Chapter 3 of 11 · 3242 words · ~16 min read

Part 3

Pendant que l'enfant rit, cette fleur à la main, Dans le vaste palais catholique romain Dont chaque ogive semble au soleil une mitre, Quelqu'un de formidable est derrière la vitre; On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur, De fenêtre en fenêtre errer, et l'on a peur; Cette ombre au même endroit, comme en un cimetière, Parfois est immobile une journée entière; C'est un être effrayant qui semble ne rien voir; Il rôde d'une chambre à l'autre, pâle et noir; Il colle aux vitraux blancs son front lugubre, et songe; Spectre blême! Son ombre aux feux du soir s'allonge; Son pas funèbre est lent comme un glas de beffroi; Et c'est la Mort, à moins que ce ne soit le Roi.

C'est lui; l'homme en qui vit et tremble le royaume. Si quelqu'un pouvait voir dans l'œil de ce fantôme Debout en ce moment l'épaule contre un mur, Ce qu'on apercevrait dans cet abîme obscur, Ce n'est pas l'humble enfant, le jardin, l'eau moirée Reflétant le ciel d'or d'une claire soirée, Les bosquets, les oiseaux se becquetant entre eux, Non; au fond de cet œil comme l'onde vitreux, Sous ce fatal sourcil qui dérobe à la sonde Cette prunelle autant que l'océan profonde, Ce qu'on distinguerait, c'est, mirage mouvant, Tout un vol de vaisseaux en fuite dans le vent, Et, dans l'écume, au pli des vagues, sous l'étoile, L'immense tremblement d'une flotte à la voile, Et, là-bas, sous la brume, une île, un blanc rocher, Écoutant sur les flots ces tonnerres marcher.

Telle est la vision qui, dans l'heure où nous sommes, Emplit le froid cerveau de ce maître des hommes, Et qui fait qu'il ne peut rien voir autour de lui. L'armada, formidable et flottant point d'appui Du levier dont il va soulever tout un monde, Traverse en ce moment l'obscurité de l'onde; Le roi, dans son esprit, la suit des yeux, vainqueur, Et son tragique ennui n'a plus d'autre lueur.

Philippe deux était une chose terrible. Iblis dans le coran et Caïn dans la bible Sont à peine aussi noirs qu'en son Escurial Ce royal spectre, fils du spectre impérial. Philippe deux était le Mal tenant le glaive. Il occupait le haut du monde comme un rêve. Il vivait; nul n'osait le regarder; l'effroi Faisait une lumière étrange autour du roi; On tremblait rien qu'à voir passer ses majordomes; Tant il se confondait, aux yeux troublés des hommes, Avec l'abîme, avec les astres du ciel bleu! Tant semblait grande à tous son approche de dieu! Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée, Était comme un crampon mis sur la destinée; Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet Seulement du côté de la sombre Angleterre; Sa bouche était silence et son âme mystère; Son trône était de piége et de fraude construit; Il avait pour soutien la force de la nuit; L'ombre était le cheval de sa statue équestre. Toujours vêtu de noir, ce tout-puissant terrestre Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait; Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait, Immuable; étant tout, il n'avait rien à dire. Nul n'avait vu ce roi sourire; le sourire N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer Que l'aurore à la grille obscure de l'enfer. S'il secouait parfois sa torpeur de couleuvre, C'était pour assister le bourreau dans son œuvre, Et sa prunelle avait pour clarté le reflet Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait. Il était redoutable à la pensée, à l'homme, A la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome; C'était Satan régnant au nom de Jésus-Christ; Les choses qui sortaient de son nocturne esprit Semblaient un glissement sinistre de vipères. L'Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires, Jamais n'illuminaient leurs livides plafonds; Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons; Les trahisons pour jeu, l'auto-da-fé pour fête. Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête Ses projets dans la nuit obscurément ouverts; Sa rêverie était un poids sur l'univers; Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre; Sa prière faisait le bruit sourd d'une foudre; De grands éclairs sortaient de ses songes profonds. Ceux auxquels il pensait disaient: Nous étouffons. Et les peuples, d'un bout à l'autre de l'empire, Tremblaient, sentant sur eux ces deux yeux fixes luire.

Charles fut le vautour, Philippe est le hibou.

Morne en son noir pourpoint, la toison d'or au cou, On dirait du destin la froide sentinelle; Son immobilité commande; sa prunelle Luit comme un soupirail de caverne; son doigt Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit, Donner un ordre à l'ombre et vaguement l'écrire. Chose inouïe! il vient de grincer un sourire. Un sourire insondable, impénétrable, amer. C'est que la vision de son armée en mer Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée; C'est qu'il la voit voguer par son dessein poussée, Comme s'il était là, planant sous le zénith; Tout est bien; l'océan docile s'aplanit, L'armada lui fait peur comme au déluge l'arche; La flotte se déploie en bon ordre de marche, Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés, Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés, Ondule sur les eaux comme une immense claie. Ces vaisseaux sont sacrés, les flots leur font la haie; Les courants, pour aider ces nefs à débarquer, Ont leur besogne à faire et n'y sauraient manquer; Autour d'elles la vague avec amour déferle, L'écueil se change en port, l'écume tombe en perle. Voici chaque galère avec son gastadour; Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour; Les cent mestres de camp et les deux connétables; L'Allemagne a donné ses ourques redoutables, Naples ses brigantins, Cadix ses galions, Lisbonne ses marins, car il faut des lions. Et Philippe se penche, et, qu'importe l'espace! Non-seulement il voit, mais il entend. On passe, On court, on va. Voici le cri des porte-voix, Le pas des matelots courant sur les pavois, Les moços, l'amiral appuyé sur son page, Les tambours, les sifflets des maîtres d'équipage, Les signaux pour la mer, l'appel pour les combats, Le fracas sépulcral et noir du branle-bas. Sont-ce des cormorans? sont-ce des citadelles? Les voiles font un vaste et sourd battement d'ailes; L'eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit, Et s'enfle et roule avec un prodigieux bruit. Et le lugubre roi sourit de voir groupées Sur quatre cents vaisseaux quatrevingt mille épées. O rictus du vampire assouvissant sa faim! Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin! Qui pourrait la sauver? Le feu va prendre aux poudres. Philippe dans sa droite a la gerbe des foudres; Qui pourrait délier ce faisceau dans son poing? N'est-il pas le seigneur qu'on ne contredit point? N'est-il pas l'héritier de César? le Philippe Dont l'ombre immense va du Gange au Pausilippe? Tout n'est-il pas fini quand il a dit: Je veux! N'est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux? N'est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte, Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote Et que la mer charrie ainsi qu'elle le doit? Ne fait-il pas mouvoir avec son petit doigt Tous ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre? N'est-il pas, lui, le roi? n'est-il pas l'homme sombre A qui ce tourbillon de monstres obéit?

Quand Béit-Cifresil, fils d'Abdallah-Béit, Eut creusé le grand puits de la mosquée, au Caire, Il y grava: «Le ciel est à Dieu; j'ai la terre.» Et, comme tout se tient, se mêle et se confond, Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond, Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense.

Cependant, sur le bord du bassin, en silence, L'infante tient toujours sa rose gravement, Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment. Soudain un souffle d'air, une de ces haleines Que le soir frémissant jette à travers les plaines, Tumultueux zéphyr effleurant l'horizon, Trouble l'eau, fait frémir les joncs, met un frisson Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle, Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile, Rapide, et secouant même l'arbre voisin, Effeuille brusquement la fleur dans le bassin, Et l'infante n'a plus dans la main qu'une épine. Elle se penche, et voit sur l'eau cette ruine; Elle ne comprend pas; qu'est-ce donc? Elle a peur; Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire. Que faire? le bassin semble plein de colère; Lui, si clair tout à l'heure, il est noir maintenant; Il a des vagues; c'est une mer bouillonnant; Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde; Ses cent feuilles que noie et roule l'eau profonde, Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés Sur mille petits flots par la brise irrités; On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre. --Madame, dit la duègne avec sa face d'ombre A la petite fille étonnée et rêvant, Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.

XXVII

L'INQUISITION

«Le baptême des volcans est un ancien usage qui remonte aux premiers temps de la conquête. Tous les cratères du Nicaragua furent alors sanctifiés, à l'exception du Momotombo, d'où l'on ne vit jamais revenir les religieux qui s'étaient chargés d'aller y planter la croix.»

SQUIER. _Voyage dans l'Amérique du Sud._

[Illustration: LE BAPTÊME DU VOLCAN.

Dessiné par F. Flameng. Gravé par Teyssonnières. L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]

LES RAISONS DU MOMOTOMBO

Trouvant les tremblements de terre trop fréquents, Les rois d'Espagne ont fait baptiser les volcans Du royaume qu'ils ont en dessous de la sphère; Les volcans n'ont rien dit et se sont laissé faire, Et le Momotombo lui seul n'a pas voulu. Plus d'un prêtre en surplis, par le saint-père élu, Portant le sacrement que l'église administre, L'œil au ciel, a monté la montagne sinistre; Beaucoup y sont allés, pas un n'est revenu.

O vieux Momotombo, colosse chauve et nu, Qui songes près des mers, et fais de ton cratère Une tiare d'ombre et de flamme à la terre, Pourquoi, lorsqu'à ton seuil terrible nous frappons, Ne veux-tu pas du Dieu qu'on t'apporte? Réponds.

La montagne interrompt son crachement de lave, Et le Momotombo répond d'une voix grave:

--Je n'aimais pas beaucoup le dieu qu'on a chassé. Cet avare cachait de l'or dans un fossé; Il mangeait de la chair humaine; ses mâchoires Étaient de pourriture et de sang toutes noires; Son antre était un porche au farouche carreau, Temple sépulcre orné d'un pontife bourreau; Des squelettes riaient sous ses pieds; les écuelles Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles; Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet; Toujours entre ses dents un cadavre saignait; Ce spectre noircissait le firmament sublime. J'en grondais quelquefois au fond de mon abîme. Aussi, quand sont venus, fiers sur les flots tremblants, Et du côté d'où vient le jour, des hommes blancs, Je les ai bien reçus, trouvant que c'était sage. L'âme a certainement la couleur du visage, Disais-je, l'homme blanc, c'est comme le ciel bleu; Et le dieu de ceux-ci doit être un très bon dieu. On ne le verra point de meurtres se repaître.-- J'étais content; j'avais horreur de l'ancien prêtre. Mais quand j'ai vu comment travaille le nouveau, Quand j'ai vu flamboyer, ciel juste! à mon niveau, Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte, Sombre, que vous nommez l'Inquisition sainte; Quand j'ai pu voir comment Torquemada s'y prend Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant, Comment il civilise, et de quelle manière Le saint-office enseigne et fait de la lumière; Quand j'ai vu dans Lima d'affreux géants d'osier, Pleins d'enfants, pétiller sur un large brasier, Et le feu dévorer la vie, et les fumées Se tordre sur les seins des femmes allumées; Quand je me suis senti parfois presque étouffé Par l'âcre odeur qui sort de votre auto-da-fé, Moi qui ne brûlais rien que l'ombre en ma fournaise, J'ai pensé que j'avais eu tort d'être bien aise; J'ai regardé de près le dieu de l'étranger, Et j'ai dit:--Ce n'est pas la peine de changer.

XXVIII

LA CHANSON

DES AVENTURIERS DE LA MER

En partant du golfe d'Otrante Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

Tom Robin, matelot de Douvre, Au Phare nous abandonna Pour aller voir si l'on découvre Satan, que l'archange enchaîna, Quand un bâillement noir entr'ouvre La gueule rouge de l'Etna.

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

En Calabre, une tarentaise Rendit fou Spitafangama; A Gaëte, Ascagne fut aise De rencontrer Michellema; L'amour ouvrit la parenthèse, Le mariage la ferma.

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

A Naple, Ebid, de Macédoine, Fut pendu; c'était un faquin. A Capri, l'on nous prit Antoine; Aux galères pour un sequin! A Malte, Ofani se fit moine Et Gobbo se fit arlequin.

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

Autre perte. André, de Pavie, Pris par les turcs à Lipari, Entra, sans en avoir envie,

Au sérail, et, sous cet abri, Devint vertueux pour la vie, Ayant été fort amoindri.

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

Puis, trois de nous, que rien ne gêne, Ni loi, ni dieu, ni souverain, Allèrent, pour le prince Eugène Aussi bien que pour Mazarin, Aider Fuentes à prendre Gêne Et d'Harcourt à prendre Turin.

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

Vers Livourne nous rencontrâmes Les vingt voiles de Spinola. Quel beau combat! Quatorze prames Et six galères étaient là; Mais, bah! rien qu'au bruit de nos rames Toute la flotte s'envola.

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

A Notre-Dame de la Garde, Nous eûmes un charmant tableau; Lucca Diavolo par mégarde Prit sa femme à Pier'Angelo; Sur ce, l'ange se mit en garde, Et jeta le diable dans l'eau.

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

A Palma, pour suivre Pescaire, Huit nous quittèrent tour à tour; Mais cela ne nous troubla guère; On ne s'arrêta pas un jour. Devant Alger on fit la guerre, A Gibraltar on fit l'amour.

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

A nous dix, nous prîmes la ville; --Et le roi lui-même!--Après quoi, Maîtres du port, maîtres de l'île, Ne sachant qu'en faire, ma foi, D'une manière très civile, Nous rendîmes la ville au roi.

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

On fit ducs et grands de Castille Mes neuf compagnons de bonheur, Qui s'en allèrent à Séville Épouser des dames d'honneur. Le roi me dit: «--Veux-tu ma fille?» Et je lui dis: «--Merci, seigneur!

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

«J'ai, là-bas, où des flots sans nombre Mugissent dans les nuits d'hiver, Ma belle farouche à l'œil sombre, Au sourire charmant et fier, Qui, tous les soirs, chantant dans l'ombre, Vient m'attendre au bord de la mer.

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

«J'ai ma Faënzette à Fiesone. C'est là que mon cœur est resté. Le vent fraîchit, la mer frissonne, Je m'en retourne, en vérité! O roi! ta fille a la couronne, Mais Faënzette a la beauté!»

En partant du golfe d'Otrante, Nous étions trente; Mais, en arrivant à Cadiz, Nous étions dix.

XXIX

MANSUÉTUDE DES ANCIENS JUGES

Les chambres de torture étaient d'âpres demeures; On n'y passait jamais plus de quatre ou cinq heures, Et l'on entrait jeune homme et l'on sortait vieillard. Le juge pour le code et le bourreau pour l'art S'épuisaient, et, mêlant fer rouge et loi romaine, Ayant à travailler sur de la chair humaine, N'épargnaient rien afin d'arriver à l'aveu. Sous leurs mains, l'os, le muscle, et l'ongle et le cheveu Frémissaient, et, hurlant plus fort selon la fibre Qui tressaille, et selon le nerf profond qui vibre, Un homme devenait un clavier où Vouglans Jouait de l'agonie avec ses doigts sanglants. Ne croyez pas pourtant que lui, ni Farinace, Ou Levert, n'eussent rien au cœur que la menace; Ils priaient au besoin le captif garrotté; Ils sucraient la torture avec de la bonté; L'accusé qui résiste attriste la grand'chambre; Bénins, ils l'imploraient en lui brisant un membre; Ils étaient paternels; ils se penchaient, prêchant, Suppliant, regrettant d'agir, l'air pas méchant, Pour faire à cet œil terne et sombre, à cette bouche, A cette âme aux abois, vomir l'aveu farouche. Pasquier leurrait d'espoir ces regards presque éteints; Delancre au patient disait des vers latins; Bodin, sachant par cœur Virgile et ses idylles, Les citait; et parfois ils pleuraient, crocodiles.

XXX

L'ÉCHAFAUD

C'était fini. Splendide, étincelant, superbe, Luisant sur la cité comme la faulx sur l'herbe, Large acier dont le jour faisait une clarté, Ayant je ne sais quoi dans sa tranquillité De l'éblouissement du triangle mystique, Pareil à la lueur au fond d'un temple antique, Le fatal couperet relevé triomphait. Il n'avait rien gardé de ce qu'il avait fait Qu'une petite tache imperceptible et rouge.

Le bourreau s'en était retourné dans son bouge, Et la peine de mort, remmenant ses valets, Juges, prêtres, était rentrée en son palais, Avec son tombereau terrible dont la roue, Silencieuse, laisse un sillon dans la boue, Qui se remplit de sang sitôt qu'elle a passé.

La foule disait: bien! car l'homme est insensé, Et ceux qui suivent tout, et dont c'est la manière, Suivent même ce char et même cette ornière.

J'étais là. Je pensais. Le couchant empourprait Le grave Hôtel de Ville aux luttes toujours prêt, Entre Hier qu'il médite et Demain dont il rêve. L'échafaud achevait, resté seul sur la Grève, La journée, en voyant expirer le soleil.

Le crépuscule vint, aux fantômes pareil. Et j'étais toujours là, je regardais la hache, La nuit, la ville immense et la petite tache.

A mesure qu'au fond du firmament obscur L'obscurité croissait comme un effrayant mur, L'échafaud, bloc hideux de charpentes funèbres, S'emplissait de noirceur et devenait ténèbres; Les horloges sonnaient, non l'heure, mais le glas; Et toujours, sur l'acier, quoique le coutelas Ne fût plus qu'une forme épouvantable et sombre, La rougeur de la tache apparaissait dans l'ombre.

Un astre, le premier qu'on aperçoit le soir, Pendant que je songeais, montait dans le ciel noir.

Sa lumière rendait l'échafaud plus difforme. L'astre se répétait dans le triangle énorme; Il y jetait, ainsi qu'en un lac, son reflet, Lueur mystérieuse et sacrée; il semblait Que sur la hache horrible, aux meurtres coutumière, L'astre laissait tomber sa larme de lumière. Son rayon, comme un dard qui heurte et rebondit, Frappait le fer d'un choc lumineux; on eût dit Qu'on voyait rejaillir l'étoile de la hache. Comme un charbon tombant qui d'un feu se détache, Il se répercutait dans ce miroir d'effroi; Sur la justice humaine et sur l'humaine loi De l'éternité calme auguste éclaboussure. --Est-ce au ciel que ce fer a fait une blessure? Pensai-je. Sur qui donc frappe l'homme hagard? Quel est donc ton mystère, ô glaive?--Et mon regard Errait, ne voyant plus rien qu'à travers un voile, De la goutte de sang à la goutte d'étoile.

XXXI

DIX-SEPTIÈME SIÈCLE

LES MERCENAIRES

LE RÉGIMENT DU BARON MADRUCE

(GARDE IMPÉRIALE SUISSE)

I

Lorsque le régiment des hallebardiers passe, L'aigle à deux têtes, l'aigle à la griffe rapace, L'aigle d'Autriche, dit: