fuyard aux cheveux, Si tu prétends aller jusqu'à la fin des choses, Et là, debout devant cette cause des causes, Uranus des païens, Sabaoth des chrétiens, Dire:--Réalité terrible, je te tiens!-- Tu perds ta peine.

*

Ajuste, ô fils quelconque d'Ève, N'importe quel calcul à n'importe quel rêve, Ajoute à l'hypothèse une lunette, et mets Des chiffres l'un sur l'autre, à couvrir les sommets De l'Athos, du mont Blanc farouche, du Vésuve, Monte sur le cratère ou plonge dans la cuve, Fouille, creuse, escalade, envole-toi, descends, Fais faire par Gambey des verres grossissants, Guette, plane avec l'aigle ou rampe avec le crabe, Crois tout, doute de tout, apprends l'hébreu, l'arabe, Le chinois, sois indou, grec, bouddhiste, arien, Va, tu ne saisiras l'extrémité de rien. Poursuivre le réel, c'est chercher l'introuvable. Le réel, ce fond vrai d'où sort toute la fable, C'est la nature en fuite à jamais dans la nuit. Le télescope au fond du ciel noir la poursuit, Le microscope court dans l'abîme après elle; Elle est inaccessible, imprenable, éternelle, Et n'est pas moins énorme en dessous qu'en dessus. Des aspects effrayants sont partout aperçus; Le spectre vibrion vaut le soleil fantôme; Un monde plus profond que l'astre, c'est l'atome; Quand, sous l'œil des penseurs, l'infiniment petit Sur l'infiniment grand se pose, il l'engloutit, Puis l'infiniment grand remonte et le submerge. Mère terrifiante et formidable vierge, Multipliant son jour par son obscurité Et sa maternité par sa virginité, Chaste, obscène, et montrant aux mornes Pythagores Son ventre ténébreux d'où sortent les aurores, La nature fatale engendre éperdument Des chaos d'où jaillit cette loi, l'élément. Elle est le haut, le bas, l'immense ombre, l'aïeule; Toute sa foule étant elle-même, elle est seule; Monde, elle est la nature; âme, on l'appelle Dieu. Tout être, quel qu'il soit, du gouffre est le milieu; Pas de sortie et pas d'entrée; aucune porte; On est là.--C'est pourquoi le chercheur triste avorte C'est pourquoi le ciel juif succède au ciel romain; C'est pourquoi ce songeur épars, le genre humain, Entend à chaque instant vagir de nouveaux cultes; C'est pourquoi l'homme, en proie à tant de noirs tumultes, Rêve, et tâte l'espace, et veut un point d'appui, Ayant peur de la nuit tragique autour de lui; C'est pourquoi le messie est chassé par l'apôtre; C'est pourquoi l'on a vu crouler, l'un après l'autre, Ayant tous fait fléchir aux peuples le genou, Brahma, Dagon, Baal, Odin, Allah, Vishnou. L'idolâtrie échoue. Elle est, sur tout abîme, Et dans tous les bas-fonds, le même essai sublime Et la même chimère inutile, créant Toujours le même Dieu pour le même néant.

*

Il est pourtant, ce Dieu. Mais sous son triple voile La lunette avançant fait reculer l'étoile. C'est une sainte loi que ce recul profond. Les hommes en travail sont grands des pas qu'ils font; Leur destination, c'est d'aller, portant l'arche; Ce n'est pas de toucher le but, c'est d'être en marche; Et cette marche, avec l'infini pour flambeau, Sera continuée au delà du tombeau. C'est le progrès. Jamais l'homme ne se repose, Et l'on cherche une idole, et l'on trouve autre chose. Cherchez l'Ame, elle échappe; allez, allez toujours!

*

Teutatès, Mahomet, Jésus, les antres sourds, Les forêts, le druide et le mage, et ces folles Augustes, qu'Apollon emplissait de paroles, Et les temples du sang des génisses fumants, N'arrivent qu'à des cris et qu'à des bégaiements. L'à peu près, c'est la fin de toute idolâtrie. La vérité ne sort que difforme et meurtrie De l'effort d'engendrer, et, quel que soit l'œil fier Du fœtus d'aujourd'hui sur l'embryon d'hier, Quelque mépris qu'Orphée inspire à Chrysostome, Quel que soit le dédain du koran pour le psaume, Et quoi que Jéhovah tente après Jupiter, Quoi que fasse Jean Huss accouchant de Luther, Quoi qu'affirme l'autel, quoi que chante le prêtre, Jamais le dernier mot, le grand mot, ne veut être Dit, dans cette ombre énorme où le ciel se défend, Par la religion, toujours en mal d'enfant.

*

C'est parce que je roule en moi ces choses sombres, C'est parce que je vois l'aube dans les décombres, Sur les trônes le mal, sur les autels la nuit, C'est parce que, sondant ce qui s'évanouit, Bravant tout ce qui règne, aimant tout ce qui souffre, J'interroge l'abîme, étant moi-même gouffre; C'est parce que je suis parfois, mage inclément, Sachant que la clarté trompe et que le bruit ment, Tenté de reprocher aux cieux visionnaires Leur crachement d'éclairs et leur toux de tonnerres; C'est parce que mon cœur, qui cherche son chemin, N'accepte le divin qu'autant qu'il est humain; C'est à cause de tous ces songes formidables Que je m'en vais, sinistre, aux lieux inabordables, Au bord des mers, au haut des monts, au fond des bois. Là, j'entends mieux crier l'âme humaine aux abois; Là je suis pénétré plus avant par l'idée Terrible, et cependant de rayons inondée. Méditer, c'est le grand devoir mystérieux; Les rêves dans nos cœurs s'ouvrent comme des yeux; Je rêve et je médite; et c'est pourquoi j'habite, Comme celui qui guette une lueur subite, Le désert, et non pas les villes; c'est pourquoi, Sauvage serviteur du droit contre la loi, Laissant derrière moi les molles cités pleines De femmes et de fleurs qui mêlent leurs haleines, Et les palais remplis de rires, de festins, De danses, de plaisirs, de feux jamais éteints, Je fuis, et je préfère à toute cette fête La rive du torrent farouche, où le prophète Vient boire dans le creux de sa main en été Pendant que le lion boit de l'autre côté.

XLIII

LE TEMPLE

Joie à la terre, et paix à celui qui contemple! Écoutez. Vous ferez sur la montagne un temple, Et vous le bâtirez la nuit pour que jamais On ne sache qui l'a placé sur ces sommets; Vous le ferez, ainsi l'ordonne le prophète, Du toit aux fondements et de la base au faîte, Avec des blocs mis l'un sur l'autre simplement; Et ce temple, construit de roche sans ciment, Sera presque aussi haut que toute la montagne. Les forêts qu'un murmure éternel accompagne, L'océan qui bondit ainsi que les troupeaux Et n'a point de fatigue et n'a point de repos, Les monts sans tache, blancs comme les cœurs sans vice, C'est tout ce que verront du seuil de l'édifice Les hommes qui viendront par cent chemins divers; Car vous aurez compris qu'il faut que l'univers Ait autour de ce temple une grave attitude; Et vous l'aurez bâti dans une solitude Afin qu'il soit tranquille, et pour que l'horizon Convienne à cette auguste et farouche maison; Et les hommes, pasteurs, apôtres, patriarches, Regarderont le temple et monteront les marches, Et sous la haute porte ils baisseront le front.

Quand ils seront entrés, voici ce qu'ils verront:

Au-dessous d'une voûte en granit, située Si haut qu'il semblera qu'elle est dans la nuée, Entre quatre grands murs nus et prodigieux, Dans une ombre où partout on sentira des yeux, Tout au fond d'une crypte obscure, une statue Se dressera, d'un voile insondable vêtue, Et de la tête aux pieds ce voile descendra; Et, plus que sur Isis, et plus que sur Indra, Plus que sur le Sina, plus que sur le Calvaire, Les ténèbres seront sur ce spectre sévère, Colosse par une âme inconnue habité; Et l'on n'en verra rien que son énormité. La figure sera haute de cent coudées, Et d'un seul bloc; jamais les Indes, les Chaldées, Et les sculpteurs d'Égypte ayant l'énigme en eux, N'auront rien maçonné de plus vertigineux. Nul ne pourra lever le voile aux plis de pierre. Personne ne saura s'il est une paupière Pouvant s'ouvrir, un œil pouvant verser des pleurs, Sous ce masque, et s'il est quelqu'un sous les ampleurs De ce suaire aux yeux humains inabordable; Et tous contempleront l'Ignoré formidable. Pourtant on sentira que ce spectre n'est pas La haine, le glacier, le tombeau, le trépas; Qu'il semble un spectre, étant sous le plus lourd des voiles, Mais que ce noir linceul peut-être est plein d'étoiles; On sentira qu'il aime, et que l'on est devant Le seul être, le seul esprit, le seul vivant. Grands, petits, faibles, forts, le géant et l'atome, Sentiront l'univers présent dans ce fantôme; D'une peur confiante envahis par degrés, Ils seront effrayés et seront rassurés; Le vieillard et l'enfant, l'ignorant et le mage, Frémissants, comprendront qu'ils sont devant l'image De la Réalité suprême, et qu'en ce lieu Jéhovah, Jupiter et Brahma pèsent peu; Que là s'évanouit tout dogme et toute bible, Et que rien n'est méchant, quoique tout soit terrible.

Oui, terrible, mais bon; formidable, mais doux. Dans ce temple, païens, chrétiens, parsis, indous, Tous ceux, fakir, santon, rabbin, flamine, bonze, Qu'une religion tient dans sa main de bronze, Sentiront cette main s'ouvrir et les lâcher.

Le ciel; de l'idéal pétri dans du rocher, On ne sait quoi de tendre au fond de cette pierre, Une forme de nuit debout sur la frontière De l'inconnu, muette et rigide, et pourtant D'accord avec le monde immense palpitant, L'âme qui fait tout naître et sur qui tout se fonde, Voilà ce que ce temple, en son ombre profonde, Fera vaguement voir à ceux qui passeront. Les autres temples, faits de ce qui se corrompt, Bâtis avec l'erreur, la démence et la fable, Faux et vains, et faisant bégayer l'ineffable, Autels que la raison en montant submergea, Se seront écroulés depuis longtemps déjà Au vaste ébranlement du genre humain en marche; Mais celui-ci, n'ayant point de koran, point d'arche, Point de prêtres, aucun pontife, aucun menteur, Entouré de l'abîme et seul sur la hauteur, Demeurera debout sur la terre où nous sommes, Et ne craindra pas plus le passage des hommes Que l'étoile ne craint le vol des alcyons.

Il n'expliquera point au cœur les passions, A l'esprit le problème, et la tombe à la vie; Mais il fera germer chez tous l'ardente envie De monter, de grandir, et de voir au delà. Où? Plus loin. Le zénith que Thalès contempla, Les constellations, ces effrayants fulgores Que regardaient errer les pâles Pythagores, Les orbes de la vie obscure entre-croisés, La science qui cherche et dit: Jamais assez! Ne contesteront point ce temple, et, dans l'espace, Par tout le gouffre et par toute l'ombre qui passe Il sera vénéré, n'ayant point ici-bas Aggravé par l'erreur nos douleurs, nos combats, Nos deuils, et n'ayant point de reproche à se faire.

Sous l'âpre voûte ayant la grandeur d'une sphère, La statue, impassible et voilée, aura l'air De rêver, attentive aux forêts, à la mer, Aux germes, à l'azur, aux nuages, aux astres; Pas de frises aux toits; aux murs pas de pilastres; Le granit nu qu'aucun ornement n'interrompt; Et, rien ne remuant, les hommes trembleront; Et les méchants seront mal à l'aise; et les justes, Et les bons, et tous ceux dont les cœurs sont augustes, Les sages, les penseurs, sentiront le plein jour Sur leur âme, leur foi, leur espoir, leur amour, Comme sous le regard d'une énorme prunelle.

Derrière la statue, une lampe éternelle Brûlera comme un feu dans l'antre aux visions, Et, cachant le foyer, montrera les rayons De façon à lui mettre une aurore autour d'elle, Pour enseigner au peuple ému, grave et fidèle, Que cette énigme est bien une divinité, Et que si c'est la nuit c'est aussi la clarté. Le colosse sera noir sur cette auréole; Et nul souffle, nul vent d'orage, nul éole Ne fera vaciller l'immobile lueur. Les sages essuieront à leur front la sueur Et sentiront l'horreur sacrée en leurs vertèbres, Devant cette splendeur sortant de ces ténèbres, Et comprendront que l'Être ignoré, mais certain, Brille, étant le lever de l'éternel matin, Et pourtant reste obscur, car aucune envergure, Aucun esprit ne peut saisir cette figure; Il est sans fin, sans fond, sans repos, sans sommeil. Et pour être Mystère il n'est pas moins Soleil.

XLIV

TOUT LE PASSÉ ET TOUT L'AVENIR

I

L'être mystérieux qui me parle à ses heures Disait:

*

--Vivants! l'orgueil habite vos demeures. Il fait nuit dans votre cité! Le ciel s'étonne, ô foule en vices consumée, Qu'il sorte de la paille en feu tant de fumée, De l'homme tant de vanité!

Tu regardes les cieux de travers, triste race! Tu ne te trouves pas sous l'azur à ta place. Tu te plains, homme, ombre, roseau! Balbutiant: Peut-être, et bégayant: Que sais-je? Tu reproches le soir à l'aube, au lys la neige, Et ton sépulcre à ton berceau!

Tu reproches à Dieu l'œuvre incommensurable. Tu frémis de traîner sur ton dos misérable Tes vieux forfaits mal expiés, D'être pris dans ton ciel comme en un marécage, Et de sentir, ainsi qu'un écureuil en cage, Tourner ta prison sous tes pieds!

Homme, si tu pouvais, tu tenterais l'espace. Ce globe, si ta force égalait ton audace, S'évaderait sous ton orteil, Et la création irait à l'aventure Si ton souffle pouvait, ô folle créature, Casser l'amarre du soleil!

Car rien n'est à ton gré; tout te met mal à l'aise. Ce coin du ciel est donc fait de plomb, qu'il te pèse! Oh! tu voudrais rompre le sceau! Comme tu frapperais dans tes mains, ombre frêle, Pour la faire envoler de sa branche éternelle, Si la terre était un oiseau!

Hautain, dédaignant tout, que ta nef vogue ou sombre, Tu voudrais t'en aller dans le désert de l'ombre, Fuir, comme fuyaient les hébreux. Tu dis: Rien de nouveau! tu dis avec colère: Toujours la même aurore! Et l'étoile polaire T'ennuie, ô pauvre œil ténébreux.

Tu t'irrites d'être homme, oubli, poussière, atome; D'ignorer quel épi tu portes, ô vil chaume! D'être une algue dans le reflux; De trembler comme un cerf que suit une lionne, Et d'être, sous le ciel qui reste et qui rayonne, Celui qui passe et qui n'est plus;

Et de ne pouvoir pas faire avec tes menaces, Avec tes doigts crispés et tes ongles tenaces, Ta sagesse et ta passion, Tes faux temples, tes faux soleils, tes faux tonnerres, Tes meurtres, tes fureurs, tes crimes et tes guerres, Un pli dans la création!

*

Ces myopes, jugeant le monde à leur optique, Disent:--«Tout est manqué, la mer épileptique Bave sur les écueils grondants; La nuit fait le hibou si le jour fait le cygne, La mort, chienne de l'ombre, à qui Satan fait signe, Tient l'âme humaine entre ses dents.

«Que nous veut la planète? et le globe? et la sphère? Un monde est un néant. Dieu ne savait que faire, Et bâillait, seul dans son réduit, Quand, semant au hasard son œuvre et ses paroles, Il jeta dans les cieux toutes ces outres folles, Ivres de vent, pleines de bruit.

«Qu'est-ce qu'un Dieu masqué dans l'incompréhensible? Pourquoi le bien voilé? Pourquoi le mal visible? Pourquoi tant de brume autour d'eux? Pourquoi tant de fléaux sur la terre indignée? Et pourquoi voyons-nous ces toiles d'araignée Dans le crépuscule hideux?

«Pourquoi le dur taureau qui frappe à coups de corne? Pourquoi l'impur typhus sorti du marais morne Où jadis l'hydre s'embourbait? Christ voyait; à quoi bon aveugler Pythagore? Le lys est beau; pourquoi créer la mandragore Des gouttes de sang du gibet?

«L'azur est radieux; mais pourquoi le nuage? L'amour rit; mais pourquoi la douleur, ce péage? Pourquoi Caïn auprès d'Abel? Pourquoi livrer l'esprit de l'homme au trouble immense, Et faire tournoyer l'alphabet en démence Dans la spirale de Babel?

«Pourquoi la pourriture et pourquoi les décombres? Pourquoi le mille-pieds traînant ses pattes sombres? Pourquoi la ronce qui nous hait? Pourquoi l'épine au seuil des bois, comme une lance? Pourquoi la mort? Pourquoi l'espace, ce silence? Pourquoi l'univers, ce muet?

«On comprend le printemps, l'aube, le nid, la rose; Mais pourquoi les glaçons? Pourquoi le houx morose? Pourquoi l'autour, ce criminel? Pourquoi cette ombre froide où le jour se termine? Pourquoi la bête fauve, et pourquoi la vermine?» --Pourquoi vous? répond l'Éternel.

*

Ainsi parlent ces fous malheureux. Pour ces hommes Qui ne t'épèlent pas, mystère en qui nous sommes, Et qui regardent sans les voir Les rites transparents qu'en ta nuit tu célèbres, Dieu, c'est une figure au milieu des ténèbres, C'est l'horreur difforme au front noir.

C'est on ne sait quel spectre accroupi dans son antre, Monstre dont on voit moins la face que le ventre, Blême au seuil des gouffres ouverts, Idiot éternel que l'immensité porte, Et qui rêve, ayant l'ombre en sa prunelle morte, Au cou ce goître, l'univers.

*

Ah! tu trouves tout mal! trop d'ombre et de misères! D'autres mondes mieux faits te semblent nécessaires. L'astre naît de brouillard terni; On peut se servir mieux du germe et du mystère!-- Parle. Dieu formidable attend, ô ver de terre, Tes commandes dans l'infini.

Ah! le travail te pèse et la douleur t'étonne! Ah! décembre après juin te semble monotone! Ah! pourrir répugne à ta chair! Ah! tu n'es pas content de ce cercle où l'on erre! Bien. Fais la guerre à Dieu. Canonne le tonnerre, Croise l'épée avec l'éclair.

Ah! tu portes en toi, reptile, un exemplaire D'idéal qu'il eût dû copier pour te plaire! Tu compares, homme de peu, Moucheron que prendrait l'araignée en ses toiles, Ce que ton front contient au ciel rempli d'étoiles, Ce dedans du crâne de Dieu!

Montre ta force. Allons, règne. Que l'étendue Sous ton vaste regard se prosterne éperdue; Prouve aux astres leur cécité; Déplace les milieux, les axes et les centres; Fouille l'onde et l'éther; poursuis dans tous ses antres La monstrueuse immensité!

Questionne, surprends, scrute, découvre, arrache! Harponne au fond des mers le typhon qui s'y cache; Trouve ce que nul n'a trouvé; Sois le tout-puissant; fais des pêches inouïes; Sonde et plonge; et reviens, traînant par les ouïes L'hydre océan sur le pavé!

*

Ah! tu dis:--Dieu n'est pas, puisque le mal existe. Je chasse Jéhovah parce que je suis triste.-- Bien. Dresse-toi sur ton séant; Etouffe en toi l'amour et l'espoir; raille et blâme; Ferme ton volet sourd; allume dans ton âme Le hideux réchaud du néant!

Mars, Jupiter, Saturne, ô planètes profondes, Vous, du moins, vous croyez! Le jour où tous les mondes Épars dans le gouffre vermeil, Retirant l'air céleste à leur voûte obscurcie, Nieraient à la fois Dieu, cette sombre asphyxie Irait éteindre le soleil!

Oh! la création est une apothéose. Le mont, l'arbre, l'oiseau, le lion et la rose Disent dans l'ombre: Sois béni! L'immense azur écoute, et leurs hymnes l'enchantent; Et l'océan farouche et l'âpre ouragan chantent Chacun leur strophe à l'infini.

L'homme seul nie et crie:--A bas! tout est mensonge, Rien n'existe. Le ciel est creux. L'être est un songe. Pillons les jours comme un butin!-- Dieu tranquille et lointain dore, à travers la brume, Toute cette colère et toute cette écume Brisée à ce roc, le destin.

*